"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

mardi 19 mars 2013

Jean-Claude LARCHET: Recension/Recension: Stéphane Bigham, « L’art roman et l’icône »

Bigham

Stéphane Bigham, « L’art roman et l’icône », Médiaspaul, Paris, 2012, 287 p.
Le Père Stéphane Bigham est un de nos meilleurs iconologues, et chacun de ses livres apporte son lot de réflexions vivantes et intéressantes.
Ce livre est un recueil de quatre études de l’auteur: 1) L’art roman et l’icône; 2) La théologie de l’icône comme outil herméneutique pour l’interprétation des textes bibliques; 3) L’icône : signe d’unité ou de division ?; 4) L’histoire d’un œcuméniste fatigué. À celles-ci s’ajoutent un excursus au chapitre 1, sur l’inscription ὁ ὤν dans le nimbe du Christ, et la traduction d’un article du P. Georges Florovsky: « La vénération de la Sophia, la Sagesse divine, à Byzance et en Russie ».
1a. La première et principale étude (suivie d’abondantes illustrations) donne son titre au recueil.
L’auteur considère qu'il a existé pendant premier millénaire, et même jusqu'à l'an 1200, une forme d'art chrétien partagée par toutes les Églises locales, exprimant une foi commune quoique variant dans ses formes secondaires selon les pays et les siècles. Il qualifie cet art d’« œcuménique ». Cette œcuménicité s’est exprimée surtout, selon l’auteur, dans la représentation du Christ. Une dérive s’est ensuite produite dans l’ensemble de l’art occidental, à partir d’un écart de plus en plus marqué par rapport à la représentation christomorphique de Dieu qui avait dominé au cours du premier millénaire : dans les périodes post-romanes, l’Occident chrétien a accepté de représenter Dieu dans des images autres que christomorphes, un modèle qui a fini par s’imposer totalement et définitivement au cours des XVIe et XVIIe siècles.
La fin de l’art roman marque la fin de l’art œcuménique au profit d’un art déconnecté du dogme et laissant à l’artiste une pleine liberté d’expression. La conception de la chrétienté occidentale est bien exprimée par ce texte du concile Vatican II cité par l’auteur : « L’Église n'a jamais considéré aucun style artistique comme lui appartenant en propre […]. Que l’art de notre époque et celui de tous les peuples et de toutes les nations aient lui aussi, dans l’Église, liberté de s’exercer, pourvu qu’ils servent [ ... ] avec le respect et l'honneur qui leur sont dus ». La conception catholique-romaine repose sur ce principe : l’art chrétien et la théologie ont très peu à faire l’un avec l’autre. L’iconographie orthodoxe et l’art religieux occidental sont devenus ainsi, au cours du deuxième millénaire, hétérogènes et étrangers l’un à l’autre.
1b. L’auteur propose en annexe une explication intéressante de l’inscription ὁ ὤν  (Celui qui est) dans le nimbe du Christ. Il note qu’au cours du premier millénaire cette inscription n’était pas présente. Selon ses recherches, elle serait apparue dans les pays slaves, les Balkans et peut-être aussi la Russie au cours des XIIe et XIIIe siècles, dans le but de contribuer au combat contre l’hérésie des Bogomiles qui rejetait l’Ancien Testament. L’inscription associée au Christ veut affirmer que le Christ, le Verbe incarné, est bien la même personne que celle qui s’est révélée sur le Sinaï en disant à Moïse : « Je suis celui qui suis. »
2. La deuxième étude se fonde sur la distinction entre le prototypos (la personne ou l’événement réels qui servent de référence ou de modèle à l’icône) et le typos (la représentation iconographique de cette personne et de cet événement). L’auteur souligne qu’il existe un décalage entre les deux : la représentation iconographique n’est pas littéralement fidèle – ou, si l’on veut, n’est pas une reproduction pure et simple – du prototypos,  mais plutôt l’expression de la façon dont il est reçu, perçu, compris, interprété théologiquement par l’Église. L’auteur note que le Christ Pantokrator représenté sur les icônes de ce type est sans doute bien différent du Christ tel que le côtoyaient les apôtres ; mais le décalage le plus important est perceptible dans l’icône de la Pentecôte : a) qui représente les apôtres sagement assis dans des positions hiératiques alors que le récit des Actes nous dit qu’ils donnaient à ceux qui les observaient l’apparence d’hommes ivres (cf. Ac 2, 13); b) qui représente saint Paul en face de saint Pierre alors qu’il ne participait pas à l’événement et n’était même pas encore converti; c) qui présente enfin un personnage désigné comme « le monde » qui n’est pas une personne réelle mais une allégorie. Selon l’auteur, le même principe est applicable aux narrations bibliques: elles ne sont pas des descriptions de personnes ou d’événements, mais des interprétations de ceux-ci à la lumière d’une « vision de foi ». « En effet, « la vérité que Dieu veut nous apprendre ne se situe pas dans les détails de l’histoire, mais plutôt dans la vision de foi à la lumière de laquelle l’auteur biblique a composé sa narration ».
3. L’étude intitulée « L’icône : signe d’unité ou de division ? » note que l’Occident depuis le début du deuxième millénaire a suivi une autre voie que l’Orient, puisqu’il laisse libre court à la liberté de l’artiste dans les représentations religieuses intégrées par les églises. Il constate que néanmoins, de nos jours, il y a un engouement pour l’icône dans les communautés catholiques et protestantes. On ne peut cependant pas encore répondre à la question de savoir si l’icône, qui a été pendant de nombreux siècles un signe de division, est redevenue un signe d’unité.
4. Dans le dernier chapitre, l’auteur raconte son itinéraire personnel vers l’Église orthodoxe. Étant passé à travers plusieurs confessions chrétiennes et ayant activement milité dans le mouvement œcuménique, il se dit aujourd’hui un œcuméniste à la fois déçu et fatigué, passant le relai à ceux qui veulent bien encore y croire.
Tout en reconnaissant l’intérêt des analyses de l’auteur, nous pensons que quelques mises au point sont nécessaires.
Ia. Sa thèse concernant la situation de l’art occidental à l’époque de l’art roman est globalement exacte, mais appelle quelques nuances.
On doit se garder d’idéaliser la période romane (qui, selon les historiens, commence aux environs de l’an mille et se termine à la fin du XIIe) et de considérer que l’art roman serait en tout point conforme au canon iconographique orthodoxe.
Depuis le VIIIe siècle surtout, des divergences ont commencé à se développer entre l’Occident et l’Orient sur le plan dogmatique, liturgique et sacramentel.  En 809, par le concile d’Aix-la-Chapelle, Charlemagne commença à imposer à l’Occident – qui l’introduisit progressivement dans son Credo et sa théologie – une conception fausse des relations trinitaires. Sous Charlemagne également, se tint en 794 à Francfort un concile iconoclaste qui, pour l’Occident, remit en cause la doctrine formulée peu de temps auparavant par le concile œcuménique de Nicée II, et la conception catholique-romaine qui s’exprime dans le passage précédemment cité du concile Vatican II, avait déjà été formulée dans les Livres carolins (écrits à la demande de Charlemagne pour contrer Nicée II): « les images [religieuses chrétiennes] sont le produit [légitime] de la fantaisie [c’est-à-dire de l’imagination] des artistes », d’où la grande liberté de représentation que l’on trouve déjà dans l’art roman par rapport au canon byzantin. Comme l’a montré F. Boespflug dans plusieurs études récemment rassemblées dans un volume intitulé Les théophanies bibliques dans l’art médiéval d’Occident et d’Orient (Droz, 2012), des différences importantes se manifestent déjà pendant la période romane et même préromane entre l’art religieux occidental et l’iconographie byzantine. Ces différences apparaissent nettement par exemple dans la représentation de la Transfiguration et de la Théophanie (baptême du Christ). À propos de la première, F. Boespflug écrit : « À l'inverse de la place qu'elle occupe dans l’art de l'Orient chrétien, la Transfiguration n’a qu'une place mineure dans l’art d’Occident: elle ne joue pas un grand rôle dans l'iconographie romane, et c'est “un thème assez rare, dont il n’existe que peu d'exemples dans la peinture et la sculpture monumentales”. Il n’apparaît guère que dans les cycles de la vie du Christ, comme un épisode narratif parmi d'autres. […] Cette moindre importance du thème s’explique moins par le handicap que lui aurait infligé l’absence de fête correspondante que par le moindre intérêt que la mystique de la lumière divine a rencontré chez les Latins. Loin d’avoir été toujours l’occasion d’une réflexion approfondie sur la gloire du Christ, comme chez les Orientaux, sa Transfiguration a souvent été lue comme une simple parabole. » Quant à la Théophanie, F. Boesplug montre, en analysant plusieurs exemples typiques, qu’elle a fait l’objet dans l’art roman d’une représentations différente, sur bien des points, de la représentation canonique byzantine : « 1) un Christ rigoureusement frontal (l’élément de la marche vers le Baptiste, ou du déhanchement pudique, l’un et l’autre habituels dans l’art oriental, a été gommé); 2) le geste de bénédiction du Christ ne semble plus concerner les eaux du Jourdain ou les eaux du baptême, mais le spectateur; 3) la représentation du Jourdain lui-même est autonomisée; elle est libérée, en particulier, de ses rives rocheuses et escarpées; 4) le Baptiste de l’art occidental ne se tient pas sur une rive, il est dans l’eau à côté du Christ ; la thématique du tombeau liquide s’en trouve quelque peu fragilisée – peut-être faut-il dire, en sens inverse, que l’ignorance de cette thématique a entraîné la disparition des rives; 5) l’élément théophanique est rendu de manière beaucoup moins stable et régulière que dans les images orientales: il peut être très développé, en une « Trinité verticale» (L. Réau), avec buste du Père bénissant et Colombe de dimensions imposantes (la Colombe des icônes orientales a été le plus souvent réduite à une sorte de sigle assez discret voire très abstrait, pour éviter tout naturalisme; celle de l’art occidental est d’une taille d’aigle et se charge de valeurs signifiantes: la Colombe pique vers le Christ, fond sur lui, l’obombre; 6) les éléments mythologiques (l’allégorie du fleuve Jourdain) sortent de l’eau et s’autonomisent avant de disparaître ; et les objets témoignant des croyances liées au pèlerinage (la croix dans l’eau) ont tendance à se raréfier et à disparaître; 7) le Baptême du Christ est souvent associé à d’autres scènes, soit de l’Ancien Testament, soit du Nouveau Testament (Noces de Cana, Adoration des Mages, Tentations au désert) ». Boespflug conclut: « Il peut être tentant de faire de l’art roman, au lendemain immédiat de la rupture de 1054, le moment idéal d’un contact persistant et d’une communication forte entre l’art chrétien d’Occident et l’art chrétien d’Orient, comme si l’art chrétien était alors resté spirituellement unifié en ce temps béni (celui de l’époque romane, opposée à l’époque gothique et à toutes celles qui suivront). Ce propos n’a pas tout à fait tort et comporte certainement une part louable. Cependant […] il risque de faire un véritable mythe de l'art roman, qui fut très audacieux, très divers et fort inventif. »
Dans ce même chapitre, le Père Stéphane affirme que, étant donné le rapport étroit qu’il y a dans l’iconographie orientale entre la représentation et la foi, puisque les images du Christ des Églises non chalcédoniennes ne se distinguent pas essentiellement des images des Églises chalcédoniennes, on peut conclure que les deux christologies ne sont pas essentiellement différentes, conclusion à laquelle seraient arrivés les représentants des deux familles d’Églises après avoir étudié à fond cette question (p. 43-44). Cette double affirmation appelle plusieurs remarques:
1) Il n’est pas possible à l’iconographie d’exprimer le dogme dans toutes sa subtilité. Par exemple s’il est possible de représenter le Christ jusqu’à un certain point dans sa nature humaine divinisée, il est impossible de représenter sa nature divine, laquelle ne peut qu’être suggérée par des moyens symboliques (en particulier la lumière et l’absence de caractères charnels [au sens négatif du terme]); de même est-il impossible de représenter le Père et le Saint-Esprit autrement que par des moyens symboliques, et aucune icône de la Trinité autre que symbolique (représentation des trois Personnes divines par des anges) n’est possible ; il est de même impossible de montrer dans une icône orthodoxe de la Trinité que l’Esprit Saint procède du Père seul. Autrement pas plus que l’Écriture Sainte, l’icône n’est auto-suffisante pour exprimer pleinement la vérité de la foi. C’est la vérité de la foi vécue dans l’Église orthodoxe qui au contraire donne à l’icône la plénitude de sa signification.
2) L’iconographie des Églises non chalcédoniennes n’est pas identique à celle des Églises orthodoxes. Léonide Ouspensky, devant une icône copte de la Pentecôte qu’on lui avait offerte, m’avait brillamment démontré en quoi cette icône était typiquement monophysite.
3) L’affirmation que la foi christologique des Églises non chalcédoniennes n’est pas fondamentalement différente de la foi orthodoxe et leur désaccord séculaire ne tient qu’à un malentendu linguistique (une idée que l’on retrouve aussi dans le dernier chapitre du livre), ne résiste pas à une analyse sérieuse du dossier (je renvoie à celle que j’ai développée dans les chapitres 2 et 3 de mon livre Personne et nature). Ce sont les pseudo-accords de Chambésy qui reposent sur un malentendu linguistique, le langage ambigu de la théologie cyrillienne ayant servi à établir un texte d’union que les deux parties peuvent comprendre dans des sens différents. Il suffit de lire ces deux traités du patriarche copte Shenouda III, The Nature of Christ et The Divinity of Christ pour voir que l’Église copte, par exemple, reste profondément monophysite et antichalcédonnienne.
II. L’affirmation  de l’auteur, dans sa deuxième étude, que le typos correspond à la façon dont l’Église comprend le prototypos à travers sa foi est en partie exacte. Et cela est vrai aussi, incontestablement pour la Sainte Écriture: on sait que toutes les confessions chrétiennes et beaucoup d’hérésies et de sectes se réclamant du christianisme ont celle-ci comme base, mais en ont une interprétation différente. Comme l’a montré le P. Georges Florovsky, pour l’Église orthodoxe la Sainte Écriture n’est pas auto-suffisante, mais doit être comprise au sein de  la Tradition de l’Église dont les deux autres piliers sont les conciles et les Pères. Il faut cependant se garder du nominalisme (ou du néo-kantisme théologique) auquel a abouti dans les années soixante du siècle dernier, au sein du protestanisme et du catholicisme, le mouvement de la « démythologisation », qui aboutissait à nier des données fondamentales de récits évangéliques jugées trop naïves pour la mentalité de notre époque, en affirmant : ce qui est important ce ne sont pas ces fait eux-mêmes, mais ce qu’ils signifient pour notre foi (donc, par exemple, peu importe que le Christ soir réellement ressuscité, du moment que cela nous donne de l’espérance ou nous aide à voir le Chrsit comme un vivant…). Le Père Stéphane tombe un peu dans cette mouvance sceptique et relativiste quand il rejette l’épisode de l’Entrée au temple de la Mère de Dieu (célébrée par une fête majeure de l’Église), dont les sources sont certes formellement les Apocryphes, mais dont la réalité est cependant confirmée par la Tradition de l’Église informée par l’Esprit Saint. Il est important de souligner que l’icône orthodoxe garde une relation essentielle avec les personnes et les événements qu’elle représente, et qu’elle se veut toujours véridique. La quasi-totalité des icônes des fêtes collent aux récits des Évangiles. La représentation du Christ Pantokrator correspond à la réalité spirituelle du Christ, que certes ne pouvait pas percevoir le regard séculier, mais que percevaient les yeux des apôtres et des saints éclairés par l’Esprit (beaucoup de saints ont d’ailleurs eu dans leur vie la vision du Christ sous cette forme). L’icône de la Pentecôte exprime de même une double vérité: celle de l’illumination des apôtres au moment même où il sont reçu le Saint-Esprit (Ac 2, 2-3), et non après, et – en vertu d’une contraction temporelle que l’on trouve souvent dans les icônes (comme je l’ai expliqué dans le chapitre 4 de mon livre L’iconographe et l’artiste) – le fait que l’apôtre Paul a bénéficié, quoiqu’à un autre moment, de la même grâce du Saint-Esprit que les autres apôtres, étant ainsi à tous égards l’un des leurs ; quant au "monde" qui présente douze phylactères, il symbolise les Nations que doivent évangéliser les apôtres qui, à ce mement, en reçoivent la capacité charistmatique.
III. La présence d’icônes dans les églises catholiques et protestantes est certes réjouissante, et correspond sans aucun doute à une redécouverte de l’icône. Mais le protestantisme reste fondamentalement défavorable aux icônes comme à toute forme de représentation religieuse dans ses lieux de culte, et la notion de sainteté et de vénération des saints (inhérente à l’icône) est totalement étrangère à sa foi. Quant au catholicisme, il adhère officiellement à la doctrine formulée par les Livres carolins et le concile de Francfort, réitérée par le concile Vatican II : toute forme de représentation religieuse est légitime, tous les styles sont recevables. L’icône, dans le catholicisme, n’apparaît que comme une forme de représentation possible parmi beaucoup d’autres de valeur équivalente, et l’iconographie se prête à la créativité de l’artiste comme toutes les autres formes d’art, comme en témoignent les icônes aberrantes, nées ces dernières décennies au sein du catholicime, que j’ai dénoncées dans le chapitre 6 de mon livreL’iconographe et l’artiste (comme par exemple l’icône de la Sainte Famille, ou les icônes du franciscain américain Robert Lenz). Il n’y a dans le catholicisme ni une véritable théologie de l’icône, ni une vénération de l’icône intégrée à la vie ecclésiale et liturgique comparables à celle de l’Église orthodoxe.
La dépendance de l’icône envers le dogme, ne peut permettre à la seule iconographie d’être un signe d’unité ni même un pont vers l’unité. L’unité des différentes Églises à travers leur iconographie ne pourrait apparaître qu’à partir d’un rétablissement de l’unité de leur foi. Or cela est loin d’être accompli, comme l’auteur l’a très bien compris dans son dernier chapitre.

lundi 18 mars 2013

Métropolite Hilarion ( PM): Des bandits étrangers recherche le pouvoir en Syrie



Moscou, Mars 11, 2013



Le Patriarcat de Moscou a déclaré que les forces étrangères soutenant l'opposition syrienne ont essayé de détruire le christianisme dans la région. "Malheureusement, la position de la communauté chrétienne en Syrie est extrêmement difficile. Les forces islamistes radicales, qui cherchent actuellement à prendre le pouvoir, ont pour objectif de complètement détruire le christianisme, pour forcer tous les chrétiens à quitter la région. Dans les zones où les islamistes radicaux sont arrivés au pouvoir, les chrétiens sont presque complètement détruits ", a dit le chef du Département des relations ecclésiastiques extérieures, le Métropolite Hilarion de Volokolamsk dans son programme "L'Eglise et le monde"sur la chaîne de télévision Rossiya-24.

Le Métropolite Hilarion a dit que des bandits "armés par des pays étrangers"cherchent à prendre le pouvoir en Syrie."Je pense qu'ils n'auraient jamais pu atteindre un tel succès s'ils n'étaient pas commandités de l'extérieur. Malheureusement, l'Occident a des forces politiques qui, pour quelque raison, ont décidé de soutenir financièrement ces personnes. Certaines forces politiques dans les pays de la péninsule arabique aident elles aussi, donc l'influence de l'extérieur est évidente, "a déclaré le Métropolite.Le Métropolite Hilarion a dit qu'il avait soulevé à plusieurs reprises la question du harcèlement des chrétiens au Moyen-Orient et qu'il en avait parlé à l'ONU et dans de nombreux autres instances internationales."Et j'ai remarqué qu'à chaque fois, que mes discours ont été accueillis par un rejet silencieux. Personne ne niait rien, mais personne ne voulait écouter non plus, car il semble que les pouvoirs, qui soutiennent actuellement la soi-disant opposition, n'ont pas de projet visant à préserver le christianisme dans cette région ", a-t-il dit.L'existence même de l'Eglise orthodoxe d'Antioche est menacée aujourd'hui, a dit le Métropolite. L'intronisation du Patriarche d'Antioche a eu lieu récemment d'abord à Damas, puis à Beyrouth. Et les invités des autres Églises orthodoxes locales ont réussi à venir à Beyrouth seulement "parce qu'ils ne pouvaient pas venir en Syrie déchirée par la guerre."

"Beaucoup de responsables chrétiens de cette région, de la Syrie, du Liban, m'ont dit que tous leurs espoirs étaient dans la Russie parce que la Russie fait appel à un règlement pacifique de ce conflit", a-t-il dit.


Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après

Haïjin Pravoslave (XXVIII)


Chaque jour tu es
De l'aurore au crépuscule
Pèlerin du Nom

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

dimanche 17 mars 2013

Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (Fin)



Le plus bel office de ma vie 

À l’époque soviétique, il n’existait pas de symbole plus terrible de la dévastation de l’Église russe que le monastère de Diveïevo. Fondé par le bienheureux Serafim de Sarov, il n’était plus que ruines. Celles-ci surplombaient un misérable chef-lieu de district qu’on avait autrefois transformé en accueillante et radieuse ville de Diveïevo. Les autorités n’avaient pas complètement détruit le monastère. Elles en avaient laissé des vestiges en signe de leur victoire, comme monument devant rappeler à l’Église sa soumission éternelle. Près du Saint portail d’entrée, une statue du guide de la révolution, bras dressé vers le ciel, accueillait tout visiteur du monastère saccagé. Tout ici voulait signifier l’impossible retour au passé. 
Toutes les prophéties du bienheureux Serafim, tant aimé de toute la Russie orthodoxe, à propos de la grande destinée du monastère de Diveïevo semblaient moquées, foulées aux pieds. Pas la moindre trace d’église en activité, ni à proximité, ni à des lieues à la ronde. Toutes avaient été dévastées. Quant au monastère de Sarov, autrefois si illustre, et à la ville alentour, ils abritaient, sous le nom de code d’Arzamas-16, un des centres les plus secrets et protégés de l’Union soviétique. On y fabriquait des armes nucléaires. 
Les prêtres qui risquaient un pèlerinage à Diveïevo le faisaient incognito, habillés en civil. Mais ils étaient malgré tout surveillés. L’année où j’eus l’occasion de découvrir ce monastère en ruines, deux hiéromoines venus se recueillir en ces saints lieux furent arrêtés, sauvagement battus au poste de la milice et incarcérés durant quinze jours dans une cellule au sol gelé. 
Cet hiver-là, l’archimandrite Vonifati, moine remarquable et d’une grande bonté de la laure de la Trinité-Saint-Serge, m’avait demandé d’aller avec lui à Diveïevo. Selon les règles en usage dans l’Église, un prêtre voyageant au loin avec le Saint Sacrement – le Corps et le Sang du Christ – doit absolument être accompagné, afin d’être en mesure, face à des circonstances imprévues, de défendre et de conserver avec lui ces objets sacrés. Le père Vonifati se rendait là-bas pour donner la communion à de vieilles moniales habitant dans les parages et dernières survivantes du monastère d’avant la révolution. 
Nous devions nous rendre en train à Nijni-Novgorod, qu’on appelait alors Gorki, et de là, gagner Diveïevo en voiture. Le père ne dormit pas de la nuit : c’est que le petit tabernacle avec le Saint Sacrement était pendu à son cou, attaché par un fil de soie. J’étais sur la couchette voisine et quand de temps à autre le martèlement des roues me réveillait, j’apercevais le père, assis à la petite table, plongé dans l’Évangile qu’il lisait à la faible lumière de la veilleuse du compartiment. 
Nous arrivâmes à Nijni-Novgorod, terre natale du père Vonifati, et nous arrêtâmes chez ses parents. Il me fit lire un livre d’avant la révolution : le premier tome des oeuvres du hiérarque Ignace (Briantchaninov). Je ne fermai pas l’oeil de la nuit tant j’étais captivé par la découverte de cet écrivain religieux. 
Le lendemain matin, nous partîmes pour Diveïevo, qui se trouvait à près de quatre-vingts kilomètres de là. Le père avait essayé de s’habiller en remonté les pans de sa soutane sous son manteau et dissimulé sa très longue barbe dans son col et sous une écharpe. 
Le jour tombait quand nous parvînmes à destination. À travers la vitre du véhicule, dans les tourbillons de la tempête de neige – nous étions en février –, je distinguai un haut clocher privé de sa coupole ainsi que des charpentes d’églises en ruines. 
Malgré ce spectacle désolant, je fus frappé par l’extraordinaire puissance et la force mystérieuse qui émanaient de ce lieu saint. Et aussi par la pensée que le monastère de Diveïevo n’avait pas succombé et vivait d’une vie secrète, inconcevable pour le monde. Et c’était bien cela ! Dans une misérable isba de la périphérie, je découvris quelque chose que je n’aurais pu imaginer dans aucun de mes rêves les plus lumineux. Je vis l’Église toujours triomphante, debout, jeune et se réjouissant de son Dieu, de son Créateur et Sauveur. C’est là que je saisis pour la première fois à quel point les paroles de l’apôtre Paul : « Je puis tout en Jésus-Christ qui me rend fort ! » étaient percutantes et audacieuses. L’office le plus beau et le plus inoubliable de ma vie eut aussi lieu làbas, non dans une superbe cathédrale, ou dans une église patinée par le temps, mais dans une petite maison, au 16 de la rue Lesnaïa du chef-lieu de district de Diveïevo. D’ailleurs, ce n’était pas exactement une maison, mais une isba pour les bains transformée en logis. 


Je me retrouvai là en compagnie du père Vonifati et aperçus dans une petite pièce au plafond très bas dix femmes terriblement âgées. La plus jeune avait largement dépassé les quatre-vingts ans. Et la plus vieille devait avoir plus de cent ans, c’est certain. Elles portaient toutes de modestes vêtements de vieilles femmes et des fichus ordinaires. Elles n’avaient ni rason, ni klobouk, ni voile. 
En quoi étaient-elles des religieuses ? « De simples et braves femmes », aurais-je pensé si je n’avais su qu’elles étaient les personnes les plus courageuses parmi nos contemporains, de vraies ascètes qui avaient passé dans les prisons et les camps de longues années, voire des décennies. Et en dépit de toutes ces épreuves, leur foi et leur fidélité à Dieu n’avaient fait que s’affermir dans leur âme. Je fus impressionné de voir le père Vonifati, archimandrite respecté, doyen des églises des bâtiments patriarcaux à la laure de la Trinité-Saint- Serge, guide spirituel émérite, bien connu à Moscou se mettre aussitôt à genoux et se prosterner devant ces vieilles femmes ! J’avoue que je n’en croyais pas mes yeux. Puis le prêtre se releva et entreprit de bénir chacune des vieilles femmes qui clopinaient vers lui. Elles étaient, de toute évidence, sincèrement heureuses de sa venue. Pendant qu’ils échangeaient des salutations, je regardai autour de moi. 
Sur les murs de la petite pièce, on remarquait des icônes dans leurs encadrements faiblement éclairées par de petites veilleuses. L’une d’elles attira immédiatement mon attention. C’était une grande icône de belle facture du bienheureux Serafim de Sarov. Le visage du starets brillait de tant de chaleureuse bonté que l’on ne pouvait en détacher le regard. Comme je l’appris plus tard, elle avait été peinte, juste avant la révolution, pour la nouvelle église de Diveïevo qui n’eut pas le temps d’être consacrée, mais fut miraculeusement sauvée de la profanation. Entre temps, on s’était préparé pour la vigile. 
Quand les soeurs sortirent de leurs cachettes et déposèrent sur une table de bois g r o s s i è r e m e n t taillée des objets authentiques ayant appartenu à Serafim de Sarov, j’en eus le souffle coupé. Il y avait là l’étole de cellérier du bienheureux, ses chaînes – reliées à une lourde croix de fer –, une mitaine de cuir, la vieille marmite en fonte dans laquelle il préparait ses repas. 
Pendant des dizaines d’années après le saccagement du monastère, les soeurs de Diveïevo s’étaient transmis de main en main ces reliques. Ayant revêtu ses habits sacerdotaux, le père Vonifati annonça le début de la vigile. Instantanément, les moniales se redressèrent et se mirent à chanter. Quel choeur merveilleux et impressionnant c’était ! 
– « Ton six ! Seigneur, je crie vers Toi, exauce-moi ! » proclama d’une voix rauque la canonarche âgée de cent deux ans et qui avait passé près de vingt ans de sa vie dans les prisons et lieux de bannissement. 
– « Seigneur, je crie vers Toi, exauce-moi ! Entends-moi, Seigneur ! », entonnèrent avec elle toutes ces moniales. Ce fut un office qu’il est difficile de rendre par des mots. Les cierges brûlaient. De son icône, le bienheureux Serafim de Sarov nous enveloppait d’un regard plein de bonté et de sagesse. Ces femmes étonnantes chantèrent presque tout l’office par coeur. Parfois seulement, l’une d’entre elles consultait rapidement de gros livres, sans même chausser des lunettes, à l’aide d’une loupe à manche de bois. 
C’est ainsi qu’elles avaient officié dans les camps, dans les lieux d’exil, et ici, quand elles étaient revenues à Diveïevo, à leur libération, et s’étaient installées dans de pauvres chaumières à la périphérie de la ville. Tout cela leur semblait normal et moi, je ne savais plus si j’étais au ciel ou sur la terre. Ces vieilles moniales possédaient en elles une telle énergie spirituelle, une telle force de prière, un tel courage, une telle douceur, une telle bonté, un tel amour, une telle foi que c’est là, à cet office religieux, que je compris qu’elles étaient capables de surmonter n’importe quel obstacle : un tout puissant pouvoir sans Dieu, l’incroyance du monde et la mort elle-même, qu’elles ne craignaient nullement.

EDITIONS DES SYRTES
14 Place de la Fusterie
1204 GENEVE
Courriel: editions@syrtes.ch

Dimanche du Pardon


Icon of Extreme Humility

Si nous ne pardonnons pas, nous ne pouvons plus réciter le Notre Père sans être  menteurs, nous ne pouvons nous dire disciples du Christ car nous ne l'imitons pas, nous ne pouvons pas avoir la paix car ce péché reste sur notre conscience. 

Il nous faut pardonner, mais aussi accepter le pardon des autres, oublier les rancunes et ne pas nous enfermer dans le piège du contentement de soi, de l'amour de soi et de la vaine gloire qui sont en fait un jugement des autres, par lequel nous nous sentons supérieurs. 

Le Père Georges Calciu de bienheureuse mémoire, nous rappelle que comme chrétiens, nous ne pouvons pas dire "Je pardonne, mais je n'oublie pas!" 

Quel malheur serait le nôtre si après la confession, nous savions que nos péchés nous sont pardonnés, mais que Dieu ne les oubliera jamais… 

Haïjin Pravoslave (XXVII)


Fais que ton discours
Sois pur comme la Parole
Ancré dans le Verbe

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

FEUILLETS LITURGIQUES DE LA CATHÉDRALE DE L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX

Dimanche de l’abstinence des laitages, mémoire de l’exil d’Adam du paradis – 
Dimanche du Pardon
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Saint Gérasime du Jourdain, anachorète (475) ; saint Daniel, prince de Moscou (1303) ; saint Gérasime de Vologda (1178) ; saint Joasaph de Pskov (1299) ; saint Basile, prince de Rostov (1238) ; saint Paul et sainte Julienne, martyrs en Syrie (vers 273) ; saint Jacques le jeûneur (VI) ; transfert des reliques de saint Venceslas de Tchéquie (938). 
Lectures: Rom. XIII, 11-XIV, 4 ; Маtth. VI, 14-21

DIMANCHE DE L’ABSTINENCE DES LAITAGES 
En ce dimanche, la sainte Église fait mémoire de l’exil du paradis de nos premiers parents en raison de leur désobéissance et leur absence de tempérance. Par cela est soulignée toute l’importance du labeur du carême qui va commencer. En outre, dans la perte de la béatitude paradisiaque, l’Église veut montrer ce qui est digne de la pénitence et des larmes. « Voici le temps opportun, voici le temps du repentir, écartons les oeuvres des ténèbres et revêtons les armes de la lumière : afin qu’en traversant l’océan du carême, nous atteignions la Résurrection du troisième jour de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ qui sauve nos âmes ». Par ces mots, nous sommes appelés à oublier dès ce jour tout ce qui jusqu’à présent occupait nos pensées et nos sentiments et les détournait « de l’unique nécessaire » (Lc X, 42). Dans les lectures de l’épître et de l’Évangile, la sainte Église nous présente ses dernières instructions concernant particulièrement l’ascèse du carême. Le jeûne doit commencer par le pardon aux hommes de leurs transgressions et la renonciation aux oeuvres des ténèbres. Autrement dit, il convient d’accomplir de façon non hypocrite les prescriptions du jeûne et d’adopter une attitude non condamnable à l’égard du prochain. La réconciliation avec tous, le pardon à tous de leurs péchés commis à notre égard, constitue la condition première, principale et indispensable à notre réconciliation avec Dieu. Sans cette réconciliation avec tous, on ne peut s’approcher du Seigneur et s’engager sur le stade du carême et du repentir. De là vient l’usage orthodoxe de demander le pardon mutuellement à la veille du Grand Carême. S. Jean Chrysostome enseigne : « nous devons pardonner E aux autres non seulement en paroles, mais aussi d’un coeur pur, afin de ne pas, par la mémoire des offenses, diriger le glaive contre soi. Celui qui nous afflige ne nous fait pas autant de mal que nous-mêmes, en nourrissant en soi la colère et nous exposant ainsi à la condamnation de la part de Dieu. Si nous aimons celui qui nous offense, ce mal retombe sur la tête de celui-ci, et il souffre ; mais si nous nous indignons, nous souffrons nous-mêmes et ce à cause de nous-mêmes ». 

Tropaire du dimanche du 8ème ton 
Des hauteurs, Tu es descendu, ô Miséricordieux ! Tu as accepté d’être enseveli trois jours afin de nous libérer des passions : ô notre Vie et notre Résurrection, Seigneur, gloire à Toi ! 

Kondakion du dimanche de l’abstinence des laitages, ton 6 
 Guide de sagesse, Donateur de l’intelligence, pédagogue des insensés, protecteur des pauvres, affermis et instruis mon coeur, Maître; accorde-moi la parole, ô Parole du Père. Car voici, je n’empêcherai pas mes lèvres de Te crier : Miséricordieux, aie pitié de moi qui suis tombé ! 

AU SUJET DU RITE DU PARDON1 
Dans l'Église Orthodoxe, le dernier dimanche avant le Grand Carême – jour où lors des Vêpres, on annonce et inaugure officiellement le Carême – ce dimanche est appelé Dimanche du Pardon. Le matin de ce dimanche-là, durant la Divine Liturgie, nous entendons les paroles du Christ : "Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste aussi vous les pardonnera; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus" (Mt VI,14-15). Ensuite après les Vêpres – après y avoir entendu l'annonce du Carême dans le Grand Prokimenon : "Ne détourne pas Ta Face de Ton serviteur, car je suis dans l'affliction; hâte-Toi de m'exaucer. Prête attention à mon âme et délivre-la!" (Ps 68,18-19), après avoir fait notre entrée dans la liturgie du Grand Carême, avec ses commémorations spéciales, avec la prière de saint Ephrem le Syrien, avec ses prosternations – nous nous demandons pardons les uns aux autres, nous accomplissons le rite du pardon et de la réconciliation. Et pendant que nous nous adressons les uns aux autres les paroles de réconciliation, le choeur entonne les hymnes de Pâques, remplissant l'église de l'anticipation de la joie Pascale (...) L'on 1 Tiré du Livre du R.P. Alexandre Schmemann « Le Grand Carême » pourrait objecter: pourquoi devrais-je accomplir ce rite, alors que je n'ai pas "d'ennemis"? Pourquoi devrais-je demander pardon à des gens qui ne m'ont rien fait et que je ne connais qu'à peine? Poser ces questions, c'est méconnaître l'enseignement orthodoxe au sujet du pardon. Il est vrai que l'inimitié ouverte, la haine personnelle, la réelle animosité peuvent être absents de notre vie, quoique si nous en faisions l'expérience, il nous serait plus facile de nous repentir, car ces sentiments contredisent ouvertement les divins Commandements. Mais l'Église nous révèle qu'il y a des manières bien plus subtiles d'offenser l'Amour Divin. C'est l'indifférence, l'égoïsme, le manque d'intérêt pour autrui, du vrai souci pour eux – en bref, ce mur que nous érigeons habituellement autour de nous-mêmes, pensant qu'étant "polis" et "amicaux", nous accomplissons les Commandements de Dieu. Le rite du pardon est si important précisément parce qu'il nous fait prendre conscience – fut-ce au moins une minute durant – que toute notre relation à autrui est faussée, il nous fait expérimenter cette rencontre d'un enfant de Dieu avec un autre, d'une personne créée par Dieu avec une autre, il nous fait ressentir la "reconnaissance" mutuelle qui manque si terriblement dans notre monde froid et déshumanisé. En ce soir unique, tout en écoutant les joyeuses hymnes Pascales, nous sommes appelés à faire une découverte spirituelle : goûter à un autre mode de vie et de relation à autrui, à une vie dont l'essence c'est l'amour. Nous pouvons découvrir que partout et toujours, Amour Divin Incarné, le Christ Se tient au milieu de nous, transformant notre aliénation mutuelle en fraternité. En m'avançant vers l'autre, alors que l'autre vient vers moi – nous commençons à réaliser que c'est le Christ Qui nous amène l'un vers l'autre, par Son amour pour chacun d'entre nous. Et parce que nous faisons cette découverte – et parce que cette découverte est celle du Royaume de Dieu en lui-même, le Royaume de Paix et d'Amour, de réconciliation avec Dieu et, en Lui, avec tout ce qui existe – nous entendons les hymnes de cette Fête, qui une fois par an "nous ouvrent les portes du Paradis." Nous savons pourquoi nous allons jeûner et prier, nous savons ce que nous allons chercher durant ce long pèlerinage du Grand Carême. Le dimanche du Pardon: le jour où nous acquérons le pouvoir pour accomplir notre jeûne – le véritable jeûne; notre effort – l'effort vrai; notre réconciliation avec Dieu – l'authentique réconciliation. 
LES RÈGLES DU JEÛNE 
Le typicon – livre qui détermine l’ordo des offices et les règles du jeûne - prescrit pour le Grand Carême l’abstinence de viande, du lait, des oeufs et poisson. Il autorise le vin et l’huile le samedi et le dimanche, le jeudi du grand Canon de St André de Crète et le Jeudi Saint. Le poisson n’est permis que lors de la fête de l’Annonciation de la Très Sainte Mère de Dieu et le dimanche des Rameaux. Le samedi de Lazare, les oeufs de poissons sont permis. En tout état de cause, il convient de jeûner avec discernement, selon ses forces, ayant en vue que, selon les Pères de l’Église, il faut tuer les passions et non point le corps. St Païssy Velitchkovsky écrit à ce sujet : « chacun a sa conscience pour mesure et maître intérieur. Il ne peut y avoir une seule règle et une même ascèse pour tous, parce que les uns sont forts et les autres sont faibles, les uns sont comme le fer, les autres comme le cuivre, d’autres encore comme la cire... Un jeûne modéré et raisonnable, c’est là le fondement et le chef de toutes les vertus ». Le carême n’est pas seulement l’abstinence de certaines formes de nourriture, son but est la purification de l’âme. C’est à cela précisément qu’il doit servir. 

Hiéromoine Grégoire de la Sainte Montagne 
COMMENTAIRES SUR LA DIVINE LITURGIE DE ST JEAN CHRYSOSTOME 
Le noble Joseph ayant descendu de la Croix Ton corps immaculé Le placement des Dons précieux sur l’Autel et la fermeture des Portes Royales sont les derniers actes de la grande Entrée. Le prêtre, en plaçant le Calice et le Diskos sur la sainte Table dit le tropaire : « Le noble Joseph, ayant descendu de la Croix Ton corps immaculé, L’enveloppa d’un linge propre avec des aromates, Lui rendit les honneurs funèbres et Le déposa dans un sépulcre neuf ». Le saint Discos, où se trouve l’Agneau offert, symbolise les mains des saints Joseph et Nicodème « qui ensevelissent le Christ » (St Germain de Constantinople). L’aër, c’est-à-dire le voile qui recouvre les Dons précieux, sont le symbole du drap dans lequel Joseph a enveloppé le Corps immaculé du Christ, tandis que l’encens rappelle les aromates utilisés pour Son ensevelissement. Enfin, la fermeture des Portes Royales symbolise le sceau du Sépulcre vivifiant. Le célébrant accomplit l’oeuvre des saints qui ont enseveli le Christ. Avec un coeur contrit, il contemple avec eux à ce moment, Celui qui « se revêt de lumière comme d’un manteau » (Ps. 103,2). Il entonne « une lamentation pleine de tendresse et dans les larmes », il dit : « Malheur à moi, très-doux Jésus ! En Te voyant suspendu sur la Croix tout à l’heure, le soleil se couvrit de ténèbres, la terre chancela d’effroi et le voile du temple se déchira. Mais maintenant, je Te regarde, Toi qui volontairement as subi la mort pour moi. Comment T’ensevelirai-je, mon Dieu ? Comment T’envelopperai-je d’un linceul ? De quelles mains toucherai-je Ton corps tout pur ? Quels chants ferai-je entendre en l’honneur de Ton trépas, ô compatissant ? Je magnifie Tes souffrances ; je chante Ton sépulcre, ainsi que Ta résurrection, en Te criant : Seigneur, gloire à Toi !» (Vêpres du Grand Vendredi). Chaque chrétien doit imiter saint Joseph qui « prit le corps de Jésus et L’enveloppa dans un linceul propre, Le plaça dans un tombeau neuf » (cf. Matth. XXVII, 59-60), c’est-à-dire dans une nouvelle personne. Que chacun donc prenne soin avec zèle de ne pas pécher, afin de ne pas manifester du dédain envers Dieu qui habite en lui et de ne pas le chasser de son âme. L’âme de chaque chrétien devient « un nouveau tombeau » qui doit recevoir le Corps immaculé du Christ.

samedi 16 mars 2013

Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (7/8)



Notre famille n’ayant jamais eu de voiture, lorsque je traversais les vastes espaces de la région de Pskov dans la Zaporojets noire du père Rafaïl, je croyais son style de conduite tout à fait banal. Je ne devinai que bien plus tard que ce n’était pas absolument exact. Le père Rafaïl était un excellent conducteur : à Tchistopol, il n’avait pas fait que des courses à vélo, il avait aussi participé à des rallyes automobiles au niveau régional. Il ne freinait que pour s’arrêter. Dans tous les autres cas, il fonçait. Il préférait ne pas utiliser les freins afin, comme il le disait, de ne pas user leurs sabots. Il pouvait aussi, tout en roulant, se mettre tout à coup à arranger le volant, l’enlever et fourrager dans la colonne de direction. Et, juste au dernier moment, remettre le volant en place et prendre un tournant. J’étais habitué à ce type de conduite, mais certains passagers s’en effrayaient au point d’en perdre l’usage de la parole. 
Un jour où nous roulions vers Pskov, nous aperçûmes au bord de la route, à une bonne soixantaine de kilomètres de la ville, un prêtre faisant du stop. Nous le connaissions bien : c’était le père Gueorgui, un peintre de Saint-Pétersbourg qui avait choisi la prêtrise et était venu officier dans une paroisse de l’éparchie de Pskov. 
Je m’assis à l’arrière, et lui, à côté du chauffeur, et nous redémarrâmes. Le père Gueorgui s’accrocha aussitôt aux accoudoirs et, tout tendu, regarda droit devant lui. Comprenant que notre coéquipier n’avait guère envie de soutenir la conversation, nous parlâmes de nos problèmes. Au bout de quelque temps, le père Rafaïl marmonna que la voiture se déportait et que le volant faisait encore des siennes. Sur un tronçon de ligne droite, il l’ôta, comme à l’accoutumée, sans ralentir, et se pencha vers la colonne de direction tout en surveillant d’un oeil la route. Et tout en maudissant, par habitude, le pouvoir soviétique incapable de fabriquer des automobiles correctes. Un tournant se profilait et j’en prévins le père. Il regarda la route, corrigea encore quelque chose dans la direction et tenta enfin de remettre le volant en place. Mais celui-ci ne voulait pas. 
– Père, ça approche, fis-je remarquer, signifiant par là que l’on ne pourrait tourner sans volant. 
Le père Rafaïl se dépêcha, mais sans décélérer. Il parvint à la dernière minute à remettre le volant, braqua brusquement et nous fit traverser sans encombres la zone dangereuse. Encore quelques critiques à notre industrie automobile, puis nous passâmes à un sujet tout aussi captivant. Nous avions déjà oublié l’incident quand du siège avant s’éleva le cri inhumain du père Gueorgui : 
– Arrête !!! Arrête !!! 
Le père Rafaïl en fut si épouvanté qu’il passa outre tous ses principes et appuya sur les freins. 
– Que vous arrive-t-il, père ?! demandâmes-nous d’une seule voix. 
En guise de réponse, le père Gueorgui bondit hors de la voiture. Une fois sur la chaussée, il passa la tête par la portière et s’écria :
 – Plus jamais ! Tu entends ? Plus jamais je ne monterai dans ta voiture ! 
Nous comprîmes alors que les manipulations du volant l’avaient mis au bord de la syncope. Nous lui demandâmes pardon, promîmes de rouler désormais doucement et en faisant bien attention, mais il refusa catégoriquement de revenir à bord de la Zaporojets noire. Il s’éloigna et se remit à faire du stop, nous incendiant de temps à autre du regard. 
Malgré le côté, avouons-le, voyou du père Rafaïl, tous remarquaient non seulement l’efficacité de ses prières, mais la force de sa bénédiction sacerdotale. 
Un jour, nous nous disputâmes. Je ne me souviens plus à quel sujet, mais je lui fis la tête. C’était la fête patronale de la Dormition, à Petchory, mais j’étais si fâché que je décidai de rentrer à Moscou sans attendre l’office de l’Ensevelissement de l’epitaphios de la Très Sainte Vierge qui se déroule au monastère le surlendemain de la Dormition. 
Juste avant de partir, tout en m’efforçant de marquer mon indifférence et mon indépendance, je m’approchai du père Rafaïl afin de recevoir sa bénédiction pour mon voyage. 
– Comment osez-vous quitter l’enterrement de la Mère de Dieu, Gueorgui Alexandrovitch ? me demanda-t-il stupéfait. Je ne vous donnerai ma bénédiction pour rien au monde ! Restez prier ce soir lors de l’Ensevelissement et vous repartirez après. 
– Ah c’est comme ça ?! m’indignai-je. Eh bien, faites comme vous voulez ! D’ailleurs la fête principale, celle de la Dormition, a déjà eu lieu. N’importe quel autre père du monastère me donnera sa bénédiction. 
Je lui tournai le dos et m’éloignai. Malheureusement, je ne rencontrai aucun prêtre. Tous se préparaient au long office du soir ou s’adonnaient à leurs travaux monastiques. Il restait peu de temps avant le départ du train et je me pressai d’aller prendre le car. À la gare routière m’attendait une autre tentation : il n’y avait pas de billets pour Pskov. Mais cela ne m’arrêta pas. J’insistai auprès de la caissière et elle finit par me trouver un billet pour un car incommode qui me permettait bien d’avoir mon train, mais n’atteignait Pskov qu’après un long détour par les villages environnants. maisons de bois trempées de pluie et les tristes champs labourés du Nord. 
J’étais on ne peut plus déprimé. J’avais le coeur lourd à cause de cette dispute avec le père Rafaïl que j’aimais pourtant beaucoup. Sans compter mes remords d’avoir abandonné la cérémonie de l’Ensevelissement de l’epitaphios et d’être parti sans avoir reçu de bénédiction pour mon voyage… 
« Où en suis-je arrivé ! », telle fut la phrase qui me traversa l’esprit dans ce car antédiluvien qui lambinait avec force cahots. Après avoir desservi les bourgs des environs, nous roulâmes enfin plus vivement sur la route de Pskov. Par la fenêtre, j’aperçus une petite Jigouli rouge qui tentait de nous dépasser. Je la suivis d’un regard distrait et la vis foncer, mais nous ayant doublés, elle effectua un brusque virage à droite et se retrouva sous les roues de notre Ikarous. On entendit un bruit grinçant de ferraille et le hurlement des freins. Les voyageurs furent projetés vers l’avant. Tous poussèrent des cris… Et moi, plus fort que tout le monde, car je soupçonnai aussitôt que c’était à cause de moi ! Cela peut paraître bête et ridicule, mais quand j’évoque cette histoire, survenue il y a longtemps, je suis encore persuadé que ce qui se passa fut dû à mes péchés, à mon entêtement et à ma désobéissance. Mais dans la panique générale, personne ne prêta alors la moindre attention à mes cris. Le car entraîna la voiture sur plusieurs mètres encore, puis s’arrêta. Notre chauffeur ouvrit la porte et se rua vers l’auto que son véhicule avait heurtée. Le car surplombait littéralement la petite Jigouli. Les passagers se précipitèrent à leur tour et restèrent pétrifiés devant l’auto toute cabossée. Soudain, sa portière s’ouvrit en grinçant et un énorme terre-neuve noir en bondit. Le chien se mit à geindre de façon déchirante et prit la fuite sur la chaussée. Je n’avais jamais vu de chien, même épouvanté, replier à ce point la queue jusqu’à la gorge. Une petite fille d’une douzaine d’années sortit aussi de la voiture. Grâce à Dieu, elle était indemne !
 « Prince ! Prince ! Reviens ! » cria-t-elle à l’adresse de l’animal, s’élançant à sa poursuite. 
Notre chauffeur aida le conducteur à s’extirper de sa voiture. Il n’y avait personne d’autre à bord. Apparemment, il n’avait pas de lésions graves, mais l’accident l’avait fortement secoué et son visage était marqué de bleus. La petite Jigouli du pauvre homme était hors d’usage. Les voyageurs du car, voyant tout le monde sain et sauf, échangèrent des propos avec soulagement. Je ressentis soudain une fureur encore plus grande contre mon sort. Avec une dizaine de passagers, je me mis à faire du stop dans l’espoir de parvenir à Pskov. Je m’enferrai dans mon obstination : il en serait, de toute façon, comme j’en avais décidé ! Je partirais pour Moscou coûte que coûte ! Je levai le pouce et sautillai sur le macadam pendant un quart d’heure, mais personne ne s’arrêtait, car nous étions trop nombreux autour du car à vouloir aller à Pskov.
 Finalement, je compris en regardant ma montre que je raterais mon train, quelles que soient les circonstances. Au bout de quelques minutes, un car de ligne en provenance de Pskov s’arrêta et son chauffeur proposa d’emmener ceux qui le souhaitaient à Petchory. 
Je n’avais pas le choix et je fus bientôt ramené à l’endroit que j’avais fui de façon si honteuse. L’office de l’Ensevelissement de l’epitaphios de la Mère de Dieu avait débuté. Selon la tradition, il se déroulait à l’air libre, sur la place près de la cathédrale de saint Mikhaïl. Je cherchai le père Rafaïl. Il ne fut absolument pas étonné de me revoir. 
– Ah ! Gueorgui Alexandrovitch, c’est vous ! 
– Pardonnez-moi, père, lui dis-je. – 
Après l’office, nous irons faire une petite visite à l’Ancien ? 
J’acquiesçai, me mis à ses côtés, et nous ne nous laissâmes plus distraire de la prière. [...]



EDITIONS DES SYRTES
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Haïjin Pravoslave (XXVI)


Que chaque journée
Le Christ soit dans ta prière
Le Soleil de l'aube

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

vendredi 15 mars 2013

Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (6/8)


Un matin, à la veille de la fête de la Sainte Trinité, nous allâmes en forêt, le père Rafaïl, Ilia Danilovitch et moi, chercher des jeunes bouleaux afin de décorer l’église, selon la tradition. Mais quand nous nous mîmes à la tâche, je fus triste pour ces arbustes : ils avaient poussé, grandi, et voilà que tout à coup on les abattait pour les placer pendant deux misérables jours dans une église. Mes gémissements indignèrent le père Rafaïl : 
– Vous n’y comprenez rien, Gueorgui Alexandrovitch ! Le bouleau sera heureux de participer à la beauté de l’église du Seigneur. 
Mais le père Rafaïl pouvait tout aussi bien se faire responsable de quelques arbres que de l’univers tout entier. Je me souviens d’une nuit de printemps où nous marchions en compagnie du père Nikita sur un merveilleux sentier de forêt, dans les environs de Borovik. Le ciel étoilé était à cette heure tardive si superbe que nous fûmes involontairement emplis d’admiration. 
« Est-il possible que ce bel et immense univers, ce nombre infini de mondes soient créés par Dieu pour nous seuls, nous, habitants de cette minuscule planète qui ne peut être en rien comparée à l’infinitude de l’univers ? », pensai-je. 
Je fis part de cette méditation lyrique à mes compagnons, et le père Rafaïl dissipa aussitôt mes doutes, avec audace et sans hésitation :
 – Il n’y a de vie raisonnable nulle part ailleurs que sur la Terre, me dit-il. Et il s’expliqua : car si elle existait ailleurs le Seigneur l’aurait révélé à Moïse quand celui-ci écrivit la Genèse. Et Moïse nous l’aurait laissé entendre, ne serait-ce que par une allusion. Donc n’en doutez pas, Gueorgui Alexandrovitch : l’univers est créé par Dieu uniquement pour l’homme !
 – Alors pourquoi y a-t-il ces myriades infinies d’étoiles au-dessus de nos têtes ? 
– C’est pour que tu comprennes en les regardant la toute-puissance de Dieu. 
Mais ce n’était pas tout ! Le père Rafaïl répondait parfois non seulement de l’univers, mais du Seigneur lui-même ! Un jour, la question fut de savoir s’il y avait des hommes que Dieu n’aimait pas. Tout le monde s’empressa de donner la réponse académique : « Dieu aime tous les hommes. » 
Mais le père Rafaïl dit soudain : 
– Ce n’est pas exact ! Le Seigneur n’aime pas les timorés ! 
Il avait des relations très simples avec les gens. Un jour, une voisine vint lui apporter un bocal de cornichons. 
– Prends-les, toi au moins, père ! De toute façon, ils sont perdus, soupira-t-elle. 
– D’accord, donne ! fit le père, magnanime. Si tu as du mal à les jeter, j’irai les porter moi-même à la décharge. 
Une visiteuse de Moscou venait voir le père Rafaïl, mais ne voulait pas porter de foulard sur la tête. Le père Rafaïl lui dit avec sévérité : 
– Vous revenez sans foulard ? Je vais vous clouer un paillasson sur la tête ! La jeune fille fut si effrayée qu’elle n’enleva plus jamais son foulard. On dit qu’elle dormait même avec. Nous étions frappés par sa façon de traiter ceux qui l’offensaient ou qui le détestaient. Et il y en eut. Notamment parmi ses confrères prêtres. 
Le père Rafaïl ne se permettait jamais ni mots désagréables à leur égard, ni ton qui juge. D’ailleurs il ne jugeait jamais. Il lui arrivait seulement parfois de ronchonner contre le pouvoir soviétique. Il avait un rapport particulier à celui-ci. 
D’un côté le pouvoir soviétique de ces années-là était à ce point omniprésent qu’il nous empêchait parfois de vivre. Mais d’un autre, il ne semblait pas exister pour nous. Nous vivions en l’ignorant. Et en ce sens, nous comprenions mal les croyants dissidents qui se fixaient pour principal but de lutter contre lui. Pour nous il était très clair que ce pouvoir prendrait fin de lui-même et s’effondrerait superbement. En attendant, il pouvait vous gâcher la vie : vous mettre en prison ou en hôpital psychiatrique, vous traquer ou tout simplement vous assassiner. Mais nous croyions que rien n’arriverait sans la Divine Providence. 
Comme le disait l’antique moine et ascète Forst : « Si Dieu veut que je vive, Il sait comment arranger ça. Et s’Il ne le veut pas, alors pourquoi devrais-je vivre ? » 
Le père Rafaïl prenait de temps à autre plaisir à taquiner les autorités de la région et du district. Surtout quand il était amené à être à la fois le doyen d’une église de campagne et son unique prêtre. Sa fonction l’obligeait à déclarer chaque année le nombre de baptêmes et de mariages. 
Dans ses rapports, il citait des nombres à quatre chiffres de couples qu’il avait unis et d’enfants qu’il avait baptisés si bien que le conseil local aux Affaires religieuses en était pris de panique. Finissant par percer ses polissonneries, le conseil répondait par une véritable haine et lui faisait cruellement payer son arithmétique, sa Zaporojets noire à petits rideaux blancs et ses centaines de visiteurs. Mais le père Rafaïl ne se laissait jamais abattre, même quand il devait déménager d’une paroisse à l’autre plusieurs fois par an, à l’instigation des fonctionnaires du conseil aux Affaires religieuses. 
Dans ces années-là, nous déplorions qu’il y ait si peu de littérature spirituelle en Russie. Éditer des livres religieux, en dehors des tirages de misère autorisés, était non seulement interdit mais passible de poursuites pénales. 
Un jour, nous commençâmes à tirer des plans sur la comète et imaginer que nous installerions une imprimerie dans le skit du père Dossifeï. Nous nous laissâmes tellement entraîner par nos rêves que nous discutâmes de la future maison d’éditions avec bon nombre de nos connaissances. À la veille du 7 novembre, le père Rafaïl vint à Moscou chercher des pièces de rechange et il s’arrêta chez moi pour une journée. Nous décidâmes de repartir ensemble pour sa paroisse, car les fêtes de novembre me donnaient presque une semaine de congés.
 Le soir, le père Rafaïl était dans ma chambre et bavardait au téléphone avec des amis pour passer le temps avant de reprendre le train. Mais la ligne grésillait et craquait. Supposant que le KGB écoutait, le père se mit à déblatérer sur le pouvoir soviétique, incapable disait-il, d’utiliser des tables d’écoutes de bonne qualité. Je m’inquiétai et fis remarquer au père que c’était peut-être le cas. Mais cela ne fit que l’exciter. 
– Et voilà Gueorgui Alexandrovitch à moitié mort de frousse ! s’indignat- il d’une voix forte. Ça ne fait rien, camarades komsomols et bolcheviks ! Bientôt le pouvoir soviétique va s’effondrer et qu’est-ce que vous ferez ? Nous, en attendant, nous allons commencer à nous préparer à publier des livres, à installer une imprimerie clandestine dans le skit ! Et nous aurons encore l’occasion de vous baptiser et de vous unir à l’Église vous aussi, camarades komsomols et bolcheviks ! Et autres fantaisies de la même eau. 
Je m’énervai, puis décidai de ne plus m’en faire et cessai de l’écouter. Comme toujours, nous fonçâmes à la gare à la dernière minute. Le père Rafaïl aimait l’exercice de haute voltige qui consistait à s’élancer sur le marchepied du dernier wagon d’un train qui démarrait. Mais avant d’en arriver là, il agaçait tout son monde : 
– Père, il ne reste qu’une heure avant le départ du train ! le prévenions-nous.
 – Encore une heure ? Alors on a le temps de mettre la tchifiroire en route. Il voulait dire la bouilloire. Tchifiroire était un terme des camps qui nous venait du père Viktor. On mettait donc de l’eau à bouillir, puis ceux qui avaient eu l’imprudence de vouloir partir avec le père Rafaïl soupiraient nerveusement et s’asseyaient pour prendre le thé. 
– Père ! Il ne reste plus qu’une demi-heure avant le départ ! Et nous avons vingt-cinq minutes de trajet ! le suppliions-nous, désespérés. 
– Encore une petite tasse ou deux, disait le père sans rendre les armes. Si personne ne sombrait dans l’hystérie tout se passait généralement bien. Le père Rafaïl, à un moment qu’il était le seul à connaître, demandait enfin tout étonné : 
– Qu’est-ce qu’on fait assis ? C’est comme ça qu’on arrive en retard ! Tous les partants, emplis de reconnaissance pour la chance qu’il leur offrait de s’en aller, bondissaient de leur siège et se précipitaient à la gare. Et bien qu’il nous fût arrivé en une ou deux occasions de voir le train s’éloigner sous nos yeux, ce petit jeu se répétait à chaque fois.
 Le soir où avait eu lieu ce bavardage téléphonique sur les skit et les éditions, nous n’avions pas raté notre train. Nous arrivâmes à Pskov et allâmes aussitôt rendre visite au père Nikita. Nous lui apportions des livres, des provisions et, une fois réunis, nous entreprîmes de lire à haute voix un ouvrage que nous nous étions procurés à Moscou : Le Starets Silouane. 
En ces jours de novembre, il faisait un temps clair, un léger froid hivernal, et le soleil brillait de tout son éclat. Le matin, une fois les prières d’usage récitées, nous prîmes à nouveau place pour lire. Mais notre paisible lecture fut soudain interrompue par le bruit de plusieurs voitures qui arrivaient dans la rue. C’était curieux pour un trou perdu comme Borovik. Nous regardâmes par la fenêtre et comprîmes que nous avions de la visite. Des miliciens et des civils en imperméables et chapeaux mous descendaient de deux Volga et d’une jeep. Honnêtement, j’eus très peur. Et le père Nikita aussi. En revanche, le père Rafaïl, Ilia Danilovitch et le père Viktor restèrent impassibles. L’Ancien, qui avait tout de suite reconnu les visiteurs, eut un rire mauvais. 
– Restez tous à vos places ! Vos papiers ! hurla le milicien ventru qui était entré le premier. 
C’était le commissaire de la milice locale que nous connaissions bien. Les autres, au nombre de cinq ou six, nous fixèrent d’un air menaçant. Sans pour autant dégainer. 
– Contrôle des papiers d’identité ! Sortez tous vos papiers ! gueulait furieusement notre commissaire d’habitude si aimable, au point qu’un de ses camarades tenta de le calmer. En fait, on ne vérifia que les miens. Certains se mirent à me poser des questions, tous en même temps : qui étais-je, où étais-je enregistré, quel était mon lieu de travail et pourquoi étais-je là sans être enregistré, comme il se devait, auprès du KGB local. 
C’était la première fois que je me retrouvais dans une telle situation et je ne savais pas quoi répondre. Mais je craignais surtout que mes amis ne remarquent ma frousse. Ce fut le commissaire qui vint soudain à ma rescousse. Il vociféra à nouveau, mais lança quelque chose de plus cinglant : 
– Où est l’imprimerie clandestine ? Avouez ! Répondez ! Nous savons tout ! Inutile de dissimuler ! Il rugissait comme une sirène de pompiers et son visage, de seconde en seconde, virait du rouge au violet. Au début, nous le regardâmes étonnés, sans rien y comprendre. Quelle imprimerie ? Qu’est-ce que nous dissimulions ? Puis le père Rafaïl et moi nous rendîmes compte que tout cela avait pour origine nos bavardages auprès des amis et peut-être aussi la conversation téléphonique sur cette fameuse imprimerie. Le milicien tonitruant ne tarda pas à confirmer nos hypothèses : 
– Nous savons tout !... Vous avez une imprimerie. Dans un skit clandestin. Que personne ne bouge ! Sortez !... Je vous dis de sortir ! Et prenez vos affaires ! Indiquez-nous le chemin ! C’est toi, le patron, ici ! fit-il en frappant la poitrine du père Nikita. En avant ! Tu nous indiques le chemin ! 
– Il n’ira nulle part, dit le père Rafaïl, coupant court aux hurlements. Pas plus qu’aucun d’entre nous. 
– Quoi ?! fulmina à nouveau le gardien de l’ordre. 
– Et pas question non plus de vous montrer notre imprimerie ! ajouta le père Rafaïl. 
Il eut l’air de parler de l’imprimerie comme si elle existait. Je compris qu’il avait une idée derrière la tête. Nos « invités » tantôt exigeaient que nous passions aux aveux, tantôt essayaient de nous convaincre de les mener jusqu’au skit et de leur montrer les machines de composition typographique, mais nous jetions un coup d’oeil au père Rafaïl et nous taisions. 
Cela dura une vingtaine de minutes. Finalement, tout leur groupe se retira dans la cour pour délibérer. À leur retour, ils nous annoncèrent qu’ils n’avaient pas besoin de nous pour trouver l’imprimerie. Ils se bornèrent à nous demander comment parvenir au plus vite à ce skit. Nous eûmes la surprise d’entendre le père Rafaïl le leur expliquer. 
Il fit impitoyablement emprunter aux détectives le chemin le plus long et le plus pénible, soit une marche d’une quinzaine de kilomètres à travers un terrain marécageux et la forêt. On était au début de novembre. Les marais des environs s’étaient couverts d’une fine couche de glace. Nos hôtes sortirent tout animés et initièrent leur triste promenade. J’interrogeai malgré tout le père Rafaïl : 
– Et s’ils se noient dans les marais ? 
– Ils ne se noieront pas, non, me répondit-il. Par contre, ils se sauveront héroïquement les uns les autres. Il était environ huit heures du matin. Nous bûmes force thé, coupâmes force bois pour une vieille femme, paroissienne du père Nikita, nettoyâmes l’église. Une pluie fine se mit à tomber et ne s’arrêta plus. Mais nous avions eu le temps auparavant de nous promener. Nous déjeunâmes sous la bruine, essayant tranquillement d’imaginer nos Sherlock Holmes en train de rechercher l’imprimerie. 
Vers sept heures du soir, alors qu’une obscurité humide s’était abattue, nous vîmes réapparaître nos invités du matin. Mais quelle allure ils avaient ! Trempés de la tête aux pieds, gelés, épuisés, ils faisaient tant pitié que nous faillîmes nous étrangler avec notre thé chaud. 
– Où est l’imprimerie ? demanda l’un des hommes en civil, d’un ton plaintif et sans espoir. 
– Quelle imprimerie ? demanda le père Rafaïl, avalant une gorgée de thé. 
– L’imprimerie clandestine…, précisa l’homme en civil, conscient de l’absurdité de ses propres paroles. – Ah !l’imprimerie clandestine !... Alors vous ne l’avez pas trouvée dans le skit ? 
– D’accord…, fit, déprimé, l’homme en civil. Donnez-nous donc plutôt un peu de thé pour nous réchauffer ! 
– Vous le boirez au soviet du village, rétorqua le bon père Rafaïl. 
– D’accord, répéta l’homme en civil, baissant la tête avec un soupir. 
Au moment de partir, il dit d’un ton fatigué au père Rafaïl : Je te préviens, tu risques de le payer ! L’homme en civil n’avait pas menti, il tint promesse. Une semaine plus tard, le père Rafaïl fut transféré dans une autre paroisse. Et deux mois après, dans une autre. Mais il en avait l’habitude.

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Haïjin Pravoslave (XXV)


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