"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire
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dimanche 4 mars 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (8 et fin)




Mais tout de même, il est avec nous. Et nous sommes dans son bon coeur. Beaucoup, je sais, ne sont réchauffés que par la pensée qu'il y a une cellule à Peredelkino, qu'il y a ce lit de métal spécialement adapté pour les alités, qu'il y a ces matelas spéciaux qui procurent un confort relatif... Il existe et prie, se souvenant de nous, notre cher et gentil Kirill. 
Quand dans cette première année horrible après l'AVC il était en train de mourir comme plusieurs fois auparavant et qu'on parlait de trachéotomie, on nous proposa de l'emmener en Allemagne, pour un mieux, comme on le croyait, selon médecins et médecine. Sa Sainteté le Patriarche était prêt à aider. 
A sa demande, le père supérieur de la Laure vint à l'hôpital pour soulever la question de l'Allemagne. Seulement cette fois, le Père Kirill n'obéit pas. À peine vivant, épuisé par une pneumonie et des spasmes bronchiques torturants, il déclara tranquillement: "Je n'irai nulle part." 
Les médecins en Russie nous ont alors sauvés et nous ont sauvés bien d'autres fois avec l'aide de Dieu durant ces années. Si nous devions compter les noms de tous les travailleurs médicaux qui ont participé au traitement de Batiouchka, nous aurions une liste sérieuse, depuis les chercheurs et des chefs de département jusqu'aux simples infirmières et aux techniciens de laboratoire. Nous nous inclinons devant chacun d'eux, car ils l'ont aidé à vivre si longtemps.
·      * *
Les autres qui le connaissaient recueilliront des informations sur la vie de Père Kirill, mais pour l'instant nous conservons simplement dans nos coeurs le sentiment de gratitude pour cette lumière humble et douce de l'authenticité chrétienne qui rayonnait sur nous par la vie, le labeur ascétique (podvig) et le visage même de cet homme. 
Le chrétien n'accepte pas la perte humaine seulement comme une perte, et il n'y a aucune place dans son âme pour la peur ou la panique des animaux. C'est terrible de perdre le fil de la connexion spirituelle qui nous unit à ceux que nous aimons et qui ont donné leur vie pour nos âmes. Mais c'est à nous de décider si nous le perdons ou non.
* * *
Tu roules dans le tram ou le métro. Des gens partout, les foules habituelles de Moscou, de l'agitation... Mais dans ton sac à dos il y a un petit livre, le livre préféré de ton père spirituel, dont il ne s'est jamais séparé et qu'il savait presque par cœur. C'est ce qu'on appelle le Nouveau Testament. 
Tu l'ouvres à n'importe quelle page... "Nous qui sommes forts, nous devons supporter les faiblesses de ceux qui ne le sont pas, et ne pas nous complaire en nous-mêmes." ( Romains 15:1)  Et tu vois devant toi le visage de cet homme, dans l'âme duquel ton chagrin s'est noyé comme dans la mer. Et tu comprends que rien ne peut jamais cesser complètement tant qu'il y a une telle Parole parmi ceux qui vivent sur terre. Gloire à Dieu pour tout!... Comment pourrait-il en être autrement?

Version française Claude Lopez-Ginisty

d'après
Pravoslavie.ru

Funérailles de Père Kirill




samedi 3 mars 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (7)





Je me souviens maintenant des années de ses confessions à Peredelkino. Nos couloirs avaient des boîtes de bonbons, des paquets de livres, et de petites icônes littéralement empilés jusqu'au au plafond, car donner des cadeaux aux visiteurs était obligatoire. 

Batiouchka était submergé de joie quand il y avait quelque chose à donner à une personne. Et les chocolats - ils étaient dispersés partout! Au-delà de ceux qui venaient directement à lui, balayeurs, jardiniers, plombiers, gardes, policiers, électriciens, employés de résidence, tout le monde recevait non seulement des chocolats mais des questions sur leur santé et leurs affaires quotidiennes... 

Cet enthousiasme joyeux avec lequel Batiouchka vous tendait un régal allait toujours droit à votre coeur. Et le père Kirill ne resta jamais dans la solitude même pendant ses brèves promenades du soir; quelqu'un "le rejoignait" sans faute pour une discussion. 

"Comment va Batiouchka?" Les policiers, les balayeurs et les plombiers me demandaient avec des larmes dans les yeux  quand je revenais brièvement de l'hôpital à Peredelkino. Même maintenant, les lettres sans réponse sont en souffrance. Maintenant nous écrivons simplement les noms des expéditeurs et les donnons à l'autel pour la commémoration, mais auparavant, Batiouchka s'occupait scrupuleusement de chacune de ces lettres. 

Au bout d'un mois, il devait répondre à deux cents lettres ou plus, et s'il n'était pas capable de remplir cette "norme mensuelle", les quantités augmentaient naturellement. Mais aujourd'hui, moi-même, je ne ressens jamais ce besoin aigu de son attention sensible et attentive à mon âme. Et je me sens très désolée pour les autres. Ils pourraient ne pas recevoir même de leur famille la plus proche, même une fraction de la chaleur et de l'attention que Batiouchka donnait dans ses lettres. 

Et voici ce qui est remarquable: Ceux qu'il a le plus aimés et le plus soutenus sont les pécheurs, ceux qui sont pauvres en esprit, qu'il considère comme lui-même. Père Kirill était simplement heureux de rencontrer de telles âmes.


Version française Claude Lopez-Ginisty

d'après
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vendredi 2 mars 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (6)



De la catégorie de ses vertus habituelles et de son autodiscipline monastique, je me souviens d'un incident où il avait entièrement le droit de prendre une décision de façon indépendante dans une situation ou une autre, mais où il a appelé la Laure pour demander la bénédiction du père supérieur. 

Un jour, quand le père supérieur était absent, le Père Kirill se rendit à l'église de Peredelkino pour demander la permission au recteur. Quand le recteur s'est avéré absent et qu'il ne pouvait recevoir ni réponse positive ni négative, le Père Kirill a décidé de refuser l'événement proposé; et ceci indépendamment du respect avec lequel le supérieur de la Laure considérait le Père Kirill. 

Au cours des huit premiers mois après l'accident vasculaire cérébral, alors que sa vie était littéralement suspendue à un fil, les conversations sur la mort, au sujet de sa visite peut-être imminente devint une partie incontournable de notre vie hospitalière. Il fut un temps où nous devions demander à Batiouchka encore vivant où il voulait être enterré. N'est-il pas étrange de demander de telles choses à un moine obéissant? Et il nous a fait savoir que c'était vraiment une question étrange. "J'ai des supérieurs pour prendre cette décision", a répondu Batiouchka.

En 2009 est arrivé non seulement le quatre-vingt-quinzième anniversaire de Kirill, mais aussi la cinquante-cinquième année depuis sa tonsure dans le monachisme et son ordination au diaconat, puis au sacerdoce. Ce sont des chiffres sérieux. 

Nous devons également considérer que le sort des générations comme la sienne a été marqué par trop de lourdes épreuves. Un homme avec sa biographie, qui a vécu de telles années, ne peut qu'inspirer l'étonnement. 

Il y eut la collectivisation, ses amis et sa famille furent amenés à souffrir, sa jeunesse à demi affamée dans une atmosphère de dénonciations totalitaires et d'arrestations partout, la Seconde Guerre mondiale et les difficultés sans précédent des années d'après-guerre. Et ceci sans oublier de mentionner ce que c'était que d'étudier dans des écoles de théologie et de se sauver dans des monastères sous un gouvernement athée... 

Quelquefois je pense, qu'est-ce qui doit prévaloir dans le caractère d'un homme qui a traversé de telles épreuves et qui pourtant a préservé non seulement son humanité mais aussi son amour enfantin de la vie? Une forte volonté et une fermeté de caractère? Oui, ces deux choses étaient là, sans aucun doute. Foi et résolution? Elles étaient aussi là. Mais tout de même, il n'y a rien de plus ferme ou de plus fort qu'un cœur tendre, rempli de compassion pour le monde entier. 

Il ne se considérait pas comme un bienfaiteur de l'humanité; au contraire, il était heureux de sa possibilité de faire le bien. Il sentait qu'il en avait reçu le bénéfice. Il y a environ trois ans, déjà alité, il a dit: "Je remercie Dieu d'avoir pu servir les gens..."

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après

jeudi 1 mars 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (5)


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Souvent, on avait l'impression qu'il n'y avait pas du tout chez lui d'exploit ascétique (podvig). C'est dire s'il se comportait simplement et s'il était accessible. Il n'y a jamais eu un seul incident où il aurait refusé quelqu'un, s'excusant de la nécessité de lire la règle monastique. On pourrait supposer qu'il ne l'avait tout simplement pas faite. Mais en fait il avait lu sa règle après minuit. Quand je l'aidais à la lire, elle devenait beaucoup plus courte. C'était parce que je me fatiguais, et il était très attentif à l'épuisement des autres et ne se permettait pas de nous imposer un «fardeau difficile à supporter». Mais il aimait la règle cellulaire prescrite par la Laure comme une source de rosée vivifiante. En la lisant pour lui, je ne l'ai pas tellement aidé, mais je l'ai plutôt privé de ses précieux moments de consolation. Mais en sa présence on n'y pensait jamais; on croyait seulement que tout allait bien. Et ce qui arriverait, serait seulement bon, brillant, aimable, et sans fin... comme l'amour dans ses yeux radieux.
* * *
Avec lui, vous aviez toujours eu le droit de faire une erreur. Plus que cela, vous aviez droit à votre propre opinion. Le désaccord ne causait pas chez Père Kirill perplexité ou détresse (du moins, il n'a jamais montré aucune détresse). Il écoutait avec intérêt et respect un autre point de vue et, s'il devenait convaincu de sa validité, pouvait changer le sien. Père Kirill n'a jamais dominé personne et n'a jamais forcé quiconque à penser comme lui dans la vie. 

Après avoir écouté une demande, posé sans hâte des questions sur les détails de l'affaire, il offrait avec tact son option pour résoudre le problème, et le reste était notre droit de choisir. 

La vie elle-même révélerait les conséquences et si son conseil était le seul conseil sûr. Je ne cesse jamais d'être étonné de voir comment certains conseillers spirituels peuvent séparer un couple marié, envoyer à un monastère quelqu'un qui hésite encore dans sa décision, ou d'une manière ou d'une autre changer complètement et grossièrement un destin humain. 

Père Kirill traitait les gens avec le plus grand soin, pesait chaque mot, afin qu'il ne blessât jamais l'amour-propre d'autrui et ne blessât pas une âme infirme. Mais pour ce qui est des erreurs, non seulement il ne les signalait pas grossièrement, mais il donnait généralement l'impression que rien ne s'était passé. Il donnait aux gens l'occasion de comprendre par eux-mêmes leurs erreurs. 

Ce n'est pas par hasard que son extrait favori du «Patericon» était l'histoire de Pimène le Grand, qui ne faisait pas de reproches au frère qui s'était endormi au cliros pendant les offices, mais le laissait en paix. Sa capacité à préférer l'apprentissage à l'enseignement, l'obéissance à la direction nous a émerveillés au plus profond de nos âmes. 

C'est une autre question d'admettre que nous devrions nous-mêmes avoir deviné qu'il vaudrait mieux que nous soyons silencieux en sa présence plutôt que de partager nos opinions avec lui. Nous aurions reçu un bénéfice incomparablement plus grand.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après

mardi 27 février 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (4)



Pour autant que je puisse en juger, il ne s'est jamais considéré comme un staretz. Mais il ne considérait pas non plus qu'il avait le droit de refuser quiconque serait venu vers lui. Cela a causé de gros problèmes - comment pourrait-on faire en sorte que les gens puissent avoir l'occasion de lui rendre visite dans sa cellule de Peredelkino et s'assurer en même temps qu'il ait au moins un peu de temps pour se reposer? 

"Que puis-je faire?" Disait-il à l'époque, "sinon d'écouter quelqu'un [qui veut me parler]? Et il les écoutait... Il y avait des moments où cela durait de midi à deux heures du matin... À l'heure du déjeuner j'allais en courant, oubliant d'enlever mon tablier, et lui demandais de venir au réfectoire, à nous dans le bâtiment voisin. Même s'il n'avait aucun désir de nourriture, il arrivait toujours à l'heure. De plus, il considérait qu'il était de son devoir de participer au lavage de la vaisselle ensuite. Sans la moindre ombre de sérieux morose, sans édification moralisatrice, mais heureusement, de bonne humeur, comme s'il allait de soi qu'il rincerait la montagne de nos plats et de nos tasses sales (les sœurs et moi avions réussi à cacher l'autre montagne avant qu'il puisse y arriver), puis irait recevoir plus de gens. Et ainsi, tous les jours. À la fin, tout cela a commencé à nous sembler normal. Eh bien oui, Batiouchka fait la vaisselle, qu'y a-t-il de si étrange?

N'ayant pas connu le Batiouchka comme les autres (à quarante, cinquante ou soixante ans), je fus autorisé à ne voir que cette vieillesse éclairée, rayonnant de joie et de paix, incapable de colère ou même la moindre irritation à cause du ridicule de quelqu'un d'autre... cela semblait lui venir facilement, gaiement, organiquement à sa propre nature. 

Mais à en juger par ses propres histoires, son chemin monastique était un chemin de contrôle de soi dur, continu et approfondi. Tout cela exigeait, quoique invisible, un travail colossal. 

Pas de compromis avec quoi que ce soit qui contredisait les commandements de l'Évangile. C'est une autre affaire que sa rigueur envers lui-même n'a jamais conduit à une sévérité ascétique à l'égard de ceux qui l'entouraient. 

Il avait vraiment un coeur très gentil et miséricordieux. Personne ne pouvait jamais l'accuser d'insensibilité ou de réticence, ou du comportement que les ascètes inexpérimentés justifient habituellement par leurs travaux ascétiques «exclusifs» et leur éloignement envers la vanité terrestre. 

J'ose penser que ce qui avait pris la première place dans cette ascèse personnelle n'était pas le nombre de prosternations et de chapelets de prière, mais le commandement de l'amour. Ne jamais offenser qui que ce soit, préserver la paix dans son cœur - c'était là le souci principal de Batiouchka, sa principale préoccupation à toute heure. 

Et après tout, combien de ceux qui venaient à lui étaient simplement psychologiquement malades, ce qui est a priori impossible à satisfaire. Mais le père Kirill écoutait docilement les millions de critiques qui lui étaient adressées, exigeait d'écouter encore et encore, de recevoir des confessions...

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après




lundi 26 février 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (3)



Je me souviens des paroles même de batiouchka il y a deux ans, quand il avait encore la force et le désir de dire au moins quelque chose: "Après tout, une personne n'a besoin de rien d'autre que la miséricorde de Dieu!" Nous, nous sommes encore jeunes, sains et forts. - avec une bonne note à nos examens, les bonnes grâces de nos patrons, des vacances bien passées, un joli manteau d'automne... Mais celui qui est privé de tout, de tous les attributs d'une vie humaine normale et de qualité, n'a besoin que de miséricorde. Il ne demande jamais rien, ni sa santé d'antan, afin de pouvoir marcher dans la chaleur d'une soirée d'été dans le jardin et nourrir les oiseaux; ni un minimum de vision pour qu'il puisse voir et reconnaître ceux qui viennent le voir; ni la capacité de servir avec ses chers frères dans sa Laure bien-aimée; ni la capacité de se retourner d'un côté à l'autre... Se considérant comme un pécheur, il ne veut pas demander à Dieu autre chose que ce qu'Il a déjà envoyé. Parce que ce qui a été envoyé n'était pas un appauvrissement, mais un nouveau don et un nouveau service. Parce que le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Béni soit le nom du Seigneur dès maintenant et à jamais.

Le seul droit que le père Kirill se laissait était de défendre sa banalité et son insignifiance... Je ne pense pas que qui que ce soit puisse se souvenir d'une seule révélation venant de lui à propos de l'aide surnaturelle, de signes célestes ou d'apparitions miraculeuses - toutes ces choses hors de l'ordinaire qui pourraient classer Batiouchka dans un endroit exclusif parmi les gens. 

Comme il fut bouleversé quand, au début des années 90, que dans la Komsomolskaïa Pravda, me semble-t-il, un article décrivait sa clairvoyance presque fabuleuse! Son exaspération ne connaissait pas de limites. L'article était vraiment peu raffiné, plat et vulgaire, mais il faisait son travail - Peredelkino fut envahi par une foule de badauds qui souhaitaient voir l'avenir. 

Ce n'est que lorsqu'il était paralysé que, comme s'il retirait accidentellement le voile sacré du côté mystique de sa vie, il se précipitait immédiatement pour le cacher à nouveau... 

"Tu pries, n'est-ce pas batiouchka?  voyant son état inhabituel, et s'attendant à entendre, peut-être, quelque chose. "Eh bien, non, j'étais juste... juste en train de me souvenir..." et il agissait comme s'il était en train de s'assoupir. 

Néanmoins, sa vigilance monastique ne pouvait pas être complètement cachée à nous qui étions assis à son chevet nuit et jour. Soit il prononçait la prière d'absolution, soit il disait les noms des gens, soit il essayait (quand il le pouvait encore) de chanter tranquillement quelque chose de la vigile nocturne ou de la Liturgie. Tous les cinquante ans de son monachisme s'étaient passés avec les gens, et avec les gens, avec le souvenir de leurs peines et de leurs soucis, il continue à s'y tenir en ce jour.


Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après


samedi 24 février 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (2)

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Il est arrivé que l'AVC se produisit juste devant mes yeux - soudain, rapide, et avec un effroyable manque de cérémonie. Deux ou trois minutes plus tôt, j'avais fait irruption dans la chambre d'hôpital avec un sac à dos, un sac, des thermos ... Batiouchka ajustait ses lunettes, plaisantait sur mon apparence de montagnard, il sortit les Evangiles de l'étagère du lit et s'assit lui-même sur le bord du lit. J'ai vidé mon sac à dos, étalant les thermos avec de la nourriture chaude alors que je racontais un drôle d'événement dans notre vie de Peredelkino, quand soudainement il a commencé à se pencher vers l'oreiller. 
Avec sa main droite, il a enlevé ses lunettes et a réussi à les placer sur le support de lit avant de tomber de tout son corps sur le lit, atterrissant sur le côté gauche. Tandis que les infirmières couraient chercher le docteur, je restais dans la pièce en tête-à-tête avec lui. Je pleurais désespérément et tapotait la manche de Batiouchka. Il semblait être inconscient... Mais il ne laissait jamais personne sans attention dans ses ennuis, et même alors, il rouvrit les yeux, leva légèrement la tête, se tourna vers moi et calmement mais calmement et fermement, il dit "N'aie pas peur de quoi que ce soit... Gloire à Dieu pour tout... "Et sa tête retomba sans vie sur l'oreiller. C'est ainsi que la ligne a été tracée entre deux vies complètement différentes, avant et après l'AVC.
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A en juger par le calme courage avec lequel ces derniers mots étaient prononcés, cet événement ne l'avait pas pris au dépourvu. Cela nous a pris au dépourvu et à nous tous - ceux qui l'ont entouré et ont pris soin de lui pendant les huit premiers mois après l'AVC, assis près de son lit de métal à rampe latérale mobile, et ceux qui n'ont pas eu la possibilité de le servir de façon pratique mais qui étaient avec nous et avec lui dans leurs pensées et leurs prières... 
Nous étions tous affligés et endeuillés, condamnés comme nous l'étions - sans lui - à l'orphelinat, à l'extranéité, au déracinement et à la solitude. Père Kirill avait cette incroyable qualité humaine - à côté de lui personne ne se sentait inutile, oublié, ou désespérément irrécupérable. L'AVC n'avait pas l'intention de renoncer à sa position. Soudain et sans avertissement, éclatant comme un coup de tonnerre, ce fut un désastre qui devint un labeur d'ascèse très difficile et très long. Ce fut le labeur de confiance et le dévouement stupéfiant à Dieu. Et ce labeur, comme nous en sommes convaincus après ces années, est le grand souci que Dieu a pour nous tous et Sa miséricorde insondable.
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Personne ne pensait que nous réussirions à traverser toutes ces années de dur labeur et de persévérance jusqu'à cette date. Ce n'est pas facile d'atteindre un tel âge même sans un AVC, mais avec un accident vasculaire cérébral... 
La force de Père Kirill le quitte, bien sûr. Mais - et je n'ai pas peur du paradoxe - une telle faiblesse et une telle impuissance ne peuvent être supportées que par une personne extrêmement forte. 
Quand une personne faible se sent mal, le monde entier doit généralement entendre à quel point il se sent mal. Mais Batiouchka, même maintenant, n'essaie pas de transférer sa propre croix sur les épaules de quelqu'un d'autre. Nous n'avons jamais entendu les mots "se sentir mal" de lui. 
Il y avait des moments où nous l'avons même réprimandé de ne jamais rien demander de nous, de ne jamais se plaindre, ou simplement comme un être humain de montrer une faiblesse pardonnable pour quelqu'un dans sa situation. "Comment puis-je ... Après tout, tu n'es pas fait de fer," répondait-il. L'habitude d'une relation respectueuse et attentionnée envers les gens, de leur travail, l'habitude de ne jamais les accabler de quelque manière que ce soit, a toujours semblé quelque chose qui «va de soi», mais pendant les années de maladie, elle tout a soudainement brillé devant nous, comme un diamant.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après





vendredi 23 février 2018

Archimandrite Kirill [Pavlov]: La douce Lumière de l'authenticité (1)

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L'article suivant publié dans Orthodoxie et Modernité à propos de l'Archimandrite Kirill (Pavlov) de bienheureuse mémoire, qui reposa en Christ à la veille de l'Apodose de l’Hypapante du Seigneur, le 21 février 2017, a été écrit il y a sept ans pour son quatre-vingt-dixième anniversaire. Le staretz était toujours vivant mais paralysé après un AVC. L'incident médical qui l'a confiné dans son lit s'est produit vers 2004, après une longue vie au service de Dieu et du peuple. Père Kirill a continué à servir par ses prières pour des personnes connues et inconnues, comme l'un des piliers vertueux soutenant le monde, peut-être par l'amour de Dieu qui ne permet pas sa destruction totale.


La question de savoir si oui ou non il y a des startsy aujourd'hui, et si oui, comment pouvons-nous les trouver, est quelque chose que chaque prêtre entend de temps en temps. L’archimandrite Kirill (Pavlov), le père confesseur de longue date de la Laure de la Sainte Trinité-Saint Serge, répondait habituellement à la question comme ceci: "Je ne sais pas ce qu’il en est des startsy, mais il y a des vieillards" - bien qu'il fût et soit l'un des rares que nous pourrions appeler "staretz", non seulement à cause de son l'âge, mais selon le plein sens de ce mot tel qu'il est accepté par la tradition de l'Église orthodoxe. Une énorme richesse d'expérience spirituelle, une humilité et un amour sans faille, une véritable absence de passion se transformant en cette liberté des passions qui est le but même de l'ascèse chrétienne et du progrès dans les vertus - ces qualités ont été vues pendant de nombreuses années chez Père Kirill par ses enfants spirituels ainsi que par les gens que le Seigneur au moins une fois dans la vie a conduit à sa cellule pour résoudre des problèmes complexes, pour recevoir une aide dans la prière, ou simplement pour la consolation qui est si rare de nos jours pour les  gens vivant dans un monde froid.
Il y a probablement quelques années, il n'était pas nécessaire de parler du père Kirill afin de clarifier quelle place il occupe dans l'histoire très récente de l'orthodoxie russe. Dans sa cellule de la résidence patriarcale de Peredelkino, les gens venaient confesser de toute la Russie, des pays que l'on appelle maintenant «l'étranger proche», et des pays qu'on appelait encore «l'étranger lointain». Moines et clergé, anciens et actuels frères de la laure, laïcs et évêques, et finalement, le défunt patriarche Alexis, venaient vers ce confesseur de toute la Russie pour se confesser, faire la paix avec Dieu et entendre des paroles de salut. Je pense que tous ceux qui connaissaient le Père Kirill, à ce moment-là, seraient d'accord pour dire qu’en lui les paroles de saint Niphon de Constantinople se sont révélées avec une plénitude et une puissance étonnante lorsqu'il a répondu à la question de son disciple sur ce que seraient les vrais ouvriers spirituels ascétiques dans les derniers temps: se cacher sagement parmi les gens et marcher sur le chemin de l'activité imprégnée d'humilité.

Mais il a plu au Seigneur d'éprouver l'or précieux de sa justice par la tentation ultime et la plus difficile et durable: en 2004, l'archimandrite Kirill a subi un accident vasculaire cérébral qui l'a complètement immobilisé et l'a pratiquement privé de contact avec le monde extérieur. Pratiquement, mais pas entièrement. Accablé, endurant vaillamment sa maladie, il ne cherchait ni soutien ni consolation, mais en peu de temps, quand sa force revenait, il soutenait et consolait, exhortait les gens à prier et non à se décourager, et aussi à prendre soin de leur santé...

Nous avons publié cette offrande modeste pour le quatre-vingt-dixième anniversaire de Père Kirill - article de sa préposée de cellule, Natalia (Aksamentova), qui, depuis quinze ans, est continuellement avec lui, jour après jour, absorbant avec gratitude cette douce lumière dont elle parle dans son récit sur Père Kirill. Son texte ne peut pas être catégorisé dans le genre des mémoires - elle l'a écrit pendant que Batiouchka était toujours avec nous et que son temps n'était pas encore venu. C'est plutôt un témoignage de ce miracle qu'est sa vie, de cette force qui, dans les paroles du Christ, se manifeste dans l'extrême infirmité d'un corps usé et affiné par la souffrance. Ce témoignage est si nécessaire et important pour nous.
Higoumène  Nektary (Morozov)

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après