"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

mercredi 8 avril 2020

L’origine, la nature et le sens de la pandémie actuelle. Une interview de Jean-Claude Larchet par Orthodoxie.com


Jean-Claude Larchet, vous êtes un des premiers à avoir développé une réflexion théologique sur la maladie, la souffrance, la médecine. Votre livre « Théologie de la maladie » paru en 1991 a été traduit en de nombreuses langues, et en relation avec l’épidémie du covid-19, il va paraître prochainement en traduction japonaise. Vous avez publié aussi une réflexion sur la souffrance : « Dieu ne veut pas la souffrance des hommes », qui a paru également dans divers pays.

Tout d’abord quelle est votre opinion générale sur l’épidémie que nous connaissons actuellement ?


Je n’en suis pas étonné : il y a, depuis des millénaires, environ deux grandes épidémies par siècle, et plusieurs autres épidémies de moindre importance. Leur fréquence s’accroît cependant de plus en plus, et la concentration de population dans notre civilisation urbaine, la circulation favorisée par la mondialisation, ainsi que la multiplicité et la rapidité des moyens de transport modernes les transforment facilement en pandémies. La présente épidémie était donc prévisible, et annoncée par de nombreux épidémiologistes qui ne doutaient pas de sa venue, ignorant seulement le moment précis où elle surviendrait et la forme qu’elle prendrait. Ce qui est surprenant, c’est le manque de préparation de certains États (l’Italie, l’Espagne et la France notamment), qui au lieu de prévoir le personnel médical, les structures hospitalières et le matériel nécessaire pour affronter le fléau, ont laissé se dégrader l’hôpital et laissé externaliser (en Chine, comme tout le reste) la production de médicaments, de masques, de respirateurs, dont on manque aujourd’hui cruellement.


Les maladies sont omniprésentes dans l’histoire de l’humanité, et il n’est pas d’homme qui ne les rencontre pas au cours de sa vie. Les épidémies sont simplement des maladies qui sont particulièrement contagieuses et se répandent rapidement jusqu’à atteindre une part importante de la population. La caractéristique du virus covid-19 est qu’il affecte gravement le système respiratoire des personnes âgées ou fragilisées par d’autres pathologies, et qu’il a un haut degré de contagiosité qui sature rapidement les systèmes de soins intensifs par le grand nombre de personnes atteintes simultanément dans un court laps de temps.


Les Églises orthodoxes ont réagi par étapes, à des vitesses et sous des formes variables. Qu’en pensez-vous ?


Il faut dire que les différents pays n’ont pas été atteints par l’épidémie au même moment ni au même degré, et chaque Église locale a adapté sa réaction à l’évolution de la maladie et aux mesures prises par les États. Dans les pays les plus atteints, la décision d’arrêter la célébration des offices a été prise rapidement, à quelques jours de différence seulement. Ne prévoyant pas un tel arrêt dans l’immédiat, certaines Églises (comme l’Église russe) ont pris des mesures pour limiter la contamination possible au cours des services liturgiques ou de la dispensation des sacrements ; aujourd’hui elles sont contraintes de demander aux fidèles de ne pas venir à l’église.


Ces différentes mesures ont suscité des débats et même des polémiques, de la part du clergé, des communautés monastiques, des fidèles, des théologiens…

Un premier objet de polémique a été la décision de certaines Églises de modifier les modalités de la communion eucharistique.


À cet égard, il faut distinguer deux choses : les à côtés de la communion et la communion elle-même.

Il peut y avoir un risque de contamination par les « à côtés » de la communion : le fait d’essuyer les lèvres de chaque communiant avec un même linge (comme on le fait de manière appuyée dans certaines paroisses de l’Église russe), ou de boire, après la communion, comme c’est la coutume dans l’Église russe également, la « zapivka » (mélange d’eau douce et de vin) dans les mêmes coupes. C’est la raison pour laquelle les mesures prises d’utiliser dans le premier cas des serviettes en papier et dans le deuxième cas des gobelets à usage unique (les uns et les autres étant brûlés ensuite) ne se prête à mon sens à aucune objection.

En ce qui concerne la communion elle-même, plusieurs Églises ont renoncé à la façon traditionnelle de la donner aux fidèles, qui est de l’introduire dans la bouche avec la Sainte Cuiller. Certaines Églises ont préconisé dans verser le contenu dans la bouche ouverte en gardant une certaine distance par rapport à celle-ci, d’autres – comme l’Église russe – ont proposé de désinfecter la Cuiller dans de l’alcool entre deux communiants, ou d’utiliser des cuillers à usage unique qui seront ensuite brûlées. Je crois qu’aucune Église n’a supposé que le Corps et le Sang mêmes du Christ, dont toutes les prières avant et après la communion rappellent qu’il est donné « pour la santé de l’âme et du corps » soit par lui-même un facteur de contamination (on ne trouve cette dernière idée que dans un article – devenu viral sur Internet, c’est pour cette raison que je le cite – de l’archimandrite Cyrille Hovorun, qui est une somme d’hérésies). Mais des doutes sont portés sur la Cuiller elle-même, et cela suscite un débat, certains considérant surtout le fait qu’elle touche la bouche des fidèles, d’autres considérant surtout le fait qu’étant trempée dans le Corps et le Sang du Christ, elle est désinfectée et protégée par eux. Ces derniers notent que les prêtres qui, dans de grandes églises où il y a inévitablement parmi les fidèles des malades de toute sorte, consomment à la fin de la Liturgie le reste des Saints Dons sans jamais contracter de ce fait aucune maladie. Ils notent aussi que, durant les grandes épidémies du passé, les prêtres ont donné la communion aux fidèles contaminés sans être eux-mêmes contaminés. En ce qui concerne ce dernier point, je n’ai pas d’information sûre provenant de documents historiques. En revanche, le commentaire que, dans son « Pidalion » (recueil et commentaires des canons de l’Église orthodoxe), saint Nicodème l’Hagiorite (qui a vécu dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle) fait du canon 28 du 6e Concile Œcuménique, admet que « les prêtres fassent quelque changement dans les périodes de peste » dans leur façon d’administrer la communion aux malades, « en plaçant le Pain sacré dans quelque récipient sacré, afin que les mourants et les malades puissent le prendre avec des cuillères ou quelque chose de similaire », « le récipient et les cuillères devant être placés ensuite dans du vinaigre, et le vinaigre devant être versé dans un creuset de fondeur, ou de toute autre manière possible, plus sûre et canonique ». Cela suppose qu’à son époque (et probablement déjà avant), il était admis que l’on donne la communion par plusieurs récipients et cuillères, et que ceux-ci soient ensuite désinfectés (le vinaigre ayant, par son degré d’alcool et son acidité, des propriétés antiseptiques et antifongiques (qui, entre parenthèses, seraient tout à fait insuffisantes contre le covid-19). C’est sur ce texte, cité également dans le manuel de référence du grand liturgiste russe du XIXe siècle S. V. Boulgakov, que l’Église russe a appuyé les dispositions qu’elle a prises.

Je pense pour ma part que celui qui a une foi suffisante pour communier avec confiance avec la cuiller ne court aucun risque, et que les Églises qui ont pris des dispositions spéciales l’ont fait, dans le meilleur des cas, en ayant en vue les fidèles ayant une foi plus faible et ayant des doutes. Les Églises ont en quelque sorte suivi le précepte de saint Paul qui dit : « J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles » (1 Corinthiens 9, 22). Il faut rappeler que la communion n’a pas un effet magique : comme pour tous les sacrements, la grâce est donnée en plénitude, mais la réception de la grâce est proportionnelle à la foi du récepteur (les Pères grecs utilisent le mot grec « analogia » pour désigner cette proportionnalité) à tel point qu’il est même dit par saint Paul, et rappelé, dans les prières avant la communion, que celui qui communie indignement peut en devenir malade d’âme et de corps (1 Corinthiens 11, 27-31), ou peut communier « pour sa propre condamnation ».

En tout état de cause, chaque Église locale est souveraine pour prendre, par économie, toutes les dispositions utiles dans chaque circonstance particulière.

Le deuxième objet de polémique a été la fermeture des églises et l’arrêt des services liturgiques.

Il faut noter tout d’abord que la plupart des États n’ont pas ordonné la fermeture des églises, limitant seulement leur accès à quelques personnes, puis les visites à des individus isolés ; mais les mesures de confinement ont rendu tout déplacement et toute visite impossibles. Dans la plupart des Églises locales, cependant, la célébration des Liturgies continuent avec le prêtre, un chantre, éventuellement un diacre et un servant (sauf en Grèce, où cela a été proscrit même dans les monastères, ce qui est paradoxal s’agissant d’un pays à l’identité orthodoxe forte et où l’Église bénéficie d’une reconnaissance officielle par l’État).

Des extrémistes ont développé des théories complotistes, voyant derrière les décisions des États la volonté de certains groupes d’influence de détruire le christianisme. Ils ont établi un parallèle avec la période des persécutions dans les premiers siècles, appelant les chrétiens à la résistance et citant les martyrs en exemple. Ces positions sont évidemment excessives et le parallèle avec l’époque des persécutions abusif. On ne demande pas aux chrétiens de renoncer à leur foi et d’adorer un autre dieu. Les églises ne sont pas fermées, et les limites posées à leur fréquentation sont provisoires. Les États n’ont fait que leur devoir pour protéger la population en prenant la seule mesure dont on dispose – le confinement – pour limiter la contagion, pouvoir soigner au mieux ceux qui sont malades et limiter le nombre de décès.

J’ajouterai qu’une église n’est pas un endroit magique, totalement à l’abri du monde environnant, où l’on ne pourrait contracter aucune maladie, surtout si celle-ci est hautement contagieuse. C’est vrai que dans les temps anciens, lors d’épidémies, on avait une attitude différente : les gens se rassemblaient dans les églises et les processions se multipliaient. Ce que l’on oublie, c’est que les églises devenaient des mouroirs. Ainsi, pendant les grandes épidémies qu’a connu l’empire byzantin, il n’était pas rare de trouver des centaines de cadavres entassés dans les églises.

L’Église a le devoir de protéger la santé et la vie de ses fidèles, mais de protéger aussi ceux qu’ils pourraient contaminer à l’extérieur, et de ne pas compliquer le travail des soignants, qui, si le système est saturé, risquent de ne plus pouvoir traiter tout le monde, de devoir faire des tris, autrement dit d’abandonner et de laisser mourir les personnes les plus fragiles. En outre, s’il y a trop de morts en même temps, on ne peut plus leur assurer des obsèques : nous avons tous été attristés de voir, en Italie, une file de camions de l’armée conduisant des dizaines de morts directement au crématorium, sans aucune présence familiale ni religieuse possible… En Chine, on a brûlé à la chaîne des milliers de cadavres, et c’est seulement plusieurs semaines plus tard que les familles peuvent venir récupérer les cendres de leurs parents défunts sur des palettes où s’entassaient les urnes funéraires.

Les communautés monastiques (y compris celles du Mont-Athos) ont toutes pris la décision, en fermant leurs portes, de protéger leurs visiteurs et pèlerins contre une contamination mutuelle, mais aussi de protéger leurs membres, ce qui leur permet de continuer à célébrer la Liturgie et d’accomplir une de leurs tâches essentielles, dont nous avons particulièrement besoin en cette période : prier pour le monde.

Le fait qu’il soit devenu pour un certain temps impossible de communier pose un grave problème à certains fidèles. Là encore certains extrémistes voient l’effet réussi d’un complot anti-chrétien…

Je ne partage pas ces théories complotistes en tant qu’elles mettent en cause des hommes ou des organisations, d’autant que, comme je l’ai dit, les épidémies sont récurrentes et cycliques dans l’histoire de l’humanité ; je pense néanmoins que dans cette épidémie et dans ses conséquences, le diable est à l’œuvre ; je vous dirai pourquoi dans la suite de notre entretien.

En ce qui concerne la privation de communion on peut dire plusieurs choses. Ceux qui sont habitués à communier chaque semaine (ou plus) et tirent de la communion de grandes forces pour leur vie, souffrent beaucoup de cette situation et on les comprend. À titre de consolation, on peut rappeler que sainte Marie d’Égypte, dont nous commémorons solennellement la vie sainte le cinquième dimanche du Grand Carême, n’a communié qu’une seule fois dans sa vie, juste avant sa mort, et qu’à son époque (cela est rappelé dans sa Vie que nous lisons à l’église à l’occasion de cette commémoration), la coutume était que les moines vivant en communauté se retirent individuellement dans le désert au début du Grand Carême, et ne reviennent au monastère que le Jeudi Saint pour recevoir la communion. On peut rappeler aussi que beaucoup de Pères retirés dans le désert ne communiaient, au plus, qu’une fois par an. Nous sommes par la force des choses soumis au même éloignement de la communion pendant ce Grand Carême, et pouvons ainsi, grâce aussi au confinement dans notre appartement (qui est devenu pour beaucoup, dans notre monde de mouvement incessant et d’occupations extérieures, aussi austère qu’un désert) partager un peu leur expérience. Nous pouvons en tirer certains bénéfices. Tout d’abord aujourd’hui, dans la diaspora surtout, la communion est devenue fréquente (alors qu’il y a quelques décennies, dans les pays orthodoxes, elle était au contraire rare), à tel point qu’il y a un risque qu’elle se banalise. Il y a quelques années, j’avais parlé de cela avec Mgr Athanase Jevtić, qui m’avait dit qu’il est utile de jeûner périodiquement de la communion, afin de retrouver le sens de sa gravité, et de s’approcher d’elle en en ressentant véritablement le désir et le besoin. Ensuite, on peut rappeler que les effets de la communion ne se dissipent pas après l’avoir reçue. Ses effets sont proportionnels à la qualité de notre réceptivité, et cette réceptivité concerne non seulement notre état de préparation à la communion, mais notre état à son égard après l’avoir reçue. Pour nous aider, l’Église nous fournit une série de prières avant la communion et après la communion. Je connais plusieurs pères spirituels qui incitent leurs enfants spirituels à lire chaque jour les prières après la communion jusqu’à la communion suivante, de manière à garder la conscience « des dons précieux qui ont été reçus » et à continuer à actualiser la grâce qu’ils nous ont apportée.


Par rapport à l’impossibilité de participer aux services liturgiques, que peut-on dire ?


Je pense qu’il est possible de les célébrer chez soi sous les formes prévues en l’absence de prêtre, en lisant notamment les Typiques à la place de la Liturgie, bien qu’évidemment ils ne puissent pas complètement la remplacer, et même qu’il y manque l’essentiel : la célébration du Saint Sacrifice qui ne peut être accomplie que par un prêtre. Beaucoup de fidèles ont les textes liturgiques à la maison (notamment le Petit euchologe prévu précisément pour une célébration domestique, en cas d’absence de prêtre) ; sinon la plupart des textes sont trouvables sur Internet. On peut aussi développer la pratique de la Prière de Jésus : au Mont-Athos, les petites communautés ou les ermites qui vivent dans les « déserts » et n’ont pas de prêtre, remplacent les offices par une quantité donnée d’invocations adressées au Christ, à la Mère de Dieu et aux saints. Saint Éphrem de Katounakia, se référant à saint Jean Chrysostome, disait : « Les gens dans le monde qui n’ont pas la possibilité de se rendre à l’église ni le samedi, ni le dimanche peuvent à ce moment-là faire de leur âme un autel en disant la Prière. »


Il est possible aussi, dans les pays orthodoxes, de suivre la Liturgie transmise en direct à la télévision ou sur Internet, comme le font habituellement beaucoup de personnes âgées ou de malades qui ne peuvent se déplacer. Cela ne remplace pas une participation réelle, avec une présence physique au sein de la communauté, mais l’on peut néanmoins s’associer à la célébration et éprouver le sentiment d’une identité d’appartenance et d’action communautaire en une même période de temps, la communauté ecclésiale s’étendant au-delà du visible et des personnes présentes (c’est ce que l’on appelle « la communion des saints »).


Dans une interview récente, la métropolite de Pergame, Jean Zizioulas, condamnant la décision de certaines Églises de fermer les églises et d’arrêter les célébrations, affirmait que lorsque la Liturgie n’est plus célébrée, il n’y a plus d’Église. Qu’en pensez-vous ?


Sa position se comprend par sa doctrine personnaliste qui donne le primat au relationnel, et qui identifie de ce fait la Liturgie avec la synaxe (l’assemblée des fidèles) plus qu’avec le sacrifice eucharistique lui-même. En fait, la Liturgie continue à être célébrée dans toutes les Églises (dans les monastères, mais aussi en très petit comité dans beaucoup d’églises). Et c’est cela qui est important. La valeur de la Liturgie ne dépend pas du nombre de participants présents, ni la valeur et la porté du Saint Sacrifice du nombre de Liturgies célébrées. Lorsque des centaines de milliers d’églises célèbrent simultanément la Liturgie, elles actualisent (c’est là le sens du mot « anamnèse », qui désigne le cœur de la Liturgie) l’unique sacrifice du Christ. S’il n’y avait plus qu’une seule Liturgie qui soit célébrée, y compris par une seule des Églises locales, cet unique Sacrifice serait célébré également, avec la même portée, car il s’étend à tout l’univers. En ce qui concerne les fidèles, il faut rappeler que la Liturgie de saint Basile, que nous célébrons pendant ces dimanches du Grand Carême, prévoit explicitement leur absence éventuelle, une prière demandant à Dieu de se souvenir de « ceux qui sont absents pour de justes raisons », ce qui les associe d’une certaine manière aux fidèles présents et à la grâce qui leur est dispensée.


Comment vivre le confinement ? Cela pose apparemment des problèmes à nos contemporains…


Nous avons la chance que la quarantaine imposée par l’État coïncide en partie avec la « sainte quarantaine » du Grand Carême. C’est la tradition, pour nous orthodoxes, pendant cette période, de limiter nos sorties, nos activités de loisir et notre consommation ; c’est la tradition aussi de profiter de cette période de calme et de plus grande solitude, pour faire retour en nous-même, augmenter nos lectures spirituelles et prier davantage. Pour tout cela, nous avons l’expérience des années passées ; il faudra seulement prolonger l’effort de quelques semaines.

Globalement, le confinement est une bonne occasion d’expérimenter l’hésychia chère à la spiritualité orthodoxe, état fait de solitude et surtout de calme extérieur et intérieur, de se reposer ainsi du mouvement incessant, du bruit et du stress liés aux conditions de vies habituelles, et de ré-habiter notre demeure intérieure, ce que les Pères hésychastes appellent « le lieu du cœur ».

Le confinement permet aussi au couple et aux enfants d’être ensemble plus souvent que d’habitude, et c’est bénéfique pour tous. Certes cela ne va pas toujours de soi, car certains ne sont pas habitués à la vie commune sur une longue durée, mais ce peut être justement l’occasion de la renforcer positivement.

Ce retour sur soi et sur la vie conjugale et familiale ne doit pas pour autant être un oubli des autres. L’aumône, qui fait partie des pratiques habituelles du carême, peut prendre la forme d’une assistance plus soutenue et régulière aux personnes que nous connaissons et qui souffrent de maladie, de solitude ou d’inquiétude excessive. Pour cette activité, les moyens de communication modernes ont du bon…

Je note que beaucoup de nos concitoyens doivent s’inventer des activités sportives en appartement. Pendant le carême, nous avons l’habitude de faire des grandes prosternations. Nous pouvons les multiplier (les moines ont pour règle d’en faire au moins 300 par jour, certains d’entre eux en font jusqu’à 3000 !). Le patriarche Paul de Serbie, qui en a fait chaque jour jusqu’à l’âge de 91 ans (seule une blessure au genou a pu l’arrêter !), disait, fort de ses études de médecine et de son bon état de santé, que c’est la meilleure gymnastique que l’homme puisse faire pour se maintenir en forme…


Venons-en maintenant, si vous le voulez bien, à des questions plus théologiques. Tout d’abord à qui ou à quoi peut-on rapporter l’épidémie actuelle et les maladies en général ?

Une épidémie est une maladie contagieuse qui se répand. On peut en dire tout ce que l’on dit de la maladie, sauf que le caractère massif qui s’impose à une région, à un pays ou au monde entier, comme c’est le cas actuellement, suscite des questions supplémentaires. Il n’est pas étonnant, dans le discours religieux, de voir ressurgir le thème de l’Apocalypse, de la fin du monde, ou l’idée d’un châtiment divin pour les péchés des hommes, avec des allusions au déluge (Gn 6-7), au sort de Sodome et de Gomorrhe (Gn 19), à la peste qui décima le camp de David après le recensement (2 Sm 24, 15-15) ou aux sept plaies d’Égypte (Ex 7-11). Des mises au point s’imposent donc.

Selon la conception orthodoxe développée par les Pères à partir de la Bible, le péché ancestral (que l’on appelle dans la tradition occidentale le péché originel) a eu, sur le plan physique, trois effets : la passibilité (dont la souffrance est une forme majeure), la corruption (dont la maladie est la forme principale) et la mort, qui résulte de cette dernière. Le péché d’Adam et d’Ève a consisté à se séparer de Dieu, ce qui a eu pour conséquence la perte de la grâce qui leur assurait l’impassibilité, l’incorruptibilité et l’immortalité. Adam et Ève étant les prototypes de l’humanité, ils ont en conséquence transmis à leurs descendants leur nature humaine altérée par les effets délétères de leur péché ; le désordre qui a affecté la nature humaine a affecté également la nature tout entière, car l’homme, séparé de Dieu, a perdu son statut de roi de la création, et a privé les créatures de la grâce qu’il leur transmettait en tant que médiateur. Alors qu’à l’origine la création était entièrement bonne, telle que Dieu l’avait créée (selon ce que nous dit le chapitre 1 de la Genèse), le mal s’est introduit en elle comme en l’homme, un mal qui n’est pas seulement moral, mais physique, et se traduit par du désordre qui affecte l’ordre initial de la création, et des processus de destruction de ce que Dieu a établi. La Providence de Dieu a empêché, comme le note Vladimir Lossky, la création d’être entièrement détruite, mais la nature est devenue un champ de bataille où s’affrontent en permanence le bien et le mal. Les organismes vivants se battent constamment pour éliminer des microbes, bactéries ou virus, ou des altérations génétiques (dues au vieillissement ou à des facteurs environnementaux) qui cherchent à les détruire, jusqu’à ce que, affaiblis par l’âge, qui diminue leurs défenses immunitaires, ils soient finalement vaincus et meurent. Des bactéries ou des virus peuvent n’affecter pendant des millénaires que des espèces animales, ou être conservés par elles sans les affecter, et tout d’un coup se transmettre à l’homme. C’est ce qui s’est passé pour les différentes espèces de virus qui ont provoqué des épidémies au cours des dernières décennies.

Vous pointez la culpabilité des premiers parents dans ce processus. Les péchés de leurs descendants, nos propres péchés, jouent-ils un rôle dans ce processus ? Les prières que l’on trouve dans le Grand Euchologe (livre officiel de prières de l’Église) pour les temps d’épidémie, mais aussi les discours de certains évêques, prêtres ou moines, mettent en cause les péchés de tous, voient dans ce qui arrive une sorte de punition à cause d’eux, et invitent à faire pénitence…

Selon la conception orthodoxe (qui diffère sur ce point de la conception catholique du péché originel) la faute même d’Adam et d’Ève est personnelle et ne se transmet pas à leurs descendants ; seuls ses effets se transmettent. Cependant leurs descendants, depuis les origines jusqu’à nos jours, ont, comme le dit saint Paul dans le chapitre 5 de l’épître aux Romains, péché d’une manière semblable à celle d’Adam, se sont faits ses imitateurs, et ont confirmé son péché et ses effets par leurs propres péchés. Il y a donc une responsabilité collective dans les maux qui affectent le monde déchu, qui justifie que l’on puisse mettre en cause le péché et appeler à la pénitence. Cependant cela s’applique à un niveau général, pour expliquer l’origine et la subsistance des maladies et d’autres maux, et non à un niveau personnel pour expliquer qu’elle advienne à telle personne en particulier ou à tel groupe de personnes. Si certaines maladies sont rattachables à des fautes personnelles ou à des passions personnelles (par exemple des maladies liées à un excès de nourriture ou de boissons alcoolisées, ou des maladies sexuellement transmissibles), d’autres surviennent indépendamment de la qualité spirituelle des personnes qu’elles affectent. Les enfants malades ne sont coupables d’aucune faute ; les saints n’échappent pas aux maladies et ont souvent plus de maladies que d’autres qui ont une conduite moralement désordonnée. Parfois les épidémies fauchent des monastères entiers ; par exemple une épidémie de peste a frappé, après la Pâque 346, les monastères de la Thébaïde, et a tué un tiers des « pères du déserts » qui y vivaient, dont saint Pachôme le père du monachisme cénobitique, le successeur qu’il avait désigné, et près de cent moines dans chacun des grands monastères de la région. Pendant les grandes épidémies de peste du passé, les observateurs chrétiens étaient bien obligés de constater que la maladie frappait les gens de manière aléatoire pour ce qui concernait leur qualité morale ou spirituelle. La question du rapport de la maladie à un péché d’une personne ou à un péché de ses parents a été posée au Christ, qui a répondu à ses disciples à propos de l’aveugle-né : « Ni lui ni ses parents n’ont péché… ». La maladie a donc un rapport originel, principiel, et collectif au péché, mais n’a que dans une minorité de cas un rapport actuel et personnel. Je pense donc que la question du péché et de la pénitence dans les prières ou les sermons peut être abordée, mais doit l’être de manière discrète. Les personnes qui souffrent de maladie n’ont pas besoin que l’on ajoute à leur souffrance des accusations de culpabilité, mais ont besoin qu’on les soutienne, les console, les soigne avec compassion, et qu’on les aide aussi à assumer spirituellement leur maladie et leur souffrance de sorte qu’elles puissent les faire tourner spirituellement à leur avantage. Si la pénitence à un sens, c’est en tant que retournement, changement d’état d’esprit (sens du mot grec metanoia). La maladie suscite une série d’inter­rogations auxquelles nul n’échappe : pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pour combien de temps ? Que vais-je devenir ? Toute maladie constitue une interpellation d’autant plus vive et plus profonde qu’elle n’est pas abstraite ni gratuite, mais qu’elle s’inscrit dans une expérience ontologique. Cette interpellation est bien souvent cru­ciale. Car la maladie remet toujours plus ou moins en question les fondements, le cadre et les formes de notre existence, les équilibres acquis, la libre disposition de nos facultés corporelles et psychiques, nos valeurs de référence, notre relation aux autres, et notre vie elle-même, car la mort s’y profile toujours plus nettement que d’ordinaire (c’est le cas en particulier pour cette épidémie qui emporte, de manière imprévisible et rapide des personnes, surtout âgées, mais aussi plus jeunes sans qu’elles aient toujours des pathologies graves par ailleurs). La maladie est une occasion pour chaque personne de faire l’expérience de sa fragilité ontologique, de sa dépendance, et de se tourner vers Dieu comme celui qui peut aider à la surmonter, sinon physiquement (car il y a, en réponse à la prière, des guérisons miraculeuses), du moins spirituellement, et permet de lui donner un sens par lequel on se construit, et sans lequel on ne fait que se laisser aller à la destruction.

Il n’est pas rare pourtant que l’on trouve, dans les prières mêmes du Grand Euchologe ou dans d’autres (par exemple des canons et des acathistes), ainsi que dans les discours du clergé qui se sont récemment multipliée sur Internet, l’idée que cette épidémie serait envoyée par Dieu (ou par ses archanges ou anges) pour réveiller les hommes, les amener à se repentir et à se convertir, dans un monde devenu complètement matérialiste et totalement oublieux de Dieu…

Comme je viens de le dire, je suis d’accord pour dire que cette épreuve (comme toute épreuve dans la vie) est l’occasion d’une remise en question, d’une prise de conscience, et d’un retour à Dieu et à une vie plus spirituelle.

J’en ai parlé en ce qui concerne les individus. Mais il est évident – et il y a dans la presse beaucoup d’article pour le noter – que cette épidémie remet aussi en cause les fondements, l’organisation et le mode de vie matérialiste et consumériste de nos sociétés modernes, les faux sentiments de sécurité qu’elles ont tiré des progrès de la science et des techniques ; elle montre aussi les illusions du transhumanisme, car comme le disent actuellement les spécialistes, de nouveaux virus ne cesseront d’apparaître et les épidémies vont non seulement se maintenir, mais se multiplier dans l’avenir, laissant souvent l’homme impuissant (pensez que l’on n’a pas encore pu trouver de vaccin ni de remède pour les simples rhumes, qui affectent chaque année une grande partie de la population, et qui sont dus à un virus de la famille des coronavirus).

Mais avec tout le respect que j’ai pour les prières ou les clercs, auxquels vous faites allusion, je suis choqué par leur façon de concevoir Dieu et son action vis-à-vis des hommes. On est là dans une façon de voir qui était courante dans l’Ancien Testament mais que le Nouveau Testament a changée. Il y avait dans l’Ancien Testament l’idée que les justes étaient prospères parce qu’ils étaient récompensés par Dieu, tandis que les pécheurs étaient en toute justice châtiés par toutes sortes de maux. Le Nouveau Testament a mis fin à cette « logique », et sa façon de voir est préfigurée par Job. Les discours du clergé auxquels vous faites allusion ressemblent à ceux des amis de Job, qui correspondent à ce syllogisme : « Tu as toutes sortes de malheurs, donc Dieu t’a puni, et s’il t’a puni c’est parce que tu es pécheur. » Job refuse cette idée que Dieu ait pu le punir. Le Nouveau Testament nous révèle un Dieu d’amour, un Dieu compatissant et miséricordieux, qui a en vue de sauver les hommes au moyen de l’amour, et non au moyen de châtiments. L’idée que Dieu aurait répandu ce virus dans le monde ou l’aurait fait répandre par ses anges ou archanges (comme on le lit effectivement dans certains textes) me paraît quasiment blasphématoire, même en se référant à une pédagogie divine qui utiliserait le mal en vue du bien, et ferait donc par là, étrangement, du mal un bien. Dieu est pour nous un Père, nous sommes ses enfants. Quel père, parmi nous, aurait l’idée d’inoculer un virus à ses enfants dans un but prétendument pédagogique ? Quel père ne souffre pas au contraire de voir ses enfants tomber malades, souffrir et risquer de mourir ?

Certains théologiens attribuent les causes de la maladie, de la souffrance et de la mort à Dieu, parce qu’ils craignent que, à la manière des manichéens, si on ne les attribue pas à Dieu, on puisse considérer qu’il y a à côté de Dieu, principe du bien, un principe du mal qui lui soit concurrent et qui limite donc la toute-puissance qui est l’un de ses attributs essentiels. Mais si tout vient de Dieu, il faut aussi admettre qu’il est la cause non seulement des épidémies, mais aussi des guerres, des génocides, des camps de concentration, et qu’il a mis au pouvoir Hitler, Staline ou Pol-Pot pour en faire des instruments de sa prétendue justice et éduquer les peuples…

En fait, selon les Pères, les maux n’ont qu’une source, le péché, lui-même causé par un mauvais usage que l’homme a fait de son libre-arbitre. Ils sont aussi un effet de l’action du diable et des démons (anges déchus pour avoir également fait un mauvais usage de leur libre arbitre), dont le pouvoir, à la suite du péché du premier homme, a pu s’installer dans le monde : l’homme ayant cessé d’être « le roi de la création », Satan a pu devenir « le prince de ce monde ».

Dans ce qui arrive à présent, c’est l’action du diable qu’il faut pointer, et non celle de Dieu et secondairement aussi la faute de celui qui, en Chine, ayant consommé ou touché un animal porteur du virus (ce fut aussi le cas dans toutes les épidémies précédentes), a transmis l’effet de sa faute à toute l’humanité comme Adam a transmis à toute l’humanité l’effet de son péché.


Ce que vous venez de dire pose plusieurs questions. Tout d’abord certains disent que Dieu a créé tous les microbes, tous les virus et que la mort elle-même est incluse dans la création depuis l’origine, et que, comme le dit la Genèse, tout ce que Dieu a créé est bon. 


C’est effectivement une idée que l’on trouve chez certains théologiens catholiques modernes (par exemple Teilhard de Chardin et son disciple Gustave Martelet), et qui a été reprise par certains théologiens orthodoxes (par exemple Jean Zizioulas, métropolite de Pergame, et tout récemment, l’archimandrite Cyrille Hovorun). Ils ont une conception naturaliste, qui se calque en partie sur celle de la science moderne. Notre foi orthodoxe est différente : les Pères sont unanimes à affirmer que Dieu n’a pas créé la mort, et que celle-ci est une conséquence du péché, de même que la maladie et la souffrance, qui n’appartenaient pas à la condition paradisiaque originelle, et qui seront d’ailleurs abolies dans la condition paradisiaque future, dans le Royaume des cieux.


La question de savoir si la maladie, la souffrance et la mort sont des maux, appelle quant à elle une double réponse.


Sur le plan physique tout d’abord, ce sont incontestablement des maux, car ce sont, comme je l’ai dit précédemment, des désordres, des perturbations introduites dans le bon fonctionnement des organismes vivants créés par Dieu. Même d’un point de vue naturaliste, pour un être vivant c’est la santé et la vie qui correspondent à l’état normal, la maladie, les infirmités et la mort qui constituent un état anormal. La maladie, comme je l’ai dit plus haut, est une forme de corruption, c’est un processus de détérioration, de destruction, d’annihilation, et la souffrance un élément qui accompagne ce processus et qui témoigne que quelque chose dans notre corps « ne va pas bien ». Le caractère proprement diabolique des maladies apparaît très clairement dans certaines d’entre elles : par exemple les maladies auto-immunes, où les organes utilisent les ressources de l’organisme pour s’autodétruire (c’est une sorte de suicide) ; le cancer, qui à partir d’une altération génétique, produit des tumeurs absurdes (qui ne jouent aucun rôle sensé dans l’organisme) qui n’ont d’autre but que leur propre accroissement au détriment des autres organes qu’elles vampirisent et détruisent peu à peu, en utilisant, contre les thérapeutiques mises en œuvre contre elles, toutes les ressources que l’être vivant a accumulées, depuis des millions d’années, pour se développer et se protéger ; le virus actuel qui, comme d’autres de la même famille, s’infiltre dans les cellules des poumons et secondairement d’autres organes vitaux, les envahit (comme un ennemi un pays), les colonise et empêche leur fonctionnement ou le perturbe gravement, jusqu’à provoquer la mort.


Sur le plan spirituel, la maladie, la souffrance et la mort restent des maux par leur origine première (le péché), mais peuvent être approchés et vécus spirituellement d’une manière constructive, et devenir en cela des biens, mais des biens spirituels seulement. À l’occasion de la maladie et de la souffrance, où à l’approche de la mort, l’homme, je l’ai déjà dit, peut se tourner vers Dieu, se rapprocher de lui, et développer diverses vertus (c’est-à-dire des dispositions permanentes, autrement dit des états, qui l’assimilent à Dieu et l’unissent à lui). Saint Grégoire de Nazianze dit qu’à travers la maladie beaucoup d’hommes sont ainsi devenus des saints.


Si le Christ est mort pour nous, c’est pour vaincre la mort et nous permettre à la fin des temps, de ressusciter comme il l’a fait lui-même. Mais sa passion et son agonie sur la croix ont aussi un autre sens, que l’on ne souligne pas assez : en souffrant et en mourant, il a aboli le pouvoir de la souffrance et de la mort ; il nous a donné, si nous nous unissons à lui et recevons ainsi la grâce qu’il nous a acquise, de ne plus craindre la souffrance et de nous améliorer spirituellement à travers elle, et de ne plus craindre la mort, mais de mettre notre espérance dans la vie éternelle, si bien que nous pouvons dire avec saint Paul dans le chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens : « Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ? »


Une autre question est posée par vos propos d’avant : pourquoi Dieu, s’il est bon et tout-puissant, n’abolit-il pas la maladie et la souffrance en ce monde, et pourquoi subsistent-elles alors que le Christ les a vaincues pour toute l’humanité qu’il a assumée en sa personne ?


Cela constitue une objection forte des athées, et suscite souvent le doute parmi les croyants.


La réponse des Pères est que Dieu a créé l’homme libre, et respecte le libre arbitre de l’homme jusque dans ses conséquences. Parce que le péché se perpétue dans le monde, ses consé­quences continuent à affecter la nature humaine et le cosmos tout entier.


Le Christ a supprimé la nécessité du péché, a mis fin à la tyrannie du diable, a rendu la mort inoffensive, mais Il n’a supprimé ni le péché, ni l’action des démons, ni la mort physique, ni en général les conséquences du péché, afin de ne pas forcer et nier les libres volontés qui en sont la cause. Sur le plan physique, le monde déchu reste soumis à sa propre logique. C’est pourquoi aussi la maladie affecte différemment les uns et les autres, et cela est particulièrement frappant lors d’une épidémie : selon leur propre constitution physique individuelle, elle touche les uns et épargne les autres, elle affecte légèrement les uns, gravement les autres, elle fait mourir les uns et laisse les autres en vie, elle tue des adolescents et épargne de grands vieillards.


C’est seulement à la fin des temps que se fera la restauration de toutes choses et qu’apparaîtront « un ciel nou­veau et une terre nouvelle, où l’ordre et l’harmonie de la nature détruits par le péché seront ré­tablis dans une nature élevée à un mode d’existence supérieur, où les biens acquis par le Christ dans son œuvre rédemptrice et déificatrice de notre nature seront pleinement communiqués à tous ceux qui se seront unis à lui.


L’homme qui vit en Christ dans l’Église, où se trouve la plénitude de la grâce, reçoit les « arrhes de l’Esprit », connaît spirituellement les prémices des biens à venir. À ce plan spirituel, le péché, le diable, la mort et la corruption n’ont plus sur lui de pouvoir, ne peuvent l’affecter ; il est spirituellement libre à leur égard. Mais l’incorruptibilité et l’immortalité, si elles lui sont ainsi assurées, ne de­viendront réelles pour son corps qu’après la Résurrection et le Jugement, tout comme la déification de tout son être ne trou­vera son plein accomplissement qu’à ce moment ultime (cf. 1 Co 15, 28).


Dans cette attente, le christianisme se montre soucieux de soulager la souffrance des hommes et de guérir les maladies, et il a toujours encouragé les moyens mis en œuvre pour cela…


L’amour du prochain est avec l’amour de Dieu la principale vertu prônée par le christianisme. L’amour du prochain implique compassion, volonté de l’aider en tout, de le consoler, de le soutenir, de le soulager de ses souffrances, et de soigner ses maladies, de le garder en bonne santé. Les miracles accomplis par le Christ et les Apôtres ont montré l’exemple. C’est pourquoi le christianisme, dès l’origine, a reconnu le bien-fondé de la médecine, n’a pas hésiter à intégrer les médecines « profanes » pratiquées dans la société où il est né et s’est développé, et a même été à l’origine de la création d’hôpitaux. Pendant des siècles, en Orient et en Occident, et jusqu’à une époque relativement récente, les infirmières ont été des religieuses (en Allemagne, on continue à appeler les infirmières « Schwester », sœurs !). Dans l’épidémie actuelle, tous chercheurs, les médecins, les soignants, les ambulanciers, mais aussi tous les agents techniques et le personnel chargé de l’entretien témoignent d’un dévouement et d’un esprit de sacrifice, allant jusqu’à mettre en péril leur santé et leur vie qui sont en tout point conformes aux valeurs chrétiennes. Toutes les Églises les bénissent, et nous devons fortement les soutenir par nos prières.


Puisque vous avez dit qu’en quelque sorte la nature déchue suit sa propre logique, nos prières peuvent-elles avoir un effet sur cette épidémie, pour la ralentir ou y mettre fin ?


Notre devoir est de prier Dieu pour qu’il fasse cesser cette épidémie. Mais il faudrait pour que cela advienne que tous les hommes se tournent vers lui et lui en fasse la demande. Sinon, par respect pour leur libre choix, il n’imposera pas sa toute-puissance à ceux ne veulent pas le reconnaître et demander son aide. C’est la raison pour laquelle l’action divine ne s’est pas manifestée pour arrêter les grandes épidémies du passé. Dieu en revanche a répondu à la demande de petits groupes unis et a arrêté miraculeusement des épidémies localisées. De même des brèches dans la logique du monde déchu ont été faites de tout temps en faveur de personnes particulières par l’intervention de Dieu, de la Mère de Dieu ou des saints. Mais par définition les miracles sont des exceptions à l’ordre commun et habituel. Le Christ lui-même n’a pas opéré de guérisons collectives, mais toujours des guérisons individuelles, et toujours, il faut le souligner, en rapport avec un but spirituel et une action spirituelle concomitante (le pardon des péchés) liée à la vie et au destin d’une personne. Cela me donne l’occasion de rappeler que de même que la maladie peut être, spirituellement, tournée à notre profit, la santé conservée ou retrouvée est inutile si nous n’en faisons pas spirituellement un bon usage. L’une des questions que nous pose l’épidémie actuelle est aussi : qu’avons-nous fait jusqu’à présent de notre santé, et qu’en ferons-nous si nous survivons ?


En ce qui concerne les guérisons miraculeuses accomplies par le Christ, on voit qu’elles ont été accordées parfois à la demande des personnes qu’il a guéries, parfois à la demande de leurs proches. Cela nous rappelle qu’il est important de prier pour nous-même, afin d’obtenir protection et guérison, mais aussi pour nos proches, et plus largement pour tous les hommes, comme le font tous les saints qui prient pour le monde entier parce que dans leur propre personne ils se sentent solidaires de tous.


Les prières de toute sorte ont fleuri sur les sites orthodoxes au cours de ces dernières semaines. Quelle(s) prière(s) recommandez-vous particulièrement ?


Toute prière est bonne, car elle nous rapproche de Dieu et de notre prochain. On peut s’adresser au Christ, à la Mère de Dieu et à tous les saints, car, comme me le disait saint Païssios l’Athonite au cours d’une de mes rencontres avec lui, chaque saint peut guérir toutes les maladies et les saints ne sont pas jaloux entre eux.


Je reste malgré tout un peu sceptique par rapport à certaines formes de piété qui frisent la superstition, mais qui sont inévitables en de pareilles circonstances : on a par exemple ressorti récemment des oubliettes une sainte Corona ; on verra sans doute prochainement lui adjoindre saint Virus (évêque de Vienne au IVe siècle).


Pour ma part, j’aime beaucoup et j’utilise plusieurs fois par jour la prière composée par le patriarche Daniel de Roumanie, qui est à la fois courte, simple et complète. J’en ai très légèrement modifié le texte :


" Seigneur, notre Dieu, qui es riche en miséricorde et qui avec une diligente sagesse guides notre vie, écoute notre prière, reçois notre repentir pour nos péchés, mets un terme à cette épidémie.


Toi qui es le médecin de nos âmes et de nos corps, accorde la santé à ceux qui sont atteints par la maladie, en les faisant promptement se lever de leur lit de douleur, pour qu’ils puissent Te glorifier, Toi le Sauveur miséricordieux.


Préserve de toute maladie ceux qui sont en bonne santé.


Préserve-nous nous-mêmes, tes indignes serviteurs, ainsi que nos parents et nos proches.


Bénis, fortifie et garde, Seigneur, par Ta grâce, tous ceux qui, avec amour pour les hommes et esprit de sacrifice, soignent les malades dans leurs maisons ou dans les hôpitaux.


Éloigne toute maladie et souffrance de Ton peuple, et apprends-nous à apprécier la vie et la santé comme des dons qui viennent de Toi.


Accorde-nous, Seigneur, Ta paix et remplis nos cœurs d’une foi inébranlable dans Ta protection, d’espérance en Ton aide et d’amour pour Toi et pour notre prochain.


Car c’est à Toi qu’il appartient de nous faire miséricorde et de nous sauver, ô notre Dieu, et nous Te rendons gloire : Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen."

Staretz Gabriel de la Sainte Montagne

mardi 7 avril 2020

La plus scandaleuse et la plus belle doctrine de l'Église orthodoxe orientale (Theosis/ Divinisation)


La doctrine la plus scandaleuse de l'Église orthodoxe orientale pour les chrétiens hétérodoxes est peut-être celle de la theosis, qui se traduit souvent par divinisation. C'est le moyen de salut qui a été enseigné depuis l'époque des apôtres, mais la plupart des chrétiens n'en ont jamais entendu parler, et même certains orthodoxes ne le connaissent pas.


DEVENIR DES DIEUX

Il est écrit : "Vous êtes des dieux", dans le Psaume 81/82 et dans le 2Pierre 1:4, nous sommes appelés à participer à la nature divine. Comme je l'ai écrit dans le passé, nous ne pouvons pas participer à la nature divine sans la ramener à quelque chose de moins divin ou sans l'élever à ce niveau.

Saint Athanase déclare : "La Parole de Dieu... a supposé que l'homme pouvait devenir Dieu" [1]. Saint Macaire a écrit que les chrétiens qui luttent et qui conquièrent sont des rois, des seigneurs et des dieux [2], et d'innombrables autres Pères de l'Orient et de l'Occident ont enseigné cette doctrine.

Lorsqu'on mentionne cette doctrine à des chrétiens pieux mais ignorants, le choc est souvent la réaction la plus courante. D'autre part, les membres du mouvement New Age adoptent rapidement cette idée. Mais aucun d'entre eux ne la rejette ou ne l'embrasse pour la bonne raison.

Lorsque nous entendons parler de devenir des dieux, notre première idée est généralement quelque chose d'apparenté au mormonisme dans lequel il y a d'innombrables dieux et demi-dieux qui régissent des parties de l'univers. Pour le chrétien ignorant bien intentionné, il semble que nous, les orthodoxes, essayons de remplacer le seul vrai Dieu. Pour le New Age, il semble que nous affirmons leur croyance qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent parce qu'ils n'auront de toute façon de comptes à rendre à personne. Mais aucun de ces deux cas n'est vrai.

LIMACES ET CHIENS

Imaginons que vous souhaitiez trouver un compagnon proche dans un animal. Que se passerait-il si vous choisissiez une limace ? Probablement pas grand-chose. Elle n'interagirait jamais vraiment avec vous, et il est presque impossible de s'identifier à elle.

Et si vous choisissiez un chien ? Vous constateriez que la compagnie rapprochée n'est pas difficile. Les chiens sont loyaux, ils ont des sentiments, ils apprécient notre compagnie et nous pouvons nous identifier à eux, parfois de très près.

Alors, pourquoi un chien fait-il un meilleur compagnon qu'une limace ? Parce qu'en fin de compte, les chiens ressemblent plus aux humains qu'aux limaces.

De la même manière, Dieu veut une communion et une intimité profondes avec nous, les humains. Bien que nous ne soyons jamais une entité non créée et auto-existante comme Dieu l'est, nous pouvons devenir plus divins que nous ne le sommes actuellement... beaucoup plus ! Tout comme nous ne pouvons pas vivre une communion intime avec une limace parce qu'elle est si radicalement différente de nous, de même nous ne pouvons pas nous rapprocher de Dieu si nous n'avons aucune ressemblance avec Sa Divinité. Dieu nous appelle à être divins parce que c'est la seule façon dont nous pouvons faire une expérience profonde de Lui.

Pour cette raison, Dieu est devenu un homme pour unir notre humanité à Sa divinité et commencer le processus de divinisation. Maintenant, notre humanité est intimement liée à la nature divine et est assise à la droite de Dieu. Par la Grâce, nous pouvons devenir ce qu'Il est par nature.

UNE CLAUSE DE NON-RESPONSABILITÉ

Bien que nous devenions des dieux par Sa Grâce si nous choisissions d’œuvrer avec Lui dans ce but, nous n'usurperons jamais la divinité de Dieu. En tant que dieux, notre existence entière est toujours empruntée à Celui Qui existe en Soi ; il reste un contraste net entre le créé et le non créé.

Les orthodoxes orientaux l'expliquent ainsi : le Père, le Fils et le Saint-Esprit partagent une Essence divine inconnaissable. Cette Essence divine ne peut être vue, expérimentée ou perçue intellectuellement par aucune créature créée. Cependant, les Énergies divines de Dieu, qui comprennent des choses comme l'Amour et la Grâce, font partie de la nature de Dieu et c'est à Ses Énergies que nous sommes unis. [3]

LE PROCESSUS DE FILIATION

Si la théosis est un don de la Grâce de Dieu, elle exige néanmoins un effort de notre part. Dieu devenant un homme serait comme l'homme devenant une limace afin d'apprendre à d'autres limaces à être plus humaines. Mais Dieu, dans Son Amour, a fait cela pour nous.

Nous sommes appelés à nous transformer à la ressemblance de Dieu, ce qui ne peut se faire qu'en devenant le plus semblable possible à Dieu dans cette vie. C'est la raison pour laquelle le christianisme a tant de "règles" ou de commandements. Le psalmiste l'a compris lorsqu'il a écrit le psaume 118 (119 dans les Bibles protestantes). Dans ce psaume, nous voyons un amour profond pour les commandements, les lois, les jugements, les lois de Dieu - qui sont tous synonymes de la manière dont Dieu nous a donné de vivre. Et le psalmiste poursuit tout cela de tout son cœur, allant jusqu'à dire qu'ils élargissent son cœur (verset 32).

Le psalmiste a compris ce que beaucoup de gens ne comprennent pas : Dieu ne veut pas que nous suivions des règles arbitraires, et il n'essaie pas de ruiner notre vie en nous privant de notre plaisir. Il trace le chemin du salut en disant : "Vous êtes des limaces spirituelles couvertes d'un péché glacé et gluant. Je vous ai tracé le chemin de la divinité, en devenant moi-même un homme, afin que vous puissiez devenir comme moi et être unis à moi. Vous ne pourrez jamais faire cela si vous vous contentez d'être une limace. Cependant, si vous suivez les chemins que je vous ai montrés, vous serez lentement transformé de limace en fils".

L'IMPOSSIBILITÉ DE LE FAIRE

Le hic, c'est qu'il est en fait impossible de suivre les commandements du Nouveau Testament avec amour et humilité. Plus nous faisons d'efforts et plus nous prenons conscience de notre véritable moi au-delà du masque de l'ego (au-delà du "moi-ombre"), plus nous nous rendons compte à quel point nous sommes loin du compte.

Cette révélation de la disparité entre notre état actuel et notre véritable vocation est un moment important. Car celui qui réalise son véritable état fera appel à Dieu avec une humilité qui ne peut être enseignée. Une telle personne comprendra que la transformation de l’état de limace à la filiation nécessite la crucifixion et la mort. Dieu ne nous a pas appelés simplement pour nous améliorer, mais pour mourir et ressusciter en autre chose.

La crucifixion de ce vieux moi et l'éveil sont deux processus, que nous devons patiemment suivre jour après jour. Comment y parvenir ? L'Église nous fournit la Grâce à travers les mystères (sacrements), et nous guide dans notre vie quotidienne par des lectures, le cycle des offices, les périodes de jeûne et les "règles".

Gloire à Dieu d’avoir fourni la voie du salut et les moyens de l'atteindre ! Mais, comme il est écrit, ce sont des choses que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont point montées au coeur de l'homme, des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment.(1 Cor 2:9)

Version française Claude Lopez-Ginisty

D’après



NOTES:

[1] Saint Athanase sur l'Incarnation, paragraphe 54.

(2) Saint Macaire, Les cinquante homélies, Homélie 27.

[3] Ces Énergies sont une partie non créée de la nature de Dieu, et notre union avec elles est une union avec Dieu lui-même.



lundi 6 avril 2020

L'APPEL DE SAINT SÉRAPHIM Pèlerinages à Saint-Séraphim en 1926


St. Seraphim of Sarov
Saint Séraphim de Sarov
   

Bien que les persécutions contre le clergé, les moines et les fidèles de l'Église orthodoxe russe aient commencé presque immédiatement après la révolution athée de 1917, les monastères de Sarov et de Diveyevo ne furent pas fermés de force par les communistes avant 1927. Depuis la canonisation de saint Séraphim en 1905 jusqu'à la profanation communiste, les pèlerins sont venus en un flot incessant vers leur bien-aimé père Séraphim, pour vénérer ses reliques et recevoir la guérison à sa source. Nous avons comme témoignage de ces pèlerinages des mémoires, dont plusieurs sont présentées ici. [1] Il est clair que saint Séraphim n'appelle pas seulement les gens à lui, mais les aide à y parvenir par des moyens mystérieux.
 The reliquary in Sarov, before the monastery was closed by the Bolsheviks.
Le reliquaire de Sarov, 
avant que le monastère ne soit fermé 
par les bolcheviks.
.
Anatole Pavlovich Timofievich (†1976) était médecin à Kiev, et le fils spirituel du père Adrian Rymarenko (1893-1978), plus tard archevêque Adrian de l'Église orthodoxe russe à l'étranger [ERHF]. Anatoly Pavlovich a émigra aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale et vécut au couvent de New Diveyevo.

Saint Séraphim ! Combien ce nom signifie pour le cœur des Russes. Je ne sais pas si vous trouverez en Russie un orthodoxe sur lequel, à la seule mention de ce nom, vous ne verrez pas les sillons disparaître du front, la démarche courbée se redresser, et les yeux s'animer de lumière et de chaleur intérieures. Quel est le secret de cette vénération générale de ce saint agréable à Dieu?

Je pense qu'il y a deux raisons principales à cela.

Tout d'abord, c'est la justification et le triomphe de notre foi orthodoxe, qui se manifeste pleinement dans ce récipient choisi de la miséricorde de Dieu ; et ensuite, le puissant, inépuisable, très fortifiant - pendant sa vie et encore plus après - flux d'amour qui enveloppe tous ceux qui accourent vers lui pour obtenir de l'aide...

Rares sont les familles qui n'ont pas fait l'expérience de cette aide pleine de grâce ou qui n'en ont pas été témoins chez les autres.

Dès mon plus jeune âge, j'ai reçu l'intercession miraculeuse de cet être agréable à Dieu, et dès lors, j'ai été fortifié dans une foi profonde dans la puissance de ses prières et de ses intercessions rapides devant le Trône du Très-Haut.

Naturellement, j'ai essayé dans la mesure du possible de rendre grâce pour ce grand bienfait accordé à moi, pécheur, ne serait-ce qu'en visitant le lieu des labeurs ascétiques du saint et ses saintes reliques, afin de lui manifester mon amour dans la prière.

Cependant, le temps passa. Le féroce tourbillon de la révolution chamboula tout, la vie prit les formes les plus hideuses, une lutte dans tous les sens du terme pour une existence à moitié affamée a commencé, et mon voyage a été mis en attente. Les années passèrent...
Pilgrims to Sarov and Diveyevo, before the monasteries were closed.
Pèlerins à Sarov et à Diveyevo, avant que les monastères ne soient fermés.
   
Mais l'année 1926 arriva, année étonnante dans un certain sens. La nostalgie du saint s'est emparée des fidèles comme jamais auparavant. Jeunes et vieux se levèrent et se hâtèrent vers Sarov. Je me souviens qu'un pèlerinage entier est venu de notre ville, dirigé par les principaux chefs du clergé, aujourd'hui hiéromartyrs... et de nombreux laïcs les ont suivis. Une inexplicable mais forte pulsion de l'âme a fait que tout le monde a ressenti le besoin de passer un peu de temps avec le saint. Certains sont revenus et ont raconté ce qu'ils avaient vu et vécu, et ils ont été rapidement suivis par d'autres à leur tour. Et cela se passait partout. Ce n'est qu'un an plus tard que l'on a compris pourquoi, lorsque Sarov et Diveyevo ont été fermés.

Le saint appelait invisiblement mais impérieusement à lui tous ceux qui l'aimaient, en qui vacillait une toute petite flamme de foi, comme s'il leur donnait une dernière occasion de se délecter de la grande joie de la communion directe avec lui avant qu'ils ne doivent prenentreprendre un podvig nouveau et énorme - pour supporter la souillure terrible et blasphématoire de sa dépouille et de tous les lieux saints qui seraient bientôt déversés à profusion à Sarov et Diveyevo.

Une seule chose est sûre, le mystère de ce podvig faisait partie du plan de l'économie divine, et sa signification ne serait révélée que le jour du triomphe final de la Lumière sur les ténèbres...

Un pèlerinage est un voyage fait pour l'amour de Dieu et guidé par Dieu ; et tant d'histoires de pèlerinages sont remplies d'événements mystérieux. Le professeur Ivan Mikhailovitch Andreyevsky, (1894-1976), également connu sous le pseudonyme I. M. Andreyev, né à Petersbourg, est l'auteur du livre bien connu, Orthodox Apologetic Theology. Il a été emprisonné dans le camp de concentration de Solovki pour sa foi orthodoxe, et a émigré d'abord en Allemagne puis aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous citons ici un extrait de ses "Voyages à Sarov et Diveyevo en 1926".

Prof. I. M. Andreyev. Photo: http://christthesavior.net/?p=550
Prof. I. M. Andreyev. Photo : http://christthesavior.net/?p=550

Dès mon plus jeune âge, j'avais beaucoup entendu parler du monastère de Sarov et de la merveilleuse ville de Diveyevo, où saint Séraphim, l'artisan des miracles de Sarov et de toute la Russie, œuvrait dans l'ascèse.

J'ai souvent rêvé d'y aller, mais il m'a fallu beaucoup de temps pour y arriver.

Un jour d'été de 1926, en juillet, j'ai eu l'occasion d'être à Kiev. J'étais assis sur les rives du Dniepr et j'admirais la Laure des grottes de Kiev. Un vagabond s'est approché de moi et s'est mis à parler. Il m'a dit qu'il se rendait dans des lieux saints, et maintenant, de Kiev, il se préparait à aller à Sarov, aux reliques de saint Séraphim.

Je lui ai dit : "Quelle chance tu as !" "Tu seras dans un lieu si saint. Et je rêve d'y aller depuis longtemps, mais je n'en suis jamais capable !"

Alors le pèlerin s'est levé, m'a regardé attentivement et a dit : "Serviteur de Dieu Ioann [le nom slave de l'Église pour Ivan (Jean)] ! Tu seras là avant moi". Après cela, il m'a béni et est parti.

Je suis venu à Leningrad et j'ai appris que mon nouveau travail ne commencerait qu'en septembre. Un de mes amis m'a conseillé d'utiliser mon temps libre pour aller à Sarov.

J'avais un peu d'argent sous la main, et de plus j'avais reçu un billet gratuit de mon nouveau travail pour aller où je voulais.

Le 5 août, selon le nouveau style, je suis allé à la gare de la ville pour savoir quand je devais faire tamponner mon billet - le jour du départ ou plus tôt.

J'ai seulement regretté que la Saint Séraphim, le 19 juillet (1er août N. S.) soit déjà passée. Mon ami m'a réconforté et m'a dit que dans la seconde moitié du mois d'août à Diveyevo, on célèbre l'icône de la "Tendresse" de la Mère de Dieu, devant laquelle saint Séraphim a prié toute sa vie et devantz laquelle il est finalement mort.
 Umilenie or “Tender Feeling icon
Oumilénié ou "Icône de la tendresse
   

Je voulais vraiment aller à Diveyevo et à Sarov ce jour de fête, et j'ai prié la Très Sainte Mère de Dieu et Saint Séraphim de m'y emmener ce jour-là.

J'ai décidé de partir le 7 août. À ma demande de tamponner mon billet le 7 août, le caissier, pour une raison quelconque, m'a dit : "Pourquoi devriez-vous partir après-demain ? et il a tamponné mon billet pour le 6 août.

Mon père spirituel, l'archiprêtre Serge Tikhomirov, exécuté par les bolcheviks en 1930, m'avait dit que lorsque l'on se rend auprès de saint Séraphim, tout se met en place tout seul, et qu'il ne faut pas y résister. En me rappelant ce conseil, je me suis soumis à la nécessité de partir un jour plus tôt que prévu - même si j'étais un peu frustré.

Le 6 août, tard dans la soirée, je suis venu à la gare, mais j'ai appris que le train pour Moscou partait tard dans la nuit, et j’avais deux heures de temps libre.

Je me suis rendu à l'église de la Mère de Dieu du Signe, détruite plus tard par les bolcheviks après la mort du professeur I. P. Pavlov, qui en était le paroissien. Pour une raison quelconque, j'ai frappé à la porte de l'église fermée. Malgré l'heure tardive, le vieux gardien a ouvert la porte, et quand il a entendu que je voulais prier avant mon voyage à Sarov, il m'a aimablement fait entrer en disant : "Priez, priez. Après tout, nous avons ici un autel latéral dédié à Saint Séraphim". J'ai été très étonné et ravi.

Lorsque j'ai prié devant l'icône de saint Séraphim, j'ai senti dans mon cœur qu'il bénissait mes voyages.

Après avoir visité l'église, je me suis rendu chez une parente éloignée près de la gare. Elle m'a servi du thé. Ma parente vivait dans un des "appartements communaux", où il y avait beaucoup de pièces et des personnes différentes. Pendant notre conversation autour d'une tasse de thé, une femme inconnue a frappé à la porte de la pièce et a demandé : "Y a-t-il un voyageur ici qui va à Sarov ?

J'ai été surpris et j'ai dit : "Oui, je vais à Sarov."

"Eh bien, il y a une femme âgée et malade qui vit dans la dernière pièce, et elle vous a demandé de prier pour elle auprès des reliques de saint Séraphim, qu'elle vénère beaucoup. Et voici cinquante kopecks pour une prosphore. La femme s'appelle Sophia. Elle vous demande de prier pour elle, et vous demande aussi votre nom pour qu'elle puisse prier pour vous. Peut-être que quelqu'un du nom de Sophia vous fera passer la nuit sur votre chemin !"

J'ai pris les cinquante kopeks, lui ai dit mon nom et lui ai promis de prier pour la servante de Dieu Sophia.

Tard cette nuit-là, j'ai quitté Leningrad pour Moscou. Je savais que de Moscou, il y a deux trains pour Arzamas : l'un part le matin et arrive à Arzamas le soir, et l'autre part le soir et arrive le matin. Bien sûr, j'ai décidé de prendre le deuxième train, de nuit, pour ne pas avoir à me soucier de trouver un endroit pour passer la nuit et ne pas avoir à dépenser de l'argent supplémentaire pour cela, puisque sur les conseils de mes guides spirituels, je n'avais pris que cinq roubles. En outre, j'avais emporté une petite quantité de médicaments. Je suis médecin, et il y avait peut-être quelqu'un sur la route qui a besoin d'une assistance médicale. J'ai supposé que j'aurais toute la journée, jusqu'au départ du train de nuit, pour être à Moscou où je n'étais pas allé depuis longtemps, pour voir mes parents, mes amis et mes connaissances.

Mais quand je suis allé au guichet pour tamponner mon billet pour le train de nuit, ici, comme à Leningrad, le caissier m'a dit soudainement et de façon inexplicable : "Tu feras quand même le train du matin, il te suffit de traverser la place jusqu'à la gare de Kazan, et le train pour Arzamas part de là dans une demi-heure. Et il m'a donné un billet pour le train du matin. Cela m'a beaucoup contrarié, mais en me rappelant que je devais me soumettre sans murmurer à tout ce qui arriverait, j'ai décidé que peut-être grâce à ce départ plus précoce, je pourrais rencontrer quelqu'un que je dois rencontrer ou éviter quelque chose de désagréable.

Le train était surchargé de monde. Tout autour de moi, il y avait des jurons, des cris et de la mauvaise musique à l'harmonium. Le train avançait lentement, faisant de longs arrêts dans les gares. Les passagers ont commencé à descendre de la voiture et quand le train est arrivé de nuit à Arzamas, il ne restait presque plus personne.
St. Seraphim of Sarov.
Saint Séraphim de Sarov.
   
Inquiet à l'idée que c'était la nuit, qu'il faisait sombre et qu'il pleuvait, et que j'étais dans une ville étrange sans argent, j'ai fermé les yeux avec ma main et j'ai prié mentalement saint Séraphim de m'aider à trouver un endroit pour passer la nuit.

Soudain, une femme âgée, propre et bien habillée, s'est approchée et m'a regardé en me parlant. En apprenant que je venais de Leningrad et que j'allais à Sarov chez saint Séraphim, elle était ravie et joyeuse.

"Mais où allez-vous passer la nuit ? Avez-vous de la famille ou des connaissances ici ?"

J'ai répondu que je ne connaissais personne à Arzamas et que je venais de prier pour que saint Séraphim m'aide à trouver un endroit où loger.

"Eh bien, alors vous passerez la nuit chez moi, batiouchka", s'est exclamée la femme. "Sophia elle-même vous accueillera", a-t-elle ajouté.

J'ai commencé, en me rappelant ces mots qui m'avaient été dits "peut-être qu'une certaine Sophia te donnera un endroit où demeurer", et j'étais perplexe quant à la raison pour laquelle cette femme parlait de "Sophia elle-même".

"Vous vous appelez Sophia ?" Lui ai-je demandé.

"Non, je suis Xenia Dimitrievna Kuznetsova, mais je travaille comme gardienne à la cathédrale Sainte-Sophie et je vis sous le clocher même. C'est pourquoi j'ai dit que Sophia, la Sagesse de Dieu, prendra soin de vous !"

Xenia Dimitrievna m'a conduit dans l'obscurité à travers la ville d'Arzamas et m'a amené dans sa chambre sous le clocher de la cathédrale Sainte-Sophie.

"Je vais vous servir du thé, vous nourrir et vous faire dormir sur mon lit. Je dormirai par terre, dans le coin", a-t-elle dit.

J'ai protesté, déclarant que je dormirai volontiers sur le sol, ajoutant que j'avais malheureusement très peu d'argent.

"Qu'est-ce que vous dites, batiouchka !" Vous avez vous-même besoin d'argent et je vous en donnerai, je ne vous prendrai pas un kopek. Où avez-vous déjà vu qu'un pèlerin qui se rendait dans un lieu saint devait payer pour passer la nuit ? Et je ne vous laisserai pas dormir par terre,vous vous allongerez sur le lit... Je ne veux pas aller en enfer à cause de vous", conclut la femme de façon inattendue.

Voyant ma surprise, elle dit : "Un pèlerin doit être honoré et respecté, et avoir le meilleur lit de la maison, ou le Seigneur sera en colère !"

Le matin, elle m'a de nouveau donné du thé et nourri, a mis un petit pain dans mon sac, m'a donné un grand bâton en bois avec une croix, qu'elle a demandé de retourner sur le chemin du retour, et m'a montré le chemin de Diveyevo, situé à soixante-dix kilomètres, m'a conseillé de faire la distance en deux jours.

"Mais avant d'aller vers saint Séraphim," dit Xenia Dimitrievna, "ne soyez pas paresseux et partez à deux kilomètres sur le côté, et vénérez l'icône miraculeuse de Saint-Nicolas le Thaumaturge au couvent Saint-Nicolas."

Au début, je me suis demandé pourquoi je devais changer de route pour Diveyevo, mais j'ai compris que cette pensée offensait saint Nicolas le Thaumaturge, que je vénérais depuis mon enfance avec saint Séraphim...


 Prof. Nicholai Pestov.
Professeur Nicolas Pestov.

Nicolas Pestov (1892-1982) était théologien, historien de l'Église orthodoxe et professeur de chimie spécialisé dans les engrais minéraux. Il a écrit un certain nombre de livres bien connus sur l'Orthodoxie, notamment sur la pratique orthodoxe, l'éducation des enfants et la prière de Jésus. Il était marié et avait deux enfants. Les souvenirs suivants sont tirés d'un manuscrit.

Le professeur Pestov était un fils spirituel du nouveau hiéromartyr Sergee Metchev.

Avec la bénédiction du père Serge [Metchev], mon ami et moi, son fils spirituel Kolya [abréviation de Nicolas] Joffe, avons fait un voyage à Sarov et à Diveyevo.

C'était en 1926, pendant l'été. Il y avait encore des moines et des moniales dans les monastères et la vie spirituelle normale continuait. Nous avons marché soixante kilomètres de la gare jusqu'à la ville d'Ardatov. Nous avons passé la nuit dans le couvent d'Ardatov et le lendemain, nous sommes allés à Sarov.

Le premier jour à Sarov, une situation intéressante et édifiante nous est arrivée. On nous a emmenés ensemble à l’hôtellerie du monastère, et après un bref repos, nous sommes allés à la cathédrale pour les offices. Kolya Joffe avait l'apparence typique d'une personne de sa nationalité [il était fils d'Israël]. Nous sommes entrés dans la cathédrale et nous nous sommes tenus non loin de l'entrée. De façon inattendue, une pauvresse, sale et en haillons, est sortie du narthex. Elle courut vers Kolya et lui donna un coup de poing dans le dos avec les mots :

"Sors d'ici, espèce de youpin!"

Kolya ne s'attendait pas à un coup de poing et faillit tomber. Un gémissement douloureux s'échappa de ses lèvres. Il souffrait d'une maladie chronique de la colonne vertébrale, et son dos était constamment douloureux.

La seconde suivante, sans dire un mot, il se retourna et voyant devant lui un visage féminin déformé et malicieux, il se prosterna à terre devant elle. La pauvresse fut comme brûlée par un jet d'eau bouillante. Elle s'enfuit en hurlant comme un animal.

Le lendemain, lorsque nous sommes allés le matin à la cathédrale pour la Divine Liturgie afin de recevoir la communion aux Saints Mystères du Christ, nous avons de nouveau vu notre "connaissance". A peine nous a-t-elle vus qu'elle se précipita vers nous, et en pleurant, elle s'inclina aux pieds de Kolya.

Le soir même, nous allâmes demander conseil et avis spirituel à un célèbre staretz de Sarov. Le staretz lui-même ne recevait pas les gens, mais leur répondait par l'intermédiaire de son moine assistant. Après avoir fait la queue, je suis monté sur le porche, où se tenait l'assistant, un moine âgé d'environ soixante-dix ans...

"Le Seigneur a accepté ton repentir. Va et vis en paix, et travaille. Le Seigneur t'aidera en tout", me dit humblement le moine, qui me bénit avec une petite icône des saints Cyrille et Méthode, maîtres des Slaves.

Dans l'ermitage le plus éloigné, nous avons été reçus par le staretz et hiéromoine Athanase. Nous avons entendu de ses lèvres des histoires édifiantes de la vie de saint Séraphim et de sa propre vie. Tout son visage était pénétré de l'esprit d'amour et de douceur. Après notre conversation, le staretz a mis la table lui-même et nous a invités au réfectoire : du pain et des oignons avec du kvass. Je ne sais pas comment l'expliquer, mais je n'ai jamais rien goûté de plus délicieux de ma vie. Après avoir reçu la bénédiction du staretz, nous sommes partis pour Diveyevo.

A Diveyevo, nous avons visité les lieux saints et, spirituellement renouvelés, nous sommes partis pour le voyage de retour. Il y avait à Diveyevo en ce temps-là un jeune béni [2] qui prophétisait sur la gloire future de Diveyevo et disait qu'avec le temps, le monastère de Diveyevo recevrait à nouveau les reliques de Saint Séraphim de Sarov. [3]

Version française Claude Lopez-Ginisty
D’après

 NOTES:

[1] Ces histoires ont été traduites de Nous allons voir le Petit Père Séraphim, compilé par Serge Fomin (Moscou : Palomnik, 1997).

[2] Il pourrait faire référence au bienheureux Aliocha. Voir "Hôte de saint Séraphim" de A. P. Timofeyevich, chap. 5.

[3] Ceci s'est réalisé en 1991. Après avoir été cachées dans un musée anti-religieux soviétique pendant soixante-dix ans, les reliques du saint ont été transportées en procession à pied de Moscou au couvent de Diveyevo, où elles sont restées jusqu'à ce jour.
St. Seraphim of Sarov