"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire
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jeudi 24 mai 2018

L'Eglise, un lieu pour renaître: Conférence donnée par Père Placide (Monastère de Solan - la Bastide d'Engras - 4 juin 2001)




Ce thème, je serais tenté de le préciser par " l'Eglise, lieu de notre nouvelle naissance ou de notre naissance d'en haut ", ou encore " l'Eglise, sein maternel de notre nouvelle naissance ".
En effet, être chrétien, c'est renaître, naître à une nouvelle vie qui est une vie d'en haut. Il faut pour cela revenir à l'entretien de Nicodème avec le Seigneur dans l'évangile selon Saint Jean : 

Il y avait parmi les pharisiens un homme qui s'appelait Nicodème, un des notables juifs. Il vint de lui à Jésus et lui dit : " Rabbi, nous le savons, tu es un maître qui vient de la part de Dieu. Personne ne peut accomplir les signes que tu accomplis si Dieu n'était avec lui ". Jésus lui répondit : " en vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître (là il y a un terme grec qui veut signifier " à la fois, de nouveau ou d'en haut " et dans l'évangile de Saint Jean, dans les paroles du Seigneur telles qu'il nous les rapporte, on retrouve souvent cette ambiguïté qui permet au Seigneur de passer d'un niveau à un autre). [À moins de naître] d'en haut, nul ne peut voir le royaume de Dieu ". Nicodème lui dit : " Comment un homme peut-il naître une fois qu'il est vieux ? peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître " ? [Nicodème entend l'expression naître de nouveau, une seconde fois.] Jésus répondit : " en vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'eau et d'esprit, nul ne peut entrer au royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit.
Ce texte nous renvoie à un autre passage, le prologue de l'évangile de Saint Jean, où nous lisons, parlant du Verbe incarné : 

Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l'ont reçu, Il a donné le pouvoir de devenir enfant de Dieu. A ceux qui croient en Son nom, qui ne sont pas nés du sang ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu.

Je sais bien qu'il existe deux versions de ce texte mais celui-ci est le plus couramment retenu et semble bien être le texte authentique de Saint Jean. Il nous précise bien que le Christ est venu, s'est incarné afin que les hommes puissent devenir enfants de Dieu, qu'ils naissent non plus seulement d'une essence terrestre et charnelle mais aussi de Dieu lui-même, qu'ils naissent véritablement d'en haut. 

Devenir chrétien, c'est donc accéder à une vie nouvelle, recevoir une vie nouvelle, être engendré comme enfant de Dieu, et ceci au sens le plus fort. Et cette vie nouvelle que l'on reçoit ainsi est une participation à la vie divine, à la vie incréée de Dieu. Un auteur qui connaissait bien un Père de l'Eglise écrivait ceci à propos de cette divinisation du chrétien, de cette naissance à une vie nouvelle : La grâce est la vie même de Dieu communiquée à un homme, non pas en image, si ressemblante que cette image puisse être, mais réellement et en vérité. Par la grâce, par le don de l'Esprit Saint, par la venue en nous de l'énergie divine, nous sommes pénétrés de Dieu, imprégnés de Dieu. Nous vivons en Lui, nous participons de sa nature comme le fer rouge participe du feu et tout en restant fer il devient feu, brillant et brûlant comme le feu. De là ces expressions si connues et si peu comprises que : par la grâce nous sommes fils de Dieu, fils du Père, dans le Christ, dans le fils unique, membres de Jésus Christ et Dieu nous-mêmes. Expressions qui ne sont pas de simples figures mais qui renferment dans nos insondables profondeurs des réalités aussi merveilleuses que certaines. Tel est le mystère de la sanctification : par la grâce, nous sommes déifiés. 

Cette expression qu'emploient sans cesse les Pères de l'église, chez qui on retrouve si souvent cette image du fer rouge pénétré par le feu pour exprimer cette condition nouvelle de l'homme qui participe ainsi à l'énergie divine, à la grâce divine. 

Cette vie divine que nous recevons est intimement liée, et même identique d'une certaine manière à ce que le Nouveau Testament appelle la charité. Non pas la charité au sens dévalué que ce mot a en français, mais au sens d'un amour oblatif, d'un amour qui se donne, d'un amour qui n'est pas conditionné par l'amour de l'autre, par la réponse que nous recevons à notre attente. Cette vie divine, au fond, correspond à ce que les prophètes appelaient la loi nouvelle, la loi de nouvelle alliance. En effet, sous l'Ancien Testament, le peuple juif, le peuple de Dieu, obéissait à une loi extérieure, gravée sur les tables de pierre que Moïse avait reçues sur le Mont Sinaï. Et les prophètes, ayant constaté l'échec de cette économie qui avait surtout permis à l'homme de prendre conscience de sa faiblesse, de l'impossibilité d'obéir à la loi de Dieu par ses propres forces, en comptant seulement sur sa volonté et sur ses capacités humaines, les prophètes avaient annoncé une nouvelle alliance où cette loi ne serait plus simplement une loi extérieure, consistant en des mots, mais une loi inscrite au fond de l'être, une loi identique au don de l'esprit saint. "Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur cœur " (Jérémie, chapitre 31). Nous retrouvons cela dans le prophète Ezéchiel : " Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous observiez mes lois " C'est pour cela que lorsque le Seigneur, dans l'Evangile, nous dit qu'il nous donne un " commandement nouveau ", " une loi nouvelle ", il ne s'agit pas d'une loi extérieure. Ce n'est pas une loi qui consiste dans les mots. C'est une loi qui est une vie véritablement inscrite dans nos cœurs, une loi de vie, une loi qui jaillit de l'être nouveau qui nous est donné. Quand le Seigneur nous dit : " Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n'y a pas de plus grand amour que donner sa vie pour ceux qu'on aime ", le Christ veut dire que cette loi nouvelle va être identique au don du Saint Esprit. Il la formule avec des mots, extérieurement, mais cette loi ne peut être observée par nous que si elle est en même temps inscrite dans nos cœurs, que si à cette loi correspond un être nouveau, une présence de l'Esprit Saint, de l'énergie divine dans notre cœur, qui nous donne à la fois le sens, la compréhension de ce que Dieu veut, de ce que Dieu est, et qui nous donne en même temps l'impulsion, le mouvement pour y obéir, pour la suivre. Bien sûr cela ne fait pas l'économie de notre liberté : il faut que nous consentions à ce mouvement, à cette impulsion, à cette vie qui est au fond de nous. Mais au point de départ il y a ce don de Dieu qui est le don de la vie nouvelle le don de la déification, qui fait que nous participons vraiment à ce que Dieu est. Dieu est amour, nous dit Saint Jean. Et cette vie nouvelle que nous recevons, c'est précisément la charité, c'est précisément l'amour vrai. Dans la première épître de Saint Jean, au chapitre 4, nous lisons : Bien aimés, aimons-nous les uns les autres puisque l'amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu car Dieu est amour. 

Ces paroles sont vraiment le cœur de la révélation chrétienne, de la révélation du Nouveau Testament, de la nouvelle alliance. La nature de Dieu, ce que Dieu est essentiellement, c'est amour, c'est charité dans ce sens supérieur du mot. Et la charité qui est en nous est une véritable participation à ce que Dieu est. Ce n'est pas une simple vertu humaine, ce n'est pas une simple disposition psychologique : cela suppose véritablement une participation à ce que Dieu est par nature, à la nature incréée de Dieu. Lorsqu'au fond de notre cœur nous découvrons ce sens de l'amour, que nous sommes inclinés à aimer véritablement les autres, que nous découvrons tout au fond de nous mêmes, bien en dessous de toute l'agitation superficielle de notre âme, de toutes les tendances qui s'agitent en nous, il y a ce sens intime de la charité, de l'amour vrai qui, pour un chrétien est ce qu'il y a de plus essentiel en lui, qui est vraiment inscrit dans le fond de son cœur, ce n'est pas quelque chose d'humain que nous découvrons, mais bien une participation à ce que Dieu est. C'est vraiment la présence en nous de la grâce incréée de Dieu que nous découvrons ainsi. 

Ainsi donc cette vie nouvelle à laquelle nous naissons, c'est la vie de la charité, mais une vie proprement divine. Quiconque aime est né de Dieu : c'est vraiment une nouvelle naissance, un nouvel être qui nous est donné car Dieu est amour. Nous participons vraiment à ce que Dieu est et c'est cet amour qui est le cœur de la vie chrétienne, qui en est l'essentiel. Tout le reste s'y ramène, comme le Seigneur l'a souvent dit dans l'Evangile. Saint Augustin (dont l'enseignement, sur certains points, n'est pas absolument conforme à la tradition des pères grecs, mais en l'occurrence, il est dans la ligne même de l'Evangile), Saint Augustin a donné un très bon commentaire de la première épître de Saint Jean : C'est donc la charité seule qui distingue les fils de Dieu des fils du diable. Ils peuvent bien tous se signer du signe de la Croix du Christ, répondre tous amen, chanter tous alleluia, se faire tous baptiser, entrer dans les églises, bâtir des basiliques, les fils de Dieu ne se discernent des fils du diable que par la charité. Ceux qui ont la charité sont nés de Dieu. Ceux qui ne l'ont pas ne sont pas nés de Dieu. (Indice considérable et discernement capital.) Aies tout ce que Dieu voudra, si cela seul te manque, tout le reste ne sert de rien. Mais si tout le reste te manque, et que tu n'aies que cela, tu as accompli la loi. Tu as en toi cette vie divine, cette vie incréée. 

Et comme disait justement Saint Grégoire de Nazianze, dans l'église empirique, dans l'église visible : " il y en a qui semblent être dedans et qui sont dehors " parce qu'ils n'ont pas la charité. Il y en a aussi, pour de multiples raisons qui ne dépendent pas de leur volonté et que Dieu seul connaît, qui ne sont pas visiblement dans l'église : ils semblent être dehors et ils sont dedans. Ceci ne doit cependant pas relativiser l'importance de l'église visible et des sacrements visibles. Dans ce texte de l'entretien avec Nicodème, le Seigneur précise bien qu'il faut renaître de l'eau et de l'esprit. Le Seigneur lie l'eau du baptême et le don de l'Esprit Saint. C'est la voie normale établie par le Christ. Qu'il y ait des suppléances pour les hommes qui ne peuvent pas connaître le Christ et l'Eglise, Dieu le sait, Dieu, qui est le salut de tout homme, en a disposé dans sa sagesse et dans son amour, mais il reste qu'il y a une voie normale qui a été établie positivement par le Christ : le baptême est la voie d'entrée dans cette vie nouvelle. 

Mais cet engendrement qui commence avec le baptême ou plus largement avec l'initiation chrétienne, où la grande tradition de l'Eglise n'a jamais séparé baptême, chrismation et eucharistie, cette nouvelle naissance n'est pas achevée une fois pour toutes. En effet, elle n'est pas donnée dans sa plénitude tout de suite. Cet engendrement est continuel et progressif. Il constitue toute la vie chrétienne. De notre baptême à notre mort, nous avons à croître et à développer en nous cette vie nouvelle. Le Christ doit sans cesse, de plus en plus, être engendré en nous. Toute la vie du chrétien est un engendrement, grâce à la collaboration de notre liberté. Il faut que nous consentions à cette vie nouvelle déjà déposée en germe en nous par le baptême pour qu'elle se développe, pour qu'elle puisse peu à peu produire tous ses effets. L'apôtre Paul y a beaucoup insisté dans ses épîtres pastorales, notamment dans l'épître aux colossiens, chapitre 2, où il parle de sa vie apostolique comme d'un combat continuel pour les colossiens et tant d'autres afin, dit-il, " qu'ayant leur cœur étroitement rapproché dans l'amour, ils parviennent au plein épanouissement de l'intelligence (au sens de communion profonde et vitale avec Dieu et non au sens d'intellectuel), qui leur fera pénétrer le mystère du Christ ". Déjà, dans son épître aux Galates (chapitre 4), Saint Paul disait :

Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son fils né d'une femme afin de nous conférer l'adoption filiale. Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son fils qui crie : Abba, Père ! mes petits enfants, que j'enfante à nouveau dans la douleur jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous.

Saint Paul souligne le fait que par l'incarnation du Christ, Dieu nous a adoptés pour ses fils. Le jour de la Pentecôte, Dieu a envoyé, par le Christ ressuscité, son esprit dans l'église et en plus, l'apôtre Paul a enfanté constamment ces chrétiens jusqu'à ce que le Christ soit formé en eux. Cette formation du Christ a quelque chose de continuel et de progressif dans la vie du chrétien. Ajoutons, si nous voulons percevoir toute la dimension de cette vie nouvelle, qu'elle ne sera achevée en nous qu'au jour de la parousie par notre résurrection corporelle. Dans la première épître aux corinthiens, Saint Paul dit, en parlant de la résurrection : 

Je l'affirme, frères, la chair et le sang ne peuvent hériter du royaume de Dieu. Ni la corruption de l'incorruptibilité. Oui, je vais vous dire un mystère : nous serons transformés. En un clin d'œil, au son de la trompette finale, les morts ressusciteront, incorruptibles, et nous, nous serons transformés. Il faut en effet que cet être corruptible revête l'incorruptibilité, que cet être mortel revête l'immortalité.

Nous retrouvons ici l'expression de l'évangile de Saint Jean, la chair et le sang sont hérités du royaume de Dieu mais déjà, par le baptême, nous recevons les prémices de cette nouvelle naissance qui est un don de Dieu et qui se développe au cours de notre vie chrétienne. Finalement, c'est la transformation, la transfiguration de notre corps lui-même au jour de la résurrection qui achèvera cette naissance et qui fera que, dans notre corps lui-même, ressuscitée, transfigurée, la vie divine répandra tous ses effets. Nous sommes donc là en présence d'une vie qui a une tendance eschatologique, qui nous oriente vers cet accomplissement final qu'est la résurrection et l'instauration du royaume définitif de la Jérusalem céleste. Voilà ce qu'est cet engendrement, cette nouvelle naissance par laquelle nous entrons dans la vie chrétienne, cette nouvelle naissance qui fait de nous à la fois des membres du Christ, des fils de Dieu et qui nous fait entrer dans le royaume de Dieu au sens que l'Evangile donne à ce mot. 

De cet engendrement, l'Eglise est le lieu et le sein maternel. C'est ici que nous pouvons éprouver une difficulté. En effet, la réalité de l'Eglise est sans doute le point de la doctrine chrétienne le plus difficile à comprendre et à accepter pour l'homme d'aujourd'hui. Beaucoup de nos contemporains échappent tout de même à l'athéisme et admettent plus ou moins consciemment l'existence de Dieu, d'une façon parfois vague. Il leur est déjà plus difficile de voir dans le Christ plus qu'un maître de sagesse ou une personnalité particulièrement exemplaire. Trop peu nombreux sont ceux qui aujourd'hui peuvent proclamer avec Saint Pierre : " tu es le Christ, le fils du Dieu vivant ", ou encore : " le salut n'est en aucun autre car il n'est sous le ciel aucun autre nom donné par les hommes par lequel nous devions être sauvés " (les Actes, chapitre 4). Admettre que le Christ les l'unique Sauveur de l'humanité n'est pas facile pour l'homme d'aujourd'hui. On tombe aisément dans le syncrétisme qui nous présente dans le christianisme une voie parmi les autres, une simple forme d'une recherche spirituelle qui n'a rien d'exclusif. Or nous ne pouvons être sauvés que par le Christ. S'il advient que les hommes peuvent être sauvés sans même connaître le Christ, ils sont tout de même sauvés par Lui. Un peu comme le paralytique de l'Evangile qui a été guéri par le Christ sans savoir qui l'avait guéri. 

Il est plus difficile encore pour l'homme d'aujourd'hui, et peut-être aussi pour nous mêmes, d'admettre la nécessité de l'Eglise et de reconnaître son rôle essentiel dans notre vie chrétienne. Pour beaucoup d'homme aujourd'hui, l'Eglise constitue une difficulté insurmontable. Même parmi les chrétiens orthodoxes croyants, pratiquants, il en est sans doute plus d'un qui ne réalise pas toute l'importance de l'Eglise, qui ne lui accorde pas sa juste place dans sa vie spirituelle. En effet, pourquoi ne pouvons nous pas aller à Dieu directement, nous adresser au Christ directement en faisant l'économie de tout intermédiaire et de toute médiation humaine dont il est trop facile de voir les lacunes et les défauts. Quelle nécessité y a-t-il de s'agréger à un corps social, à un peuple, fut-il le peuple de Dieu ? Quel besoin avons-nous de nous soumettre à l'autorité d'une hiérarchie et d'une tradition. Pourquoi l'Eglise ? Pourquoi surtout, l'Eglise sous son aspect institutionnel - encore que l'on ne peut pas dire que l'Eglise soit une institution, ce n'est pas une vue juste sur ce qu'elle est car alors on la verrait de façon trop humaine. 

Pourtant, la réponse est simple : c'est parce que le Christ a voulu qu'il en soit ainsi. Lorsque Pierre eût confessé sa foi dans sa messianité, le Christ lui déclara : " et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église ". dans le texte grec de l'Evangile, le Christ emploie ce mot église qui était dans la Bible grecque des septante, la traduction d'un mot hébreux qui avait d'ailleurs son équivalent en araméen, qui signifie l'assemblée, l'assemblée d'Israël, qui désigne le peuple d'Israël surtout comme assemblée liturgique. Ce terme avait été repris peu avant l'époque du Christ par des groupes juifs qui attendaient ardemment la venue du messie et qui estimaient devoir constituer le groupe fidèle qui allait accueillir le messie, le nouvel Israël régénéré qui accueillerait le roi messianique. Le Christ, en employant cette expression, marque bien qu'il a l'intention de fonder et de bâtir sur les apôtres, et sur Pierre le premier, qui résume en lui tout le corps apostolique, de bâtir sur lui ce peuple nouveau, cet Israël renouvelé, héritier de toutes les promesses et en qui s'accomplirait le dessein, tout le destin d'Israël et l'avènement du Royaume de Dieu. L'emploi de ce mot montre bien que son intention, sa mission, son œuvre va être de fonder une Eglise, entendue dans ce sens. Le Seigneur Jésus affirmait ainsi sa volonté d'établir une Eglise et de s'associer des hommes pour en être avec Lui et en Lui le fondement. 

Pierre lui-même, dans sa première épître, dira aux chrétiens qu'ils ne sont pas des individus isolés dans leur relation avec Dieu, mais qu'ils sont les membres d'un peuple dont l'ancien Israël était l'ébauche, la préparation et la promesse. " Vous êtes une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s'est acquis afin que vous annonciez les perfections de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière " (première épître de Pierre, chapitre 2). Saint Pierre reprend ici des termes de la tradition biblique du deutéronome qui était appliquée au peuple d'Israël. Saint Paul, dans son épître aux éphésiens, reprend l'image de la pierre de fondation que le Christ a utilisée à Césarée de Philippe à propos de Pierre pour souligner l'importance du ministère apostolique dans l'Eglise : " Vous êtes concitoyens des Saints et membres de la famille de Dieu, édifiés que vous êtes sur le fondement des apôtres et les prophètes dont Jésus Christ lui-même est la pierre angulaire " (chapitre 2). 

Cette volonté du Christ d'établir une Eglise, de nous sauver dans et par l'Eglise, n'a cependant rien d'arbitraire et de gratuit. La fondation de l'Eglise par le Christ s'identifie avec le but même de toute sont œuvre de salut, de toute son œuvre rédemptrice. Le péché, et ceci est clair dès les premiers chapitres de la Genèse, le péché est essentiellement une œuvre de division : en se séparant de Dieu, l'homme brise le lien qui l'unit aux autres hommes. Toute l'histoire de l'humanité en témoigne depuis la faute d'Adam. Depuis le meurtre d'Abel par Caïn, la Tour de Babel jusqu'aux meurtres, aux génocides et aux Goulags de notre temps. Le mystère du Salut accompli par le Christ, au contraire, est essentiellement une œuvre de réunification. Et s'est unie à notre nature humaine exsangue et disloquée afin de lui communiquer l'énergie vivifiante de son Esprit Saint et ainsi, la re-souder et la réunifier en la faisant participer à sa vie divine. C'est ce but unique de toute son œuvre rédemptrice que le Christ exprimait devant son Père dans sa prière après la Cène : " je leur ai donné la gloire (au sens biblique du mot, c'est à dire le rayonnement de la divinité, l'énergie du Saint Esprit) que tu m'as donnée afin qu'ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et Toi en moi, afin qu'ils soient parfaitement un ". Toute l'œuvre du Christ est de nous communiquer cette vie divine qui fait l'unité du Verbe et du Père dans la Trinité, que le Christ peut ressusciter et possède en plénitude dans son humanité, qui est la vie que l'Esprit Saint a communiquée à l'Eglise à travers le corps apostolique au jour de la Pentecôte. Le Seigneur Jésus a voulu faire de nous les sarments de la vraie vigne dont il est le cep et les membres de son corps dont il est la tête. C'est cela être membre de l'Eglise. Ce n'est pas simplement faire partie d'un organisme social analogue à tant d'autres, ni entrer dans une institution purement humaine. C'est s'identifier au Christ, c'est devenir membre de ses membres, c'est se soumettre à la puissance unifiante de son esprit qui veut nous arracher à notre existence solitaire, à notre individualisme, à notre égoïsme pour que nous n'ayons plus qu'un cœur et qu'une âme, comme les premiers chrétiens de Jérusalem entre qui tout était commun (pensons au chapitre 4 du livre des Actes des apôtres). Etre membre du corps du Christ, c'est une expression qui doit être prise dans toute sa force. Il ne s'agit pas de dire que l'Eglise est simplement un corps social, analogue au corps personnel du Christ. En réalité, c'est le corps ressuscité du Christ qui est pour nous la source de l'Esprit Saint, c'est à partir de ce corps ressuscité que l'Esprit Saint est répandu sur nous comme le montre si bien le tympan de la magnifique basilique de Vézelay, où l'on voit le Christ ressuscité répandant son Esprit sur les apôtres et sur tout l'univers, toutes les races de l'humanité. C'est ce don de l'Esprit, cette énergie émanant du corps ressuscité lui-même qui est notre vie nouvelle, qui est cette vie à laquelle nous sommes engendrés, qui est la vie du Christ en nous au sens le plus propre, le plus exact du mot. C'est cette vie incréée qui nous vient du Christ ressuscité et qui nous soude au Christ ressuscité. C'est en ce sens que nous sommes ses membres. De même que dans notre corps physique, nos membres sont irrigués par le sang qui vient de notre cœur, de même dans l'Eglise, tous les membres de l'Eglise, chacun de nous est irrigué par cette énergie divine, par cette force de l'Esprit Saint qui vient du corps même, de l'humanité même du Christ Dieu et homme, passant par son humanité ressuscitée elle-même et nous soudant à ce corps ressuscité du Christ, que nous recevons à l'eucharistie. D'où le rôle essentiel de l'eucharistie dans l'ecclésiologie : c'est par la communion eucharistique que nous sommes soudés en plénitude à ce corps ressuscité du Christ. Nous le sommes déjà initialement par le baptême et par la chrismation, mais l'initiation chrétienne est scellée par l'eucharistie parce que c'est elle qui nous fait vraiment participer au corps ressuscité du Christ, et non pas seulement pour quelques instants, où la présence matérielle des Saints Dons subsiste en nous après la communion, mais pour que d'une façon constante dans notre vie chrétienne, si nous ne nous séparons pas du Christ par le péché, nous soyons vitalement irrigués par cette vie divine qui émane de Lui, qui fait que nous sommes en communion constante avec Lui, que nos sentiments, que notre vie psychologique elle-même soit intimement liée à la vie du Christ, que nous ayons, comme le dit Saint Paul, les sentiments du Christ, que ce ne soit plus nous qui vivions mais le Christ en nous véritablement. Dans la mesure où tous les membres de l'Eglise sont animés de cette vie, voyez qu'ils ne peuvent être qu'un, qu'ils ne peuvent être qu'unis puisque c'est la même vie, c'est le même esprit qui les anime, de même que les membres d'un corps physique animés d'un même sang sont un dans le même organisme. 

Corps du Christ, l'Eglise, au moins dans sa condition présente, terrestre, est un organisme hiérarchisé où tous n'ont pas la même fonction. Certes, tous, des patriarches au plus humble des chrétiens, sont d'abord des chrétiens. Ils sont animés par cette vie, ils sont des fidèles eux-mêmes appelés à faire leur salut, à recevoir le don déifiant de l'Esprit Saint pour la rémission de leur péché et pour la vie éternelle. Et cela est pour chacun le plus important et le plus fondamental. Etre prêtre, évêque, patriarche n'est pas être un chrétien supérieur du point de vue de cette vie divine. Mais certains à l'intérieur du corps, dans leur union avec tous, ont reçu du Christ une fonction particulière. Ce fut le cas des apôtres, qui reçurent ce privilège, avec Pierre le premier, d'être les fondements de l'Eglise, la pierre sur laquelle repose tout l'édifice. Sous cet aspect leur fonction était unique, incommunicable : elle ne pouvait être transmise à des successeurs. Mais, animés par l'Esprit du Christ, les apôtres ont établi pour chaque lieu où ils fondaient l'église des évêques, qui ont perpétué au cours des siècles et dans le monde entier un autre aspect, transmissible celui-là, de leur ministère : rendre présent, en tout lieu, par la prédication de la parole divine et la célébration des mystères et des sacrements de l'Eglise, le Christ et ses actes sauveurs. Les évêques et les prêtres qu'ils se sont choisis comme auxiliaires sont ainsi dans l'Eglise comme de vivantes icônes du Christ, en qui nous devons considérer que leur divin prototype, le Christ, sans nous arrêter, lorsque nous révérons une icône, au bois dans lequel ces icônes sont taillées, sans nous laisser heurter ou scandaliser par leurs défauts humains, inévitables tant que l'Eglise n'est pas encore entrée dans sa phase glorieuse, qui serait inaugurée par le retour du Christ à la fin des temps. Ici encore nous sommes en présence d'une volonté formelle du Christ. Les évêques et tous ceux qui sont associés, d'une façon ou d'une autre, à leur ministère, sont les envoyés du Christ que le Christ veut voir traiter comme lui-même et, ultimement, comme son Père. Dans Saint Matthieu, il dit aux apôtres : " qui vous écoute m'écoute, qui vous rejette me rejette. Or celui qui me rejette, rejette celui qui m'a envoyé ". Ce mot envoyé, dans la tradition hébraïque, a un sens très fort : être l'envoyé de quelqu'un signifie le représenter, c'est en quelque sorte être sa présence vivante. Ou encore, " Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie ", dit le Christ aux douze. Nous devons bien mesurer toute la force de ces paroles du Seigneur et en percevoir toute l'exigence. Comme on comprend alors l'exhortation de Saint Ignace d'Antioche, le Théophore, l'un des premiers Pères de l'Eglise qui, dans ses lettres, écrivait : " que tous révèrent les diacres comme Jésus Christ, comme aussi l'évêque, qui est l'image du Père, et les presbytres (nous dirions les prêtres) comme le sénat de Dieu et comme l'assemblée des apôtres. Sans eux, on ne peut parler d'Eglise ". Donc l'Eglise est hiérarchisée, structurée et c'est à travers cette hiérarchie que cette grâce de Dieu, que cette vie divine nous est communiquée, que nous sommes engendrés. " Qu'il n'y ait rien en vous, continue, dans une autre lettre, Saint Ignace, qui puisse vous séparer, mais unissez-vous à l'évêque et au préposé, en image et leçon d'incorruptibilité. De même que le Seigneur n'a rien fait ni par lui-même, ni par les apôtres sans son Père, avec qui il est un, ainsi vous non plus, ne faites rien sans les prêtres et n'essayez pas de faire passer pour raisonnable ce que vous faites à part, mais faites tout en commun ". On voit ce souci d'éviter tout schisme, tout esprit de clan, tout esprit de parti, mais de faire tout dans l'unité autour de l'évêque, et on peut dire plus largement : dans la communion autour de l'unité ecclésiale. Le sens de l'Eglise, de l'unité de tous à l'intérieur de l'Eglise, autour de ceux qui représentent, sur le plan hiérarchique le Christ, est une grâce, un don de l'Esprit Saint. A ce don, nous devons correspondre et coopérer activement. Il faut que nous aimions par dessus tout cette unité de l'église et, pour cela, fuir tout esprit de parti, de division ou de schisme. A chaque liturgie, le prêtre (ou le diacre) proclame : " aimons-nous les uns les autres afin que dans un même esprit nous confessions le Père, le Fils et le Saint Esprit, Trinité consubstantielle et indivisible ". Nous ne pouvons vraiment glorifier le Père que dans la mesure où nous vivons de cette communion ecclésiale. 

C'est donc en Eglise que va s'accomplir notre engendrement progressif à la vie nouvelle. En Eglise, dans la communion avec la hiérarchie de l'Eglise, dans le respect et l'amour de son unité. Et je terminerai par là, en vous lisant un passage de Saint Paul, dans son épître aux éphésiens, où il résume bien tout cela et où il en tire les conséquences sur le plan pratique [car habituellement, Saint Paul présente d'abord, dans ses épîtres, une partie doctrinale où il expose le contenu du mystère chrétien ; puis une partie pratique où il en tire les conséquences concrètes pour le détail de notre vie]. Dans cette épîtres aux éphésiens (chapitre 4), Saint Paul se réfère d'abord au mystère de l'Ascension et de la Pentecôte et il applique à ce mystère ce verset du psaume 68 : " Monté dans les hauteurs, Il a capturé des prisonniers, il a donné des dons aux hommes ". Il est monté. Qu'est-ce à dire, sinon qu'Il est aussi descendu dans la région inférieure de la terre ? Et Celui qui est descendu, c'est aussi le même qui est monté au dessus de tous les cieux afin de remplir toute chose et de remplir l'univers de cette grâce, de ce rayonnement incréé de sa divinité, à travers son corps ressuscité. C'est Lui encore qui a donné aux uns d'être apôtres, aux autres d'être prophètes ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les Saints pour l'heure du ministère, en vue de la construction du corps du Christ. 

Car ce corps du Christ est aussi le temple véritable, le lieu du culte pour la Nouvelle Alliance, le lieu où le divin et l'humain se réunissent. C'est une autre image à côté de celle de l'engendrement d'un corps, celui du Christ, pour exprimer la même réalité. En vue de la construction du corps du Christ au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu. Pour Saint Paul, la connaissance n'est jamais intellectuelle ni cérébrale, mais la pénétration du mystère par une communion intime. Et à constituer cet homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ. Ce que Saint Augustin a appelé le Christ total, le Christ avec son corps personnel, ressuscité et auquel sont soudés tous ses membres, les hommes divinisés, déifiés par la grâce de l'Esprit. 

Ainsi nous ne serons plus des enfants, nous ne nous laisserons plus ballotter et emporter à tout vent de doctrine, au gré de la passion des hommes et de leur astuce à nous fourvoyer dans l'erreur. Mais vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toute manière vers celui qui est la tête, le Christ, dont le corps tout entier reçoit concorde et cohésion par toutes sortes de jointures qui le nourrissent et l'actionnent selon le rôle de chaque partie, opérant ainsi sa croissance et se construisant lui-même dans la charité.

Chaque mot mériterait d'être commenté. On voit à la fois le caractère progressif de cette croissance dans le Christ. C'est une naissance nouvelle qui est continue, qui est l'essentiel de la vie chrétienne, mais en même temps qui est une œuvre collective, qui est une œuvre de rassemblement, de réunion dans le Christ pour construire ce temple nouveau, pour édifier, faire naître le Christ total. Saint Paul passe ensuite aux conséquences pratiques : 

Je vous dis donc et je vous adjure dans le Seigneur de ne plus vous conduire comme le font les païens avec leurs vains jugements et leur pensée enténébrée. Ils sont devenus étrangers à la vie de Dieu à cause de l'ignorance qui a entraîné chez eux l'endurcissement du cœur ; et leur sens moral une fois émoussé, ils ont livré à la débauche au point de perpétrer avec frénésie toutes sortes d'impuretés. Mais vous, ce n'est pas ainsi que vous avez appris le Christ, si du moins vous l'avez reçu dans une prédication et un enseignement conformes à la vérité qui est dans Jésus. 

L'expression " vous avez appris le Christ " est belle : toute la vie chrétienne, c'est que le Christ vive en nous. 

A savoir qu'il vous faut abandonner votre premier genre de vie et dépouiller le vieil homme, qui va se corrompant au fil des convoitises décevantes, pour vous renouveler par une transformation spirituelle de votre jugement et revêtir l'homme nouveau qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité. 

Revêtir le Christ, revêtir l'homme nouveau en mourant au vieil homme, c'est encore une autre manière d'exprimer cette nouvelle naissance qui doit s'accomplir en Eglise. 

Dès lors, plus de mensonge. Que chacun dise la vérité à son prochain. Ne sommes-nous pas membres les uns des autres ?

Toute la charité chrétienne est 
fondée sur ce fait que nous sommes membres les uns des autres. Ce n'est pas une simple philanthropie sentimentale, mais c'est cette conscience d'être membres du Christ, d'être animés par la même vie, par le même esprit. 

Il ne faut pas donner prise au diable. Que celui qui volait ne vole plus. Qu'il prenne plutôt la peine de travailler de ses mains au point de pouvoir faire le bien en soutenant les nécessiteux. Que de votre bouche ne sorte plus aucun mauvais propos, mais plutôt toute bonne parole capable d'édifier quand il faut et de faire du bien à ceux qui l'entendent. Ne contristez pas l'Esprit Saint de Dieu qui vous a marqués de son sceau pour le jour de la rédemption. 

Contrister l'Esprit Saint, c'est justement aller contre cette unité, c'est aller contre l'inspiration intérieure de l'Esprit, qui nous appelle à être un dans le Christ. 

Aigreur, emportement, clameur, outrage, tout cela doit être extirpé de chez vous avec la malice sous toutes ses formes. Montrez-vous au contraire bons et compatissants les uns avec les autres, vous pardonnant mutuellement comme Dieu vous a pardonnés dans le Christ. Oui, cherchez à imiter Dieu comme des enfants bien aimés et suivez la voie de l'amour, à l'exemple du Christ qui nous a aimés et s'est livré pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable odeur. Quant à la fornication, à l'impureté sous toutes ses formes, ou encore à la cupidité, que leur nom ne soit même pas prononcé parmi vous. C'est ce qui sied à des saints.
Pour un chrétien, il n'y a pas de différence entre morale et spiritualité, il y a des exigences de vie chrétiennes qui sont les exigences mêmes de cette vie nouvelle. Ce ne sont pas des préceptes extérieurs, ce ne sont pas des lois contraignantes qui nous sont imposées du dehors. 
(retranscription par nos soins ndlr ( Eglise orthodoxe d'Estonie/ source: )


lundi 23 avril 2018

Père Placide


L’archimandrite Placide Deseille s’est donc endormi le 7 janvier 2018 dans sa 92ème année.
C’était pour lui et  pour nous, le lendemain de la Théophanie, cette fête qu’il aimait par-dessus toutes, et donc le jour de la synaxe du Saint Précurseur et Baptiste Jean. Ce même jour mais selon l’Ancien calendrier julien en vigueur à la sainte Montagne de l’Athos se déroulaient les solennités de Noël. L’higoumène de notre monastère de Simonos Pétra était en train de célébrer l’office de commémoraison des défunts du monastère lorsque les moines reçurent le message leur annonçant le décès de père Placide. Ils purent ainsi nommer parmi ceux-ci le hiéromoine Placide de bienheureuse mémoire.En 1966 le père Placide, alors moine cistercien, avait fondé un petit monastère de rite byzantin dans la forêt d’Aubazine, en Corrèze, avec l’aide de son compagnon de la toute première heure le père Séraphim. C’est là qu’en 1970 je suis revenu le rejoindre.
En 1977 nous entrions au monastère de Simonos Petra, sur la Sainte Montagne de l’Athos, en Grèce. Nous nous sommes attachés à l’Eglise orthodoxe puis devenus moines de cette communauté sous la direction spirituelle de l’archimandrite Aimilianos, faits hiéromoines (moines-prêtres) enfin avec la bénédiction de l’higoumène Aimilianos, renvoyés en France où nous allions fonder deux monastères sous la protection de Simonos Pétra (métochia): le 24 juin 1978  celui de la Transfiguration, à Martel, dans le Lot, où je devais préparer les lieux pour accueillir des moniales. Puis le  14 septembre de la même année, le monastère Saint Antoine le Grand, à Saint Laurent en Royans, dans la Drôme, où père Placide déplaçait avec père Séraphim leur fondation d’Aubazine où ils ne pouvaient plus rester. Le Monastère le la Transfiguration de Martel devrait déménager 13 ans plus tard à Terrasson-Lavilledieu où il se trouve toujours, alors que le Père Placide allait encore fonder une autre communauté monastique, féminine, à Saint Mémoire à côté de son monastère Saint- Antoine. Elle devrait elle aussi déménager à Solan, dans le Gard, où les sœurs gèrent un domaine viticole produisant du vin «bio» et militent activement pour la protection de la nature avec monsieur Pierre Rabhi.
Le père Placide a profondément marqué le monastère de la Transfiguration : par la formation et l’influence spirituelle qu’il a exercée sur moi pendant notre vie commune à Aubazine, mais aussi durant nos nombreux voyages d’alors dans les pays de tradition orthodoxes, et tout le temps de notre commune réflexion sur l’opportunité de choisir l’Orthodoxie, lors de notre séjour ensemble à la sainte Montagne de l’Athos en particulier.
Donc le père Placide s’en est allé vers le Père, mais sans nous quitter totalement : sa présence, comme celle de tous les défunts, continue, mais sous une autre forme qui n’est pas seulement dans notre souvenir, mais selon son corps spirituel, comme le dit Saint Paul dans  sa seconde épître aux Corinthiens (4,14 ; 5,1-4).
Il me revient je crois, en tant que plus ancien compagnon de Père Placide avec le père Séraphim, de souligner trois ou quatre aspects particulièrement marquants de la personnalité de Géronda Placide. Ce ne peut être un bilan de sa vie ni de son œuvre ni de son rayonnement ; beaucoup d’autres mieux que moi sauront le faire et plus judicieusement.
C’est à la suite de la lecture de son premier livre «L’Evangile au désert» que j’ai eu la grâce providentielle de rencontrer le père Placide alors que je cherchais ma vocation. Ce n’est pas qu’une lapalissade de dire que tout ce que nous avons reçu de lui s’inscrit dans ce premier livre et dans sa dernière publication, le recueil d’un choix de ses homélies qui vient de paraître juste avant son trépas. Dans le premier, tout est déjà dit : à travers l’histoire du monachisme et de ses aléas il indique le fil directeur de la recherche de Dieu, les étapes et les principes de la vie spirituelle, les difficultés et les effets de la prière, le but de la vie chrétienne.
Dans sa dernière publication, il distille son enseignement au long des dimanches et des cycles festifs de l’année liturgique, il exhorte, encourage, montre la Voie, explique et commente les Ecritures selon l’interprétation des Pères, mais assimilées par son expérience personnelle  et vécue idéalement dans la grande Tradition monastique universelle et ininterrompue.
Ainsi qu’il l’évoque dans sa courte autobiographie publiée récemment dans son ouvrage récent «De l’Orient à l’Occident, Orthodoxie et Catholicisme» (éd. des Syrtes, 2017) le père Placide était un homme de prière dès son enfance, prière qui selon lui se présente pour un moine sous deux formes : La prière communautaire qu’il a lui-même goûtée, chantée, ruminée et qui le nourrissait tant d’abord lors des offices cisterciens pendant la période qui précédait le concile catholique de Vatican II, puis dans les longs offices monastiques orthodoxes. Il en a gardé et développé l’amour tout au long de sa vie et a fait partager cet amour à beaucoup de ses enfants spirituels.
Quant à sa prière personnelle, il ne nous en a pas révélé les secrets intimes bien sûr. Mais ceux qui l’ont côtoyé savent à quel point elle était imprégnée des Psaumes et des hymnes de l’Eglise, hymnes unifiés, intégrés, personnalisés, intériorisés dans le silence de la Prière de Jésus et l’invocation du Nom, cette prière hésychaste que nous l’avons vu découvrir émerveillé.
Je me souviens de son enthousiasme quand, à la Sainte Montagne de l’Athos, Géronda Aimilianos nous montrait l’importance de la prière personnelle nocturne, ou lorsqu’il découvrait et traduisait quelque hymne acathiste ou autre  paraclisis. Dès les années 60, il avait traduit l’admirable et riche acathiste du Buisson Ardent, du moine Daniel de Roumanie. A Aubazine, il nous les commentait en communauté ou dans la voiture lors de nos déplacements. Avec grande humilité il adoptait ces hymnes, et chaque verset, chaque expression, étaient l’occasion d’une large mais synthétique vision des Ecritures dont il nous révélait les «harmoniques» et les développements ou les implications dans la vie spirituelle et dans la perception de la «communion des saints» en Eglise. Par là, il nous initiait à entrer dans «les profondeurs du cœur» et à y trouver en la présence divine de Jésus  tous les Membres de Son Corps. Par ces commentaires, il nous éduquait et nous invitait à la prière continuelle qu’il faisait sienne.
Le géronda Placide nous a aussi transmis sa sensibilité à la réalité profonde de l’Eglise, dison : au «Mystèr » de l’Eglise. Son charisme ne se manifestait pas en de grands développements de théologie spéculative – bien qu’il en eût été fort capable – mais il voyait, sentait et défendait l’expression de l’unité de l’Eglise – et sa condition – à travers l’unité de foi et l’unité sacramentelle. Il se raccrochait toujours à ce qui a été cru toujours et par tous, à ce qui a été universellement expérimenté dans la Liturgie et l’Office divin. Nous pouvons remarquer le souci qu’il a eu de nous transmettre le Psautier d’après la traduction des Septante et le soin qu’il a mis à traduire et à perfectionner inlassablement ces traductions, enrichies par les riches et multiples interprétations des Pères de l’Eglise.
Il faut relire l’introduction à sa traduction du Psautier et se reporter aux notes qui accompagnent des mots ou des expressions spécifiques, pour comprendre à quel point elles sont le fruit de sa propre manducation des Psaumes et des Ecritures qu’il nous transmet et nous révèle.
Après avoir évoqué sa vaste culture patristique, je voudrais aussi évoquer un autre aspect de notre père maintenant endormi : il avait une âme philocalique. N’avait-il pas projeté dans les années 70, de traduire en français et d’éditer avec l’aide de ses disciples la Philocalie ? Sa lecture des Pères et des grands spirituels n’était en rien de l’érudition, bien qu’il fut fin connaisseur, mais faisait de lui une authentique philocalie vivante. Elle l’amenait toujours à l’intime expérience de la vie spirituelle, c’est-à-dire de la vie en Dieu par la prière, l’ascèse et la contemplation, fruits de la foi, telle que les Pères neptiques la décrivent et vers laquelle ils nous orientent. C’est encore ce qu’il a voulu nous transmettre en mettant à notre portée par de fines et claires traductions «l’Echelle Sainte» de «Jean Climaque» et les «Discours ascétiques» d’Isaac le Syrien.
Alors qu’il était strict sur tous les points relatifs à la doctrine théologique et spirituelle de l’Eglise, le père Placide savait allier un sens profond de «l’économie» dans les conseils spirituels pour lesquels on le consultait, mais toujours au service de la recherche de Dieu.
En effet, tant pour lui-même que pour ceux qui se confiaient en lui, tout était au service non seulement d’une vie avec Dieu, mais d’une vie en Dieu. C’est ce qu’il nous montrait lorsque qu’il commentait le livre de Nicolas Cabasilas, «Ma vie en Christ». Peut être pourrions nous même dire que là résidait la raison profonde de sa conversion à l’Orthodoxie qui lui permettait de passer d’une vie avec Dieu et dans l’espérance,  vivante dans la tradition latine et catholique, à une vie en Dieu à laquelle aspirent pour ici et maintenant les Orthodoxes – autant que leur faiblesse le leur permet –  et que transmet consciemment leur Eglise.
Pour conclure mes propos,  je voudrais encore ajouter que d’une certaine manière, père Placide a été un trait d’union entre l’Orient et l’Occident chrétiens. Il n’a jamais rien renié de l’Occident, mais il y a toujours recherché trouvé et exalté les racines orthodoxes présentes en Occident, y décelant jusqu’à aujourd’hui, et chez maintes personnes ce qui en est toujours vivace, nous invitant non seulement à les découvrir, mais à les développer et à les amener à leur transfiguration par l’expérience spirituelle et liturgique de l’Orthodoxie. C’est ainsi qu’il savait aider et conseiller de nombreux Catholiques attachés à leur tradition et ne souhaitant pas à en changer, par des lectures appropriées à leur tradition. Le père Placide servait toujours l’Eglise en révélant au monde occidental les richesses mystiques de la tradition spirituelle, théologique, littéraire, liturgique, artistique de l’Orthodoxie, et en montrant aussi au monde orthodoxe, souvent ignorant de ces choses depuis le Grand Schisme de 1054, les richesses de la grande Tradition latine et des ceux qui en vivent encore.
Avec l’aide de Dieu et l’intercession de père Placide, les membres des métochia, et les fidèles bénéficiaires du même héritage, vont poursuivre avec humilité la voie qu’il nous a montrée  et qu’avait jadis bénie Géronda Aimilianos et maintenant encore son digne successeur Géronda Elisée.
Non, père Placide ne  vous laisse pas, non il ne nous laisse pas orphelins, il demeure présent, mais autrement, et pas seulement à travers ses écrits ou nos souvenirs intimes ; c’est ce qu’ont ressenti beaucoup de ceux qui – nombreux – l’ont veillé filialement, avec foi,  jour et nuit, avec les Psaumes et beaucoup de paix, depuis sont trépas jusqu’à ses funérailles.

Père Placide, merci!

Géronda, mémoire éternelle!



Les funérailles du hiéromoine Placide ont eu lieu jeudi 10 janvier dans l’église du monastère saint Antoine, à Saint Laurent en Royans, puis Père Placide fut inhumé dans le cimetière du monastère.
L’office de funérailles a été présidé par son Eminence le Métropolite Emmanuel de France, assisté de son Excellence le Métropolite Joseph, archevêque Roumain en Europe occidentale et de son évêque auxiliaire Monseigneur Marc, ainsi que son excellence l’Archevêque Job de Genève. Le père higoumène Elisée, retenu par les solennités de Noël et de la fête de Saint Simon le Myroblite – fêtes patronales du monastère – qu’il doit présider au monastère de Simonos Pétra, s’est fait représenter par l’archimandrite Elie du monastère de la Transfiguration à Terrasson. Quelques trois cents personnes ou plus étaient présentes et priaient pour le repos éternel de père Placide, que beaucoup d’entre eux considèrent comme leur père spirituel.
Au Monastère de la Transfiguration
Terrasson-Lavilledieu
Archimandrite Elie
Le 13 janvier 2018

mardi 20 février 2018

Le père Placide Deseille, sa vie, son oeuvre

Père Placide

Interview de Bernard Le Caro qui a préfacé le dernier livre du père Placide "De l'Orient à l'Occident. Orthodoxie et Catholicisme".



Bernard Le Caro


vendredi 12 janvier 2018

Sur le blog saint Materne: Père Placide (Deseille), l'Occident, la Liturgie et l'amour (RIP 07.01.2018)

 une croix au monastère de père Placide, en 2007...

Décès de l’archimandrite Placide Deseille:
https://orthodoxie.com/deces-de-larchimandrite-placide-deseille/


Requiem aeternam dona ei, Domine, et lux perpetua luceat ei. Requiescat in pace. Amen

Certes, avec sa naissance au Ciel, spirituellement on y gagne, si on veut, mais quelle "locomotive" l'Église perd avec sa disparition, alors que tant de "freins" et de "mauvais aiguillages" y sont aux commandes un peu partout, et tant de brebis égarées dans la nature. Kyrie eleison.







Père Placide et la Liturgie de l'Occident d'avant la chute
Le père Placide Deseille en fait une lecture très intéressante dans sa passionnante autobiographie spirituelle "Étapes d'un pèlerinage" (Monastère St-Antoine-le-Grand - Monastère de Solan, en ligne sur http://www.pagesorthodoxes.net/foi-orthodoxe/temoignage-placide-deseille.htm#_ftnref20)

LA LITURGIE QUE L’OCCIDENT PRATIQUAIT A L’EPOQUE OU IL N’AVAIT PAS ROMPU LA COMMUNION AVEC L’ORIENT.

"J’aimais beaucoup la liturgie latine," écrit le père Placide lorsqu'il parle des son premier contact avec l'Orthodoxie dans les années 1950. Et il continue: "La connaissance de la liturgie orthodoxe, que je venais de découvrir avec émerveillement à Saint-Serge, me faisait prendre une vive conscience des richesses analogues, quoique plus cachées, que recelait la liturgie latine traditionnelle, et m’incitait à en vivre avec plus d’intensité. La liturgie de la Trappe était d’ailleurs, sauf quelques additions tardives facilement décelables et qui n’avaient pas déteint sur l’ensemble, identique à la liturgie que l’Occident pratiquait à l’époque où il n’avait pas rompu la communion avec l’Orient. A la différence de la liturgie byzantine, elle se composait presque exclusivement de textes bibliques, ce qui pouvait au premier abord donner une impression de sécheresse. Mais ces textes étaient admirablement choisis, le déroulement de l’année liturgique était parfaitement harmonieux, et les rites, malgré leur sobriété, étaient chargés d’une grande richesse de sens. Si on se donnait la peine, en dehors des offices, au cours de ces heures de lectio divina si caractéristiques de l’ancienne spiritualité monastique d’Occident, d’acquérir une connaissance « par le cœur » de la Bible et des interprétations que les Pères en avaient données, la célébration de l’Office divin acquérait, avec la grâce de Dieu, une saveur et une plénitude admirables."

DU CONCILE VATICAN II AUX RITES ORIENTAUX.

Le père Placide accueillit "avec beaucoup de joie". Il espérait "une revivification des structures et des institutions de l’Eglise romaine par un retour à l’esprit et à la doctrine des Pères". Mais il s'aperçut que "c’était un processus inverse qui, sur bien des points, se dessinait ... Jusque-là, une assez grande part des institutions anciennes, et surtout la liturgie traditionnelle de l’Occident, avaient pu subsister malgré diverses altérations, parce que le catholicisme, régi par un pouvoir central fort et universellement respecté, les avait maintenues par voie d’autorité. Mais, dans une très large mesure, les fidèles, et plus encore les clercs, en avaient perdu le sens profond. Avec le Concile, la pression de l’autorité s’affaiblit ; il était logique que ce dont le sens était perdu finisse par s’effondrer, et que l’on soit amené à reconstruire sur de nouvelles bases, conformes à ce qu’était devenu depuis plusieurs siècles, ou devenait maintenant, l’esprit du Catholicisme romain."

Déçu par l'évolution post-conciliaire, le père Placide se tourne vers les Pères, l’Eglise ancienne, et "cette Orthodoxie que j’aimais, sans pressentir encore qu’elle pût être purement et simplement l’Eglise du Christ dans toute sa plénitude" et s'intéresse aux rites orientaux: " L’uniatisme avait été conçu par Rome comme un moyen d’amener les Orthodoxes à la foi et à l’unité romaines, sans les obliger à renoncer à leurs usages. Le développement de l’œcuménisme dans le monde catholique tendait à rendre cette perspective caduque. Mais ne pouvait-on pas espérer que la présence et le témoignage des catholiques de rite oriental contribuerait à ramener l’ensemble de l’Eglise romaine à la plénitude de la Tradition ? Les interventions lucides et courageuses de certains hiérarques melkites au Concile donnaient quelque consistance à cette espérance."

TRADITION BYZANTINE ET PROBLEME DE L'UNIATISME

Le père Placide ne s'intéresse pas au côté "oriental" de la tradition byzantine mais à sa fidélité aux Pères: "Je ne me suis jamais senti « oriental », ni attiré à le devenir. Mais la pratique de la liturgie byzantine me semblait être le moyen le mieux adapté, en l’état actuel des choses, pour entrer dans la plénitude de la tradition patristique d’une façon qui ne soit pas scolaire et intellectuelle, mais vitale et concrète. La liturgie byzantine m’est toujours apparue beaucoup moins comme une liturgie orientale, que comme la seule tradition liturgique existante dont on puisse dire : « Elle n’a rien fait d’autre que d’incorporer intimement dans la vie liturgique la grande théologie élaborée par les Pères et les conciles jusqu’au IXème siècle. En elle se chante l’action de grâces de l’Eglise triomphant des hérésies, la grande doxologie de la théologie trinitaire et christologique de saint Athanase, des Cappadociens, de saint Jean Chrysostome, de saint Cyrille d’Alexandrie, de saint Maxime. En elle transparaît la spiritualité des grands courants monastiques depuis les Pères du Désert, Evagre, Cassien, les moines du Sinaï, jusqu’à ceux du Studion, et, plus tard, de l’Athos... En elle, enfin, le monde entier, transfiguré par la présence de la gloire divine, se dévoile dans une dimension proprement eschatologique.» (In M.-J. LE GUILLOU, L’esprit de l’Orthodoxie grecque et russe, Paris 1961, pp. 47-48. Citation du père Placide)

Toutefois le père Placide constate alors "à quel point les Eglises uniates étaient coupées de leurs racines et de leur propre tradition, et n’occupaient dans l’Eglise catholique romaine qu’une position très marginale. Même lorsque les Uniates reproduisaient aussi exactement que possible les formes extérieures de la liturgie et du monachisme orthodoxes, l’esprit qui animait leurs réalisations était très différent." Et aussi que "le risque était grand, dès lors, de ne suivre, sous le couvert de l’appartenance « orientale », que des conceptions subjectives qui ne seraient ni catholiques, ni orthodoxes, et laisseraient le champ libre aux fantaisies individuelles, aux abus et aux illusions."

VERS L'ORTHODOXIE

Faisant ainsi le constat que l'uniatisme était une voie sans issue le père Placide constate aussi que l’évolution postconciliaire de l’Eglise romaine se poursuit, "la mutation la plus symptomatique étant sans doute celle de la liturgie" et il cite "l’un des hommes qui ont été le plus mêlés à ces réformes, le Père Joseph Gelineau: « [Après Vatican II,] c’est une autre liturgie de la messe. Il faut le dire sans ambages : le rite romain tel que nous l’avons connu n’existe plus. Il est détruit.» (In. J. GELINEAU, Demain la Liturgie, Paris 1976, p. 10. Citation p. Placide.) Et "très progressivement" il parvient à la conviction "que l’Eglise orthodoxe est l’Eglise du Christ en sa plénitude," malgré son expérience à la Trappe, où il avait encore connu la tradition latine dans une de ses expressions les plus pures, bien sauvegardée jusqu’à une date très récente," et sa perception de "tout ce qu’il y avait de christianisme authentique, – je serais porté à dire maintenant : de réels éléments d’orthodoxie – chez les catholiques romains."

(*)L'Archimandrite Placide (Deseille), né en 1926, entre l’abbaye cistercienne de Bellefontaine en 1942 à l'âge de seize ans. À la recherche des sources authentiques du christianisme et du monachisme, il fonde en 1966 avec des amis moines un monastère de rite byzantin à Aubazine en Corrèze. En 1977 les moines décident de devenir orthodoxes. Ils sont reçus dans l’Église orthodoxe le 19 juin 1977 et en février 1978, ils deviennent moines du monastère de Simonos Petra au Mont Athos. Rentré en France peu après, père Placide fonde le monastère Saint-Antoine-le-Grand, à Saint-Laurent-en-Royans (Drôme) dans le Vercors, et en devient l'higoumène. Il a enseigné la patristique à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. Fondateur de la collection « Spiritualité orientale » aux éditions de l'abbaye de Bellefontaine, il est l'auteur et le traducteur de plusieurs ouvrages sur la spiritualité et le monachisme orthodoxes (liste sur http://monasteresaintantoine.fr/ )






https://editions-syrtes.com/produit/de-l-orient-a-l-occident-placide/




Père Placide et l'amour qui transfigure la "loi"
Ainsi était Père Placide ! « La charité accomplit la loi »
« Le second évènement qui accéléra l’accomplissement de mon destin fut l’arrivée d’un gâteau ! Ma chère mère, ayant obtenu ma nouvelle adresse, m’envoya par la poste une de ces merveilles faite de chocolat noir, de beurre, de sucre, de cannelle, d’œufs, de farine et d'amandes effilées que les anglo-saxon nomment un brownie. La rigueur de notre vie rendit l’arrivée de cette « gâterie » semblable à celle d’un ange dans la fournaise de Babylone. Je fus si touché par cette marque de délicatesse que je voulus en faire profiter mes frères. Ce matin là, les pères Placide et Séraphin étant sortis, les novices se retrouvèrent donc à table, livrés à eux-mêmes. La coutume athonite voulait que le plus ancien dans la vie monastique, quelque soit son âge ou son statut ecclésial, remplaçât le hiéronda. Or, le plus ancien de la communauté était le terrible Ephrem, un jeune homme sec et nerveux, qui avait pour habitude de triturer du bout des doigts une barbichette ridicule qui poussait chichement sur son faciès imberbe. Ephrem savait tout, avait tout lu, tout vu, tout dit. Breton d’origine, il envoyait par milliers les hérétiques en enfer et projetait, dans les années à venir, la conversion du pays Bigouden à l’Orthodoxie byzantine. Durant les offices, il s’indignait en poussant des petits cris lorsqu’un malheureux novice avait le malheur de confondre, dans l’extraordinaire labyrinthe de la liturgie byzantine, un tropaire pour un autre, à moins que cela ne fût un apolytikion ou un kondakion, ces courtes hymnes d'une strophe parfois intercalées entre les versets d'un psaume et répétées comme un leitmotiv.
A la fin du repas, je m’adressai à mes frères, leur expliquant que, ma mère m’ayant envoyé un bon gâteau, je tenais absolument à le partager avec eux. Quelle erreur n’avais-je pas commise ! Ephrem se leva d’un bond et s’écria :
- Où est ce gâteau ?
- Dans le placard, répondis-je, surpris par le ton sec du jeune moine qui, déjà, avait ouvert le placard et auscultait le précieux dessert.
- Je parie qu’il y a là-dedans tout ce qui est interdit de manger pendant le carême ! Il n’est pas question d’y toucher, ordonna-t-il en quittant le réfectoire.
Les novices, en l’absence du hiéronda, ne pouvaient qu’obtempérer. Je remontai dans ma cellule et m’allongeai sur mon lit. En des circonstances différentes, ceci aurait dû paraître puéril, voire même comique. Mais l’extrême dénuement et la solitude transformèrent cette humiliation en blessure. Je devais sans doute pleurer bien fort – les cloisons qui nous séparaient n’étaient pas très épaisses – car j’entendis qu’on murmurait quelque chose à mon propos.
Le lendemain, les pères ayant regagnés le monastère, on déjeuna comme si de rien n’était. Ephrem faisait la lecture d’un ton emphatique, en traînant la dernière syllabe des mots comme dans les vieux films des années 30. Placide frappa sur une clochette pour signifier la fin du repas. Comme Ephrem s’inclinait pour recevoir la bénédiction, Placide lui dit tout à coup, d’une manière qui déconcerta toute l’assemblée :
- Il n’y a pas de dessert aujourd’hui ?
- Mais, hiéronda, c’est carême et…
- Je ne sais pas ce que vous en pensez, interrompit le père Placide, mais moi je crève de faim !
Tout le monde se regardait, ahuris. Le grand ascète Placide réclamait un dessert pendant le carême !
- Il y a bien un gâteau que la maman d’Alain a envoyé, risqua timidement Pascal, mais…
- Mais il contient tous ce que l’Eglise interdit en ce jour, trancha Ephrem !
- Et bien amenez-moi ce gâteau, ordonna Placide.
Ephrem dû apporter le gâteau au hiéronda et le découper.
- Servez donc une bonne part à Alain, s’il vous plait, dit Placide.
Tous les visages s’étaient illuminés, sauf celui d’Ephrem qui me servait, car on venait enfin de comprendre le fin mot de l’histoire. Placide était en train de donner une leçon de charité, à la manière des Pères du désert. Je me mis à pleurer, mais de joie cette fois-ci.
- Merci hiéronda, dis-je en portant à ma bouche la pâtisserie interdite.
- La charité ! dit le père Placide, la charité accomplit la loi !
Le Hiéronda avait, par ce geste si simple, explicité la nature même du christianisme (...) Que dit rabbi Yeshoua ben Youssef ? Que tous les commandements se résument dans l’amour, que Dieu lui-même est cet amour. Voilà ce que le père Placide avait démontré en mangeant un gâteau prohibé par la loi comme jadis Jésus en guérissant un malade le jour du Shabbat. »
(Extrait de "La presqu'île interdite", Albin Michel. Par Alain Durel)





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Importance du témoignage orthodoxe en Occident
[…] la présence de l'Orthodoxie en Occident est une nécessité vitale, avant tout parce que l'Église orthodoxe est l'Église véritable du Christ. Comme nous l'enseigne toute la Tradition, l'Église est la véritable arche du salut pour toute l'humanité, le moyen établi par Dieu pour que les hommes obtiennent le Salut et la vie éternelle. A ce titre, il faut qu'elle soit présente partout et rayonne sur le monde. Les fruits que portera cette présence dépendront ensuite de la libre réponse des hommes.

D'autre part, l’Occident est douloureusement partagé, depuis le XVI" siècle, entre le catholicisme romain et les confessions issues de la Réforme protestante. De bons historiens pensent que celle-ci n'aurait jamais eu lieu, si la grande rupture avec l'Orthodoxie ne s'était pas produite au XI° siècle. Les Réformateurs ont voulu réagir contre des abus et des déviations qui étaient en grande partie propres au Christianisme occidental, et qui s'étaient développés à la faveur de la séparation du reste du monde chrétien. Mais ces Réformateurs vivaient dans un univers déjà coupé de la tradition ancienne et étaient eux-mêmes imprégnés d'augustinisme ; c'est pourquoi ils n'ont pas pu retrouver la plénitude du christianisme originel. Dans un tel contexte, la présence de l'Église orthodoxe, bien loin d'être un facteur de nouvelles divisions, peut être un puissant ferment pour la recomposition de l'unité spirituelle de l'Europe. Unité qui ne peut se fonder […] que sur la foi que tous les chrétiens ont professée ensemble pendant un millénaire.

Enfin, l'occident est soumis depuis longtemps déjà à un processus de déchristianisation qui mine les fondements même de sa civilisation, et qui risque de le conduire, dans les décennies à venir, à un déclin irrémédiable. Ceci est particulièrement sensible en France, où ce processus est une conséquence indirecte de la Réforme du XVI° siècle, et aussi de la réaction trop cléricale et autoritaire du catholicisme de la Contre-Réforme. Il est étroitement lie à certains aspects de la Révolution française et aux conditions dans lesquelles sont nés aussi bien le libéralisme économique que le marxisme. Devant le risque d'l'asphyxie spirituelle qui les menacent, beaucoup d'Occidentaux en viennent à chercher un peu d'oxygène dans les sectes plus ou moins marginales qui se multiplient, ou dans les sagesses extrême-orientales. Mais, même parmi ceux-ci, il est des hommes qui redécouvrent finalement dans l'Église orthodoxe une source spirituelle toujours jaillissante, demeurée largement étrangère à la plupart des conflits qui ont préparé l'éclatement de l'univers occidental, et qui porte la promesse de la Vie pour notre monde.

Archimandrite Placide Deseille
in L'ÉGLISE ORTHODOXE ET L'OCCIDENT






L'archimandrite Basile (Pasquiet), ancien moine grec-melkite-catholique devenu lui aussi chrétien-orthodoxe, nous témoigne ceci de notre bien-aimé père Placide :
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Seigneur Jésus Christ fils de Dieu souviens toi dans ton royaume de ton serviteur l'archimandrite Placide.
La première fois que j'ai entendu parler du père Placide Deseilles fut dans son monastère d'origine, l'abbaye de Bellefontaine dans le Maine-et-Loire à une vingtaine de kilomètres de Tiffauges mon village natal en Vendée, c'était en 1975. J'étais en pleine recherche spirituelle, et je m'étais amouraché d'une camarade de classe, nos relations etaient tout à fait innocentes et finalement ma vie allaient changer lorsque je sus que son oncle était le père Abbé de l'abbaye de Bellefontaine. Alors dans mon coeur est né la vive envie d'aller au monastère, et un beau matin, un samedi, je me mis en route pour Bellefontaine. Je pensais faire de l'auto-stop, mais sans succès, si bien que j'y suis allé à pieds. Je suis arrivé vers midi et j'ai eu la chance d'avoir une bref entrevue avec le père hôtelier qui justement me parla d'un de leur père qui vivait en ermite selon la tradition monastique orientale, c'était bien sûr père Placide. La cloche sonna et le père hôtelier s'excusant brusquement me laissa seul sans directive (bien sûr c'était l'heure de sexte et du repas, mais je n'étais pas encore initié), ne sachant que faire au bout d'un moment je pris la décision de prendre le chemin du retour et de nouveau à pieds j'ai parcouru les 20 km jusqu'à Tiffauges, mais ce fus d'un pas léger. Peut-être ce jour là était né ma vocation monastique. En juillet 1976 je suis parti de mon Tiffauges natal pour le Sud de la France où j'ai rencontré Cantauque qui devint le lieu de mon engagement chrétien, je lisais avec beaucoup d'intérêt les ouvrages du père Placide, entre autres, "l'Évangile au désert", "La fournaise de Babylone" et le livre qui ne me quittera plus : "L'ÉCHELLE SAINTE" de Jean Climaque. J'étais devenu un amoureux du rite byzantin et de la spiritualité orientale, puis la nouvelle éclata : Père Placide est devenu orthodoxe ! Je m'en réjouis et au fond de mon coeur est né la certitude que j'allais moi aussi un jour devenir orthodoxe. Des soeurs de la communauté de la Théophanie nous quittèrent pour rejoindre le père Placide ce fut le début de la communauté monastique qui deviendra ensuite le monastère de Solan. En 1989 je fis un stage de calligraphie à Saint Antoine l'abbaye et je me suis rendu jusqu'au monastère de St Antoine, il n'y avait pas encore l'église byzantine, mais père Seraphim était là. Avant de partir pour la Russie j'ai eu la chance de pouvoir rencontrer le père Placide à Solan, puis j'ai fait un bout de chemin avec lui dans sa voiture dans la vallée du Rhône, ensuite j'ai continué mon chemin en auto - stop comme j'en avais l'habitude. Le 20 août 2018 de passage en France avec des amis russes, Анна et Pavel, nous avons pu rencontrer le père Placide après la divine liturgie pendant une trentaine de minutes. L'entretien fut très intéressant, le père s'intéressa beaucoup à la Russie et était très attentif. Après avoir reçu sa bénédiction nous partîmes léger et cette rencontre reste toujours vivante en nous.
Hier nous avons appris son départ vers la maison du Père et sa naissance au ciel où avec tous les Saints le Seigneur lui accorde le repos.
Une douloureuse joie nous étreint.


jeudi 5 octobre 2017


Les Editions des Syrtes annoncent la parution prochaine d’un livre du père archimandrite Placide (Deseille) intitulé De l’Orient à l’Occident – orthodoxie et catholicisme. L’ouvrage de 450 pages (couverture ci-contre), qui comprend un avant-propos de Bernard Le Caro, sera disponible à partir du 16 novembre au prix de 20 euros.



Présentation de l’éditeur: « Si les divergences principales entre l’orthodoxie et les confessions occidentales sont aujourd’hui connues, les racines de celles-ci, ainsi que leurs implications sur la vie spirituelle ont été peu traitées en langue française. Peu de choses sont connues sur la période qui a précédé le schisme de 1054 et qui l’a préparé. C’est, entre autres, cette lacune que vient compléter l’ouvrage du père Placide, de façon positive et avec discernement, en cherchant « la confession et non la confrontation ». Dans cet esprit, il sait déceler également ce qui, en Occident, a gardé un parfum d’orthodoxie après le schisme.

En même temps qu’une œuvre, ces pages retracent le parcours de l’archimandrite Placide Deseille. Ayant vécu depuis son adolescence dans un monastère cistercien et ayant étudié en profondeur les sources bibliques et patristiques, il est devenu orthodoxe au Mont Athos et porte en Occident, depuis plus de quarante ans, le témoignage de la tradition de l’Église des dix premiers siècles, toujours vivante dans l’orthodoxie. Comme le dit l’higoumène du monastère de Simonos Petras, il s’agit d’un « témoignage authentique de la vie orthodoxe et du monachisme athonite dans un environnement quasiment déchristianisé et dans une société en décomposition ».

L’ouvrage part de l’Orient des premiers siècles pour arriver en Occident au XXIe siècle : des racines chrétiennes de la France avec une foi commune à l’Occident et à l’Orient, puis ses déviations, notamment au niveau de son repli sur l’augustinisme, pour arriver à la Révolution française. Mais ce livre ne se cantonne pas à l’histoire ancienne, abordant les problèmes actuels de l’Église orthodoxe et sa façon de les résoudre. La sincérité et la profondeur de la démarche du père Placide, sa connaissance approfondie de la tradition spirituelle et théologique occidentale, et son expérience de l’orthodoxie donnent à sa parole une autorité unique.

L’archimandrite Placide (Deseille), né en 1926, entre à l’abbaye cistercienne de Bellefontaine en 1942 à l’âge de seize ans. Il fonde en 1966 avec d’autres moines un monastère de rite byzantin à Aubazine en Corrèze. En 1977, les moines décident de devenir orthodoxes et en février 1978, ils deviennent moines au Mont Athos. Rentré en France peu après, père Placide fonde le monastère Saint-Antoine-le-Grand, à Saint-Laurent-en-Royans (Drôme) dans le Vercors, et en devient l’higoumène. Dans son sillage naît le monastère de la Protection de la Mère de Dieu, plus connu aujourd’hui sous le nom de monastère de Solan. Il a enseigné à l’Institut Saint-Serge, et est également auteur et traducteur de plusieurs ouvrages sur la spiritualité et le monachisme orthodoxes. »