"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire
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samedi 12 octobre 2019

Jean-Claude LARCHET: Vient de paraître: Saint Syméon le Nouveau Théologien : sa Vie par Nicétas Stéthatos, son Office par saint Nicodème l’Hagiorite, des extraits de ses Hymnes lus par le métropolite Joseph sur un CD joint de 70 mn.




Saint Syméon le Nouveau Théologien Vie par Nicétas Stéthatos. Office par saint Nicodème l’Hagiorite, Éditions Apostolia (éditions de la Métropole roumaine d’Europe occidentale et méridionale), 2019, 217 p.

Ce volume propose premièrement la réédition de la Vie de saint Syméon le Nouveau Théologien, écrite par son disciple Nicéthas Stéthatos, dans la traduction du Père Irénée Hausherr, qui avait été publiée en 1928 à Rome dans la série « Orientalia christiana », vol. 12. 

La présente édition comporte une très brève introduction sur les relations de Nicétas Stéthatos avec saint Syméon et un sommaire de la Vie ; cette introduction est reprise de l’édition grecque récente de la Vie publiées par le métropolite de Néa-Smyrni Syméon Koutsas. Le texte a été en quelques points corrigé et annoté par le hiéromoine Macaire de Simonos Petra. Cette publication est utile, car il s’agit d’un texte sur l’itinéraire spirituel exceptionnel de saint Syméon, qui eut plusieurs fois la vision de la Lumière divine incréée, et fit l’expérience de ce que saint Grégoire Palamas théorisa trois siècles plus tard. 

En outre, la Vie permet de situer dans son contexte concret l’œuvre de saint Syméon, qui comprend des catéchèses, des traités et des hymnes (tous publiés en édition critique et en traduction dans la collection « Sources chrétiennes »), et qui est l’une des plus fortes et des plus élevées de la tradition spirituelle de l’Église orthodoxe.Le volume comporte en outre l’office liturgique complet à saint Syméon, écrit par saint Nicodème l’Hagiorite, dans la traduction du Père Denis Guillaume.

Un CD d’une durée de 70 mn joint au livre propose des extraits des Hymnes 1, 2, 9, 13, 15, 16, 24 et 47 de saint Syméon, lus par Mgr Joseph, archevêque de la Métropole orthodoxe roumaine d’Europe occidentale et méridionale.

Jean-Claude Larchet

Source 

lundi 24 juin 2019

Jean-Claude LARCHET: Recension/ Saint Nicolas Vélimirovitch, « Lettres missionnaires »



Saint Nicolas Vélimirovitch, Lettres missionnaires. Traduit du serbe par Lioubomir Mihailovitch. Éditions des Syrtes, Genève, 2019, 483 p.
Les Lettres missionnaires sont considérées comme l’une des œuvres fondamentales de l’évêque serbe Nicolas Vélimirovitch (1880-1956), aujourd’hui canonisé sous le nom de saint Nicolas de Žiča et d’Ohrid. Il s’agit d’un recueil de 300 lettres, écrites dans une période qui s’étend des années 20, alors que Mgr Nicolas était évêque de Bitolj et d’Ohrid, aux années précédant la Seconde guerre mondiale, alors qu’il était évêque de Žiča.
Ces lettres ont fait l’objet de plusieurs éditions, successivement augmentées. Mgr Nicolas a commencé à les publier dans une petite revue qu’il a fondée en 1932, alors qu’il était évêque d’Ohrid et de Bitolj. Intitulée Lettres d’un missionnaire, cette revue a paru mensuellement pendant trois ans, présentant quelques lettres dans chaque numéro.
Ces lettres, et d’autres écrites par la suite, ont été compilées par Mgr Nicolas entre 1937 et 1941, alors qu’il était évêque de Žiča.
On s’étonne une fois de plus de la puissance de travail de l’auteur, car cette période fut pour lui riche en activités pastorales et littéraires (plusieurs de ses livres furent écrits au cours de ces années), perturbée par de nombreux déplacements à l’étranger pour des conférences et des rencontres internationales, et fortement troublée par une situation politique difficile dans laquelle il fut fortement engagé pour la défense de l’Église menacée dans son identité. En effet, le travail de Mgr Nicolas ne s’est pas limité à faire un choix parmi toutes les lettres qu’il avait écrites pendant cette période d’une vingtaine d’années : il a soigneusement réécrit le début de chacune d’elles, de manière à donner, à l’intention du lecteur et pour rendre plus intelligible sa réponse, un résumé précis de la situation et de la demande de son interlocuteur.
Les questions posées par les correspondants de Mgr Nicolas sont d’une grande variété, et touchent à tous les domaines de la vie courante, à des circonstances historiques diverses, à de multiples interrogations de la raison face au contenu de la foi ou aux épreuves de la vie, à divers états psychologiques et spirituels, à diverses positions face aux religions, et à l’Orthodoxie en particulier, dans ses croyances et ses pratiques.
Le saint évêque prend soin de répondre à chaque personne de la même manière simple et claire, quel que soit son statut social (certains de ses correspondants sont aisés et occupent des fonctions importantes, civiles ou religieuses ; la plupart d’entre eux sont de condition modeste : paysans, ouvriers, employés, étudiants…), et quels que soient son niveau intellectuel et son degré de maturité spirituelle. Chaque question, même la plus simple ou la plus étrange, est pour lui la bienvenue. Sa réponse est toujours une marque d’attention et d’amour personnels envers son correspondant, qu’il soit connu ou inconnu de lui. Mais très souvent les problèmes exposés se posent à beaucoup, et l’on peut dire qu’au-delà de chaque correspondant, Mgr Nicolas s’adresse dans ses réponses à une multitude de lecteurs qui vivent des situations semblables et leur cherchent des solutions. Chaque lettre est comme un petit sermon dont la portée est universelle. C’est la raison pour laquelle Mgr Nicolas a décidé de rendre ces lettres publiques. C’est la raison pour laquelle aussi celles-ci gardent un intérêt et nous touchent encore aujourd’hui, dans un contexte historique, géographique, social et culturel pourtant bien différent.
Dans chacune de ses réponses, Mgr Nicolas fait preuve de discernement, de bienveillance, d’optimisme, de sa foi profonde et de sa totale confiance en Dieu. Il sait rattacher chaque problème à un sens spirituel profond et lui trouver une solution spirituelle positive.
On retrouve dans ces lettres tout le génie de Mgr Nicolas, fait d’intelligence, de profondeur, d’originalité, d’une grande capacité à se renouveler, et d’un style d’une qualité exceptionnelle, qui lui a valu le surnom de « Chrysostome serbe ».

Jean-Claude Larchet


lundi 1 avril 2019

Jean-Claude LARCHET: Recension/ Métropolite Ignace Triandis, L’Ancien de Patmos: Saint Amphiloque Makris




Métropolite Ignace Triandis, L’Ancien de Patmos: Saint Amphiloque Makris. Traduit du grec par IsabelleTambrun-Kamaroudis, Avant-propos de Jean-Claude Larchet, collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle »,  Éditions des Syrtes, Genève, 2019, 286 p. 21€.

Ce livre est le premier en langue française à être consacré au Père Amphiloque Makris, qui a été canonisé par le Patriarcat œcuménique de Constantinople le 29 août 2018.
Né en 1889, mort en 1970, c’est une figure connue de la spiritualité orthodoxe au xxe siècle.
À une époque difficile où les îles du Dodécanèse étaient sous occupation italienne et subissaient les visées expansionnistes des missionnaires catholiques, le Père Amphiloque, aidé par des disciples – des prêtres, des moines, mais surtout beaucoup de femmes, moniales ou laïques – formés et encouragés par lui, travailla à maintenir la foi et la vie orthodoxes en même temps que le sentiment national (qui, dans ce contexte historique, leur était intimement lié) auprès des populations à peine sorties de six siècles de domination ottomane et à nouveau durement éprouvées. Dans cette tâche, le Père Amphiloque rencontra de nombreux obstacles ; il endura des persécutions et fut même un temps exilé ; mais il surmonta, par son ardente foi et l’assistance de la grâce divine, toutes les difficultés mises sur son chemin.
Dans son île natale de Patmos, il fonda le monastère féminin de l’Annonciation et des dépendances de celui-ci, et contribua à revivifier le monachisme cénobitique, qui était cependant déjà établi dans l’antique monastère de Saint Jean le Théologien et qui bénéficiait aussi de la riche influence de plusieurs saints moines dont le Père Théoctiste et le Père Macaire (Antoniadis).
À partir de là, il revivifia aussi le monachisme dans plusieurs autres îles, notamment Rhodes et Kalymnos.
Sa renommée de père spirituel attira à lui de nombreuses personnes venues de toute la Grèce, mais aussi d’Europe, notamment de France. Parmi eux l’écrivain Léon Zander (1893-1964) et son épouse Valentine (auteur d’un ouvrage connu sur saint Séraphim de Sarov et qui finit ses jours à Patmos où elle bâtit une chapelle dont les icônes furent peintes par Léonide Ouspensky), le jeune Jacques Touraille (qui fit à cette époque les premières traductions orthodoxes de textes liturgiques en français avant de traduire l’intégralité de la Philocalie), Mère Eudocie, higoumène du monastère Notre-Dame-de-Toute-Protection de Bussy-en-Othe.
Il fut le père spirituel du jeune Dimitrios Archontonis (le futur Patriarche Œcuménique Bartholomée) et de plusieurs jeunes étudiants ou moines devenus par la suite higoumènes, évêques ou métropolites (comme l’auteur de ce livre, actuellement évêque en Albanie).
Le trait le plus caractéristique de la personnalité et de l’activité du Père Amphiloque, c’est son esprit missionnaire.
L’Orthodoxie aujourd’hui, dans la diaspora, donne à ce sujet une image très déficitaire : chaque communauté, en Europe ou aux États-Unis, vit repliée sur elle-même, n’est préoccupée que de ses seuls ressortissants dont elle cherche à préserver la langue et les habitudes ethniques, sans se soucier de diffuser la foi et l’ethos (le mode de vie) orthodoxes dans les pays d’accueil, devenus pourtant, pour beaucoup une nouvelle patrie depuis deux voire trois générations. Pour cette raison (et aussi parce que pendant la période communiste les Églises d’Europe de l’Est ont vu toute activité missionnaire interdite) l’Église orthodoxe apparaît souvent (à la différence du catholicisme et du protestantisme) comme dépourvue d’esprit missionnaire. Mais cette vue est démentie par le passé (notamment celui de l’Église russe qui a déployé une intense activité missionnaire auprès des divers peuples situés à la périphérie de l’empire) et actuellement par l’intense activité missionnaire mise en œuvre en Afrique et à Madagascar par le patriarcat d’Alexandrie. L’activité missionnaire est en fait inscrite dans le mot « évangile » (qui est selon l’étymologie du mot « la bonne nouvelle » que l’on va porter aux autres). Les avant-dernières paroles du Christ ont été : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28, 19), et les Apôtres ont reçu à la Pentecôte les charismes (notamment le don de parler des langues étrangères) leur permettant d’accomplir cette tâche. L’esprit missionnaire et l’esprit apostolique sont indissolublement liés.
Le Père Amphiloque considérait que la mission était un devoir commun de tous les chrétiens. Il disait notamment : « Mes chers enfants, que vous le vouliez ou non, nous sommes dans la barque du salut, prêts à accueillir ceux qui sont tombés à la mer du monde non chrétien. Personne ne pense en ce moment à repêcher les naufragés pour les hisser dans le bateau de Jésus. Personne ne croit que faire retomber les vagues puisse être l’œuvre de sa vie, puisse aider au salut du monde. Personne ne voit la subversion de la société d’aujourd’hui, la misère et l’abandon des masses, la douleur et le sanglot de l’homme de notre temps. Nous, nous avons été appelés par le Bien-Aimé du Bien-Aimé. Nous n’avons pas le droit de nous refuser. Nous avons été appelés à donner au nourrisson une crèche, au jeune enfant une école maternelle, à l’enfant sans instruction une école, à l’orphelin une protection, à l’enfant malade un hôpital, au jeune une éducation dans un environnement chrétien. Nous y sommes appelés dans un élan d’amour et de miséricorde, digne de l’âme du christianisme. »
Le Père Amphiloque engageait fortement à cette activité missionnaire tous ses enfants spirituels, qu’ils soient moines ou laïcs, et avec leur aide il établissait à cette fin des institutions (orphelinats, écoles…). Il est très typique qu’il donnait, dans ce service d’Église, une place prépondérante aux femmes, et cela non dans des fonctions subordonnées mais dans des fonctions d’organisation et de direction.
Selon lui la mission ne pouvait être accomplie correctement que sur la base d’une solide instruction d’une part et d’une vie spirituelle sérieuse d’autre part.
Il encourageait donc ses enfants spirituels à faire des études longues de théologie, comme on le voit dans son abondante correspondance avec des étudiants qu’il encourage. Il veillait d’autre part à ce qu’ils mènent une vie liturgique régulière et orientait leur vie spirituelle personnelle dans le sens de la tradition hésychaste, les incitant à la pratique de la Prière de Jésus et à la lecture suivie de la Philocalie des Pères neptiques.
Considérant que le monachisme a un rôle important à jouer dans l’activité missionnaire, il promouvait un monachisme ouvert et accueillant, mais reposant néanmoins sur une organisation cénobitique stricte, pleinement respectueuse de l’ordre des services liturgiques, mettant même en place, à la manière des anciens acémètes, des systèmes de prière continuelle.
Lui-même donnait l’exemple d’une vie ascétique rigoureuse, mais qui rayonnait dans les vertus qu’elle permet d’acquérir en ouvrant à la grâce. Faisant preuve de détachement à l’égard des biens matériels, il se montrait avec tous simple et modeste. Mais c’est à l’amour qu’il donnait la plus grande importance comme à la qualité première du chrétien. Amour de Dieu, amour envers tous les hommes (à l’égard desquels il se montrait compatissant et indulgent), les portant dans sa prière ; amour aussi envers toutes les créatures de Dieu : animaux (en particulier les oiseaux), arbres, fleurs… Profondément inséré depuis sa jeunesse dans la tradition hésychaste de la Prière du cœur, il priait sans cesse, selon la recommandation de l’Apôtre, et se montrait en toute circonstance vigilant, selon l’exemple des Pères neptiques. Il partageait avec ses enfants spirituels sa riche expérience de la vie intérieure. Et il fut appelé, comme confesseur, à diffuser ses conseils bien au-delà des îles du Dodécanèse : en Crète, mais aussi en Grèce continentale et à Constantinople même, au siège du patriarcat. Il savait se montrer proche de tous, consoler les âmes affligées, les réconforter et leur redonner la paix, mais aussi  les réorienter dans les voies qui plaisent à Dieu par une sage pédagogie spirituelle. Sa douceur était apaisante, son zèle stimulant, son amour rayonnant, sa joie communicative.
Le Père Amphiloque avait lui-même reçu une formation spirituelle de grande qualité, au contact de plusieurs saints moines : le Père Théoctiste qui vivait en hésychaste à Patmos ; le Père Macaire (Antoniadis), un héritier des Collyvades, qui le tonsura et fut son premier père spirituel ; l’Ancien Daniel de Katounakia, l’une des grandes figures spirituelles du Mont-Athos, le grand saint Nectaire d’Égine, le Père Philothée Zervakos de Paros, un immense spirituel qui fut durant toute sa vie un frère et un ami proche.
Héritier d’une grande et riche tradition spirituelle, il a su par son exemple et son zèle, la partager avec ses contemporains. Non seulement il a conforté dans leur foi et leur mode de vie orthodoxes d’innombrables fidèles, mais il a ramené à l’Orthodoxie ceux qui l’avaient abandonnée en raison des pression extérieures. De nombreuses personnes, devenues musulmanes sous l’occupation ottomane sont revenues à la foi grâce à son activité missionnaire courageuse et zélée et à celle d’une certain nombre de Pères qui ont gardé l’espérance en la Providence divine. Le Père Amphiloque remarque, dans une de ses lettres : « Que doit-on dire aujourd’hui qu’après quatre cents ans on n’entend plus le chantre de la mosquée ni dans la Grande Île ni dans la petite île de Patmos, mais qu’ici on glorifie le Seigneur Jésus, et qu’en Crète la prière arabe s’est tue et qu’on y entend partout “Gloire à Dieu au plus haut des cieux !” Et qu’en face de la grande mosquée de l’Esplanade, il n’y a plus que des maisons chrétiennes, qui célèbrent, prient, conversent entre chrétiens, et qu’à la place de la voix du muezzin on entend la cloche de Saint Nicolas… »

Ce livre, écrit par un disciple du Père Amphiloque devenu métropolite de l’Église d’Albanie, fut un des premiers consacrés à l’Ancien. Il a connu un grand succès puisqu’il en est à sa cinquième édition et a obtenu le Prix de l’Académie d’Athènes. Ne pouvant pas présenter l’ensemble du texte original grec qui comporte près de 600 pages, la version française a écarté quelques chapitres d’intérêt secondaire.
Une première partie présente les principales étapes de la vie terrestre et les réalisations les plus importantes du saint. Elle présente aussi sa personnalité et ses vertus. Une deuxième partie rassemble de nombreux enseignements spirituels, sous forme de lettres, de discours ou de brefs conseils. Ces textes sont parfois d’une grande beauté littéraire, comme en témoigne ce passage : « Le vent souffle fort et se lamente que nous l’ayons laissé tout seul dehors ; la mer se plaint que le vent de l’hiver la frappe et la précipite contre les rochers. Et cette pluie que nous envoient les nuages noirs, qui eux-mêmes ne parviennent pas à trouver la paix sur l’île tant ils sont poussés par le vent ! La pluie essaie de domestiquer le vent et de le vaincre pour que tout retrouve ici la paix, non seulement la mer mais aussi la terre, les arbres, les animaux et tous les hommes, ceux qui chantent et dansent dans les salons illuminés et ceux qui veillent devant les cercueils de leurs défunts en versant des larmes de tristesse et de douleur. Et un tout petit reste des habitants de l’île se tient à genoux sous les coupoles des églises et glorifie le Dieu de nos pères sans prêter trop d’attention à la violence de la nature, essayant de rester tourné vers le Christ Roi, qui nous rend indifférents aux tempêtes intérieures et extérieures. » Ou cet autre passage : « Jamais je n’échangerais les rochers âpres et obscurs de Patmos contre les jardins fleuris d’Athènes. Ici, à Athènes, les gens passent sans penser aux fleurs et aux beaux parcs, ils ne rendent pas grâce à Dieu pour toutes ces beautés dont Il les comble. Alors que dans le désert, l’endroit le plus laid et l’oiseau qui a le moins de voix nous font voir Dieu près de nous. Heureux celui qui est proche de Dieu, même s’il est sur un rocher. » Ces textes complètent de première main le portrait spirituel de saint Amphiloque et ses riches enseignements spirituels dont les chapitres précédents donnaient déjà un large aperçu.
De nombreux témoignages et quelques récits de miracles constituent des attestations supplémentaires de la sainteté du Père Amphiloque, aujourd’hui proclamée par l’Église universelle.
À noter que la collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle » (à l’exception que quels volumes en cours) paraît désormais, pour lui assurer une meilleure diffusion, aux éditions des Syrtes.

Jean-Claude Larchet



dimanche 10 mars 2019

Jean-Claude LARCHET: Recension/ Cyrille d’Alexandrie, «Commentaire sur saint Jean». Tome I (Livre I)


Cyrille d’Alexandrie, Commentaire sur saint Jean. Tome I (Livre I). Texte grec, introduction, traduction, notes et index par Bernard Meunier, collection « Sources chrétiennes » n° 600, Paris, Éditions du Cerf, 2018, 634 pages.
Ce n’est pas un hasard si le numéro 600 de la collection « Sources chrétiennes » a été attribué à ce volume : c’est un hommage à Bernard Meunier, qui en a réalisé l’édition, la traduction, l’annotation et l’introduction, et qui a pendant plusieurs années, après Jean-Noël Guinot et avant Guillaume Bady, dirigé avec brio l’Institut des Sources chrétiennes, voué depuis plus de soixante ans à la publication scientifique des textes des Pères de l’Église ; c’est aussi, comme chaque centième numéro de la collection, la marque d’un auteur et d’une œuvre majeurs.
L’Évangile de saint Jean avait été commenté par plusieurs prédécesseurs de saint Cyrille d’Alexandrie, dont les plus connus sont Origène et saint Jean Chrysostome. Mais le commentaire de saint Cyrille est le plus développé, d’une part parce qu’en 12 livres il commente verset par verset l’ensemble du texte évangélique (à l’exception de Jn 8, 1-11, absent du texte alexandrin, auquel il se réfère et de la plupart des manuscrit grecs anciens, et de Jn 10, 18 à 12, 48, dont l’exégèse figurait dans les livres VII et VIII dont seuls des fragments ont été conservés), d’autre part parce qu’il est particulièrement développé, occupant presque deux volumes de la Patrologie grecque de Migne (PG 73 et 74). C’est aussi, dans l’œuvre même de Cyrille, le commentaire exégétique le plus développé et le mieux conservé.
Bien que le commentaire prenne en compte tous les aspects du texte, il est dominé par des considérations dogmatiques, le souci majeur de Cyrille étant, lors de sa rédaction (car c’est un livre écrit, et non un recueil d’homélies) de réfuter l’hérésie arienne. Par ce projet, l’ouvrage, qui a été probablement écrit en plusieurs années, peut être daté de la même époque que le Thesaurus et les Dialogues sur la Trinité, soit entre 424 et 428/9. En ce qui concerne la christologie, le vocabulaire de Cyrille est encore hésitant, voire maladroit (c’est la controverse nestorienne, venue plus tard, qui l’obligera à affiner son vocabulaire) ; Bernard Meunier considère néanmoins que l’ouvrage « manifeste à l’évidence une pensée théologique arrivée à sa maturité ».
Ce volume contient le livre I du Commentaire et est consacré au commentaire des premiers versets de l’évangile (Jn 1-18), aujourd’hui désigné comme « Prologue ». Il n’est pas surprenant que l’exégèse de Cyrille, portant sur ce texte peu narratif et à haute teneur dogmatique, se caractérise par une lecture théologique et, dans le contexte antiarien de sa composition, par une nette orientation antihérétique. Il s’agit avant tout, contre diverses doctrines et spécialement l’arianisme, d’affirmer la divinité du Verbe et sa consubstantialité avec le Père. La question du Saint-Esprit reste ici discrète, mais elle sera abordée dans les livres V, IX et XI.
L’excellente introduction de Bernard Meunier – bien connu comme spécialiste de Cyrille, notamment par sa thèse Le Christ de Cyrille d’Alexandrie, l’humanité, le salut et la question monophysite (« Théologie historique » n° 104, Beauchesne, 1987) – donne une présentation synthétique de l’ensemble du Commentaire, mais en privilégiant, comme il se doit, le livre I publié ici. Le texte grec a été édité à nouveaux frais, mais comporte cependant peu de variantes par rapport à l’édition Pusey qui servait jusqu’à présent de référence. La traduction est la première réalisée en langue française.
On attend avec impatience la publication des Livres suivants (en 10 volumes), dont la préparation est coordonnée par Bernard Meunier et Marie-Odile Boulnois, et qui engagera plusieurs collaborateurs qui sont d’ores et déjà au travail.
Jean-Claude Larchet

jeudi 3 janvier 2019

Jean-Claude LARCHET/Recension : Saint Grégoire Palamas, « Les Cent cinquante chapitres »



Saint Grégoire Palamas, Les Cent cinquante chapitres. Introduction et traduction d’Yvan Koenig. Collection « Patrimoines », Cerf, Paris, 2018, 202 p.

Cet ouvrage du grand théologien byzantin Grégoire Palamas (1296-1359) a l’intérêt de présenter une synthèse de sa pensée et d’être considéré pour cela comme l’une de ses œuvres majeures. 

Il a été rédigé dans les années 1349-1350, alors que la controverse de Palamas avec Barlaam et Akindynos était achevée et que sa théologie avait été officiellement approuvée par le concile de 1347. Avant que ne débute sa controverse avec Nicéphore Grégoras et alors qu’il allait commencer son ministère d’archevêque de Thessalonique, Palamas a profité d’une période de relative accalmie pour présenter un résumé de ses conceptions relativement à celles de ses adversaires. Il l’a fait sous la forme littéraire – qu’avait inaugurée Évagre près de dix siècles plus tôt, mais qui restait en vogue – des kephalaia, c’est-à-dire de courts chapitres laissant beaucoup de liberté à l’auteur dans l’organisation de son exposé, bien qu’en l’occurrence le titre complet du recueil – Cent cinquante chapitres relatifs aux sciences naturelles et théologiques, à la vie morale et ascétique, et qui nous purifie de la souillure barlaamite – indique assez bien son plan général.

La partie la plus caractéristique de l’ouvrage – et la plus attendue s’agissant de Palamas – et celle qui s’étend des chapitres 64 à 150 et qui traite de la Lumière du Tabor et des énergies divines. La partie qui précède (chapitres 1 à 63) est moins attendue, puisqu’elle traite de la structure du cosmos, de son origine et de sa fin (chap. 1-14), puis des facultés de l’homme (ch. 15-20), de la connaissance spirituelle (ch. 21-29), de la nature rationnelle (chap. 30-33), de l’image de Dieu dans l’homme – ce qui amène l’auteur, par analogie, à quelques considérations de théologie trinitaire (chap. 34-40) –, de la chute originelle de l’homme et des modalités de sa guérison (chap. 41-63), cette dernière section se terminant par trois chapitres montrant la supériorité de l’homme sur les anges du fait qu’il a un corps (chap. 60-63).

Contrairement à ce qu’indique la fin de son titre, l’œuvre n’est pas polémique dans sa forme et dans son apparence (les adversaires de Palamas ne sont que peu nommés), mais elle l’est dans son fond, car il s’agit d’un bout à l’autre de présenter la position orthodoxe par rapport aux positions erronées qui venaient d’être développées par Barlaam et Akindynos, sur la question des énergies et de la Lumière divines, mais aussi sur la question connexe de la connaissance humaine et ainsi que sur celle de la nature et du devenir du cosmos, où les deux adversaires de Palamas se montraient influencés par l’humanisme byzantin qui faisait un retour à l’hellénisme antique, et donc aux cosmologies païennes.

Les Cent cinquante chapitres avaient déjà été traduits en français par Jacques Touraille dans le cadre de la publication complète de la Philocalie des Pères neptiques (vol. 10, Bellefontaine, 1990). La nouvelle traduction proposée ici par Yvan Koenig, outre qu’elle est plus juste que celle de Touraille, se fonde sur l’édition critique la plus récente.

Dans une introduction de 60 pages, Yvan Koenig présente les circonstances de la composition de l’œuvre et son genre littéraire, avant d’en proposer un découpage et un résumé. Il ajoute à cela une section sur « La traduction du De Trinitate de saint Augustin et son influence », en relation avec le fait que certains commentateurs ont affirmé, à propos de la section contenant les chapitres trinitaires (chap. 34-40) et d’une autre section contenant des catégories aristotéliciennes (chap. 125-135), une influence sur le docteur hésychaste de l’évêque d’Hippone dont le De Trinitate venait d’être traduit en grec. En accord avec R. Floghaus, Y. Koenig considère que saint Grégoire Palamas a très probablement lu le De Trinitate, mais l’a utilisé à sa manière. Il se réfère à la thèse de Mgr Amphiloque Radovic, Le mystère de la Sainte Trinité selon saint Grégoire Palamas, Cerf, Paris, 2012 (dont il est également le traducteur) pour montrer que la phrase célèbre que l’on trouve dans le chapitre 36 – « cet Esprit du Verbe suprême est tel un ineffable amour de l’Engendreur pour le Verbe lui-même ineffablement engendré » – qui semble presque littéralement empruntée à Augustin, est en fait à comprendre dans le contexte de la théologie palamite des énergies divines.

Yvan Koenig s’en est tenu dans son introduction à une présentation générale, car il entend s’adresser à un public plus large que celui des spécialistes. Comme l’ont fait saint Nicodème l’Hagiorite et saint Macaire de Corinthe qui ont fait figurer ce texte dans leur Philocalie des Pères neptiques, il considère surtout le profit que, pour leur formation, les fidèles peuvent tirer de la lecture de cet ouvrage sur des questions touchant à la cosmologie, à l’anthropologie et à la spiritualité. 

Jean-Claude Larchet

lundi 8 octobre 2018

Jean-Claude LARCHET: Recension/ Michel Quenot, « Une autre vision de la femme. Sa place et son rôle dans l’histoire du salut »




Michel Quenot, Une autre vision de la femme. Sa place et son rôle dans l’histoire du salut, Orthdruk, Bialystok, 2018, 240 p. Diffusion pour la France : Monastère de la Transfiguration, F-24120 Terrasson (www.librairie-monstere.fr) ; pour la Suisse : Albert le Grand, Fribourg.

Dans ce nouvel ouvrage thématique, comme d’habitude richement illustré par une iconographie orthodoxe bien choisie, le Père Michel Quenot aborde la question importante de la présence, de la place et du rôle de la femme dans la vie de l’Église.

La plus grande partie du livre présente des grandes figures féminines: dans l’Ancien Testament, dans l’entourage de Jésus, dans l’Église naissante et dans les premiers siècles du christianisme. Une place de choix est accordée à la Vierge Marie, la Mère de Dieu, « femme plus vénérable que les chérubins et les séraphins ».

Le livre s’ouvre par un chapitre sur la place des femmes en iconographie byzantine et leur représentation.

Le second chapitre s’intéresse à Adam et Ève dans les récits de la Genèse, et amorce une réflexion sur le féminin dans ses rapports au masculin, qui est reprise est prolongée dans le dernier chapitre. Cette réflexion critique à juste titre les visions déformantes de la femme et de la féminité qui se sont développées dans notre société occidentale moderne à partir surtout des années soixante, depuis les excès du féminisme (prenant souvent, paradoxalement, la virilité comme modèle) jusqu’aux confusions de la théorie du genre, destinée surtout à justifier l’homosexualité et le transexualisme, et que les lobbies LGBT ont réussi à faire entrer jusque dans l’enseignement dispensé dans les écoles primaires. Son étude des grands types féminins de la spiritualité chrétienne aide l’auteur à (re)définir positivement le sens de la féminité, la valeur et l’importance des charismes de la femme (dans le couple, dans la famille et dans l’Église).

On peut regretter que dans ce beau livre qui célèbre la femme chrétienne, l’auteur se soit arrêté au XVIe siècle et n’ait pas évoqué de grandes figures contemporaines (dont l’une des plus connue en France est Mère Marie Skobtsov), pour mieux marquer la continuité qu’il signale dans le titre de son dernier chapitre (« La femme d’hier et d’aujourd’hui: continuité ou rupture »). 

On peut regretter aussi que le chapitre 2 développe, dans son commentaire de la Genèse une anthropologie douteuse en suivant les théories discutables développées par Paul Evdokimov dans son livre La femme et le salut du monde, fortement marquées par la psychologie de C. G. Jung elle-même influencée par des courants ésotériques non chrétiens. 

L’influence d’Evdokimov se retrouve dans le dernier chapitre, avec notamment l’idée saugrenue (empruntée cette fois au père Serge Boulgakov, influencé lui aussi par un courant ésotérique, celui de la sophiologie, notamment dans sa conception aberrante de la maternité hypostatique du Saint-Esprit conçu comme un être féminin) que « dans son être profond, la femme entretient un lien particulier avec l’Esprit Saint comme l’homme avec le Christ ». 

Si l’auteur ne s’était pas limité en tout et pour tout à six références bibliographiques actuelles, majoritairement extérieures à la tradition orthodoxe, et s’était référé aux riches réflexions des Pères sur le sujet (dont on peut, par exemple, trouver une excellente sélection dans le volume La femme : les grands textes des Pères de l’Église, collection Ictus n° 12, éditions Migne), il aurait donné une meilleure qualité à ses réflexions personnelles qui ont globalement une bonne orientation et sont utiles (surtout dans la situation de déphasage actuelle), mais pêchent pas manque de cohérence quant aux fondements anthropologiques qu’elles tentent de définir sur ce sujet à vrai dire très complexe et plein de risques.

Jean-Claude Larchet

mercredi 22 août 2018

Jean-Claude LARCHET: Recension: Grégoire de Nysse, « Homélies sur le Notre Père » (collection « Sources chrétiennes »)


Grégoire de Nysse, Homélies sur le Notre Père. Texte, traduction et notes par Christian Boudignon et Matthieu Cassin, traduction par Josette Seguin (†),Christian Boudignon et Matthieu Cassin. Collection « Sources chrétiennes » n° 596, Cerf, Paris, 2018, 570 p.
Les Homélies sur le Notre Père de saint Grégoire de Nysse sont l’une de ses œuvres qui ont le plus retenu l’attention, comme l’indiquent l’importance de la tradition manuscrite, son insertion ancienne dans les florilèges, et les appréciations portées sur elle par les patrologues, dont Lenain de Tillemont qui y voyait « l’un de ses plus excellents ouvrages ».
Les cinq homélies contenues dans le recueil datent très probablement d’entre 385 et 390 et ont probablement été prononcée à Nysse, localité de Cappadoce dont Grégoire était l’évêque.
Il semble qu’elles aient été adressées à un auditoire constitué de tous les types de fidèles : à côté de considérations très simples sur l’activité des agriculteurs ou des boutiquiers probablement parlantes pour une partie de l’auditoire (début de l’Homélie I) ou d’un commentaire qui préfère considérer « le pain de ce jour » plutôt que le « pain supersubstantiel », on trouve un passage de haute volée théologique sur la Trinité.
La première homélie est consacrée à des considérations sur la prière en général. Elle explique pourquoi la plupart des hommes négligent la prière et pourquoi cependant ils auraient grand besoin de prier ; pourquoi sans la prière le péché envahit la vie de l’homme ; comment la prière protège du péché ; pourquoi il convient de rendre grâce à Dieu pour Ses dons. Elle explique aussi ce que l’on ne doit pas faire quand on prie : multiplier le vaines paroles, demander des choses conformes aux passions, faire des demandes contre les ennemis (sauf quand il s’agit du diable et des démons), demander des choses matérielles plutôt que des biens spirituels.
Les quatre homélies suivantes commentent les paroles de la prière, mais il ne s’agit pas d’un commentaire rigoureux du texte : certains termes en sont librement reformulés, les digressions sont nombreuses, et les commentaires sont parfois surprenants. La raison en est que les Homélies se proposent essentiellement de fournir aux fidèles des conseils spirituels, et que l’exégèse est au service de cette visée principalement pastorale.
L’enseignement de Grégoire est entièrement tourné vers la transformation de l’homme dont la vocation est d’acquérir la ressemblance à Dieu qui l’unit à Lui, fait de lui un fils adoptif de Dieu et le déifie. Le chrétien doit pour cela se détacher du monde, éloigner de lui les puissances du mal, se purifier des passions et acquérir les vertus, ce qui résulte de ses efforts, mais aussi de la grâce que Dieu lui donne en réponse à sa prière.
Une vaste introduction de près de 300 pages présente, dans une première partie due à Matthieu Cassin, la datation, les circonstances et la visée du texte (p. 11-36) ; dans une deuxième partie, due à Christian Boudignon, une analyse du contenu des homélies – structure, sources, thèmes, réception (p. 37-184) –, et dans une troisième partie, due à Matthieu Cassin, l’histoire du texte (p. 184-270). La traduction est l’œuvre conjointe des deux auteurs qui ont pris pour base une thèse de Josette Seguin (†).
Ce volume propose en premier lieu une nouvelle édition critique du texte grec, qui, se fondant sur une base manuscrite plus large, améliore, sur plus de deux cents points (listés p. 261-270), celle qui avait été publiée en 1992 par J. F. Gallahan dans les Gregorii Nysseni Opera vol. VII.2 et qui faisait jusqu’à présent autorité.
Toutes les corrections apportées ici à cette dernière édition ne sont cependant pas indiscutables et ne la rendent pas caduque, comme le montre un passage du discours trinitaire contenu dans l’Homélie III qui, s’opposant aux pneumatomaques, traite de la divinité du Saint-Esprit, et dont la partie centrale concerne plus particulièrement les propriétés hypostatiques du Père, du Fils et de l’Esprit (p. 422-427 dans ce volume)  :
« Le propre du Père, c’est de ne pas exister à partir d’une cause : cela n’est pas un propre dans le cas du Fils et de l’Esprit. Car le Fils est sorti du Père, selon ce que dit l’Écriture, et l’Esprit est issu de Dieu et procède d’auprès du Père (ὅ τε γὰρ υἱὸς ἐκ τοῦ πατρὸς ἐξῆλθε, καθώς φησιν ἡ γραφὴ, καὶ τὸ πνεῦμα ἐκ τοῦ θεοῦ καὶ παρὰ τοῦ πατρὸς ἐκπορεύεται). Mais comme le fait d’exister sans cause, puisqu’il n’appartient qu’au Père, ne peut s’adapter au Fils ni à l’Esprit, de même, au contraire, le fait d’exister à partir d’une cause, qui est propre au Fils et à l’Esprit, ne peut être reconnu dans le Père quant à la nature. D’autre part, comme est commun au Fils et à l’Esprit de ne pas être inengendré, afin qu’aucune confusion ne soit constatée à propos du substrat, on peut à nouveau découvrir que la différence entre leurs propriétés est sans mélange, afin que et ce qui est commun soit sauvegardé, et ce qui est propre ne soit pas confondu.
Car le Fils monogène est nommé issu du Père par la divine Écriture et le Verbe arrête sa propriété jusqu’à ce point, tandis que le Saint-Esprit, l’Écriture et le dit issu du Père, et témoigne en outre qu’il est [issu] du Fils (Ὁ γὰρ μονογενὴς υἱὸς ἐκ τοῦ πατρὸς παρὰ τῆς ἁγίας γραφῆς ὀνομάζεται καὶ μέχρι τούτου ὁ λόγος ἵστησιν αὐτῷ τὸ ἰδίωμα, τὸ δὲ ἅγιον πνεῦμα καὶ ἐκ τοῦ πατρὸς λέγεται, καὶ [ἐκ] τοῦ υἱοῦ εἶναι προσμαρτυρεῖται). En effet, si quelqu’un ne possède pas l’Esprit du Christ (πνεῦμα Χριστοῦ), est-il dit, il n’est pas de lui. Donc l’Esprit qui est issu de Dieu est l’Esprit du Christ (τὸ μὲν πνεῦμα τὸ ἐκ τοῦ θεοῦ ὂν καὶ Χριστοῦ πνεῦμά ἐστιν). Tandis que le Fils, qui est issu de Dieu, n’est pas et n’est pas dit en outre de l’Esprit, et cette conséquence de la relation n’est pas convertible comme si on pouvait convertir de façon équivalente la proposition en la ramenant à la précédente et, comme nous disons l’Esprit du Christ, nommer aussi le Christ “de l’Esprit” (ὥσπερ Χριστοῦ τὸ πνεῦμα λέγομεν, οὕτω καὶ τοῦ πνεύματος Χριστὸν ὀνομάσαι). Donc, puisque cette propriété les distingue l’un de l’autre clairement et sans confusion, tandis que leur identité quant à l’activité (κατὰ τὴν ἐνέργειαν). témoigne de la communauté de leur nature, la conception juste au sujet de la divinité est affermie des deux côtés, de sorte que la Trinité est dénombrée par les hypostases sans être fractionnée en éléments de natures différentes. »
Dans son introduction, Christian Boudignon consacre un long commentaire à ce passage (p. 155-168), animé dès le départ par l’idée que l’on trouve une expression du Filioque dans la phrase : « Car le Fils monogène est nommé issu du Père par la divine Écriture et le Verbe arrête sa propriété jusqu’à ce point, tandis que le Saint-Esprit, l’Écriture et le dit issu du Père, et témoigne en outre qu’il est [issu] du Fils (καὶ [ἐκ] τοῦ υἱοῦ εἶναι προσμαρτυρεῖται) ». Les éditeurs ont pris le parti de publier le texte et la traduction sans les crochets que nous avons mis ici en suivant l’édition de Callahan (dans le GNO VII-2, p. 43) pour la préposition ἐκ et pour sa traduction française (issu de). Callahan avait mis ces crochets parce que la préposition ἐκ est ici problématique à plusieurs égards. D’une part elle est présente dans certains manuscrits et absente dans d’autres. Dans certains manuscrits où elle était présente, elle a été effacée ou barrée. On peut certes supposer qu’il s’agit là de l’intervention de copistes peu scrupuleux, défavorables à la doctrine latine du Filioque, qui voulaient en éliminer ce qui pouvait apparaître à ses partisans comme une attestation patristique de celle-ci. On constate certes que la préposition est présente dans les plus anciens manuscrits, dont l’archétype (du IXe s.) et aussi dans une citation figurant dans le florilège intitulé Doctrina Patrum (fin du VIIe s.), à une époque où la querelle du Filioque n’était pas encore engagée. Les éditeurs de ce volume ont pris le parti de privilégier cette attestation ancienne, et d’éviter les crochets, qui, en outre, ne font pas partie des signes utilisés dans leur édition critique. Cela dit le problème n’est pas si simple. La majorité des éditeurs (dont Callahan) et des commentateurs précédents de ce texte, y compris catholiques et protestants (dont D. Petau, K. Holl, W. Jaeger, C. Moreschini, M. Brugarolas Brufau), mettant en œuvre les principes de la critique interne, ont remarqué que la présence du ἐκ (issu de) à propos du Saint-Esprit relativement au Fils (à l’endroit du texte où nous avons mis les crochets) est incohérente relativement au contexte et à la pensée de Grégoire de Nysse, et ne peut donc pas être de sa main. Ainsi son effacement par certains copistes ne résulterait pas d’une prise de position théologique hostile à un contenu susceptible d’appuyer la doctrine du Filioque, mais du souci de redonner au texte sa cohérence par rapport à la pensée de Grégoire, non pas telle qu’elle est « rêvée », comme l’affirme très légèrement C. Boudignon (p. 160), mais telle qu’elle peut être induite du contexte, mais aussi constatée dans d’autres textes analogues figurant dans d’autres œuvres du grand Cappadocien. La présence de la préposition dans l’archétype (le plus ancien manuscrit connu, dont dérivent tous les autres, copié près de cinq siècles après la rédaction de l’œuvre) serait quant à elle le résultat d’une erreur d’un copiste, qui aurait été reproduite dans les manuscrits de la même famille (et peut être empruntée à des manuscrits plus anciens). Cette erreur ne résulterait pas d’une étourderie, mais du souci d’établir dans le deuxième segment de la phrase, un équilibre textuel avec le premier segment. Les éditeurs précédents du texte ont ainsi pris le parti soit, comme Krabinger ou Oehler, de supprimer la préposition, soit, comme Callahan, de la mettre entre crochets pour indiquer à la fois sa présence dans beaucoup de manuscrits (dont l’archétype lui-même) et le caractère douteux de son attribution à Grégoire de Nysse lui-même (voir la préface de Callahan à son édition, GNO VII-2, p. X-XIV et spécialement sa remarque p. XII : « Premièrement, en ce qui concerne la tradition du texte elle-même, il faut en conclure que le ἐκ appartient au texte dans la mesure où nous pouvons être guidés par des preuves strictement paléographiques. Mais, en second lieu, il est très difficile de justifier sa présence dans le texte du point de vue de l’argumentation de Grégoire, comme l’a indiqué Jaeger. Cela est vrai, me semble-t-il, même si nous excluons soigneusement la signification doctrinale donnée ultérieurement au ἐκ et considérons, comme il se doit, un sens que Grégoire lui-même pourrait lui donner. J’ai donc conclu que le ἐκ n'appartient pas au texte original de Grégoire, malgré les preuves paléographiques, et je l’ai placé entre crochets dans cette édition »).
Dans son commentaire, C. Boudignon aurait pu s’en tenir à ces remarques qu’une étude sérieuse de la doctrine trinitaire de Grégoire de Nysse dans sa globalité l’aurait certainement amené à confirmer. Mais dans un développement qui rappelle les prises de position passionnées et l’argumentation biaisée des latinophrones au plus chaud de la querelle sur le Filioque, il fait flèche de tout bois pour non seulement justifier le texte avec la préposition mais pour lui donner une signification carrément filioquiste. D’une part il accuse grossièrement ses prédécesseurs – dont les qualités scientifiques sont pourtant reconnues –  d’ « aveuglement » et d’obnubilation (p. 159), recourt à un argument psychologique qui ne devait pas trouver sa place ici (Callahan aurait été « impressionné par le prestige de Jaeger » [p. 160]), et à des comparaisons triviales (l’entrée et la sortie d’Avignon [p. 161]) qui ne sont pas à la hauteur du sujet abordé ni du sérieux de la collection. Accusant Jaeger d’avoir voulu traiter théologiquement un problème philologique et prétendant le traiter lui-même sur le plan philologique, et notant que jusque-là « la vieille querelle du Filioque a pollué les débats » (p. 160), il s’engage quelques lignes plus loin, sans craindre de se contredire, non seulement dans des considérations purement théologiques mais dans des déductions abusives qui témoignent très clairement d’un engagement en faveur du Filioque. D’autre part, il en rajoute une dose quant au sens de la phrase où figure, selon cette édition, le ἐκ : Grégoire selon lui sous-entendrait que le Saint-Esprit procède du Père de façon immédiate et du Fils de façon médiate, alors que rien dans le texte n’autorise à induire cela. On trouve certes dans une autre œuvre de Grégoire, l’Ad Ablabium, GNO III-1, p. 56, l’affirmation d’une médiation du Fils, mais cette affirmation a donné lieu à des commentaires approfondis (notamment de la part de Grégoire II de Chypre dans sa critique des positions du latinophrone Jean Bekkos) qui montrent que le διὰ (τοῦ υἱοῦ) n’est pas identifiable au ἐκ (τοῦ υἱοῦ), et qu’il s’agit non pas de la procession du Saint-Esprit à partir du Fils, mais de sa manifestation (dans le temps et dans l’éternité) par le Fils. Et surtout le présent texte n’a aucun rapport avec celui de l’Ad Ablabium, les deux contextes étant différents. Dans le passage de l'Homélie III que nous avons en vue, la plupart des spécialistes qui se sont penchés sur le texte ont raison d’exclure le ἐκ (issu de) comme ne correspondant pas à la logique du texte et à la position très probable de Grégoire : il faut lire « tandis que le Saint-Esprit, l’Écriture et le dit issu du Père, et témoigne en outre qu’il est [Esprit] du Fils (καὶ τοῦ υἱοῦ εἶναι προσμαρτυρεῖται) » parce que cela correspond et renvoie de manière évidente à la formule que Grégoire cite deux fois dans ce passage : « l’Esprit du Christ » (formule qui se trouve en Rm 8, 9, mais aussi dans une épître de saint Pierre [1 P 1, 11], ce que les éditeurs auraient pu signaler puisque Grégoire mentionne « l’Écriture » et pas spécifiquement saint Paul). Il est à noter en outre que dans le début du texte que nous avons cité (comme dans plusieurs autres passages de ses œuvres), Grégoire dit clairement que l’Esprit procède du Père, sans qu’il soit question d’une intervention quelconque du Fils dans cette procession qui lui donne l’existence.
Dans sa prétendue démonstration, C. Boudignon multiplie les affirmations péremptoires et les inductions ou les déductions abusives, comme par exemple p. 163 : « On a donc affaire à un schéma de division logique, d’abord entre la cause et le causé, puis à l’intérieur du causé entre ce qui vient immédiatement de la cause et ce qui en vient médiatement. C’est exactement la logique du texte du contexte de ce passage » ; ou p. 165 : « le fait que l’on ne puisse pas inverser les mots “Esprit du Christ” et dire “Christ de l’Esprit” montre l’antériorité d’être du Fils sur l’Esprit, qui est issu secondairement du Fils » ; ou p. 166 : « la relation du Père au Fils est celle du Fils à l’Esprit. Comme le Père est cause du Fils, le Fils est cause de l’Esprit. Néanmoins c’est toujours le Père qui est la cause première de l’Esprit, tandis que le Christ est la cause, cette fois-ci seconde, de l’Esprit » ; ou ibid : « En étant cause de l’Esprit, le Christ acquiert une antériorité ontologique sur l’Esprit comme le Père avait une autorité ontologique sur le Fils ». L’auteur présente ici des affirmations tout à fait conformes à la plus pure théologie latine filioquiste, mais qui sont strictement sans rapport avec la doctrine trinitaire de saint Grégoire de Nysse, et ne peuvent même pas logiquement être déduites ou induites du texte même en y incluant le ἐκ.
Le commentaire de C. Boudignon appelle encore d’autres remarques :
— Contrairement à ce qu’il affirme (p. 161 et 167), la pensée de Grégoire dans le texte en question, que l’on y place ou non le ἐκ, n’a strictement rien à voir avec le déploiement de la Trinité que Grégoire de Nazianze décrit dans son célèbre Discours XXIX, 2, SC 250 p. 180.
— Très contestable également, est l’affirmation suivante (p. 167-168), fondée sur les affirmations abusives précédentes : « On est dans un mouvement continu qui fait que ce qui est sans cause se sépare de ce qui est causé, et que le causé se sépare ensuite lui-même entre ce qui est directement attaché à la cause et ce qui lui est indirectement attaché. Cette causalité n'entrave pas la divinité de celui qui est causé : le Père est cause du Fils sans que le Fils soit moins Dieu pour autant. De même, le Fils est cause seconde de l'Esprit, mais pour autant l'Esprit n'en est pas moins Dieu. Cette présentation de l’Esprit issu du Fils, lui-même issu du Père reprend un schéma d'inspiration néoplatonicienne : l’Âme du monde ou troisième hypostase chez Plotin est le déversement de toute l’énergie de l’Intelligence ou seconde hypostase, elle-même déversement de toute l'énergie de l’Un ou première hypostase. C’est justement ce que dit Grégoire quand il parle, à propos du Fils et de l’Esprit, de cette identité d’énergie ou d’activité, τῆς δὲ κατὰ τὴν ἐνέργειαν ταὐτότητος τὸ κοι νὸν μαρτυρούσης τῆς φύσεως, “leur identité, quant à l’activité, témoigne de la communauté de leur nature”, de sorte que l’on puisse en tirer une pieuse compréhension de la divinité. On ne comprend pas cette soudaine référence à l’énergie ou activité qui est identique entre les trois hypostases si l’on n’est pas justement dans cette transmission néoplatonicienne de l’activé entre les hypostases. »
On peut premièrement opposer à cela ce que V. Lossky écrivait en 1944 contre une mode qui dure, et qui consiste à considérer que la doctrine trinitaire des Pères grecs est influencée par le néoplatonisme : « La trinité plotinienne comprend trois hypostases. consubstantielles : l’Un, l’Intelligence, et l’Âme du monde. Leur consubstantialité ne s’élève pas jusqu’à l’antinomie trinitaire du dogme chrétien : elle se présente comme une hiérarchie décroissante et se réalise grâce à l'écoulement incessant des hypostases qui passent l’une dans l’autre, se reflètent réciproquement. Ceci nous montre encore une fois combien est fausse la méthode des historiens qui veulent exprimer la pensée des Pères de l’Église, en interprétant les termes dont elle se sert dans le sens de la philosophie hellénistique » (Théologie mystique de l’Église d’Orient, Pais, 1944, p. 48).
On peut deuxièmement faire remarquer que la pensée trinitaire de Basile de Césarée et de Grégoire de Nysse s’est développée, dans leur controverse avec Eunome, contre le néoplatonisme qui influençait fortement la pensée de celui-ci, et non dans la ligne de ce courant philosophique.
En relation avec les deux remarques précédentes, on peut troisièmement noter que ce n’est pas en vertu de la transmission (a fortiori néoplatonicienne) de l’activité entre les hypostases qu’est affirmée l’identité d’énergie entre elles. Comme l’avaient fait avant lui Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée, contre les pneumatomaques qui nient la divinité du Saint-Esprit, Grégoire de Nysse, en affirmant à propos du Père, du Fils et de l’Esprit que « leur identité quant à l’énergie témoigne de la communauté de leur nature », affirme simplement que si l’Esprit a la même énergie que le Fils et le Père, alors il a la même puissance qu’eux (l’énergie étant la manifestation d’une puissance), et s’il a la même puissance qu’eux, alors il a la même nature qu’eux (la puissance étant celle d’une nature), la phrase citée précédemment (p. 427 dans le texte) devant être mise en rapport avec une phrase précédente de la même section (p. 418) évoquant le Christ et l’Esprit : « Donc une est leur activité (ἐνέργεια) et leur puissance (δύναμις). Car toute activité est la réalisation d’une puissance. donc si activité et puissance sont une, comment est-il possible de conjecturer une différence de nature chez ceux en qui nous ne trouvons aucune différence ni de puissance ni d’activité ? […] Or il a été démontré auparavant […] que la nature est la même pour le Père et le Fils […]. De sorte que si le Fils est uni selon la nature au Père et qu’il a été montré que l’Esprit Saint n’est pas étranger à la nature du Fils à cause de l’identité de leurs activités, par conséquent, il été démontré que la nature de la Sainte Trinité est une. »
Pour plus de détails sur les positions d’Eunome et des trois Cappadociens, je renvoie à mon étude La théologie des énergies divines, Cerf, Paris, 2010, p. 145-232 ; p. 183-232 pour Grégoire de Nysse) où j’écris notamment, à propos de Grégoire de Nysse : « La triade essence - puissance - énergie se ren­contre à plusieurs reprises dans les réflexions de Grégoire sur Dieu. Grégoire met l’énergie divine (ou les énergies divines) en rapport avec la puissance et l’essence divines. Il souligne que l’essence et la puissance préexistent aux énergies (Contra Eunomium, II, 150), cette préexistence devant être comprise non dans un sens temporel mais dans un sens logique et ontologique, l’essence étant le fondement. Cette conception ne comporte chez Grégoire aucune connotation hiérarchique et ne peut être considérée comme apparentée à la pensée néo-platonicienne ; au contraire Grégoire affirme sa conception en s’opposant à celle d’Eunome, laquelle, en rela­tion avec les notions d’essence et d’énergie, établit très claire­ment une hiérarchie entre les trois hypostases de la Trinité, et s’apparente, par cette idée d’une dégradation de la divinité, au néo-platonisme. »
Jean-Claude Larchet

lundi 6 août 2018

Jean-Claude LARCHET: Recension/Stephen C. Headley, « Du désert au paradis. Introduction à la théologie ascétique »





Stephen C. Headley, « Du désert au paradis. Introduction à la théologie ascétique », collection « Patrimoines », Cerf, Paris, 2018, 219 p.

Le Père Stephen Headley, recteur de l’Église orthodoxe de Vézelay, a enseigné pendant plusieurs années la théologie ascétique au Séminaire russe d’Épinay-sous-Sénart. Il nous donne ici une synthèse de ses cours. L’ouvrage présente un panorama de l’ascétique orthodoxe des origines du christianisme jusqu’au XIVe siècle.

L’Avant-Propos évoque la question de l’ascèse avant le développement du monachisme, et définit la spécificité de l’ascèse chrétienne par rapport aux formes d’ascèse existant dans les philosophies antiques, en étudiant notamment les différences de sens dans le vocabulaire utilisé en commun.

Les chapitres 1 à 7 passent en revue les principaux auteurs ascétiques, depuis saint Antoine, saint Pachôme et les Pères du désert, jusqu’à saint Grégoire Palamas, en donnant des citations et des résumés thématiques de leurs principales œuvres ou de certaines d’entre elles, et en les accompagnant de quelques commentaires.

Le chapitre 8 aborde des auteurs oubliés dans les chapitres précédents (Maxime le Confesseur, Denys l’Aréopagite, Diadoque de Photicé, Évagre, Macaire-Syméon, Jérôme, Jean Cassien).

Le chapitre conclusif pose la question du sens de l’ascèse pour l’homme d’aujourd’hui, et présente un lexique de quelques notions importantes : retraite, repos, insensibilité, impassibilité, renoncement, tranquillité, conversion, vigilance, confiance, repentir, labeur, attention, patience.

On peut être satisfait de voir, écrit par un prêtre de paroisse, un livre consacré à l’ascèse et à des auteurs souvent ignorés ou négligés dans le cadre de la pastorale paroissiale, et parfois haïs dans les milieux de l’ « Orthodoxie » libérale. Comme le rappelle l’auteur, l’ascèse dans la conception orthodoxe, n’est pas un ensemble de pratiques barbares, mais s’identifie dans son sens large à la vie spirituelle ; elle fournit à l’homme des moyens de transformation qui lui permettent de devenir effectivement en Christ une nouvelle créature. C’est à juste titre que l’auteur montre en quoi, à cet égard, l’ascèse chrétienne diffère des autres formes d’ascèse présentes dans d’autres cadres philosophiques et religieux. Un intérêt de ce panorama est d’être émaillé de réflexions personnelles de l’auteur ayant souvent pour but de montrer la portée toujours actuelle du riche passé qu’il présente, selon la conception orthodoxe que les Pères ne sont pas simplement des auteurs anciens livrés à l’appréciation littéraire ou à la science historique, mais des membres toujours vivants du corps ecclésial dans son universalité spatio-temporelle, dont nous pouvons utilement recevoir les enseignements et partager l’expérience. 

L’ouvrage est malheureusement terni par un certains nombre de défauts qu’il ne serait pas honnête de ne pas évoquer.

On regrette tout d’abord que l’auteur se soit arrêté (à l’exception de très brèves incursions) au XIVe siècle, alors que l’ascétique orthodoxe non seulement n’est pas morte à ce moment-là, mais a connu dans les siècles qui ont suivi des prolongements, des développements et des renouveaux, et cela jusqu’à nos jours (les 30 volumes de la collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle », aux éditions L’Âge d’Homme, en offre de magnifiques illustrations). Il aurait fallu mentionner la Philocalie de saint Nicodème l’Hagiorite et saint Macaire de Corinthe, et le mouvement de renouveau spirituel (dit des Collyvades) qui a accompagné et suivi sa publication. Il aurait fallu mentionner aussi le mouvement de renouveau philocalique et hésychaste impulsé en Roumanie et dans les pays slaves par saint Païssy Vélitchkovsky et ses disciples. Enseignant dans un séminaire russe, l’auteur aurait dû aussi faire place aux grands représentants de la spiritualité ascétique russe du XVe siècle à nos jours : saint Nil Sorsky, saint Serge de Radonège, saint Séraphim de Sarov, saint Théophane le Reclus, saint Ignace Briantchaninov, saint Silouane l’Athonite, pour n’en citer que quelques-uns…

L’ouvrage souffre de quelques défauts chronologiques : comme on vient de le voir, Macaire d’Égypte, Évagre, Jérôme, Jean Cassien, Diadoque de Photicé, Maxime le Confesseur ne sont pas à leur place, ni en entre eux ni dans le volume, dans l’ordre de la temporalité historique choisi méthodologiquement par l’auteur pour l’ensemble de son exposé ; saint Georges le Chozébite et saint Jean Jacob de Neamţ, alias saint Jean le Roumain (XXe s.) non seulement sortent étrangement du cadre fixé, mais figurent dans le chapitre sur le monachisme en Palestine au Ve siècle ; saint Lazare le Galésiote  (XIe s.), Paul Évergétinos (XIe s.) et saint Grégoire Palamas (XIVe s.) figurent dans un chapitre censé, selon son titre, regrouper des auteurs du XIIIe s.

La correspondance entre le vocabulaire grec cité et les mots français auxquels il est censé se rapporter est parfois inexacte : ainsi le mot grec correspondant à « opinion » n’est pas dogma (p. 14), mais doxa ; le mot anthropo-logos n’est pas un mot ni un groupe de mot utilisé par les Pères pour désigner le logos de l’homme  ou l’image de Dieu en l’homme (p. 7)…

L’éditeur n’a pas fait son travail en ne corrigeant pas ou en ne faisant pas corriger le très grand nombre de fautes d’expression et de grammaire que l’on rencontre tout au long du texte et jusque dans ce titre du chapitre 4 où elles sautent aux yeux : « La Christ aux Shéol » (p. 91) au lieu de « Le Christ au Shéol ». L’éditeur aurait  dû aussi corriger (ou faire corriger) les dénominations : on écrit non pas « les (néo-)platonistes » (p. 12) ou « les (néo-)platoniques » (p. 12), mais « les (néo-)platoniciens » ; non pas « le stoïques » (p. 9), mais « les stoïciens ». Il aurait dû aussi corriger (ou faire corriger) les noms propres (non pas « Marc Aureus », p. 13, mais « Marc Aurèle ») et les franciser et les harmoniser alors qu’ils sont parfois repris de l’anglais et écrits de façons différentes dans la même page (Ignace appelé Ignatius, p. 10 ; Zénon appelé Zeno, p. 13, Dorothée de Gaza, appelé aussi Dorotheos et Dorotheus p. 45 ; Barsanuphe, appelé aussi Barsanuphius p. 50 ; Denys l’Aréopagite, appelé Dionysios p. 180. Les fautes affectent même des noms contemporains et connus, comme celui du métropolite Hilarion Alfeyev, orthographié Alfayev (2 fois p. 98).

Certains mots repris de l’anglais sans avoir été traduits induisent en erreur : la parrhèsia n’est pas « confidence » (p. 19) mais « confiance ». Il aurait fallu traduire aussi en français   des mots repris du russe, en écrivant « higoumène » plutôt qu’ « igumen » (p. 89).

La bibliographie à laquelle se réfère l’auteur est très restreinte et parfois contestable. Il est paradoxal de citer comme référence Paul Evdokimov alors qu’il est réputé être un auteur anti-monastique. On est étonné en revanche de l’absence d’auteurs faisant référence sur les questions d’ascétique comme I. Hausherr, A. Guillaumont ou G. Bunge (qui est récemment devenu orthodoxe dans le même diocèse que l’auteur).

En ce qui concerne le fond, on est surpris que la doctrine ascétique d’Isaac le Syrien exposée dans ses Discours ascétiques, qui est classique et fondamentale (et bien connue du public français par l’excellente traduction du P. Placide Deseille), ne soit pas présentée, et que l’auteur se réfère en revanche à ses œuvres plus marginales récemment mises au jour, en donnant une place de choix à sa doctrine très contestable de l’apocatastase (p. 110-112). Grégoire Palamas est curieusement présenté comme le théologien de la « grâce immanente » (p. 165 s.), alors qu’il est connu pour être le théologien de la « grâce incréée ».

On ne peut pas demander à des résumés d’avoir une précision maximale, mais il faudrait au moins éviter les approximations déformantes. Par exemple, le mot « ennui » ne suffit pas à exprimer (p. 17) le sens complexe de la notion d’akèdia – très importante dans l’ascétique orthodoxe –  et encore moins le mot « désenchantement » (ibid.), très à la mode aujourd’hui mais très flou. Il faudrait aussi garder un équilibre dans la présentation des œuvres qui rende justice à leur contenu global. Par exemple, la « théologie des larmes » n’a pas dans l’ensemble de L’Échelle de saint Jean Climaque, l’importance prédominante que l’auteur lui donne jusqu’à en faire un titre de section (p. 58-63) ; en revanche le dynamisme de sa conception ascétique, fondé sur la progressivité méthodique (scalaire) dans le combat contre les passions et l’acquisition des vertus, devrait être souligné.

On a donc au total un ouvrage qui a ses qualités, mais qui aurait dû être sérieusement relu et corrigé avant d’être publié.

Jean-Claude Larchet