Communication présentée au 2ème Colloque international
sur les médias numériques et la pastorale orthodoxe (DMOPC 18), Académie de
Crète, Kolymbari, 18-21 juin 2018
Les nouveaux médias, encore
appelés médias numériques, dont les instruments sont les ordinateurs, les
tablettes et surtout maintenant les smartphones et dont le contenu est
principalement celui de l’Internet et des réseaux sociaux et des messages, ont
envahi la vie des hommes de notre époque, en particulier celle des jeunes, dès
l’âge de 10 ans, parfois moins.
Leurs capacités de communication
rapide et presque gratuite, la possibilité qu’ils donnent d’accéder à tous et à
tout, et la force des images que les médias numériques véhiculent, leur ont
donné un pouvoir de séduction considérable. La pression sociale (notamment
celle du conformisme) mais aussi l’organisation économique de la société en a
fait des instruments qu’il est pratiquement obligatoire de posséder, sous peine
de se voir exclu de divers groupes ou circuits sociaux, administratifs ou
économiques.
Mais c’est surtout une
dépendance interne, psychologique, qui s’est établie chez les utilisateurs de
tous âges. Cette dépendance inquiète beaucoup de parents, car elle affecte
maintenant beaucoup d’enfants. Elle est remarquée par les utilisateurs
eux-mêmes, et est fortement perçue dans les cas les plus graves, qui
nécessitent un traitement drastique, sous la forme notamment d’un sevrage total
de longue durée et parfois d’un accompagnement psychiatrique en clinique. Mais
cette addiction est souvent inconsciente dans les cas moins graves, car
l’habitude a le pouvoir de faire apparaître comme normal ce qui ne l’est pas. On
doit le constater : chez la plupart des utilisateurs, l’usage est devenus
abus.
Dans ce colloque qui réunit des
acteurs de médias orthodoxes, les médias sont présentés dans la plupart des cas
d’une manière positive, comme appartenant ou devant appartenir à la vie
ecclésiale, avec l’idée qu’ils sont devenus de nos jours des moteurs
indispensable à l’activité pastorale et missionnaire de l’Église. Cette vision
quasi paradisiaque doit cependant être tempérée. Dans la vraie vie, la
consultation de sites orthodoxes occupe malheureusement beaucoup moins de place
que celle des autres sites, et beaucoup de jeunes orthodoxes y restent
totalement étrangers. Dans une très grande majorité de cas, les passions qui
habitent l’homme déchu l’attirent vers des contenus conformes à ces passions,
que ce soit dans le choix des sites visités ou dans les motivations de la
communication sur les réseaux sociaux comme Facebook, où le narcissisme (que
les Pères de l’Église appellent philautia)
joue un rôle considérable, que ce soit dans la mise en scène de soi-même ou
dans la recherche effrénée de « like » qui flattent l’ego.
J’ai publié récemment un livre
de 320 pages, intitulé en français « Malades des nouveaux médias »,
qui a été traduit en roumain sous le titre « Captivi în Internet », et est
en cours de traduction en anglais sous le titre « Addicts of modern
medias ». Je montre dans ce livre, de manière très détaillée et
argumentée, les effets négatifs, corrosifs et destructeurs des nouveaux médias
dans les divers sphère de la vie de l’homme : psychique, intellectuelle,
culturelle, sociale, relationnelle, et enfin et surtout spirituelle. Je propose
aussi un certain nombre de prophylaxies et de thérapies, en particulier de
nature spirituelle. Pour le présent exposé, qui doit être très court, j’ai
choisi de parler seulement du jeûne et de l’abstinence, comme moyens de limiter
et de contrôler l’usage des nouveaux médias, devenu dans la plupart des cas
abusif et nocif.
L’Église orthodoxe a établi pour
les périodes de carêmes et certains jours de la semaine ou de l’année des
règles de limitation et d’abstinence concernant l’usage de la nourriture et de la
sexualité.
L’une des finalités principales
de ces règles est d’habituer l’esprit à contrôler les impulsions corporelles et
psychiques, à réorienter et à recentrer les forces psycho-physiologiques vers
la vie spirituelle, à instaurer un état de faim et de désir qui fait ressentir
à l’homme sa dépendance à l’égard de Dieu et son besoin de Lui, à établir dans
l’âme un état paisible qui dispose à la pénitence et favorise l’attention et la
concentration dans la prière.
L’abus, devenu commun, des
nouveaux medias, produit des effets contraires à ceux recherchés par le jeûne
et l’abstinence : épuisement vain de l’énergie, sollicitation et
dispersion extérieures permanentes, mouvement et bruit intérieurs incessants,
occupation envahissante du temps, impossibilité d’établir ou de maintenir la
paix intérieure, destruction de l’attention et de la concentration nécessaires
à la vigilance et à la prière.
Ces effets, il faut le
souligner, sont relatifs à l’usage même des nouveaux médias dès lors qu’il
atteint un certain seuil, indépendamment de leur contenu. Comme la montré le
grand spécialiste des medias Marshall Mc Luhan, le medium a plus d’impact que
le message qu’il véhicule, au point que l’on peut dire que « le medium est
le message » (« the medium is the message »). Cela ne doit
évidemment pas faire oublier la question du contenu qui, lorsqu’il est mauvais,
vient solliciter et alimenter les passions, et augmente encore le degré
d’incompatibilité avec la vie ascétique au sens large, et nuit encore plus à la
vie spirituelle.
L’Église doit prendre en compte
ces circonstances nouvelles créés par notre époque, et établir des règles
appropriées, accompagnant celles du jeûne alimentaire et de l’abstinence
sexuelle, de manière à aider l’homme moderne, par une limitation volontaire
régulière, à se libérer des nouvelles addictions qui l’enchaînent, et de
manière à lui donner les moyens de mener pleinement la vie spirituelle qui
convient à sa nature et qui est la condition de son épanouissement
personnel véritable.
On pourrait dire que nulle règle
n’est nécessaire pour cela et que des recommandations pastorales suffisent,
mais on pourrait dire la même chose par rapport au jeûne alimentaire ou à
l’abstinence sexuelles pour lesquelles cependant l’Église a établi des canons,
et même de manière solennelle, c’est-à-dire lors de Conciles œcuméniques, pour
la raison que les règles officiellement et précisément formulées ont un impact
plus grand, une portée plus universelles et un caractère plus obligatoire que
de simples recommandations – d’ailleurs pas toujours données – au sein d’une
paroisse.
La question qui se pose est ici
celle de la nature du jeûne et de l’abstinence pratiquées.
Il s’agit déjà, comme l’indique
ce qui précède, de limiter le temps de connexion et de réguler strictement
l’usage et le contenu des médias. Il est nécessaire d’abandonner la connexion
permanente, et de limiter la connexion à une période définie dans la journée.
Il convient d’abandonner les médias non nécessaires, comme les médias sociaux
(Facebook, Instagram, Twitter, etc.) et tous les sites de divertissement. Tous
les sites Internet présentant un risque de tentations ou de mauvaises
rencontres doivent évidemment être évités. Il convient de limiter aussi la
connexion Internet à ce qui est strictement nécessaire pour le travail
professionnel ou les études.
Les parents doivent
apprendre à leurs enfants utilisateurs des nouveaux medias à pratiquer une
telle limitation en leur en expliquant le sens.
Les périodes de
carême sont des opportunités offertes à tous d’abandonner les relations
virtuelles et artificielles des réseaux sociaux pour retrouver des relations
réelles, concrètes, approfondies avec la famille et les amis, et, d’une manière
générale, être plus attentifs aux personnes qui nous entourent. Ces périodes de
carême sont aussi des opportunités pour redécouvrir le silence et la solitude,
qui sont nécessaires à l’exercice et au développement de la vie spirituelle.
La question qui risque de
fâcher, dans le contexte de ce colloque, est de savoir si l’on doit étendre la
règle du jeûne et de l’abstinence des nouveaux médias aux sites orthodoxes eux-mêmes.
Je ne veux pas mettre au chômage partiel la plupart des participants à ce
colloque, et mon but est encore moins de limiter la présence de la parole
chrétienne et ecclésiale dans un monde où elle est déjà trop peu présente.
Mais je voudrais tout d’abord
faire remarquer que lors des carêmes, et surtout du Grand Carême, un certain
nombre de médias orthodoxes, en particulier ceux qui ont un contenu spirituel,
s’autolimitent : ils ferment leurs sites pour une période plus ou moins
longue, ou du moins ralentissent et restreignent leur production.
Un telle restriction a une
valeur exemplaire et témoigne à sa manière de l’existence du carême et des
limitations auxquelles il invite.
Ma seconde remarque concerne la
lecture. Il est vrai que, très positivement, la plupart des médias orthodoxes
proposent, au moins pour une part, des lectures spirituelles, et certains sites
sont même consacrés uniquement à cela. Il n’y a donc pas de raison, en
principe, de limiter la production ou la consultation de tels sites, et il
semble qu’on devrait même l’encourager, dans la mesure où les fidèles sont
invités, pendant les périodes de carême, à faire davantage de lectures
spirituelles.
Je voudrais cependant signaler
ici que les études scientifiques qui ont été faites sur les modalités de la
lecture sur écran montrent que ce
type de lecture est à la fois très rapide et très superficiel.
Sur les écrans, les
textes nous apparaissent comme des images. Pour cette raison, le texte sur
écran fait l’objet, comme une image, d’un balayage en surface, le regard
s’arrêtant habituellement sur quelques lignes seulement.
Une étude
scientifique a montré que la plupart des gens ne lisent pas le texte ligne par
ligne, comme ils le feraient pour un livre, mais sautent rapidement du haut
jusqu’au bas de la page, dans un mouvement qui suit généralement la forme d’un
F : ils lisent les premières lignes, descendent un peu, lisent la partie
gauche de quelques lignes, puis descendent le long de la partie gauche de la
page.
Une deuxième étude
a conclu qu’un lecteur moyen sur le Web ne lit qu’environ 20% du texte.
Une troisième étude
a établi que la plupart des pages Web sont regardées au maximum pendant 10
secondes, ce qui montre de toute évidence qu’elles ne sont pas vraiment lues.
La lecture sur
écran ne s’arrête guère sur les mots ou les expressions. C’est une lecture où
l’on fait peu de retours en arrière. C’est une lecture peu réflexive. C’est une
lecture superficielle qui ne donne guère lieu a un effort de compréhension et
à un effort de mémorisation.
De beaucoup de façon,
le multimédia rend la relation au texte plus instable, plus légère, plus
fragile, plus éphémère.
Les périodes de carêmes peuvent
et doivent être des périodes où le temps et la qualité de la lecture peuvent
être retrouvés par l’abandon des supports numériques au profit des supports
imprimés et en particulier des livres qui, toutes les études le montrent, permettent
une lecture beaucoup plus fructueuse que la lecture sur écran et n’a pas les
inconvénients de celle-ci.
Se couper complètement des
médias, quels qu’il soient, pendant les périodes de carême est une solution
idéale pour retrouver l’hésychia
indispensable à l’approfondissement de la vie spirituelle, qui est précisément
le but principal des temps de jeûne.
Je voudrais noter en conclusion
que de nombreuses cliniques privées et hôtels proposent des séjours plus ou
moins longs de déconnexion totale aux prix le plus bas de 1000 euros ou 1200
dollars la semaine. L’Église orthodoxe devrait officiellement offrir cette
possibilité pendant les périodes de carême, la gratuité du service étant
assurée et le rendant donc accessible à tous, avec un outre un profit spirituel
qu’on ne trouve pas ailleurs. L’une de ces cliniques a pour slogan
publicitaire : « Déconnectez vous pour vous reconnecter. » L’Église
peut reprendre à son compte ce slogan en précisant : Déconnectez vous des
nouveaux medias pour vous reconnecter à Dieu et à votre prochain.