"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire
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dimanche 13 octobre 2019

Jean-Claude LARCHET: Recension/Jean M. Foundoulis, Catéchèses liturgiques, Éditions Apostolia, Limours, 2019, 369 p.




Ce livre, magnifiquement édité par les éditions Apostolia de la Métropole orthodoxe roumaine d’Europe occidentale et méridionale, rassemble des émissions de la radio de Macédoine, diffusées en 1971, où Jean Foundoulis (1927-2007), professeur de Théologie liturgique à la faculté de théologie de Thessalonique de 1969 à 1996, se proposait d’initier aux services liturgiques un public populaire. Ces textes, publiés en grec à Thessalonique en 1971 sous le titre « Le culte liturgique », sont donc simples et vivants dans leur forme et leur contenu. Ils se répartissent en quatre sections correspondant aux quatre cycles de l’année liturgique : 1) le cycle journalier (comprenant : les Vêpres, les Complies, l’Office de minuit, les Matines, les Heures) ; 2) le cycle du Triode (avec les services de préparation au Grand carême, ceux du Grand carême, ceux de la Grande semaine) ; 3) le cycle du Pentecostaire ; 4) le cycle des Fêtes fixes. Chaque chapitre (correspondant à une émission) compte environ 7 pages où l’office est situé et justifié dans sa plage temporelle et son contenu, où sa thématique et son ordre sont brièvement exposés, où quelques particularités sont expliquées, et où quelques extraits caractéristiques sont présentés.

Le professeur Foundoulis n’était pas seulement un historien et un « théoricien » de la liturgie, c’était aussi un « homme d’église », personnellement immergé dans la vie liturgique, c’est pourquoi ses textes ont aussi une tonalité spirituelle qui reflètent sa propre expérience.

Ces textes, traduits par les moniales de Solan et brièvement introduits par Bernard Le Caro, directeur de la collection « Doxologie » où ils paraissent, seront utiles pour la catéchèse des jeunes et des nouveaux convertis, mais permettront aussi à beaucoup de fidèles d’entrer plus profondément dans le sens particulier et global des services auxquels ils assistent, et avant cela de participer davantage aux services qui entourent la Divine Liturgie elle-même, à laquelle, dans les pays occidentaux, se limite malheureusement trop souvent la vie liturgique, pourtant essentielle à la sanctification du temps et de la personne du chrétien.

On peut formuler deux regrets concernant ce livre : que les Divines Liturgies (de saint Jean Chrysostome et de saint Basile) ne soit pas incluses, et que par contre une place inutile soit accordée aux offices asmatiques des Vêpres, des Matines, de Tierce, de Sexte et des Typiques et de la Pannychis (à ne pas confondre avec la Pannychide!) alors que ces offices sont depuis longtemps tombés en désuétude et intéressent certes les historiens mais pas les simples fidèles auxquels s’adresse cet ouvrage.

Jean-Claude Larchet

mardi 23 janvier 2018

Jean-Claude LARCHET: Recension/ Évagre le Pontique, À Euloge – Les vices opposés aux vertus.



Recension: Évagre le Pontique, À Euloge – Les vices opposés aux vertus. Introduction, texte critique, traduction et notes de Charles-Antoine Fogielman, « Sources chrétiennes » n° 591, Éditions du Cerf, Paris 2017, 534 p.

Évagre le Pontique est une figure majeure de la spiritualité monastique orientale, et sans doute celui qui a le plus contribué à lui donner sa structure (que conserve encore la spiritualité orthodoxe actuelle). Malgré cela, l’édition critique de son œuvre avance lentement, car sa tradition manuscrite a été compliquée par le fait que, ayant été détruite ou occultée à la suite de la condamnation d’Évagre pour origénisme par le Ve Concile œcuménique (Constantinople II) en 553, elle s’est transmise sous d’autres noms (en particulier celui de saint Nil) ou sous forme de traductions, la rendant difficilement repérable. Ce n’est par exemple qu’au XXe siècle, grâce aux travaux du regretté père Irénée Hausherr, que l’une de ses œuvres majeures, le Traité sur la prière, a pu lui être restituée. Antoine Guillaumont et son épouse Claire ont ensuite beaucoup contribué à faire connaître Évagre, par la publication des premières éditions critiques, de leurs traductions, et d’études diverses, dont les remarquables synthèses que sont la vaste introduction au Traité pratique (« Sources chrétiennes » n° 170) et le volume Un philosophe au désert – Évagre le Pontique (Vrin, Paris, 2004). Paul Géhin a ensuite poursuivi leur œuvre d’édition.

Le présent volume est la thèse de doctorat de Charles-Antoine Fogielman, ancien élève de l’École des chartes et de l’EPHE. Il comporte deux œuvres.
La première est un traité intitulé À Euloge, du nom de son destinataire (peut-être un prêtre, disciple de saint Jean Chrysostome, venant d’embrasser la voie érémitique). Il se distingue, par sa forme suivie et construite, de la plupart des autres œuvres d’Évagre, qui sont des recueils de sentences ; il se rapproche en revanche du style épistolaire, un autre genre littéraire pratiqué par le Pontique. C’est une initiation à la vie monastique, proche, par son thème, du Traité pratique, mais qui vise, plus que ce dernier, un public de moines débutant dans la vie anachorétique, ce qui ne l’empêche pas de placer les conseils donnés à un niveau d’exigence très élevé. Il s’agit d’ailleurs probablement, comme en témoigne sa cohérence et les allusions à quelques textes publiés antérieurement, d’une œuvre de la maturité, rédigée peu avant 394, alors que les catégories de la vie spirituelles avaient déjà été bien posées par l’auteur. Le traité insiste beaucoup sur le rôle des efforts, et en particulier de la persévérance, sans pour autant croire qu’ils peuvent tout, autrement dit sans minimiser le rôle corrélatif de la grâce. Évagre note par exemple: « Ceux qui reçoivent de la grâce le pouvoir des efforts, qu’ils ne considèrent pas le tenir de leur propre force. […] Ainsi, pour tout ce que tu accomplis de bien, offre une action de grâces à Celui qui en est la cause ».

La deuxième œuvre est intitulée Des vices opposés aux vertus. C’est une présentation de chacun des huit vices (ou passions) génériques et de chaque vertu qui lui est opposée. C’est une œuvre brève prenant la forme de neuf chapitres de petite taille. Intitulée dans certains manuscrits Second traité à Euloge, elle était probablement adressée au même destinataire que la première, ce qui justifie son édition à ses côtés.

Euloge semble avoir eu un haut niveau de culture auquel il convenait de s’adapter. Cela explique que les deux œuvres aient en commun la recherche d’une certaine qualité littéraire qui les distingue du style plus technique des autres œuvres d’Évagre. La seconde en particulier se caractérise, dans la description des passions et des vertus, par un usage abondant d’images et de métaphores, et un style poétique. Citons pour exemple cette belle description des deux passions premières, la gourmandise et la luxure et des vertus qui leurs sont opposées, la tempérance (que le traducteur a appelée sobriété) et la chasteté :

« 1. La gourmandise est donc mère de luxure, propre à nourrir les pensées de paroles, relâchement du jeûne, recrudescence de la voracité, muselière de l’ascèse, épouvantail de la résolution, imagination de nourritures, figuration de condiments, poulain débridé, folie effrénée, réceptacle de maladie, envieuse de la santé, obstruction des boyaux, grognement des entrailles, aboutissement des excès, consœur de la luxure, pollution de l’entendement, impuissance du corps, sommeil accablant, sinistre mort. La sobriété est frein du ventre, fouet contre l’insatiabilité, balance équilibrée, muselière de la gastronomie, renoncement au repos, engagement à la dureté, dompteuse des pensées, œil de veille, destruction de l’échauffement, pédagogue du corps et élévation de l’âme, tour des efforts et rempart des bonnes dispositions, répression des mœurs et renvoi des passions, mortification des membres, reviviscence des âmes, imitation de la Résurrection, gouvernement de sanctification.

2. La luxure est rejeton de la gloutonnerie, émollient du cœur, fournaise de l’échauffement, entremetteuse des idoles, pratique contre nature, beauté dans l’ombre, copulation rêvée, lit de songes, union inconsciente, excitation de l’œil, impudence de la vision, reproche dans la prière, turpitude du cœur, pilote vers l’ignorance, guide vers la condamnation.

La chasteté est habit de vérité, pourfendeuse de l’impudicité, cocher des yeux, surveillant de l’intuition, circoncision des pensées, excision du libertinage, naturel corrigeant la nature et antithèse à l’échauffement, assistante des travaux et collaboratrice de la sobriété, flambeau du cœur, résolution de prier. »
Rappelons qu’Évagre avait lui-même une grande stature intellectuelle et spirituelle, fondée sur une excellente formation: il fréquenta très tôt les Cappadociens, étant institué lecteur par saint Basile et ordonné diacre par saint Grégoire de Nazianze, qu’il considérait comme son maître, et qu’il accompagna à Constantinople, se faisant remarquer dans la capitale par sa vive intelligence et son habileté dialectique dans les discussions théologiques; il se retira ensuite dans les déserts d’Égypte (à Nitrie puis aux Cellules) où il vécut 40 ans jusqu’à sa mort; il y reçut les enseignements de saint Macaire d’Alexandrie et de saint Macaire d’Égypte (Rufin le présente même comme un disciple de celui-ci), et fréquenta beaucoup des grandes figures spirituelles que nous présentent les Apophtegmes et l’Histoire lausiaque.

Notons que le fait qu’Évagre ait été condamné par le deuxième concile de Constantinople ne rend pas suspecte d’hérésie la totalité de son œuvre. Comme l’a montré Antoine Guillaumont (Les « Kephalaia gnostica » d’Évagre le Pontique et l’histoire de l’origénisme chez les Grecs et les Syriens, Seuil, Paris, 1962), ce n’est qu’une seule de ses œuvres, les Chapitres gnostiques, qui a des relents origénistes et qui lui a valu d’être anathématisé.

Les deux textes de ce volume sont précédés d’une introduction de 266 pages qui fournit avec clarté toutes les explications souhaitables sur leur origine, leur forme et leur contenu. On peut regretter que le traducteur, pour rendre certains termes, s’éloigne parfois des conventions bien établies, comme quand il traduit egkrateia par « sobriété » plutôt que par « tempérance », ou tropos par disposition (qui rend généralement diathesis) plutôt que par « manière d’être ».

Jean-Claude Larchet

lundi 16 janvier 2017

Jean-Claude LARCHET: Recension: Grégoire de Nysse « Réfutation de la profession de foi d’Eunome »


Grégoire de Nysse, Réfutation de la profession de foi d’Eunome. Texte grec de W. Jaeger (GNO II), introduction et notes de Raymond Winling, traduction de Michel van Parys. Précédée de la Profession de foi d’Eunome. Texte grec de R. P. Vaggione, introduction, traduction et notes de Raymond Winling, « Sources chrétiennes » n° 584, 2016, 334 p.

La Réfutation de la Profession d’Eunome de saint Grégoire de Nysse, écrite en 381, fait suite à ses trois livres Contre Eunome, et vise comme eux à réfuter les erreurs dogmatiques d’Eunome, promoteur avec Aèce de l’anoméisme, un avatar de l’arianisme.
Dans le Contre Eunome, saint Grégoire avait réfuté dans le détail trois traités volumineux d’Eunome intitulés Apologie de l’Apologie. Sa Réfutation de la Profession d’Eunome réfute un livre intituléProfession de foi, qui est un résumé, en environ 6 pages, de la doctrine d’Eunome rédigé par celui-ci à la demande de l’empereur Théodose, et qui est également publié dans ce nouveau volume de la collection « Sources chrétiennes ». Saint Grégoire y formule ses objections de manière concise, renvoyant pour plus de plus amples développements à ses traités anti-eunomiens précédents.
Eunome est subordinationiste, et à ce titre nie la divinité du Fils et du Saint-Esprit. Il croit que le Père est « le seul et unique vrai Dieu » que désigne saint Matthieu, et que l’essence divine s’identifie avec « l’inengendré » ; il n’y aucune autre personne donc qui partage sa nature et puisse lui être associé (si bien qu’Eunome, comme les Ariens, récuse la formule « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » et ne baptise qu’ « au nom du Père »). Eunome rassemble toutes les expressions de l’Écriture où le Père paraît être « à part » et supérieur à tout autre semblable (« Dieu des dieux », « Roi des rois », « Seigneur des seigneurs ». Le Fils, « Unique engendré », est inférieur à lui du fait de sa qualité d’engendré, et Dieu (le Père) ne partage pas dans l’engendrement son essence avec lui. Le Fils certes le « Seigneur de gloire » mais comme ayant reçu sa gloire du Père et non comme la partageant avec lui du fait qu’il aurait une même nature que lui. Il est « premier-né de toutes les créatures » et donc se situe au même niveau qu’elles. Il est semblable à Dieu, mais seulement en tant qu’image et sceau de l’activité et de la toute-puissance du Tout-Puissant. Il est le créateur des êtres, mais en tant que tenant de Dieu (le Père) le pouvoir de créer et sans avoir ce pouvoir par essence. Le Saint-Esprit, qu’Eunome appelle généralement « le Paraclet » en voulant le réduire à cette qualité, est venu à l’existence du fait du « Dieu unique », à savoir le Père, par l’entremise du Monogène, auquel il est soumis une fois pour toutes. Il n’est pas compté après le Père ni avec lui, et n’est pas non plus égal au Fils. Il est la première œuvre de celui-ci, et c’est en cela seulement qu’il dépasse toutes ses autres œuvres. Il a toutes les fonctions et les pouvoirs que lui attribuent les Écritures, mais agit sous la direction du Fils qui lui octroie la grâce, ne possédant donc pas cette grâce du fait de sa nature.
Grégoire de Nysse, dans sa réfutation d’Eunome commence par faire valoir que la doctrine chrétienne trouve son fondement dans la Tradition qui remonte jusqu’à l’enseignement du Christ, et ne peut être correctement comprise qu’à l’intérieur de cette Tradition. La méthode d’Eunome qui s’appuie sur des expressions isolées de l’Écriture est insuffisante car non seulement l’Écriture ne peut être correctement comprise que dans le cadre de cette tradition, mais ses expressions ne peuvent être interprétées de manière séparée mais exigent d’être comprises à la lumière de toutes les autres. Cette précision de la conception chrétienne reste utile aujourd’hui pour s’opposer tant au principe protestant de la « sola scriptura » qu’aux diverses sectes qui ne cessent de se référer aux Écritures, mais se montrent incapables de les interpréter correctement, faute de les comprendre dans leur contexte global d’une part, et à la lumière de la tradition, de l’enseignement et de la vie de l’Église d’autre part.
Grégoire note ensuite que le Fils et l’Esprit sont toujours avec le Père et ne peuvent en être dissociés. Cependant, il ne s’agit pas d’une simple association, mais d’une véritable union, reposant sur une unité fondamentale.
Dans la formule « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », « le nom unique posé devant la profession de foi nous signifie clairement l’unité d’essence des personnes que la foi confesse, et les trois appellations ne nous apprennent pas une différence de nature, mais nous font seulement connaître la différence des hypostases. »
« Le seul et unique vrai Dieu » dont parle saint Matthieu ne désigne pas le Père seul, mais aussi le Fils, car le Fils a dit « le Père et moi nous sommes un », le « un » ne signifiant pas seulement une union intime, mais l’unité de la divinité (l’essence ou la nature divine) qu’ils ont en commun.
Grégoire remarque ensuite qu’Eunome comprend mal la notion de consubstantialité. Puis il montre qu’il a tort de nier la pleine divinité du Fils, aucune expression de l’Écriture mise en avant par lui ne permettant une telle réduction. Dans les expressions « Roi des rois », « Seigneur des seigneurs », le premier terme ne désigne pas le Père et le second le Fils, mais ces expressions qui s’appliquent au Père s’appliquent pareillement au Fils. De même l’expression « Très-Haut dans les cieux » s’applique-t-elle également au Père, au Fils et au Saint-Esprit.
Eunome se trompe en attribuant au Père seul certaines propriétés divines, comme la toute-puissance. En effet, « celui qui a tout ce qui appartient au Père, est un autre lui-même du Père, sauf le fait d’être père, et celui qui a tout ce qui appartient au Fils, manifeste en lui-même le Fils tout entier, sauf le fait d’être Fils. »
Grégoire montre que l’un des arguments de d’Eunome selon lequel  « dans l’acte d’engendrer, [le Père] ne partage pas sa propre substance, et le même n’est pas engendrant et engendré et le même ne devient pas non plus Père et Fils » est confus – comme dans la plupart des hérésies il y a là une confusion de l’essence et des propriétés hypostatiques – et témoigne d’une mauvaise compréhension de l’engendrement, lequel – même au semple niveau humain – n’exclut pas une transmission de la nature.
Grégoire montre ensuite que ce qu’Eunome dit de la puissance créatrice du Père en la lui réservant, vaut en fait aussi pour le Fils, à qui elle appartient pareillement. Il en va de même de la puissance en général, de la royauté ou de la gloire, qui ne sont pas des propriétés hypostatiques du Père mais des attributs communs attachés à l’essence divine.
Quant aux expressions, appliquées au Fils, de « Fils de Dieu », « Monogène » (unique engendré), ou « Premier-né », elles ne signifient pas qu’il se situerait, du fait d’être engendré, en dehors de la nature du Père. Grégoire s’étend longuement à monter le sens du mot « génération », sur lequel Eunome se méprend jusqu’à identifier « l’inengendré » (propriété hypostatique du Père) avec l’essence divine, et à assimiler en conséquence « l’engendré » (propriété hypostatique du Fils) avec quelque chose d’extérieur à cette essence. Il est d’ailleurs dangereux, comme le fait Eunome, de substituer au nom de « Père » le nom d’ « Inengendré », car d’une part cela masque la relation intime (de nature) qui existe entre le Père et le Fils, et d’autre part cela induit de manière perverse chez les lecteurs une assimilation du Fils avec tous les autres êtres engendrés dans le sens de créés.
L’expression « le Seigneur m’a créé principe de ses voies en vue es ses œuvres » (Prov 8, 22) se réfère à la nature humaine du Christ et non à sa personne. Et quand saint Jean dit que le Verbe était dans le principe (Jn 1, 1), on comprend que « le Verbe qui est dans le principe ne peut pas être séparé du principe dans lequel il est, et qu’il ne peut jamais commencer ni cesser d’être dans le principe […] Car il est vraiment unique le principe dans lequel nous contemplons, sans les séparer, le Verbe uni en tout au Père ».
Grégoire dénonce ensuite le caractère pernicieux des formulations équivoque d’Eunome, dont « le discours ressemble à un pain contenant beaucoup de sable » car « il mélange aux saines doctrines des opinions hérétiques, rendant immangeable même ce qui est nourrissant à cause du sable qui y est mêlé ». Par exemple Eunome affirme que la parole qu’il attribue du Père « je ne donnerai pas ma gloire à une autre » (Is 42, 8) a en vue le Fils, alors qu’elle a en vue l’Adversaire, le diable ; par ailleurs Eunome ne vois pas que l’auteur de cette parole est le Fils, car c’est lui « qui a parlé par les prophètes » (He 1, 1).
Alors qu’Eunome voit dans l’obéissance du Christ mentionnée dans l’Écriture un signe de sa sujétion au Père et de son infériorité par rapport à lui, Grégoire montre qu’elle se rapporte seulement à sa kénose volontaire, dans le cadre de son économie salvatrice, mais non à sa nature : « En effet, lorsqu’il est venu pour accomplir le mystère de la croix, celui qui s’est abaissé jusqu’à la condition d’un esclave et qui s’est humilié en prenant la ressemblance et la figure d’un homme, reconnu comme homme dans l’humilité de la nature humaine, c’est alors qu’il devint obéissant, lui qui a pris sur lui nos faiblesses et qui a porté nos maladies, qui a guéri la désobéissance des hommes par sa propre obéissance, afin de guérir par ses plaies notre blessure et afin d’anéantir par sa propre mort la mort commune des hommes ; c’est alors qu’il devint obéissant à cause de nous, comme il est devenu péché et malédiction à cause de son bienveillant dessein en notre faveur. Il n’était pas cela par nature, mais il l’est devenu par amour des hommes. »
Tandis qu’Eunome met en avant le rôle de médiateur du Christ pour le faire apparaître comme un être intermédiaire entre Dieu et l’homme, inférieur à Dieu donc, Grégoire monte que cette notion loin d’exclure la divinité du Christ l’inclut, et que dans cette fonction de médiateur le Christ, Dieu par nature, vise, en la nature humaine qu’il a assumée, à rendre les hommes participants de la nature divine ; loin donc d’inférioriser la nature du Christ, elle élève au contraire la nature humaine : «  La nature humaine s’était révoltée jadis à cause de la malice de l’Adversaire et elle était asservie au péché et elle était devenue étrangère à la vie véritable. Après cela, le Seigneur de la créature rappelle sa créature et il devient homme tout en étant Dieu. Il était tout entier Dieu et il devint tout entier homme. Et ainsi, la nature humaine fut intimement unie à Dieu, l’homme qui est dans le Christ opérant la médiation ; et grâce à nos prémices qui ont été assumées, toute la pâte a été intimement unie à Dieu par sa puissance. »
Eunome n’admet entre le Fils le Père qu’une simple ressemblance, ce qui n’autorise pas à considérer le Fils comme Dieu. Grégoire montre alors qu’il existe différents types de ressemblance, et que selon l’une d’entre elle – qui s’applique au Fils – « il n’y a pas de différence de nature entre ceux qui se ressemblent, et le caractère général et la forme impliquent communion ».
Grégoire continue à redresser les interprétations d’Eunome concernant d’autres formules de l’Écriture, comme « image » ou « sceau de l’énergie du Tout-Puissant ».
Puis il s’en prend à d’autre aberrations dogmatiques des ariens, comme l’affirmation que « ce n’est pas l’homme entier qui a été sauvé par le Christ, mais la moitié de l’homme, à savoir le corps ».
Après avoir démontré contre Eunome la divinité du Fils, Grégoire complète son traité en démontrant la divinité de l’Esprit Saint qu’Eunome conteste également.
Eunome cherche à identifier l’Esprit à la qualité de « Paraclet » pour mieux le séparer du Fils et du Père, mais Grégoire montre qu’elle appartient également à ceux-ci, car là encore ce n’est pas une propriété hypostatique, mais une qualité qui se rattache à la nature divine commune. Il en va de même de la Vérité lorsque l’Esprit Saint est appelé « Esprit de vérité ».
Contre Eunome qui affirme que l’esprit est l’un des êtres venus à l’existence par le Fils et est condamné à une soumission éternelle, Grégoire démontre par plusieurs arguments qu’il est par nature égal au Père et au Fils, et supérieur par essence à tous les êtres créés.
Le dernier chapitre est un bel exposé sur les opérations de l’Esprit, qui montre que la théologie des énergies divines, était déjà bien présente et élaborée chez saint Grégoire de Nysse. L’argument de base de Grégoire est que, l’énergie se rapportant à la nature (l’énergie est une opération d’une puissance de la nature), si l’Esprit a la même énergie que le Père et le Fils, il a aussi la même nature qu’eux : « Eunome dit que le Saint-Esprit “accomplit toute énergie et tout enseignement”. Quelle énergie ? S’agit-il de cette énergie qui, selon la parole du Seigneur, est celle du Père et du Fils, lui qui opère jusqu’à ce jour a le salut humain, ou s’agit-il d’une autre énergie que celle-là ? Car si telle est l’énergie de l’Esprit, il aura évidemment la même puissance et la même nature que le Père, et il n’y aura pas lieu d’affirmer à son sujet qu’il est d’une autre nature que Dieu. Car de même que si quelque chose opère les effets du feu, c’est-à-dire illumine et chauffe de la même manière, cela est évidemment du feu, de même aussi, si l’Esprit fait les œuvres du Père, on doit évidemment attester qu’il possède la même nature que lui. Mais si l’Esprit opère quelque chose d’autre que notre salut et s’il s’avère qu’il déploie son activité dans un but contraire, il sera démontré par là qu’il possède une autre nature et une autre essence. Mais le Verbe lui-même confirme par son témoignage que l’Esprit vivifie, tout comme le Père et le Fils. Il résulte donc de l’identité de leurs énergies que l’Esprit n’est pas du tout étranger à la nature du Père et du Fils. »
Ces quelques aperçus montrent l’intérêt théologique de ce traité de saint Grégoire de Nysse dont les démonstrations sont précisées et complétées dans les trois gros volumes de son Contre Eunome.
Cette réfutation de l’arianisme garde un intérêt actuel, car un nombre non négligeable de chrétiens en Occident (catholiques, et surtout protestants) ne croient plus en la divinité du Christ. Dans sa catéchèse du 20 juin 2007, le pape Benoît VI visait le néo-arianisme de certains théologiens catholiques. et Laurent Gagnebin, doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, présente ainsi la foi du protestantisme libéral : « À propos de la divinité du Christ, le protestantisme libéral dit qu’elle se trouve dans la perfection de l’humanité de Jésus. Parce que Jésus a été l’homme parfait, on salue en lui quelque chose qui nous vient de Dieu.» Une formule qu’Eunome n’aurait pas désavouée.
Jean-Claude Larchet

lundi 16 mai 2016

Jean-Claude LARCHET/ Recension: Recension: Jean Romanidès, « Théologie empirique »

Theologie empirique

Jean Romanidès, Théologie empirique. Présenté et commenté par Mgr Philarète, L’Harmattan, Paris, 2015, 336 p.
Le père Jean Romanidès (1927-2001) est l’un des plus grands théologiens orthodoxes contemporains
Son œuvre se distingue par son souci rigoureux d’orthodoxie, sa cohérence, son originalité, sa force d’expression, son ancrage dans la tradition des Pères et l’expérience spirituelle. Elle se présente en Grèce comme l’alternative majeure à la théologie – aujourd’hui de plus en plus critiquée – du métropolite Jean Zizioulas (avec lequel Romanidis et ses disciples furent en oppostion) et à la théologie néo-grecque du groupe réuni dans les années 60 autour de la revue Synaxis, marquée par un mélange de théologie et de philosophie traduisant une méthode théologique déficiente, par une volonté de modernité et par une forte influence de la théologie russe décadente de la diaspora (Boulgakov et ses disciples) et de la philosophie occidentale (principalement existentialiste).
Le père Jean Romanidès est né au Pirée en 1927 de parents qui avaient été chassés de Cappadoce par les Turcs lors de la dramatique « épuration ethnique » de 1922. Deux mois après sa naissance, ses parents émigrèrent aux États-Unis. C’est à New York, dans le quartier de Manhattan, qu’il reçut sa première formation scolaire, avant d’entreprendre, lorsque le temps fut venu, des études de théologie à l’École de théologie orthodoxe de Holy Cross, dont il fut l’un des premiers diplômés (1949). Il poursuivit ensuite ses études à l’université de Yale (1950-1954), passa un an à l’Institut Saint-Serge à Paris, avant de rejoindre la Faculté de théologie de l’Université d’Athènes où il soutint en 1957 une thèse de doctorat qui avait pour thème « Le péché ancestral » (trad. anglaise: « Original Sin », 2eéd., Zephyr, Ridgewood, 2002) et qui, à l’époque, parut révolutionnaire. Il fut alors élu professeur à l’École supérieure de théologie orthodoxe de Holy Cross (1958) et devint éditeur de la Greek Orthodox Theological Review, l’une des deux plus importantes revues orthodoxes de langue anglaise. Il quitta ce poste en 1965 et fut élu en 1968 professeur à la Faculté de théologie de l’Université Aristote de Thessalonique. Il fut ordonné prêtre en 1970. Il participa à différentes commissions de dialogue théologique, cela au-delà de sa retraite, qu’il prit en 1984, et jusqu’à son décès, à Athènes, en 2001.
L’œuvre de Romanidès fut, par son engagement, son originalité, sa vigueur et, il faut le dire, de sa dimension anticonformiste et provocatrice, sujette à débat dès l’origine et jusqu’à la fin. Le père Georges Dragas, qui fut l’un de ses étudiants et l’un de ses éditeurs aux États-Unis, écrit à son sujet : « C’était un combattant qui croyait clairement qu’il avait à défendre la dogmatique patristique orthodoxe telle qu’il l’avait redécouverte. C’était un théologien orthodoxe entièrement engagé qui cherchait à établir son orthodoxie sur les enseignements et la tradition vivante des Pères, tant ecclésiale qu’ascétique. Ayant grandi dans un contexte occidental et ayant été pleinement exposé aux traditions chrétiennes occidentales, il fut conduit non pas à tenir sa propre orthodoxie pour assurée, mais à l’examiner en profondeur pour redécouvrir et défendre son intégrité. Il acquit ainsi la conviction que la tradition patristique orthodoxe était radicalement différente des traditions occidentales qui, en raison de certaines exigences historiques, avaient imposé à celle-ci leur influence. »
Par la rupture qu’elle a imposée dans le monde orthodoxe par rapport aux modes de pensée établis, par la conscience nouvelle qu’elle a développée de l’identité orthodoxe par rapport à la théologie et à la spiritualité latines hétérodoxes (qu’il considérait comme enracinée dans l’œuvre d’Augustin d’Hippone et comme ayant été développée et imposée à l’Occident par les Carolingiens), l’œuvre du père Jean Romanidès a exercé une influence décisive beaucoup de théologiens orthodoxes contemporains, si bien que, comme le note le père Georges Métallinos dans l’ouvrage qu’il lui a consacré, « on doit distinguer dans la pensée orthodoxe moderne un avant et un après Romanidès ».
La pensée du père Jean Romanidès a fait l’objet d’une présentation d’ensemble, qui a reçu son approbation, par Andrew J. Sopko (Prophet of Roman Orthodoxy. The Theology of John Romanides, Synaxis Press, Dewdney, BC, Canada, 1998).
Ses livres et articles sont disponibles en grec, mais aussi en anglais. On en trouvera une partie (téléchargeable légalement en différents formats) sur le site Internet qui lui est consacré, et dans lequel il est accompagné par deux de ses principaux disciples actuels, le métropolite Hiérothée de Naupacte et Saint-Blaise, et le père Georges Métallinos, ancien doyen et professeur de la faculté de théologie d’Athènes.
L’importante diffusion de l’œuvre du père Jean Romanidès aux États-Unis tient au fait qu’il y a passé la plus grande partie de sa vie et a enseigné de nombreuses années dans l’un des deux principaux instituts supérieurs de théologie orthodoxe américains, et a écrit la plus grande partie de son œuvre en anglais.
Dans le monde francophone, c’est La Lumière du Thabor, revue aujourd’hui disparue d’un groupe schismatique de Vieux-calendaristes, que revient le mérite d’avoir fait connaître le père Jean Romanidès (comme lui revient le mérite d’avoir publié plusieurs textes importants du père Georges Florovsky, et une partie importante de l’œuvre de saint Justin Popovitch). Elle a offert, au fil de ses numéros, la traduction de plusieurs de ses articles (« Le Christ, la vie du monde »; « L’ecclésiologie de saint Ignace d’Antioche »; « Examen critique des applications de la théologie »; « La franco-latinisation de l’orthodoxie »; « Sur l’accord de Balamand »). Un autre article, d’une qualité exceptionnelle, sur « le Filioque », extrait d’un ouvrage du grand théologien intitulé Franks, Romans, Feudalism and Doctrine, a également été traduit et publié par l’équipe éditoriale de la revue dans un remarquable Dossier Saint Augustin paru aux éditions L’Âge d’Homme.
L’évêque de ce groupe, Mgr Philarète (alias Laurent Motte) a eu l’heureuse idée de rassembler l’ensemble de ces études dans le présent volume intitulé Théologie empirique. Il les a fait précéder d’une vaste et très bonne introduction de 70 pages, qui présente la biographie de l’auteur et une synthèse des principaux thèmes de son œuvre, dont ce volume offre un bon échantillon: la méthodologie de la théologie orthodoxe (fondée sur l’expérience spirituelle de l’illuminaitn et de la glorificaiton, et non sur une spéculation de type philosophique, d’où le titre donné au volume); les trois degrés de la vie spirituelle (purification, illumination, glorification) ; le christianisme comme thérapeutique; l’opposition de la théologie franque – imposée à l’Occident par Charlemagne – à la théologie romaine (c’est-à-dire de l’empire romain, improprement appelé byzantin par les historiens, et de sa continuation après la chute de Constantinople, improprement appelée « Byzance après Byzance »), tout à la fois orientale et occidentale; la différence radicale entre la doctrine catholique-romaine du péché originel (issue d’Augustin) et la conception orthodoxe du péché ancestral; le Filioque comme produit de la théologie des Franks (orthographe justifiée par l’auteur); les déviations de la théologie augustinienne et l’inspiration augustinienne de la théologie des Franks; le schisme de 1054 non pas comme le résultant d’une « estrangement » progressif entre l’Occident et l’Orient seon une opinion devenue courante, mais comme le produit de la politique des Franks imposée aux papes; la vision du Verbe par les justes de l’Ancient Testament et leur glorification/déification; la glorification/déification comme but de la vie chrétienne; l’opposition de la théologie orthodoxe des énergies divines incréées à la doctrine de la grâce créée (qui prend sa source dans la doctrine augustinienne des « théophanies », itermédiaires créés), développée par la théologie franque.
On regrette, d’un point méthodologique, que les commentaires de ceux qui ont à l’origine publié ces traductions françaises se trouvent, dans les notes réunies en fin de volume, mélangées sans distinction avec celle du père Jean Romanidès. Cela donne une fâcheuse impression de tentative de récupération de sa pensée par un groupe dont il restait distant, puisque, rappelons-le, il a toujours appartenu à l’Église orthodoxe canonique et représentait même officiellement son Église locale (le patriarcat de Constantinople)dans des réunions œcuméniques internationales.
D’une qualité remarquable, la théologie du père Jean Romanidès n’est pas sans défauts. Sa vigueur tient souvent à une systématisation et à une simplification excessives, comme celle du schéma purification – illumination – glorification (qui certes appartient à la tradition patristique mais y fait l’objet d’une conception plus souple), ou celle de l’opposition Romains-Franks poussée jusqu’à l’époque actuelle (et qui finit par se substituer comme deux concepts politiques à la distinction orthodoxie-hétérodoxie), ou comme la réduction du christianisme à une thérapeutique (ce qui certes s’applique au salut et à la vie ascétique, mais n’est pas pertinent pour ce qui concerne la divinisation). Parmi ses autres faiblesses, on peut signaler l’insistance trop forte sur la responsabilité de la théologie de saint Augustin dans les déviations dogmatiques du catholicisme-romain, qui en fait le responsable de tous les maux passés et présents. On trouve certes chez Augustin les racines de plusieurs d’entre-elles et non des moindres, mais ce qu’il faudrait surtout incriminer c’est l’augustinisme (constitué par les disciples d’Augustin qui ont systématisé certaines de ses positions) et l’utilisation qui en a été faite plusieurs siècles plus tard, quand l’augustinisme, courant longtemps minoritaire, s’est imposé de longue lutte comme courant dominant en Occident (le père Placide Deseille a livré à ce sujet une excellente analyse). Une troisième faiblesse des positions du père Jean Romanidès est l’appui qu’il a apporté à la christologie monophysite aux cours de réunions œcuméniques où il a représenté le patriarcat de Constantinople et qui ont abouti au mauvais compromis de Chambézy (auquel ont aujourd’hui heureusement renoncé toutes les Églises locales orthodoxes à l’excepton du patriarcat de Constantinople). Une quatrième faiblesse de la pensée du théologien grec est son exaltation de l’hellénisme (commune à beaucoup de théologiens grecs des années 60, différents de lui et différents entre eux), s’incarnant dans le projet utopique, quasi politique, de restaurer dans le monde (mais en excluant paradoxalement les pays slaves) l’Empire romain sous le nom de Romanie. Ce dernier aspect de la pensée de Romanidès, peu présent dans ce volume, a été exposé dans son livre Romanité, Romanie, Roumélie, dont on trouvera une présentation détaillée et une critique équilibrée dans le compte rendu qu’en a fait le père André de Halleux pour la Revue théologique de Louvain (15, 1984, p. 54-66) : « Une vision orthodoxe grecque de la Romanité », que l’on peut lire en ligne et télécharger ici.
Jean-Claude Larchet

lundi 9 mai 2016

Jean-Claude Larchet: Recension/ Père Gleb Kaleda, « Arrêtez-vous sur vos chemins. Notes d’un aumônier de prison à Moscou (1992-1994) »


Père Gleb Kaleda, Arrêtez-vous sur vos chemins. Notes d’un aumônier de prison à Moscou (1992-1994). Traduit du russe par Françoise Lhoest, éditions des Syrtes, Genève, 2016, 150 p.

Le Père Gleb Kaleda est déjà connu des lecteurs francophones par un livre intitulé L’Église au foyer paru en 2000 aux éditions du Cerf.

Dans la première partie de ce nouveau livre, il nous livre un témoignage et des réflexions relatives à son ministère d’aumônier de prison de 1992 à 1994, soit les deux dernières années de sa vie. Il fait apparaître les particularités de la pastorale des prisonniers liées à la fois aux difficultés propres au milieu carcéral, à la psychologie particulière de ceux qui y vivent, aux relations spéciales qu’ils entretiennent avec leurs semblables, et à leurs difficultés d’aborder la foi dans un milieu qui en est a priori éloigné. Comme Dostoïevski dans ses Souvenirs de la maison des morts, le Père Gleb témoigne de sa confiance dans l’aptitude de l’homme, en qui l’image de Dieu ne peut jamais se perdre, à se repentir et à se transformer positivement, quel que soit le poids du passé et les difficultés du présent. Il fait part des ses efforts spirituels et matériels pour réintroduire des structures (local pour les confessions, chapelle…) et une vie chrétienne dans les prisons, dans un pays où elle en avait été officiellement bannie pendant soixante-dix ans.
Ce témoignage et ces réflexions sont très liés au contexte historique, politique et sociologique de la Russie dans les années qui ont immédiatement suivi la perestroïka, et sont souvent assez datées. Mais il y reste une dimension universelle, relative notamment à la psychologie des prisonniers, à la façon de l’aborder, et à la manière dont le ministère du prêtre peut s’exercer dans ce milieu particulier.
Une deuxième partie du livre rassemble: 1) des témoignages de prisonniers adressés à l’épouse du Père Gleb à la suite du décès de celui-ci en 1994, qui soulignent les qualités de leur aumônier; 2) un texte d’Alexandre Dvorkine sur la vie et l’œuvre pastorale du Père Gleb; 3) des souvenirs Gennadi Orechkine qui fut un directeur de prison d’une grande humanité et favorisa grandement l’activité pastorale du Père Gleb. Celui-ci a été longtemps professeur de géologie ; il fut ordonné prêtre secrètement à l’âge de 53 ans, célébra chez lui clandestinement jusqu’en 1990, avant que le patriarche Alexis II ne le charge de l’organisation de la catéchèse à destination des prisonniers et ne fasse de lui le premier aumônier de prison en Russie depuis la révolution. Tous ces témoignages font apparaître le Père Gleb comme un pasteur remarquable.
Jean-Claude Larchet

mardi 7 avril 2015

Jean-Claude LARCHET/ Recension: Moniale Silouana, « Abbesse Eudoxie. Fondatrice du monastère de Bussy »



Moniale Silouana, Abbesse Eudoxie. Vie de l’abbesse Eudoxie, fondatrice du monastère Notre-Dame-de-Toute-Protection à Bussy-en-Othe, traduit du russe par Laurence Guillon et Élisabeth Mouravieff, Bussy-en-Othe et Zwierki, 2014, 255 p.
Ce livre est consacré à Mère Eudoxie, fondatrice et higoumène, de 1946 à 1977, du monastère de la Protection de la Mère de Dieu à Bussy-en-Othe.Il présente l’ensemble de sa vie d’une manière détaillée, et réunit à son sujet de nombreux témoignages et documents photographiques. Il donne aussi la traduction d’un certain nombre de ses lettres, qui précisent le portrait qui se dessine au long des pages.Mère Eudoxie (dans le monde Catherine Courtin) est née à Yalta, en Crimée, le 23 novembre 1895, d’un père français installé en Russie et d’une mère russe, fille du général Borisoglebsky. En 1920, en pleine tourmente révolutionnaire, elle se maria avec un jeune historien, Alexandre Mechtcheriakoff, qui se destinait à recevoir la prêtrise. Mais, deux ans plus tard, sur la route qui le conduisait à Moscou pour être ordonné, celui-ci mourut du typhus. Attirée par la vie monastique et avec le soutien de son père spirituel, le père Serge Stchoukine, elle se rendit, durant les mois suivants, dans différentes communautés monastiques à Moscou, Optino, Gomel, et Kiev. Revenue en Crimée, elle prononça clandestinement, en 1947, ses vœux monastiques auprès d’un starets réputé, le hiéromoine Sophrony, à l’ermitage de Kiziltash, situé dans la montagne au dessus de Yalta.Arrêtée en 1932 par les autorités soviétiques lors d’une campagne antireligieuse, Mère Eudoxie dut la vie à son passeport français qui lui permit, ainsi qu’à sa sœur aînée et à sa mère, de pouvoir émigrer en France. À son arrivée à Paris, elle fut accueillie par le métropolite Euloge qui l’installa à l’Institut Saint-Serge, où elle enseigna l’anglais pendant deux ans. En 1934, elle intégra la communauté du foyer russe de la rue de Lourmel, fondée par Mère Marie (Skobtzov) autour du mouvement l’ « Action Orthodoxe ». Mais les différences de vues entre Mère Marie (favorable à un monachisme social, engagé dans le monde) et Mère Eudoxie (attachée au monachisme traditionnel) conduisirent cette dernière à quitter le foyer de la rue de Lourmel en 1938, pour fonder, avec trois autres moniales (Mère Dorothée, Mère Théodosie et Mère Blandine), une petite communauté dédiée à l’icône Notre-Dame-de-Kazan, à Moisenay, près de Melun. La communauté traversa l’épreuve de la guerre dans un grand dénuement, mais bénéficia de la précieuse direction spirituelle des Pères Euthyme (Vendt) et Cyprien (Kern).En 1946, Mère Eudoxie et trois autres sœurs (Mère Théodosie, Mère Blandine et Mère Glaphyre) vinrent s’installer à Bussy-en-Othe, un petit village de Bourgogne situé à 150 km de Paris, dans une grande maison que leur avait léguée un ancien professeur de droit, Boris Eliachévitch, dont l’épouse était très proche des sœurs. Elles y fondèrent alors un monastère dédié à la fête de la Protection de la Mère de Dieu. Elles commencèrent par installer une chapelle de fortune dans l’ancienne étable de la propriété, où la Liturgie fut célébrée pour la première fois, le 2 juillet 1946, avec la bénédiction du métropolite Euloge. Le 25 novembre 1948, le métropolite Vladimir vint présider la consécration solennelle de l’église et, au cours de la Liturgie, il éleva mère Eudoxie au rang d’higoumène.Rapidement la communauté s’agrandit : des moniales qui avaient pu quitter l’Union soviétique à la fin de la deuxième guerre mondiale la rejoignirent (Mère Iia, Mère Sergia). Des femmes issues de l’émigration russe vinrent prononcer leurs vœux à Bussy (Mère Jeanne, Mère Thaïsse, Mère Parascève, Mère Séraphima), ainsi que des femmes issues de divers pays, parmi lesquelles une Grecque (Mère Glaphira), une Anglaise (Mère Marie), une Roumaine (Mère Alexandra). Cette multiplicité d’origines devait rester l’un des traits caractéristiques du monastère de Bussy-en-Othe, conforme à l’esprit de sa fondatrice dont l’objectif a toujours été de favoriser le développement d’une communauté à la fois traditionnelle, liée à la tradition russe, et en même temps ouverte au monde, sans barrières ethniques ou nationalistes.Les deux dernières années de la vie de mère Eudoxie furent difficiles. Diminuée par la maladie, elle ne quittait pratiquement plus sa cellule. Elle mourut le 24 juin 1977. Ses obsèques furent célébrées le 27 juin, dans l’église du monastère, par Mgr Georges (Wagner), à l’époque évêque auxiliaire, entouré de l’archimandrite Job (Nikichine) – qui résidait à l’ermitage de Tous les Saints Russes de Mourmelon et était depuis de nombreuses années le confesseur de la communauté –, de l’archiprêtre Nicolas Obolensky, et des Pères Gabriel (Patasci) et Pierre Nivière, qui desservaient à l’époque l’église du monastère. Mère Eudoxie repose dans le cimetière communal de Bussy-en-Othe.Ce livre ne présente pas seulement la figure et le destin exceptionnels de Mère Eudoxie : on y trouve aussi, à travers l’évocation de celui-ci, tout un pan de l’histoire de la Russie prérévolutionnaire, puis de la vie de l’émigration russe en France. On y rencontre les sœurs qui ont animé le monastère autour de Mère Eudoxie pendant la période concernée, les évêques et prêtres qui ont été en relation avec le monastère, les personnalités religieuses connues qu’a rencontrées Mère Eudoxie au cours de son parcours (comme le Père Serge Boulgakov, Mère Marie Skobtsov, le Père Cyprien Kern, etc.), de grandes figures du monde culturel (comme Boris Zaïtsev, le poète Ivan Chméliov, qui est décédé au monastère, où Alexandre Soljenitsine dont la visite en 1974 marqua le monastère), auxquels l’auteure a pris soin de consacrer des pages entières ou des notes biographiques. L’ouvrage est donc aussi une mine de renseignements sur une partie importante de la vie de l’immigration russe en France.Sous l’impulsion de Mère Eudoxie, puis sous la conduite de Mère Olga et aujourd’hui sous la houlette de Mère Aimiliani, le monastère de Bussy, caractérisé par son sens de l’universalité de l’orthodoxie et sa culture de l’accueil du prochain, a acquis et garde dans tout le monde orthodoxe un grand rayonnement.On peut se procurer le livre au monastère de Bussy et à la librairie Les Éditeurs réunis.

mardi 3 mars 2015

Recension: Higoumène Nikon Vorobiev, « Lettres spirituelles »


Higoumène Nikon Vorobiev, Lettres spirituelles. Avant-propos de Jean-Claude Larchet. Introduction d’Alexei Ossipov, professeur à l’Académie théologique de Moscou. Collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle », Lausanne, 2015, 469 p.
L’higoumène Nikon Vorobiev (1894-1963) est l’un des pères spirituels les plus célèbres de la période communiste en Russie. Il fut notamment le père spirituel du célèbre professeur de l’Académie théologique de Moscou Alexei Ossipov, et de Mère Magdalena (Nekrassova) du monastère de Bussy.
De ses trois cent quarante lettres qui ont été conservées et sont publiées ici, se dégage un enseignement spirituel fort, cohérent, profondément ancré dans la Tradition ascétique de l’Église orthodoxe, mais qui sait cependant tenir compte des particularités et des difficultés de notre époque. Par le biais de la diversité de ceux à qui il s’adresse (prêtres, moines ou moniales, laïcs, hommes ou femmes, jeunes et vieux, personnes menant une vie pieuse ou en difficulté et en recherche…), cet enseignement aborde une grande variété de sujets concrets relatifs à la vie spirituelle et peut contribuer à aider pratiquement tous les types de lecteurs dans leur propre cheminement.
Le thème central et récurrent de ces lettres est la pénitence, qui est avant tout, selon le Père Nikon, la conscience douloureuse permanente que l’homme doit prendre de son état d’éloignement de Dieu. C’est là, selon lui, le seul moyen de parvenir à l’humilité et de développer un amour authentique de Dieu et du prochain.
Mais bien d’autres thèmes parcourent ce livre qui révèle une conception de la vie chrétienne « selon l’esprit » et non « selon la lettre », sachant allier la modération dans l’ascèse bien comprise à l’exigence la plus rigoureuse dans la pratique des idéaux chrétiens.

Un ouvrage idéal pour cette période du Grand carême.

lundi 9 février 2015

Jean-Claude LARCHET: Recension: «Le secret du Tsar», un film documentaire de Marc Jeanson paru en DVD




L’Église orthodoxe russe à célébré le 2 février la fête du saint starets de Tomsk, Théodore Kouzmitch.
Dans un film réalisé l’année dernière, qui a passé sur la chaîne KTO et est depuis peu disponible en DVD, Marc Jeanson (dèjà bien connu comme le réalisateur d’un beau film sur la vie monastique dans les déserts d’Égypte, La lumière du désert) s’est livré à une vaste enquête qui montre que le saint n’était autre que l’empereur Alexandre Ier qui, à la suite d’une crise spirituelle et d’un besoin d’expier un péché de jeunesse, s’est fait passer pour mort afin de mener, en Sibérie, la vie d’un ascète errant entièrement consacré à Dieu.
1. La vie de saint Théodore Kouzmitch.
Au début de l’automne 1836 près de la ville de Krasnooufimsk, dans la région de Perm, un inconnu, passant à cheval attelé à une charrette, fut interpellé. Le pèlerin attirait l’attention par son aspect hors du commun et son comportement inexplicable. Les apparences augustes et vénérables et les manières raffinées trahissant des origines nobles contrastaient avec les vêtements rudes de paysan. Il évitait de répondre aux questions, ce qui augmenta la méfiance des paysans qui l’avaient arrêté et qui l’avaient emmené en ville sans aucune protestation de sa part.
Interrogé par le tribunal local, l’inconnu affirma se nommer Théodore Kouzmitch, être âgé de soixante-dix ans, illettré, de confession orthodoxe, célibataire, ne se souvenant pas de ses origines, recevant sa nourriture de gens divers, et cherchant à se rendre en Sibérie. Il n’avait sur lui aucun papier d’identité.
Malgré une sympathie extrême de la part des juges et leurs demandes réitérées de révéler son vrai nom (car Théodore Kouzmitch est deux prénoms – Théodore fils de Côme – plutôt qu’un prénom et un nom de famille) et son état civil afin d’éviter une punition, le starets continuait à s’appeler obstinément « Théodore Kouzmitch » ou encore « vagabond ». Selon les lois existant à l’époque, le tribunal le condamna à vingt coups de cravache pour vagabondage et, parce qu’il était inapte au service militaire ou aux travaux forcés, à l’exil en Sibérie. Théodore parut satisfait de cette condamnation.
En septembre 1836 avec un groupe de détenus sous escorte, il fut envoyé dans le district de Tomsk où il a fut enregistré dans le village Zertsaly, dans le district de Bogotol, arrondissement d’Atchinsk, où il arriva le 26 mars 1837.
Durant ce long voyage sur les chemins enneigés de Sibérie, Théodore Kouzmitch, par son comportement, son souci d’aider les prisonniers faibles et malades et par ses conversations cordiales et bienfaisantes, sut attirer vers lui non seulement le groupe de prisonniers, mais aussi celui des officiers et des soldats de la garde qui lui témoignèrent leur respect, le protégèrent des ennuis et des gens malveillants, et lui procurèrent même une place à part pour se reposer la nuit. On fit aussi pour lui une exception particulière à la règle générale du transport des exilés : il ne fut pas enchaîné comme les autres.
Arrivé au lieu de son exil, Théodore fut affecté à la distillerie de Krasnoretchensk, où travaillaient d’autres exilés, à quinze verstes du village Zertsaly, où il vécut durant les premières années. Par la suite, désireux d’éviter les éloges que s’attirait son comportement vertueux, il changea souvent de domicile, restant à Zertsaly ou dans des villages voisins – Béloyarskaya, Krasnoretchenskoyé, Korobeïnikovo –, en choisissant toujours, quand c’était possible, un endroit calme et retiré.
Les six dernières années de sa vie, le starets les passa à Tomsk, cédant aux demandes insistantes d’un négociant de la ville, Syméon Théophanovitch Khromov, qui avait une grande admiration pour lui et qui le logea d’abord dans une petite maison de la banlieue de Tomsk, puis à Tomsk même.
L’exploit ascétique (podvig) dont le starets se chargeait est connu depuis la haute antiquité chrétienne sous le nom d’ « exil volontaire » (en russe strannitchestvo, en grec xeniteia, littéralement: le fait de se rendre étranger au monde, ce qui se traduisait souvent dans l’ancienne Russie par un vagabondage, une errance ou un pèlerinage permanent, comme celui du célèbre « pèlerin russe » des Récits).
L’exil volontaire, nous dit saint Jean Climaque, est l’abandon sans retour de tout ce qui, dans notre environnement ordinaire, s’oppose à notre aspiration à la piété. Selon le même saint Père, l’ascèse de l’exil volontaire s’accomplit dans le but de concentrer toute sa pensée en Dieu. En s’éloignant de toutes les façons possibles du monde et tout ce qui est du monde, le starets Théodore menait une vie rude, remplie de privations volontaires. Une maison toute petite, composée d’une cellule étroite et d’une petite entrée, lui servait de logement. Il dormait sur une planche, qui a été par la suite et sur sa demande couverte de toile rêche, afin que « cela soit plus dur pour le corps ». Une bûche taillée lui tenait lieu d’oreiller. La pièce était meublée d’une simple table et de quelques bancs pour les visiteurs. Dans le « beau coin », des icônes étaient accrochées, et sur les murs des représentations des lieux saints, cadeaux de ses nombreux admirateurs. Ses vêtements, comme son logement, étaient extrêmement simples. En été il portait une chemise longue en toile de paysan avec, à la taille, une ceinture étroite ou une corde, et un pantalon large. En hiver il mettait par-dessus la chemise une robe de chambre longue bleu-marine, ou, quand il sortait au froid, une vieille pelisse délavée comme on en porte en Sibérie. Aux pieds il portait des chaussures simples en cuir.
Ce qui distinguait le starets Théodore est que ses vêtements, de même que sa personne, étaient toujours propres. Il tenait son logement en même propreté et ne supportait aucun désordre.
Ses vêtements misérables ne portaient cependant pas préjudice à son maintien majestueux et à sa belle apparence. D’après les descriptions des archimandrites du monastère Bogoroditsé-Alexéievsky, les pères Victor (Lébédev) et Lazare (Guénérozov), du négociant Khromov et d’autres contemporains de saint Théodore, il était grand, avait une belle carrure, une apparences majestueuse, un visage remarquablement beau, le tein clair et lumineux, les yeux bleus, les cheveux frisés, la barbe longue, ondulée, toute blanche.
Le starets parlait à voix basse, gravement et d’une façon imagée. Parfois il paraissait sévère et autoritaire, mais cela arrivait très rarement. En général, il avait un caractère bon et doux. Il possédait une grande force physique. Il soulevait tout seul une meule de foin, et avec un autre ermite, le starets Daniel (Atchinsky), il soulevait de très gros rondins.
Le starets se levait très tôt et consacrait tout son temps libre à la prière. Après sa mort on a découvert que ses genoux étaient couverts de grosses callosités témoignant de prières prolongée à genoux.
Pendant son séjour dans les villages de Béloyarskoyé et Krasnoretchenskoyé, il assistait régulièrement aux services religieux, se mettant toujours du côté droit au plus près de la porte. À Tomsk, il venait souvent pendant les fêtes à l’église de la maison de l’archiprêtre, qui se trouvait sur le territoire du monastère Bogoroditsé-Alexéievsky. Le vénérable évêque de Tomsk Parthène proposa au starets de se mettre dans une petite pièce à côté de l’autel, mais le starets Théodore refusa cet honneur et prenait toujours place près du poêle. Quand il remarqua que l’on faisait trop attention à lui, il cessa de se rendre dans cette église.
Durant sa vie en Sibérie, il avait plusieurs pères spirituels chez qui il se confessait.
Le starets se nourrissait de manière très frugale. Son déjeuner était composé habituellement de pain noir ou de biscuits trempés dans de l’eau qu’il mettait dans un récipient en écorce de bouleau. Les admirateurs de Théodore Kouzmitch lui apportaient presque tous les jours de quoi se nourrir, et pour les fêtes le comblaient de galettes, gâteaux, petits pâtés, etc. Le starets acceptait tout volontiers, mais après en avoir mangé un peu, laissait tout, comme il disait, « pour les invités » et le distribuait aux pèlerins.
Respectant un jeûne sévère, il évitait cependant de le montrer. Un jour, l’une de ses visiteuses lui apporta une tourte au poisson tout en lui a exprimant son doute qu’il allait la manger. « Pourquoi ne la mangerais-je pas? répliqua-t-il, je ne suis pas le jeûneur que tu crois! »
D’habitude il mangeait toute sorte de nourriture en citant le texte de l’Écriture Sainte que toute nourriture doit être prise avec reconnaissance, mais demandait néanmoins qu’on ne lui apportât pas de mets riches parce qu’il n’avait plus l’habitude de manger des repas gras et bons. En visitant les personnes qu’il aimait, le starets ne refusait aucun des plats proposés. Il aimait boire du thé, mais n’en buvait jamais plus de deux verres. Il ne touchait jamais au vin.
Les jours de grandes fêtes, après la Liturgie, Théodore Kouzmitch passait ordinairement chez des petites vieilles, Marie et Marthe, et buvait le thé chez elles. Les vieilles dames avaient été envoyées en exil par leurs maîtres pour une faute quelconque, et étaient arrivées en Sibérie dans le même groupe que le starets Théodore. Le jour de la Saint Alexandre Nevski, on préparait à la maison de bonnes choses. Le starets y passait tout l’après-midi et pendant toute cette journée il était particulièrement réjoui, et se permettait de manger un peu plus que d’habitude ; il parlait de Saint-Pétersbourg, et derrière ses souvenirs on sentait quelque chose de familier.
Le starets Théodore cachait soigneusement ses origines, ne parlant jamais de ses parents même aux personnes religieuses haut placées. Il demandait juste que la sainte Église priât pour eux. À l’évêque Athanase d’Irkoutsk, qui le fréquentait souvent, le starets Théodore, dévoila qu’il avait eu la bénédiction de Sa Sainteté le métropolite Philarète de Moscou pour accomplir son exploit ascétique.
Certaines personnes, devinant que Théodore Kouzmitch avait eu une autre vie, lui demandaient pourquoi il préférait sa vie présente, pleine de privations. Le starets répondait ainsi: « Pourquoi pensez-vous toujours que ma situation est pire qu’avant? Aujourd’hui je suis libre, indépendant, et surtout en paix. Avant, ma tranquillité et mon bonheur dépendaient de beaucoup de conditions: je devais me préoccuper de ce que mes proches jouissent du même bonheur que moi, que mes amis ne me trompent pas… Maintenant tout cela n’existe plus : ne restent que la Parole de mon Dieu, l’amour du Sauveur et l’amour du prochain. Maintenant je n’ai ni malheur ni déception parce que je ne dépends plus de rien de mondain, de rien qui ne soit pas en mon pouvoir. Vous ne comprenez pas le bonheur qu’il y a dans cette liberté de l’esprit, dans cette joie céleste. Si vous me faisiez retrouver ma situation antérieure et faisiez de moi un gardien de richesses terrestres, périssables et dont je n’ai plus besoin, alors je serais malheureux. Plus notre corps est choyé et efféminé, plus faible devient notre esprit. N’importe quel luxe affaiblit notre corps et amollit notre âme. »
L’amour de Dieu que le saint starets avait acquis dans son cœur ne pouvait pas ne pas se refléter dans ses rapports envers les gens. « Dieu est amour, et celui qui est dans l’amour est en Dieu et Dieu est en lui », dit saint Jean, « et si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son Amour est parfait en nous». Le starets était rempli de cet amour divin, fruit de sa haute vie spirituelle, et base d’un autre exploit ascétique de saint Théodore: le startchestvo sous la direction de la Providence divine.
Le starets accueillait chez lui tous ceux qui venaient lui demander conseil, et refusait rarement son assistance. Mais sa particulière sympathie, le starets la montrait à un petit nombre de personnes, simples, au cœur pur, chez qui il acceptait de loger, en passant d’un endroit à l’autre. Il donnait toute sorte de conseils sans jamais accepter d’argent de quiconque. Il parlait toujours debout ou en se promenant dans la pièce. Avec ses visiteurs il se tenait sobrement, avec discrétion, sans familiarité. Il n’acceptait pas les signes de respect que l’on accorde aux prêtres, n’aimait pas qu’on lui baise la main et ne donnait jamais la bénédiction de la façon dont un prêtre le fait. S’il voulait exprimer sa bienveillance à quelqu’un, soit il tapotait doucement avec amour sur la joue, comme il le faisait aux enfants et aux femmes, soit il embrassait trois fois les personnes âgées et vénérables; devant les autres, il s’inclinait simplement.
Le starets n’appréciait jamais une personne en fonction de ses grades et titres, mais uniquement d’après ses qualités personnelles et ses actes. En même temps, il apprenait à tous à respecter les autorités, « le tsar, les généraux ou les archiprêtres sont des humains, comme nous, disait-il, mais Dieu a voulu munir les uns d’un grand pouvoir, et a destiné les autres à vivre sous leur protection ».
Ayant un cœur compatissant et plein d’amour, le starets pendant sa vie au village Zertsaly, situé sur le grand chemin de Sibérie, sortait chaque samedi hors du village pour y rencontrer des groupes de prisonniers qui passaient, et il leur distribuait en aumône tout ce que ses admirateurs lui avaient apporté.
Parmi tous les groupes sociaux, il donnait sa préférence aux agriculteurs. Il connaissait bien la vie des paysans et donnait des consignes précieuses aux villageois venant lui demander conseil sur le choix et la culture de la terre, l’aménagement des jardins et le choix des semences. Les paysans voyaient la sollicitude du starets à leur égard et lui confiaient toutes leurs peines.
Il est connu par le biais de divers pèlerins que le starets avait une abondante correspondance et était au courant de tous les événements principaux de la vie publique. Il est arrivé qu’il aidât les gens s’adressant à lui pour résoudre leurs problèmes quotidiens, en leur donnant une lettre cachetée destinée à une personne importante, en les priant de ne montrer le courrier qu’au destinataire, ajoutant: «  sinon, tu es perdu». Et l’intervention de Théodore Kouzmitch produisait l’effet désiré.
Le starets apprenait à lire et à écrire aux enfants des paysans, leur découvrait l’Écriture sainte, la géographie et l’histoire. Les adultes, il les captivait par des conversations spirituelles, mais aussi par les récits relatifs à l’histoire russe.
Toutes les informations et les enseignements exposés par lui se distinguaient par leur profondeur et leur vérité, et découvraient aux interlocuteurs le sens de la Providence divine dans les destins grands et petits de la vie des humains et du monde extérieur, et ils restaient pour longtemps en mémoire.
Dans ses récits le starets témoignait de sa connaissance remarquable de la vie de la cour de Saint-Pétersbourg et de l’étiquette, ainsi que des évènements de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles. Il connaissait tous les personnages politiques et en donnait des appréciations très justes. Le starets parlait avec beaucoup de vénération du métropolite Philarète, de l’archimandrite Photius et d’autres. Il parlait d’Araktchéev, de ses colonies militaires, de son activité, et évoquait Souvorov. Tous ces souvenirs et opinions sur des gens étaient exprimés avec neutralité et douceur.
Le plus souvent le starets Théodore aimait parler des campagnes militaires et des combats, et sans le remarquer il entrait dans de menus détails – par exemple, pour les épisodes de la guerre de 1812 – et suscitait ainsi la perplexité des gens instruits – prêtres, exilés intellectuels – qui l’écoutaient.
Sur Koutouzov il disait que c’était un grand général en chef et qu’Alexandre Ier l’enviait.
« Quand les Français s’approchaient de Moscou, racontait un jour Théodore Kouzmitch, l’empereur Alexandre Ier s’est prosterné devant les reliques de saint Serge de Radonèje et l’a prié avec des larmes. Au moment de la prière, il a entendu une voix intérieure qui lui a dit : “Va, Alexandre, donne carte blanche à Koutouzov, et que Dieu t’aide à chasser les Français de Moscou. Comme le pharaon dans la Mer Rouge, ainsi les Français périront dans la Bérézina…»
Il faut dire que Théodore Kouzmitch ne mentionnait pas l’empereur Paul Ier et n’exprimait pas son opinion sur son fils et héritier Alexandre Ier. D’ailleurs, une fois, quand on a parlé de la mort tragique de l’empereur Paul Ier, le starets a dit à son interlocuteur, le négociant Khromov : « Alexandre ne savait pas qu’ils iraient jusqu’à l’étranglement. » Khromov a entendu un autre récit du starets : quand en Russie, surtout dans les milieux hauts placés, s’est répandu l’intérêt pour les loges maçonniques, l’empereur Alexandre a réuni des ecclésiastiques et de hautes personnalités ; presque tous voulaient adhérer à une loge maçonnique; à ce moment précis, l’archimandrite Photius est entré et a dit : « Que les impurs soient condamnés au silence. » L’assistance ne put ajouter mot et se dispersa.
Quand on a appris, à Tomsk, l’attentat contre l’empereur Alexandre II, le starets Théodore a fait une remarque en parlant à Khromov : « Oui, mon cher, le service du tsar n’est pas sans peine. » Il disait aussi: « La maison des Romanov s’est bien enracinée et sa racine est profonde… Par la grâce de Dieu sa racine est bien profonde… » Après la mort de l’empereur Nicolas Ier, le starets a fait célébrer une pannychide et a beaucoup prié avec des larmes.
Le saint starets Théodore a reçu de Dieu le don de clairvoyance qui accompagne toujours le service de starets envers le prochain.
Par sa vie sainte, le starets Théodore a mérité de recevoir encore un autre don de Dieu : celui de guérison. En guérissant les maladies physiques, le saint indiquait toujours à la personne la vraie raison de sa maladie : le péché.
Au village de Béloyarskoyé, tout au début du séjour du starets, le prêtre ne le voyant pas à la confession, croyait qu’il était vieux-croyant et conseillait aux paysans de se tenir à distance de lui. Un jour, fâché par la conduite du starets, incompréhensible pour le prêtre, il l’a traité devant tout le monde d’athée. Le même jour le prêtre s’est senti mal, et vers le soir, il a du s’aliter. Le médecin venu de Atchinsk a constaté son état désespéré. Alors, sur le conseil des villageois, la famille du prêtre s’est adressée à Théodore Kouzmitch et l’a supplié, en larmes, de pardonner au mourant et de prier pour lui. Ayant rendu visite au malade, le starets lui a fait une remontrance au sujet de l’attitude envers les gens qui ne font de mal à personne, lui a dit à quel point il faut être prudent en jugeant les gens ; ensuite il a ajouté que le malade serait bientôt guéri. Un certain temps après, le prêtre a effectivement guéri et est devenu un admirateur sincère de saint Théodore.
Le négociant Syméon Khromov, chez qui le starets a vécu les dernières six années à Tomsk, respectait profondément le starets. Il a été guéri par ses prières d’une maladie des yeux et jusqu’à sa vieillesse avancée il a pu lire ensuite sans lunettes.
Par ses conversations, remplies de force spirituelle, le starets dirigeait ceux qui venaient le voir sur la voie de la réforme de leur vie pécheresse ; il persuadait les autres de ne pas s’attacher aux biens terrestres ; il inspirait à d’autres encore l’abandon total du monde.
Par sa vie juste et son soin du prochain, le starets Théodore confirmait la parole de l’Apôtre en étant « la bonne odeur du Christ Dieu » (2 Co 2, 15). Comme preuve réelle, chacun pouvait constater constamment que l’air de sa cellule était embaumé, et chacun savait que le starets n’avait jamais de produits aromatiques chez lui. Plus d’une fois, la nuit, on remarqua qu’il y avait de la lumière dans sa cellule, alors que la starets n’allumait jamais ni veilleuse ni bougie.
La vie hors du commun de l’ascète de Sibérie, le mystère de ses origines, donnaient parfois prétexte à une fausse interprétation de la personnalité du starets, surtout pour les gens dénués d’expérience spirituelle. On le prenait pour un « sectaire ». Mais ceux des croyants pieux qui le connaissaient mieux le considéraient starets comme grand serviteur de Dieu.
L’évêque d’Irkoutsk Athanase venait souvent voir le starets dans la région d’Atchinsk, en restant chez lui quelques jours parfois, pour profiter de sa parole instructive.
Saint Innocent de Moscou, apôtre de l’Amérique et de l’Extrême Orient, le visitait et lui témoignait un profond respect.
L’archiprêtre de l’église du cimetière, le Père Pierre Popov, homme menant une vie ascétique, très instruit, ardemment aimé par ses paroissiens (et qui est par la suite, devenu évêque Paul d’Iénisseï), qui fut toujours le père spirituel du starets Théodore, passait chez lui deux à trois fois par an, parfois restait très longtemps chez lui, et recommandait aux paysans de la région de témoigner un respect particulier à saint Théodore car il était « un grand serviteur de Dieu ».
Le célèbre starets Parthène, de la Laure de Kiev racontait qu’une fois une jeune paysanne, fille spirituelle du starets Théodore, était venue lui demander sa bénédiction et qu’il lui avait répondu: « Pourquoi viens-tu demander ma bénédiction, quand vous avez chez vous, à Krasnoretchenskoyé, un grand ascète et serviteur de Dieu ? Il deviendra un pilier entre la terre et le ciel. »
L’évêque de Tomsk Parthène, voulant vérifier les dires selon lesquels le starets ne se confessait et ne communiait jamais, eut une conversation avec lui, après laquelle il a exprimé son opinion à Khromov. D’après lui « le starets était dans l’illusion ». Le starets l’apprenant, dit à Khromov: « Votre évêque est un homme instruit, mais quant à la vie spirituelle, il n’a pas beaucoup d’expérience; je communie tous les jours au pain céleste. » Quelque temps après l’évêque Parthène vit dans un rêve que le saint évêque thaumaturge Innocent d’Irkoutsk lui donnait la communion ainsi qu’au starets Théodore avec le même calice. Après ce rêve l’éminent prélat est devenu bien disposé envers le starets, l’a aimé, et est venu souvent le voir pour parler avec lui de sujets spirituels.
Les dernières années de sa vie, à Tomsk, le starets venait régulièrement au couvent Bogoroditsé-Alexéievsky, et après les offices, il passait chez l’higoumène, l’archimandrite Victor (Lébédev). Le Père Victor estimait beaucoup le starets et n’entreprenait aucune action importante sans son conseil et sa bénédiction.
Les autorités civiles estimaient de leur devoir d’aller voir le starets Théodore et lui témoignaient leur extrême respect. Chaque gouverneur récemment nommé lui rendait visite et ils discutaient longtemps de sujets de vie spirituelle comme d’organisation sociale, que le starets connaissait si bien.
Vraiment le Saint-Esprit reposait sur lui et lui faisait porter beaucoup de fruits. « Il s’est fait tout à tous » (1 Co 9, 22), pour sauver le prochain quel que fut son statut, grade, état civil, niveau spirituel.
Ayant vécu plus de 80 ans, le juste starets Théodore est arrivé à la limite de la vie terrestre. Pour purifier et affiner encore ses sens et faciliter le passage dans l’éternité, le Seigneur accorda au starets une maladie, qui s’aggravait tous les jours. À l’été 1863, au grand regret de toute la famille Khromov, le starets, très malade, a quitté leur maison hospitalière pour aller s’installer au village Béloyarskaya, où il a vécu un certain temps, reclus chez Syméon Sidorov.
Durant la maladie Dieu réconforta son serviteur par des manifestations exceptionnelles.
En décembre Khromov est venu à Béloyarskaya et le starets lui a annoncé qu’il avait l’intention de revenir à Tomsk. Théodore Kouzmitch était tellement malade qu’il ne pouvait pas se déplacer sans l’aide d’autrui.
Avant l’aube du deuxième jour du voyage le starets et les personnes l’accompagnant sont arrivés au village Tourountaïévo, à 60 km de Tomsk. Ils ont quitté le lieu au lever du soleil. Tout à coup, près de Tourountaïévo, des deux côtés du chemin deux piliers lumineux éblouissants, reliant la terre et le ciel, sont apparus. Ces piliers précédèrent la voiture du starets Théodore jusqu’à Tomsk même et devinrent invisibles sur le mont Voskressenskaya. Tous les accompagnants ont vu le phénomène. La fille de Khromov a dit au starets : « Père, il y a des piliers qui nous accompagnent. » Le saint a répondu: « Ô Dieu très pur, je Te remercie… », et il a beaucoup prié discrètement. Après l’arrivée à Tomsk, le hiéromoine Raphaël, du couvent Bogoroditsé-Alexéievsky de Tomsk, fut appelé auprès du starets et l’a confessé et communié.
À partir du début janvier 1864 le starets s’affaiblit de plus en plus. La famille de Khromov s’attristait beaucoup en voyant les souffrances du starets et prenait toutes les mesures possibles pour les atténuer. En voyant leurs larmes, saint Théodore leur disait: « Ne pleurez pas et ne me plaignez pas. Les souffrances et les maladies sont propres à l’homme et ne doivent pas être dures pour un chrétien, parce qu’il ne doit pas choyer son corps et lui donner du repos, mais il doit se souvenir toujours que le corps mourra et pourrira, et voilà pourquoi il faut supporter tranquillement la douleur et attendre la fin inévitable – la mort. »
Le 19 janvier, il est devenu clair que la fin arrivait. À nouveau, le Père Raphaël est venu et a communié le starets.
Même sur son lit de mort, le starets refusait de dire son vrai nom. Il y a, d’ailleurs, un récit de Khromov où il transmet une de ses conversations avec saint Théodore.
À la veille de la mort du saint, Khromov est venu dans sa cellule et, après avoir prié, s’est mis à genoux devant le starets et lui a dit: « Permets-moi, père, de te demander une chose très importante. » « Parle, Dieu te bénira », a répondu le starets. « On dit, – a continué Syméon Théophanovitch Khromov, que tu es Alexandre [Ier] le Béni. Est-ce vrai? » Le starets entendant cela, a commencé à se signer en disant: « Merveilleuses sont tes œuvres, Seigneur! Il n’y a pas de mystère qui ne soit un jour révélé. » Le lendemain, le starets a continué par les paroles suivantes: « Mon petit Monsieur, même si tu sais qui je suis, ne me rends pas hommage, enterre-moi d’une façon simple. »
Dès le matin du 20 janvier les souffrances du starets ont augmenté. On voyait clairement que le starets luttait contre la mort : tantôt il se couchait sur un côté, tantôt il se soulevait, puis encore se recouchait sur un autre côté, en se signant tout le temps du signe de la croix. Peu avant la mort, les souffrances sont devenues moins fortes, et à 8h45, sans gémissement et paisiblement, il a rendu son âme juste à Dieu. Sa main droite était posée sur sa poitrine comme pour faire un dernier signe de croix. Les voisins des Khromov étant, au moment de la mort du starets, à Verkhnaya, ont vu à trois reprises, une grande flamme sortir de la maison des Khromov. Ils ont cru qu’un incendie avait envahi la maison, mais à leur retour, ils ont appris qu’il n’y avait pas eu d’incendie. Alors ils ont eu l’idée que quelque chose est arrivé au starets. Au même moment, quand ils ont vu la flamme, les pompiers du village l’ont aussi constatée depuis leur tour de guet. Ils ont fait plusieurs fois le tour du village mais n’ont rien trouvé.
La triste nouvelle de la mort du starets s’est vite répandue à Tomsk et ses environs. Plusieurs personnes se sont précipitées vers la maison des Khromov où reposait en paix le corps du juste starets, Théodore Kouzmitch. La pannychide a été célébrée par l’higoumène archimandrite Victor avec d’autres ecclésiastiques au couvent Bogoroditsé-Alexiyevskiy. Les représentants de l’administration de Tomsk et un grand nombre de gens ont assisté à l’enterrement.
Le starets, selon son désir, a été enterré sur le territoire du monastère, vers le nord-est de l’autel principal de la cathédrale du couvent. Par la suite, au-dessus de la tombe du Juste, on a construit une chapelle, qui a été détruite après la révolution, et a été reconstruite il y a quelques années.
Theodore KouzmitchLa cellule et la tombe du starets après sa mort sont devenus des lieux de pèlerinage pour les gens de toutes les couches sociales. On sait qu’en 1891 pendant son séjour à Tomsk, la tombe du starets a été visitée non officiellement par le futur empereur, mais à l’époque tsarevitch, Nicolas II. Avant encore, en 1873, le grand-duc Alexis Alexandrovitch avait visité la tombe et la cellule du Juste Théodore.
À Tomsk on a constaté de nombreuses guérisons de malades, venus prier à la tombe du starets.
La vénération du saint starets Théodore de Tomsk augmentait chaque année. Au début on célébrait régulièrement les pannychides à sa tombe et dans sa cellule, par la suite on a commencé à le faire tous les jours.
Au début du XXe siècle grâce aux efforts de la population de la ville de Tomsk, une chapelle a été érigée sur la tombe de Théodore Kouzmitch. Un cercle de fidèles du starets auprès du monastère a été organisé, avec pour objectif de rechercher et rassembler les documents concernant sa vie pour les publier. On garde précieusement les objets lui ayant appartenu. Sa sainteté et la nécessité de sa canonisation étaient évidentes pour tous. Néanmoins, la canonisation n’a été célébrée qu’en 1984. Le nom du juste Théodore de Tomsk a été porté sur la liste des saints de Sibérie. Le 5 juillet 1995 un événement remarquable se produisit : les reliques du serviteur de Dieu furent retrouvées et placées dans un reliquaire en bois richement travaillé, dans la cathédrale du couvent Bogoroditsé-Alexéievsky.
La mémoire du saint juste Théodore est célébrée chaque année le jour de sa mort, le 20 janvier/2 février et le 5/18 juillet  – jour de la découverte de ses reliques –, et aussi avec tous les saints de Sibérie, le 23 juin.
L’aide miraculeuse de Dieu reçue par les prières du juste Théodore ne cesse pas de nos jours, surtout auprès de ses reliques ouvertement exposées au couvent Bogoroditsé-Alexéivsky de Tomsk.
2. Le tsar Alexandre Ier
Intensément préoccupé de spiritualité dans les dernières années de sa vie, hanté par le meutre de son père le tsar Paul Ier dont il se sentait complice, le tsar Alexandre Ier (le vainqueur de Napoléon qui avait conduit ses troupes jusqu’à Paris et y avait été acclamé) se désintéresse de la politique. Lors d’un voyage destiné à rejoindre un climat plus propice à la santé de l’impératrice, il attrape froid et s’éteint le 2 décembre 1825 à Taganrog, une ville portuaire de la mer d’Azov, au sud de la Russie.
Cette disparition dans une ville si éloignée de Saint-Pétersbourg fait naître de nombreuses spéculations: le corps reposant dans un cercueil clos (contrairement à la tradition orthodoxe) dans la cathédrale Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg ne serait pas le sien mais celui d’un soldat ayant avec lui une certaine ressemblance. Onze ans après la disparition de l’empereur, Théodore Kouzmitch est identifié par de nombreux témoins comme étant le tsar disparu. L’ermite frappe par l’étendue de sa culture, pas sa connaissance de l’histoire, de la politique et des batailles des dernières décennies, par sa connaissance d’épisodes personnels de la vie du tsar Alexandre Ier et de hauts personnages de la cour impériale, par sa prestance et par ses manières raffinées. Plusieurs personnes qui le rencontrent croient reconnaître en lui le Alexandre Ier. Avant sa mort, interrogé par Khromov, il ne dément pas clairement être l’empereur disparu. Lorsqu’il meurt, Khromov fait parvenir un portrait de Théodore au tsar Alexandre III qui, ébranlé par la ressemblance, fait ouvrir le cercueil d’Alexandre Ier. Celui-ci est vide. Un message codé retrouvé sur Théodore qui le portait en permanence sur lui fait allusion à la participation du futur tsar Alexandre Ier au complot qui allait tuer son père et explique assez clairement la raison de son changement d’état: consacrer le reste de sa vie à la pénitence pour expier le péché commis dans sa jeunesse.
3. Le film
Tourné en France, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Tomsk, dans les lieux mêmes où Alexandre 1er et Théodore Kouzmitch ont vécu, le documentaire de Marc Jeanson, reprend à nouveaux frais l’enquête sur cette énigme de l’histoire (qui avait intéressé Tolstoï et à laquelle André Castelot et Alain Decaux avaient consacré un film, « La double mort du tsar Alexandre 1er »), et pendant une heure et quinze minutes donne la parole à de nombreux témoins indirects et spécialistes : descendants des Romanov ou de proches d’Alexandre, historiens russes et français, archivistes, autorités religieuses, habitants de Tomsk, etc…
Marie-Pierre Rey, professeur d’histoire à la Sorbonne, auteur de la biographie Alexandre 1eraccompagne de sa compétence scientifique cette passionnante enquête dont le but est de lever définitivement le voile sur la véritable identité de Théodore Kouzmitch, saint de Sibérie…
On peut acheter le DVD du film sur le site DCX.