"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

lundi 11 mai 2020

Jean Gobert: Raison garder…

La peste à Tournai. Détail d'une miniature des "Chroniques et annales de Gilles le Muisit", abbé de Saint-Martin de Tournai, 
Bibliothèque royale de Belgique. 
© Wikimedia

Raison garder… Qu’est-ce à dire ? Dans son sens le plus obvie, cette expression invite à ne pas se laisser envahir par des images emplies d’affects, par des émotions intempestives, ces mauvaises conseillères … En français, notre mot raison forme un doublet avec le terme ration : tous deux dérivent d’une même racine latine : ratio, qui évoque l’idée de peser, de calculer, d’évaluer. Peser implique une balance, donc une médiation par un objet, une distanciation d’avec l’immédiateté ressentie à l’aide du seul toucher. Si j’enjoins quelqu’un de « raison garder », j’attends de lui qu’il ne se laisse pas circonvenir par des peurs ou d’autres passions intempestives.  Efforçons-nous donc de « peser » ce fléau actuel du Covid 19. Et pour ce faire, gardons en tête que notre pandémie vient très loin derrière ces grandes faucheuses que furent la grippe « espagnole » de 1918 ou, a fortiori, la peste noire au XIVe siècle. 

Cela ne diminue en rien les    souffrances des personnes et des familles confrontées aux formes virulentes et gravissimes des méfaits de ce coronavirus, et il nous faut prier pour elles, pour ceux qui les soignent, et se garder de toute jacasserie, afin de ne point ressembler à ces « amis » de Job, qui n’eussent pas été si excédants s’ils avaient eu l’humilité de demeurer en silence devant tant de tourments … Il ne s’agit pas, dans notre intention, de minimiser la réalité d’un mal, mais d’en apprécier l’étendue. 

Comparons les effets de ce virus à ce que fut la grippe « espagnole » : elle n’avait rien d’ibérique, mais comme, en 1918, l’Espagne n’était pas en guerre, les premiers chiffres fiables de cette épidémie vinrent des autorités de ce pays-là, d’où le nom qui lui fut donné. Elle fut une tueuse pire que sa rivale immédiate, la Grande Guerre, avec au moins 20 millions de morts, et peut-être bien davantage. Quant à la peste noire de 1347-1351, le pape Clément VI estimait à 42 millions le nombre de ses victimes ! A ce jour, 26 avril 2020, le coronavirus n’a tué « que » 200 000 personnes. La terrifiante peste noire venait, elle aussi, de Chine, elle avait, elle aussi, sa source dans le monde animal, le rat noir et ses puces … Partie de Chine, la voilà qui contamine des Mongols, lesquels faisaient alors le siège, en Crimée, du comptoir génois de Caffa, et … se mirent à catapulter des cadavres de pestiférés sur leurs assiégés ! Panique chez ces derniers qui s’enfuient et essaiment le fléau à chacune de leurs escales, comme l’a fort bien étudié Jean Vitaux dans son Histoire de la peste. (PUF, 2010) Scènes d’effroi à Constantinople, à Marseille, en Avignon, à Paris et partout et en toutes les campagnes. Les trois-quarts de la population vénitienne meurent, certains villages ne compteront aucuns survivants et disparaîtront à tout jamais.  Le chroniqueur Froissart (cc 1337- cc 1410) affirme que « La tierce part du monde mourut » ; le royaume de France perdit la moitié de son clergé. Non loin de nous, la ville de Tulle enterra ou brûla en quelques semaines le sixième de ses habitants … Et ce cataclysme venait surinfecter les calamités déjà respectables causées par les guerres de cent ans ! Etonnons-nous, après cela, que la délectation pour le morbide se soit répandue jusqu’à obséder plusieurs générations fascinées par les Dies Irae, les danses macabres et autres Dits des trois morts et des trois vifs …  A l’aune de ce passé, notre coronavirus ferait presque figure d’assassin bien élevé …

Raison garder … Mais que faut-il encore entendre par « raison » ? Pour aller un peu plus loin, il nous faut à présent distinguer, même de façon sommaire, deux acceptions différentes ouvertes par ce mot. Pour nous aider, partons des deux adjectifs issus de ce même substantif : nous pouvons dire d’une décision ou d’une analyse qu’elles sont raisonnables ou qu’elles sont rationnelles. Intuitivement, nous percevons des nuances entre ces deux qualificatifs : raisonnable renverra plus volontiers à un jugement, une décision, une attitude.  Par exemple, des parents se demanderont s’il est raisonnable d’acheter à leur enfant ce téléphone multifonction que l’usage nomme smartphone. Mais, posée ainsi, à un tel degré de généralité, la question ne pourra recevoir aucune réponse ! Elle n’aura aucun sens : la décision d’acheter ou non s’élaborera au sein d’une situation donnée. Quel est l’âge de cet enfant ? Quel est son caractère ? Quels sont ses intentions et ses projets ? Quelles sont ses fréquentations ? Quel type de smartphone désire-t-il ? Etc. … Ces questionnements précis, inscrits dans une situation concrète, orienteront vers une décision appropriée. Et nous savons bien, par expérience, qu’aucune de ces interrogations ne recevra de réponse simple et claire. Certes, une requête émanant d’un petit drôle de sept ou huit ans recevra une fin de non-recevoir par tout parent dans son bon sens, mais après ? Qu’en sera-t-il quelques années plus tard, lors même que lesdits parents pourront encore estimer qu’il n’y a pas urgence ? Des hésitations vont sourdre, de façon inévitable : Apprendre à son enfant à résister à la tyrannie du désir tout en ayant le souci de préserver avec lui une relation de confiance, l’inciter à ne pas se fondre dans un groupe mais prendre en compte son besoin de camaraderie etc… Nous pourrions noircir moult lignes susceptibles, au mieux, de donner des conseils, mais jamais à même d’apporter une « solution », car, lorsqu’il s’agit d’évaluer, de choisir, de décider, nous ne sommes pas dans le domaine du logique, du déductible, mais dans celui du discernement. La raison est bien présente et active, mais l’aisance dans le calcul et le schéma logique n’y sera d’aucun recours. Cette manifestation-là de la raison, indissociable du jugement, de l’intuition, de l’expérience correspond à ce que les Anciens ont, la plupart du temps, nommé la prudence. Ils n’ont jamais réduit la raison à la rationalité et ils n’ont surtout pas fait de la rationalité la manifestation par excellence de la raison, comprenant bien que les savoirs d’esprit mathématique ou déductif – ce qui caractérise la rationalité - vont rapidement nous fausser compagnie lorsqu’il s’agira de discerner le sens de notre vie ou nos raisons d’agir. Il y a donc fort à parier que la discrimination du raisonnable requière une plus haute qualité d’âme et d’esprit que le seul calcul rationnel, et qu’elle soit d’une bien plus large nécessité.

Or, l’imaginaire de notre temps veut nous faire accroire l’inverse : il tend à faire du rationnel une norme universelle, comme le laisse entendre l’usage indu, abusif et fallacieux du verbe gérer. Verbe devenu éminemment invasif, puisque nous sommes censés tout gérer : nos passions, nos désirs, nos stress, notre vie matrimoniale, notre libido, voire notre vie spirituelle. Mais oui ! Il suffirait, pour nos « ascensions spirituelles » de trouver le coach adéquat …  Et les offres ne manquent pas sur Internet ! Comme souvent d’ailleurs, des conseils frappés au coin du bon sens gîteront dans une onéreuse escarcelle emplie en même temps d’admonestations absconses pour faire plus scientifique, plus sérieux. Pour ma propre gouverne, mon lamentable atavisme me susurrera de persister à butiner encore et encore chez un saint Jean Climaque ou un Isaac le Syrien … ! Cette extension tératologique du verbe gérer peut passer pour un effet de mode ; j’y vois plutôt le signe d’une confusion, voire d’une méconnaissance bien plus profonde : celle, déjà évoquée, entre le rationnel et le raisonnable, mais plus encore la méconnaissance des différences si profondes entre le domaine de l’action et celui de la gestion. Posons que le savoir-faire, les techniques portent sur des objets, des matériaux et que la gestion est proche de ce domaine des techniques : gérer le débit des eaux retenues par un barrage, ou le stockage de biens de consommation dans des entrepôts a une signification claire : il s’agit bien de gestion. Les réalités concernées ne vont ni réagir, ni interpréter, ni faire surgir de l’imprévu. L’action, elle, ne porte pas sur des objets ou des biens, elle s’exerce, par définition, sur des personnes, sur des êtres humains. Aussi est-ce dans la chose militaire et le domaine politique que se rencontrent des hommes d’action. L’action requiert parole et autorité, afin de convaincre et faire se mouvoir ses semblables, son domaine n’est pas celui de la gestion mais de la décision. Et les personnes concernées par l’action proposée peuvent ou bien ne rien faire, ou bien se rebeller et modifier profondément la donne ; voilà pourquoi l’action et l’imprévisible ont toujours partie liée.  Enfin et comme par définition, la volonté y sera plus importante que la connaissance. La connaissance excelle, le cas échéant, à peser le pro et le contra, mais elle ne fera rien advenir, et agir c’est justement faire advenir une réalité qui, antérieurement à la décision, n’existait pas. L’action malmène les évidences, elle fait surgir de l’inattendu, elle fait entrer l’improbable dans la réalité même : ainsi, sans Jeanne d’Arc, le fantasque Charles VII ne serait jamais devenu roi de France ! Par conséquent, les qualités propres au politique ne relèvent pas de la gestion – même si les effets éventuellement désastreux de ses décisions lui seront, à juste titre, opposables ! – elles relèvent de la décision.

Cette confusion entre gérer et agir engendre des suites abondantes et graves. Une des plus importantes vient de la parenté entre la gestion et la rationalité, ou plus exactement entre un imaginaire de gestion et un imaginaire de rationalité. Parce qu’enfin, point n’est besoin d’être doté d’un sens suraigu de l’observation pour ne pas voir que l’irrationalité si pressante, si prégnante et si pesante dans le monde contemporain se travestit, de façon récurrente, dans un grimage de rationalité. La démesure que les Grecs nommaient l’hybris s’acoquine volontiers, aujourd’hui, avec la prétention à agir rationnellement. Les Grecs associaient l’hybris, la démesure à une passion, en quoi ils avaient raison ; notre temps a ceci de singulier qu’il présente et accroît cet hybris au nom d’une prétendue rationalité. L’irrationnel se déploie, de nos jours, au nom de la raison ! C’est ainsi qu’au nom d’une gestion rationnelle de l’énergie se sont multipliées des centrales nucléaires dont les déchets ont une puissance léthale de l’ordre de plusieurs siècles, qu’au nom d’une rationalité économique, la production industrielle a été sommée de quitter le sol européen, qu’au nom de l’organisation rationnelle de l’élevage, des animaux dont la diversité génétique a été réduite au minimum sont parqués en camp de concentration etc.  

Alors bien sûr, raison garder implique que nous ne laissions pas émoustiller nos cervelles par ces étranges noces de Dionysos et de la « Raison ». On a d’ailleurs vu pire dans le passé, avec les peu drolatiques fêtes de la Déesse Raison dans les années 1793-1794. Ces dernières offraient tout de même l’avantage d’être ridicules, au lieu que l’imaginaire actuel se présente drapé dans un infini sérieux, même si sa mise en scène peut se mettre à tanguer et virer brusquement de guingois en quelques petites journées, comme nous le vivons en ce moment-même. Mais où se trouve, dans notre situation, la ligne de flottaison entre raison et déraison ?  Est-il évident qu’il soit raisonnable de « confiner » des millions de personnes dans l’espoir d’enrayer une épidémie ? Les injonctions émises par Léviathan procèdent-elles plutôt de l’action – et en ce cas la décision est politique ; nous devons lui obéir, mais rien ne nous interdit d’en examiner le bien-fondé – procède-t-elle plutôt de l’espoir de parvenir à gérer une situation complexe et redoutable, et s’il y a « gestion », rationalité et « experts » ne manqueront pas de se draper d’une compétence censée incontestable, et inviteront à faire silence dans les rangs … Or, nos décisionnaires n’exposent-ils pas, à chacun de leurs prônes, que la clôture à nous tous infligée, a préalablement été estampillée des cautions et bénédictions des plus hautes Autorités Scientifiques Agréées ? Après tout, un des grands critères invoqués est le nombre de lits disponibles en soins intensifs, critère assurément respectable, mais qui fait silence sur les effets psychologiques et … épidémiologiques d’une population durablement confinée, parfois dans des conditions sanitaires plus que médiocres…

Enfin, pour nous chrétiens orthodoxes, que peut bien signifier raison garder ? Avec l’ensemble des autres chrétiens nous sommes de facto assujettis à l’interdiction de nous réunir pour célébrer l’Unique Dieu Vivant, Celui qui seul est « Chemin, Vérité et Vie ». (Jn 14,6), et cela fut décidé peu avant ce temps liturgique si dense de la Grande Semaine. Interdiction ambiguë, puisqu’elle nous fait songer à ces périodes de persécution que nous n’avons pas eues à vivre jusqu’ici, alors qu’elle ne procède pas d’une volonté persécutoire : tout rassemblement est interdit, y compris les rassemblements religieux, sans que ces derniers soient particulièrement visés. Aurions-nous alors le devoir spirituel de ne pas obtempérer, estimant que Léviathan outrepasse son domaine, que César se prend pour Dieu ? La réponse unanime des hiérarques est de dire non : La prophylaxie est sans conteste possible dans le domaine du Pouvoir, et la contagiosité virale par la proximité des personnes assemblées, n’est pas contestable.

Ce questionnement sur l’incidence de la législation dans la vie de l’Eglise est essentiel, puisqu’il nous conduit à un dernier approfondissement sur le sens de cette expression raison garder. En effet, dans la foi orthodoxe, la raison, le rationnel ou le raisonnable lui-même ne constituent pas des critères ultimes : que Dieu se fasse Homme, que la Mère de Dieu ait enfanté Son Fils et Créateur en demeurant vierge, que le Christ soit ressuscité des morts, autant de fondements de notre foi qui ne sont ni rationnels ni raisonnables. Impossible, avec de telles prémisses, de dire autre chose que ce que saint Paul écrivit sur la sagesse des hommes et la folie de Dieu. (1 Co 1, 20-27) Notre foi nous conduit donc à une mise en garde contre toute transformation de la raison humaine en une idole. Cette tension entre la foi et une image de la raison rejaillit sur le domaine des connaissances scientifiques aussi. Ces dernières en effet, nonobstant les confusions si prégnantes dans l’opinion, ne nous dévoilent pas une « Vérité », si l’on entend par là un savoir qui nous donnerait à comprendre le sens de notre vie, notre raison d’être. Elles nous donnent seulement des connaissances dont le bien-fondé est attesté par les explications qu’elles permettent et le consensus dont elles font l’objet de la part des savants compétents. Non seulement les sciences ne peuvent pas être dévoilement d’une vérité, mais elles ne peuvent non plus nous donner une compréhension de l’être-même du monde, et c’est d’ailleurs là un des enseignements fondamentaux de la physique quantique. Ces deux affirmations ne cherchent pas à jeter le discrédit sur les savoirs scientifiques, elles visent le scientisme ambiant, c’est-à-dire la sacralisation de ces savoirs, qui leur confère une valeur indue. Cette critique du scientisme a plusieurs fois été faite, même sur des bases seulement philosophiques. Je pense par exemple à Bergson qui, dans un de ses textes fondamentaux l’Evolution créatrice, utilise, pour ce faire, une image, afin de montrer qu’un savoir scientifique n’est pas le dévoilement de la structure même du réel. L’auteur nous demande d’imaginer une main gantée qui appuie avec force dans de la limaille de fer, jusqu’à y pénétrer profondément, puis se retire ensuite de cette limaille en laquelle elle a laissé sa marque. Il nous invite ensuite à imaginer nombre de savants dont la tâche sera d’expliquer la configuration de l’anfractuosité désormais patente au sein de la limaille. Par hypothèse, ces savants ignoreraient tout de la cause de ce qu’ils étudient, ils ignoreraient tout de cette main gantée. Que vont-ils faire ? Rendre compte de ce qu’ils observent à l’aide de calculs fondés sur la position et les caractéristiques de chaque copeau de limaille, élaborer de savantes équations, construire un modèle mathématique qui rendra effectivement compte de l’état donné de l’objet étudié. Mais cela, sans être faux, restera sans lien avec ce qui s’est effectivement passé, et qui fut à la fois autre et bien plus simple. La science ne dévoile ni le devenir du monde ni sa raison d’être.

Cette tension entre la foi et la raison va d’ailleurs au-delà du domaine des sciences, parce qu’elle peut fort bien concerner aussi ce qui vient de l’opinion, ou de religions, ou de sagesses profanes ; la foi confirme ce que Bergson a su exposer et illustrer, même si elle se fonde sur les présupposés qui lui sont propres. Mais si, dans notre foi, le rationnel ou le raisonnable ne constituent pas des critères ultimes, il ne s’ensuit pas que nous les mépriserions par principe ! D’une part, notre existence se déroule aussi dans le monde et dans la cité, avec les contraintes qui sont inhérentes à la condition humaine et dont nous ne pouvons faire fi, surtout si nous exerçons des responsabilités engageant d’autres personnes que nous. D’autre part, nous ne sommes pas des « théodidactes », enseignés magiquement par Dieu qui installerait entre Lui et moi je ne sais quelle ligne téléphonique directe. Nous croyons, ô combien, que l’Esprit-Saint peut agir aujourd’hui comme Il l’a toujours fait, qu’Il peut nous éclairer en une Lumière intérieure … mais il ne s’ensuit pas que tout « illuminé » soit habité par l’Esprit-Saint ! La foi orthodoxe ne récusera donc pas a priori tout apport et conseils émanant des sciences, mais elle ne se prosternera pas davantage devant leurs oracles. Voilà pourquoi une approche, à mon sens, trop souvent et quasi exclusivement consensuelle et « raisonnable » de l’actuelle épidémie ainsi que l’acquiescement benoît à toutes les mesures liées au « confinement » suscite en moi quelque perplexité voire quelque malaise. Ils ne procèdent pas de je ne sais quel scepticisme mais, ce me semble, de la foi elle-même, qui appellerait au moins des réserves et des mises en garde en prélude à une obéissance civique.  Ma perplexité trouve à se nourrir dans ces pages extraordinaires de saint Isaac le Syrien dans ses Discours Ascétiques, les discours 72 à 75 dont il nous résume lui-même le contenu en affirmant : « Je ne veux pas dire que la connaissance est répréhensible, mais que la foi est plus élevée. » (72-75, 7). On objectera que les sciences contemporaines n’ont de commun que le nom, comparées à ce qu’elles furent au temps de ce Père. S’il s’agit du volume des connaissances disponibles ou des suites qu’elles ont dans le vaste monde des technologies, c’est incontestable. S’il s’agit des fondements anthropologiques de ces sciences, c’est une autre affaire ! Que nous montre cet auteur ? Que la démarche dans le domaine des connaissances mondaines – celles qui portent sur le monde présent - se caractérise par l’investigation indéfinie, par le refus – par principe – de rien admettre qui puisse être en désaccord avec l’ordre naturel des choses. Et que toute autre est la force vivifiante de la foi : l’investigation sans fin lui reste étrangère, elle se rapproche plutôt, par son sens de la simplicité et de la confiance, de l’enfant : « La demeure de la foi est l’esprit d’enfance et la simplicité du cœur » (72-75, 2). Cette foi ne s’englue pas dans les rets d’un ordre naturel supposé immuable, elle nous fait marcher sur l’aspic et le basilic, et fouler le lion et le dragon (Ps 90) ; la vie du Christ, celle des saints montrent combien l’ordre naturel des choses n’a pas ce caractère ultime que des savoirs lui prêtent. Cela n’autorise pas à le méconnaître, mais invite à avoir d’autres critères que lui dans mes décisions.  

Ces connaissances « mondaines » sont adaptées, dans une certaine mesure, à la conduite dans ce monde, mais ce sont des « connaissances dépouillées », comme le dit saint Isaac, dépouillées de tout souvenir de Dieu, ce sont des savoirs qui ne se soucient de rien d’autre que de ce monde. Une telle connaissance « ignore complètement qu’il existe une Puissance spirituelle, un Gouverneur invisible qui conduit l’homme, une Providence divine qui se soucie de lui et en prend soin d’une manière parfaite. (…) Elle pense que tout ce qui sauve (l’homme) de ce qui pourrait lui nuire (…) procède uniquement de nos efforts et de notre ingéniosité naturels ». (Discours ascétiques 62-65, 11-12) C’est par conséquent, une exigence de notre foi, d’être la gardienne de notre raison, non point pour la tenir en laisse, mais pour lui refuser la prépotence explicative à laquelle elle peut tendre, et pour ne pas obéir à une décision parce qu’elle procèderait, en droite ligne en quelque sorte, de la raison. Obéir, oui, mais pas au nom de la raison, car toute décision et toute décision politique par conséquent, relève d’un choix, et non d’une certitude. Notre foi doit nous aider à débusquer les forces spirituelles tapies dans les savoirs profanes. Nous vivrons donc en tension entre ces connaissances « mondaines » qui ne nous sont pas étrangères et notre foi dans la lumière de laquelle nous les situons ? Oui ! Cet écartèlement, cette crucifixion ne sont rien d’autre que la condition normale du chrétien. « Petits enfants, gardez-vous des idoles » (1 Jn 5, 23)
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dimanche 10 mai 2020

LA SAGESSE SPIRITUELLE D'UNE MÈRE SPIRITUELLE DE NOTRE TEMPS Gérondissa Macrina du monastère de Panagia Odigitria [Mère de Dieu qui montre le Chemin]

volos-monasteries-2012-110
Tombe de Gérondissa Macrina
de bienheureuse mémoire

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Voici une traduction que j'ai faite - par les prières de Gérondissa Macrina - concernant les grandes récompenses que Dieu a préparées pour ceux qui pratiquent la patience lorsqu'ils sont confrontés à de grandes épreuves et tentations, et l'exaltation spirituelle que l'âme éprouve (dans cette vie ou dans la prochaine) lorsque nous nous abstenons de porter un jugement, même sur ceux qui nous haïssent et nous font ouvertement du mal.

Ce passage est tiré de Λόγια Καρδίας (pp. 246-250), un recueil d'homélies de l'higoumène Macrina du saint monastère de Panagia Odigitria à Volos, en Grèce. Pour l'instant, le livre n'est disponible qu'en grec ; j'espère qu'il sera disponible en plusieurs langues dans un avenir proche. Je le lis et mon âme s'envole, tant est grande la puissance des paroles d'inspiration divine de cette sainte higoumène. C'est une sainte comme les saints d'autrefois : sage en matière spirituelle, révérencieuse à tous égards et vertueuse sans comparaison ! Les mots ne peuvent exprimer l'effet qu'elle a sur moi, qui suis une étrangère. Et pourtant, en lisant ses paroles, j'ai l'impression d'être assise à ses pieds, apprenant d'elle l'art du combat spirituel chrétien. Bien que je ne sois qu'une "disciple" indigne et autoproclamée de cette sainte higoumène, je me suis efforcée de partager de son livre avec vous, l'un des passages les plus puissants spirituellement que j'aie jamais rencontrés.

Puissions-nous avoir ses prières et sa bénédiction !

Matouchka Constantina Palmer

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Gérondissa Macrina

Soyons vigilants sur la question du jugement. Soyons très vigilants en matière de jugement ! Il est indescriptible de voir à quel point cette affaire est effrayante ! Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas jugés. Est-ce que nous sauvegardons ce dicton ? Même si nous n'avons pas de vertus, le Christ nous sauvera, Il nous emmènera au Paradis si nous nous abstenons de juger.

Je vais vous dire autre chose, encore une fois par expérience. Un jour, une sœur [1] du monde a voulu dire quelque chose sur moi qui ne m'est pas arrivé ; c'était de la calomnie. Pour la gloire du Christ, je vous dis cela. Est-ce une tentation qui l'a poussée à le faire ? Était-ce de la haine ? Était-ce de la jalousie qu'elle l'a fait ? En tout cas, j'ai dit beaucoup, beaucoup de prières pour elle. Je veux dire beaucoup de prières. Je n'ai pleuré ni pour mon père, ni pour ma mère autant que j'ai pleuré pour cette sœur. Avec beaucoup de douleur, j'ai pleuré et j'ai dit "Mon Dieu, sauve-moi, aide-moi, donne-moi la force." Le prophète David a dit : Délivre-moi de la calomnie des hommes et j'observerai tes commandements (Psaume 119, 134). J'ai ressenti une grande douleur intérieure.

Je l'ai vue venir à moi dans une vision. Son visage avait deux empreintes à cause de ses larmes. C'était si réel ! Dans les creux, elle avait des caillots de sueur. Tout son visage était couvert de sueur et noir de souffrance et de fatigue. Elle avait un sac sur le dos, trop lourd pour être soulevé. Et dès que je l'ai vue, j'ai voulu aller l'aider, pour soulever le poids par en dessous, mais c'était comme un mur de pierre et le poids était là, immobile. Je lui ai dit "Tu es fatiguée !"

"Oui, je suis fatiguée de soulever ce poids !" a-t-elle déclaré. C'était une pierre comme celles que les porteurs portaient sur leur dos il y a bien longtemps.

Elle m'a dit : "Ce soir, c'est la réception de la Reine et elle veut que tu y ailles."

"La Reine me veut ?" Ai-je demandé.

Et soudain, un véhicule est arrivé, pas comme n'importe quelle voiture, elle était très différente, et Gérondissa Théophano était assise à l'intérieur. Elle ressemblait à un jeune enfant, à une jeune femme de quinze ans. Elle m'a dit : "Viens, la Reine nous recevra à la réception de ce soir."

J'ai fait le signe de la croix et je suis montée dans le véhicule. Nous nous sommes dirigés vers un bel embranchement. J'ai vu une église devant nous - c'était comme si je regardais l'église de la Panagia à Tinos - une si belle église, elle était lumineuse, resplendissante ! J'ai fait le signe de croix en passant. De l'autre côté du chemin, vers l'est, se trouvait ce qui semblait être un palais. La porte du palais était immense, comme les portes des grands bâtiments. Au milieu de la porte, il y avait la Reine, que je ne pouvais pas voir à cause de la lumière de son visage, car elle brillait tellement. J'ai vu ses sandales resplendissantes ; elle portait un feloni [2] et un gilet, chacun d'eux était brodé de deux pouces de passepoil.

Deux lignes étaient configurées devant elle : une ligne avec des enfants qui portaient de la dentelle et du ruban dans les cheveux, habillés comme les anges, tandis que l'autre ligne semblait composée de veuves [3], comme si elles étaient des moniales, portant des vêtements monastiques, comme nous.

J'ai commencé à me diriger vers les moniales et elles m'ont dit que ce n'était pas encore mon tour, que j'irais quand ce serait mon tour. Soudain, j'ai entendu chanter : "C'est le jour de la Résurrection, peuple rayonnons de joie..." Et la reine a commencé à dire : "Venez martyrs sur la plate-forme, venez grands-martyrs !" Ils prenaient sa bénédiction et se rendaient sur la plate-forme. De l'intérieur du palais, on entendait : "C'est le jour de la Résurrection..."

Quand je me suis approchée, j'ai pris la main de la Reine : sa main svelte, ces ongles, cette main douce a été imprimée sur mon âme. Me tapotant le dos, elle m'a dit : "Patience, patience, patience." Puis elle s'est adressée à l'une de ses demoiselles d'honneur : "Escortez Maria [4] au jardin royal."

Je me suis arrêté un moment pour voir où ils chantaient "C'est le jour de la Résurrection". J'ai vu qu'à l'intérieur du palais, un banquet était organisé avec de très belles nappes blanches. Que pouvait-on désirer que le banquet n'ait pas !

Je me suis attardé à écouter et la jeune femme m'a pris par la main et m'a dit : "C'est pour les martyrs, ceux qui ont subi de grandes tentations", et elle m'a fait comprendre qu'il faut être patient. Ensuite, elle m'a emmené au jardin royal, et j'ai vu un vaste endroit qui avait quelque chose comme des lys, et le lys brun avait une croix. Tandis que le vent soufflait, les lys se balançaient. Une vaste place : verte, belle, enchantée ! Dans ce beau souffle où je me suis trouvée, la douleur de mon âme s'est enfuie, et la joie et le plaisir sont venus !

Le matin, je suis allé trouver cette sœur qui m'avait calomnié, et je l'ai embrassée et embrassée. Je ne savais pas quoi faire pour elle ; je ne savais pas comment la remercier pour les paroles fausses qu'elle avait prononcées, je ne savais vraiment pas.

Cette expérience est restée dans mon âme et depuis lors, j'ai gardé le commandement de Dieu : ne pas juger, pour ne pas être jugé - même si je vois l'acte commis devant moi, quoi que je voie devant moi.

Ce que j'ai vu dans la vision m'a remué et m'a laissé un tel réconfort. J'ai tout oublié. Une pureté est entrée en moi, une absence de passion, une tranquillité, une chose céleste est entrée dans mon âme et je ne savais pas comment remercier cette sœur qui était la cause d'un tel bienfait.

Et je dis que c'est une bonne chose pour quelqu'un d'être patient ! C'est pourquoi la Reine a dit : "Venez martyrs du Christ, venez grands-martyrs du Christ, entrez sur l'estrade..." Comment puis-je avoir l'audace de toucher à un tel banquet ? C'était le banquet des martyrs qui avaient lutté, qui avaient enduré le martyre et pour lesquels Dieu avait préparé la grandeur !

Version française Claude Lopez-Ginisty
d’après
[Leçons d'un monastère]

NOTES :

[1] Bien que Gérondissa appelle cette femme "soeur", il semble que c’était une laïque.

[2] Un feloni (φελόνι) est une chasuble, qui à l'origine était un vêtement de voyage à la fin de l'Empire romain. C'est comme un poncho, vêtement circulaire avec un trou au milieu pour la tête.

[3] En Grèce, la tradition veut que les veuves portent un foulard et une robe noirs.

[4] Avant la tonsure monastique, Gérondissa Macrina s'appelait Maria.

Père Athanasios: Dimanche du Paralytique

Deuxième dimanche de Carême : Mc 2, 1-12 (le Paralytique) et Jn 10 ...

Chers paroissiens, frères et sœurs en Christ, et amis,

Voici environ deux mois que nous sommes confinés ! Et le confinement c’est-à-dire l’immobilisation, l’interdiction de sortir, de se promener, d’aller voir ses amis, etc., d’une part, et, d’autre part la peur d’attraper le virus, peur qui est entretenue par ce comptage des décès jour après jour dans le monde entier, voilà ce qui constitue, à mes yeux, un véritable trauma !

- En ce moment, on nous parle de déconfinement et je suis sûr que nous nous réjouissons à l’idée de pouvoir enfin retrouver notre liberté, de pouvoir aller nous promener au soleil. Mais il me semble important de prendre conscience que ce déconfinement doit se faire sur trois niveaux :

- sur le plan physique et matériel, en pouvant à nouveau bouger librement, nous promener et faire du sport éventuellement, etc.

- sur le plan psychologique et affectif, nous aurons un effort à faire pour retrouver des relations normales avec les autres sans les considérer nécessairement comme une menace ! Or le fait d’être obligés de continuer à porter un masque ne rendra pas nos relations avec autrui plus faciles. Pour nous aider à vaincre la peur du virus et la peur des autres, il faut dire non à la peur et il faut se donner aussi des arguments pour se libérer de cette peur. Par exemple, se souvenir que chaque année dans le monde la grippe saisonnière fait entre 290 et 650 000 morts. Si on remonte un peu plus dans le temps et qu’on se souvient de la grippe de Hong Kong en 1968, alors on évoquera les 8 millions de morts qu’elle a provoqués dans le monde ! Ces considérations vont nous permettre de relativiser le danger du Covid-19.

- Sur le plan spirituel aussi, nous devrons réapprendre à mettre notre confiance en Dieu qui nous a créé avec cette capacité extraordinaire que nous avons de pouvoir résister au virus en fabricant des anticorps, en nous souvenant d’autre part que nous ne sommes pas du monde bien que nous y vivions, et, troisièmement que nous n’avons pas avoir peur des autres mêmes s’ils sont éventuellement des porteurs asymptomatiques du virus, car en tant que chrétiens nous somme porteurs du Christ et par conséquent nous sommes des instruments de bénédiction pour les autres !

- Enfin, souvenons-nous que la caractéristique des chrétiens orthodoxes dans leur rapport à la mort c’est de la considérer comme le passage vers le lieu où brille la lumière du visage du Christ !

Nous venons de fêter la Résurrection et nous sommes en marche vers l’Ascension et la Pentecôte, continuons de méditer la parole de Dieu telle qu’elle nous est proposée par l’Église, dimanche après dimanche, afin de rester centrés sur la personne même du Christ qui nous illumine et nous remplit d’une paix et d’une joie que personne d’autre ne peut nous procurer.

Que le Seigneur Jésus-Christ notre Dieu et notre Sauveur vous bénisse !

+ Père Athanasios

samedi 9 mai 2020

Olga Rozhneva: "LE CHRIST ATTEND DE NOUS LA FOI" La vie et les instructions de Gérondissa Macrina (Vassoloulou) (1921-1995) (II et fin)

Gerontissa Macrina
Gérondissa Macrina

Instructions spirituelles de Gérondissa Macrina

***

Les paroles en l'air sont comme un feu

Nous devons éviter tout discours oiseux, car le discours oiseux est comme un feu, disent les saints Pères. Comme nous voyons des forêts entières brûler, de telle sorte que les montagnes sont complètement nues, ainsi les paroles oiseuses emportent tout le bien de notre âme, l'enlèvent de notre cœur, et un homme devient inutile, comme une boîte de conserve rouillée.

Quand quelqu’un de met en avant, le Christ se retire

Nos intentions doivent être mises en ordre, c'est-à-dire nous convaincre que pour être sauvés, nous devons devenir les derniers de tous. Si quelqu’un se met en avant, le Christ reculera, mais celui qui se place derrière tous les autres avancera.

Vous voyez votre frère, vous voyez le Seigneur lui-même !

Nous devons être attentifs à notre style de vie, à nos manières, à nos relations avec ceux qui nous entourent. Comme c'est important ! Vous voyez votre frère, vous voyez le Seigneur lui-même ! C'est pourquoi les saints Pères avaient tant d'amour et de compassion.

Sur le souvenir de la mort

Après sa dormition, Gérondissa Macrina apparut à l'une de ses filles spirituelles et dit "Je voudrais dire à ceux qui sont sur terre : on leur demandera de rendre compte de toutes leurs actions, et ils en rendront compte après leur mort !

Sur la pureté

Ces jeunes qui préservent leur pureté auront dans leur vie à venir la Grâce des anciens confesseurs.

Sur la patience

La Grâce de la patience est la plus forte de toutes, car elle est le fondement de toutes les autres vertus.

Sur la charité

La plus grande charité est la prière pour les défunts.

La prière est le plus grand don de Dieu

Lorsqu'un homme a la prière, l'Esprit Saint est actif dans son âme, c'est-à-dire qu'il demeure dans l'Esprit Saint.

Remarquez la fréquence avec laquelle on parle des personnes qui ont la prière mentale : "Oh, quel homme ! Son visage est tout illuminé !" Quelle œuvre miraculeuse qu'une prière.

La prière est le plus grand don de Dieu, et quand l'amour de Dieu vient à l'homme pendant la prière, il est comme baigné dans cet amour.

Si nous acquérons la prière, alors une certaine lumière apparaîtra dans nos âmes, et une sorte de protection, parce que Dieu ne nous abandonnera pas et nous couvrira.

Lorsqu'un homme progresse dans la prière, il comprend alors ces états qu'il ne pouvait même pas imaginer auparavant. C'est comme s'il entrait de plus en plus profondément dans la lumière éternelle, et se voyait de l'intérieur. Tout cela se passe dans un souci de parfaite obéissance et d'humilité, quand un homme est d’une précision extrême et ne se dit pas à lui-même : "Oublie ça, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. Allez, ne fais pas attention aux petites choses".

Quand l'âme s'humilie, alors viennent la pureté de l'esprit, les pensées élevées et la béatitude

Lorsque l'âme s'humilie, alors viennent la dévotion, l'amour, le respect et le rejet des pensées et des jugements. En voyant un si grand amour du Christ pour elle-même, l'âme ne prête déjà aucune attention aux méfaits des autres. "Ah, Il m'aime tant, et prend tant soin de moi, m'orne de la tête aux pieds et me tient dans Son étreinte ! Comment pourrais-je être ingrate ?" Et en se purifiant avec des larmes, après quoi vient la pureté de l'esprit, un homme ne peut déjà plus se comporter de manière provocante, ni dire quoi que ce soit d'inconvenant. Lorsque nos vêtements sont souillés, ne les mettons-nous pas dans l'eau et ne les lavons-nous pas avec du savon et une brosse ? Nous devrions agir de la même manière avec nous-mêmes, et alors nous brillerons et nous acquerrons joie et aisance.

Comment ne pas en venir alors aux larmes ; comment ne pas en venir à la bénédiction et aux pensées élevées ? Lorsque vous goûterez à cela une fois, vous essaierez de toutes vos forces d'être très attentif à vous-même, et cette attention amène la prière. Par exemple, vous commencerez à vous abstenir de parler inutilement et de vous plaindre, même si, en tant qu'hommes, nous péchons encore parfois. Mais essayez de prendre immédiatement acte de votre chute. C'est-à-dire, dès que nous constatons que nous avons déçu le Christ d'une manière ou d'une autre, disons-Lui immédiatement : "Pardonne-moi !" Et quand une des sœurs nous déçoit ? La première chose à faire est de dire : "bénis" et "pardonne", avec une prosternation au Christ et à notre prochain.

Le Christ attend de nous la foi

Est-il vraiment difficile d'aimer le Christ ? Bien sûr que non. C'est assez facile à atteindre. Beaucoup de gens Le cherchent de leurs propres mains - précisément comme ça : de leurs propres mains - parce qu'ils ont une grande foi. Et ils Lui parlent de leur douleur, de la lourdeur de leur âme, comme parlant avec une autre personne dont ils savent qu'elle répondra à toutes leurs questions. Ne parlez pas froidement et ne doutez pas que vous recevrez ce que vous avez demandé. "Fais cela pour moi, Christ. Que je le veuille ou non, guide-moi au Paradis." Le Christ ne supporte pas la tiédeur - la tiédeur qu'il recrachera. Le Christ attend la foi de notre part.

Le livre "Paroles du cœur" fut utilisé pour la biographie de Gérondissa Macrina, y compris ses instructions et ses conversations, publiée par le monastère de Panagia Hodigitria, et le film sur elle, "Echos du cœur", d'abord traduit du grec par Olga Zatushevskaya, ainsi que le livre "Mon staretz Joseph l’Hésychaste" par le staretz Ephraïm de Philothéou, et des souvenirs des enfants spirituels de Gérondissa.


Version française Claude Lopez-Ginisty
D’après

Le livre "Paroles du cœur" fut utilisé pour la biographie de Gérondissa Macrina, y compris ses instructions et ses conversations, publiée par le monastère de Panagia Hodigitria, et le film sur elle, "Echos du cœur", d'abord traduit du grec par Olga Zatushevskaya, ainsi que le livre "Mon staretz Joseph l’Hésychaste" par le staretz Ephraïm de Philothéou, et des souvenirs des enfants spirituels de Gérondissa.

vendredi 8 mai 2020

Olga Rozhneva: "LE CHRIST ATTEND DE NOUS LA FOI " La vie et les instructions de Gérondissa Macrina (Vassoloulou) (1921-1995) (I)

Gerontissa Macrina
Gérondissa Macrina

Gérondissa [1] Macrina était l'higoumène du monastère de Panagia Hodigitria près de la ville de Volos, fille spirituelle du staretz Joseph l’Hésychaste († 1959) et du staretz Ephraïm de Philothéou et d'Arizona. Gérondissa dirigea des monastères fondés avec la bénédiction du staretz Joseph l’Hésychaste pendant plus de trente ans, de 1963 à 1995. Elle acquit de nombreux dons spirituels et fut bénie par l’obtention d’états spirituels élevés.

"C’était une personne de prière continuelle"

Gérondissa menait une vie difficile, pleine d’épreuves. naquit en 1921 dans un village non loin de la tristement célèbre ville de Smyrne en Asie Mineure. Un an à peine après sa naissance, la ville et ses environs connurent une terrible tragédie, qui est devenue le dernier épisode de la guerre gréco-turque de 1919-1922. Le 9 septembre 1922, des soldats turcs entrèrent dans Smyrne (l’actuelle Izmir) et organisèrent un terrible massacre de la population chrétienne de la ville. Au cours de ce massacre et de l'incendie qui s'ensuivit, environ 200 000 personnes furent tuées. Les chrétiens restants quittèrent Smyrne, et la ville devint complètement turque.
La famille de Gérondissa survécut miraculeusement à la catastrophe en Asie Mineure - l'expulsion de la population grecque indigène de ces lieux, de leurs anciennes terres natales - et réussit à se réinstaller en Grèce. Le sort d'environ 1 500 000 immigrants et réfugiés grecs dans une Grèce déchirée par la guerre fut très difficile. Un grand nombre de personnes moururent de faim et de maladie.

Gérondissa Markella, du monastère de la Très Sainte Mère de Dieu de la Source Vivifiante [Zoodohos Piyi] ("Lifegiving Spring" à Dunlap, en Californie) a parlé des parents de Gérondissa Macrina : "Ses parents, mère et père, étaient des gens très spirituels. Un jour, son père lui a dit : "Je vais mourir cette année, le lundi pur [premier jour du Grand Carême de Pâques]. Et ta mère mourra l'année prochaine". Et c'est ce qui s'est passé. Le grand carême commença, et il mourut, et un an plus tard, sa mère est morte". La jeune fille de dix ans fut obligée de travailler pour n'importe quel salaire afin de se nourrir et de nourrir son jeune frère.

Le Seigneur n'abandonna pas les orphelins. Maria se défendit et éleva son frère. Ce que cela lui coûta, seule la Toute Sainte Mère de Dieu, qui prie pour les orphelins, le sait.

Alors qu'elle était encore une enfant, le Seigneur envoya vers Maria une connaissance avec l'un des disciples du staretz Joseph l’Hésychaste -le hiéromoine Ephraïm (Karaiannis), qui lui enseigna la Prière de Jésus. Elle futune ascète zélée et elle aimait particulièrement prier la nuit.


Maria Vassoloulou
Maria Vassoloulou
Maria vécut avec son frère à Volos, une ville située au centre de la Grèce continentale, à 300 kilomètres au nord d'Athènes, près du mont Pélion - le plus beau du pays, glorifié par la poésie grecque.
La vie s'améliore, mais le 28 octobre 1940, l'armée italienne commença son invasion de la Grèce depuis l'Albanie, et la Grèce entra dans la Seconde Guerre mondiale. Maria avait alors dix-neuf ans. Les courageux soldats grecs vainquirent l'agresseur et les Italiens se retirèrent en Albanie, mais en avril 1941, Hitler envoya ses troupes pour capturer la Grèce, après avoir reporté de six semaines l'attaque sur l'Union soviétique. L'occupation du pays par les soldats allemands s'en suivit, avec à nouveau les horreurs de la guerre et de la famine. La Grèce subit des destructions particulièrement graves de la part des occupants par rapport à d'autres pays européens, seule la Russie ayant souffert davantage. Les gens affamés mangeaient des hérissons, des mules et des tortues.

Dans ses mémoires, le diplomate suédois et membre de la Croix-Rouge en Grèce, Paul Mon, décrit la capitale grecque : "La ville présente un spectacle désespéré... Des enfants au visage cendré et aux jambes fines comme celles d'une araignée se battent avec des chiens près des tas d'ordures. Lorsque le froid commença à l'automne 1941, les gens s'effondraient d'épuisement dans les rues. Cette année, chaque matin d'hiver, je suis tombé sur des cadavres."

A Volos, il n'y avait ni nourriture ni épicerie. Maria et son frère étaient affamés et sur le point de mourir d'épuisement. Ils furent contraints de se séparer dans l'espoir qu'au moins l'un d'entre eux soit sauvé. Son frère se rendit à Thessalonique, la deuxième ville de Grèce, pensant y trouver de quoi se nourrir, mais Maria resta à Volos et se lamenta de leur séparation. Une fois de plus, elle pria avec ferveur. Cette prière devint son principal soutien dans sa vie difficile.

Après la guerre, Maria travailla très dur pour pouvoir acheter un morceau de pain. Elle partageait ses gains avec les pauvres : elle se distinguait par sa gentillesse, son pardon, sa grande miséricorde et sa patience dans les épreuves.

Le staretz Ephraïm de Philothéou naquit à Volos, il y passa son enfance et son adolescence. Il connaissait Maria depuis son enfance et se souvenait d'elle :

Un jour à Pâques, après un long et difficile travail, elle réussit à rassembler de l'argent pour s'acheter un  cierge à l’office de la lumineuse résurrection du Christ. Cependant, lorsqu'elle allait à l'église, elle rencontra une jeune fille pauvre et affamée. Ne pensant pas le moins du monde à sa propre pauvreté, elle lui donna ce qu'elle avait amassé avec un tel travail. Elle alla donc  à l'église sans cierge. Quand le moment vint de recevoir la Lumière sacrée et que tous les gens allèrent voir le prêtre avec leurs cierges, Maria se tint derrière tout le monde, sans cierge. Elle se tenait dans l'obscurité, pleurant et disant "O, mon Christ ! Quel pécheresse je suis, je ne suis pas digne de recevoir ne serait-ce qu'un seule cierge pour Ta fête". À ce moment, alors qu'elle le disait avec des larmes et des reproches, elle vit soudain la Lumière Incréée. Maria perdit conscience et les gens, pensant qu'elle s'était évanouie de faim, la portèrent dans leurs bras.

Gérondissa elle-même raconta à ses sœurs son expérience spirituelle :

À cette époque, notre père spirituel avait l'habitude de s'incliner devant l'icône de la Résurrection du Christ dès son entrée dans l'église après la procession pascale. Dès que je l'ai embrassée, j'ai immédiatement senti que la Sainte Résurrection entrait dans mon cœur et le remplissait. J'ai entendu une voix forte comme si tous les haut-parleurs du monde avaient été allumés... J'ai entendu l'Évangile pascal en moi, bien que Père ne l'ait pas encore lu, et je me suis évanouie. Je n'ai pas compris ce qui m'est arrivé. Quand je suis revenu à moi, la parole de l'Évangile était dans mes oreilles, elle restait dans mon cœur. Une telle satiété m'est venue, comme si j'avais mangé des œufs, du fromage et de la viande du monde entier. Je ne sais pas combien de temps j'ai été inconsciente. Ces mots se sont gravés dans mon âme. J'ai entendu cette belle voix pendant tout le service pascal et les paroles de l'Évangile m'ont apporté une telle satisfaction !... Puis j'ai eu la pensée : "Cela semble être le genre de satiété que les Pères ressentaient dans le désert, à ne rien manger"... J'étais épuisée pendant toute la Semaine Sainte par le manque de nourriture et les privations, mais maintenant une force m'est apparue. Je me sentais comme une sorte d'homme fort. Quand mon père spirituel m'a dit : "Le Christ est ressuscité !" Je ressentis dans mon âme une richesse spirituelle encore plus grande. Lorsque je communiai, cette satiété atteignit sa limite. Je suis rentrée chez moi. Je suis arrivée. Je ne voulais ni manger ni boire. Mon cousin m'a invité à rompre le jeûne. Mais comment lui dire que j'avais déjà "mangé" ? J'y suis allé, mais je n'ai pas pu supporter ne serait-ce qu'une cuillerée... Il est donc vraiment dit dans l'Evangile que les gens ne vivent pas seulement de pain, mais de la Grâce de Dieu. À la gloire du Christ, je vous dis que j'ai senti la Grâce du Christ m'enlever ma faim, ma souffrance et mon indigence. Dieu m'a permis de comprendre à quoi mènent de telles difficultés. Quelle bonté la continence et la prière apportent à un homme !


The future Elder Ephraim
Le futur staretz Ephraïm

Le staretz Ephraim se souvient de la rencontre de sa mère (la future moniale Théophano) avec Maria Vassoloulou, et de la création d'une petite communauté de femmes à Volos : "À cette époque, la jeune Maria rencontra ma vertueuse mère. Ces âmes saintes prièrent ensemble dans notre cuisine, se tenant à genoux toute la soirée, versant beaucoup de larmes et faisant de nombreuses prosternations au sol. Leur saint exemple m'apprit beaucoup. Grâce aux vertus de Maria, plusieurs jeunes filles vertueuses se rassemblèrent autour d'elle dès l'époque de l'occupation, désireuses de devenir des épouses du Christ".
Le père Ephraïm (Karaiannis) a parlé à cette communauté de femmes de son staretz Joseph l’Hésychaste, de ses instructions et de ses conseils spirituels. Lorsque le père Ephraïm (Karaiannis) retourna sur la Sainte Montagne en 1952, les sœurs de la communauté écrivirent une lettre au staretz Joseph l’Hésychaste, disant qu'elles avaient entendu parler de lui par son fils spirituel, le père Ephraïm, et lui demandant de les recevoir également au nombre de ses enfants spirituels.

Le staretz Ephraim de Philotheou et d'Arizona se souvient :

J'étais déjà sur la Sainte Montagne à l'époque, avec le staretz Joseph l’Hésychaste. Le staretz leur répondit : "Si vous m'obéissez, alors je vous recevrai. Si vous ne le faites pas, je vous quitterai". Elles répondirent : "Père, quoi que tu nous ordonnes, nous t'obéirons." Alors le staretz leur ordonna d'obéir à Maria, qu'il n'avait jamais vue de sa vie. Il leur expliqua la raison de son ordre : "Faites obéissance à Maria, car je l'ai vue dans une vision ce soir pendant la prière. J'ai vu beaucoup de brebis autour d'elle, et elle se tenait au milieu. J'ai donc compris que je devais la faire la gérontissa. Alors, écoutez Maria, et que personne ne la contredise". Elles répondirent : "Que cela soit béni !" et le staretz se réjouit de leur obéissance.

Lorsque Maria apprit le choix du staretz Joseph, elle eut très peur de devenir la supérieure et de prendre la responsabilité de la vie spirituelle des sœurs, car elle était l'une des plus jeunes de la communauté. Alors le staretz pria et par ses prières, Maria eut une vision : elle vit une multitude de moines monter au ciel, et devant eux s'avançait saint Jean le Précurseur avec un bâton sacré. Soudain, le saint se tourna vers la jeune fille et lui tendit le bâton, symbole de l'autorité abbatiale.

Une des religieuses a témoigné de l'étroite connexion spirituelle entre les sœurs et le staretz Joseph l’Hésychaste et s'est souvenue d'un moment où Maria, ayant déjà reçu la tonsure monastique et étant devenue Gérondissa Macrina, tomba gravement malade et commença à tousser du sang :

Nous n'avions pas de téléphone pour lui en parler [au staretz Joseph], nous devions tout lui écrire. Nous n'avions pas de téléphone pour le lui dire - nous devions tout lui écrire. Mais nous ne l'avons pas mentionné dans une lettre, mais nous le lui avons caché. Nous avons décidé de ne pas le bouleverser et de l'éloigner de sa prière. Il nous a envoyé cette réponse : "Mes enfants, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit que Gérondissa est malade et souffre, que nous pourrions prier à ce sujet ? Vous avez très mal agi, en décidant que cela allait me séparer de la prière. Après tout, nous l'avons vue le soir mentalement, quand je priais avec le père Arsène, et nous avons réalisé que Gérondissa Macrina était gravement malade. Nous avons prié avec ardeur. Mes enfants, je veux que vous me racontiez tout ce qui se passe dans le monastère, et surtout avec Gérondissa. Écrivez-moi à ce sujet". Mais Gérondissa Macrina les vit tous les deux ce soir-là, à côté de son staretz Joseph et du père Arsène, alors qu'ils priaient avec leurs chapelets de laine, faisaient le signe de croix et disaient : "Ô Seigneur, guéris Ta servante !" Cela se produisit à de nombreuses reprises. Lorsque le sage Joseph et le sage Arsène priaient, ils virent comment les choses se passaient ici et comment nous nous en sortions.
Elder Ephraim and Gerontissa Macrina
Staretz Ephraim et Gérondissa Macrina

   
Avant son repos en Christ en 1959, le staretz Joseph l’Hésychaste déplaça les sœurs sous la direction spirituelle de Père Ephraïm, aujourd'hui staretz Ephraïm de Philothéou et d'Arizona. Le père Ephraim a commença à exercer son ministère auprès de la communauté des sœurs. Bientôt, les sœurs acquirent un terrain dans le village de Portaria, près de Volos, et commencèrent à y organiser un monastère.

Alexandra Lagos, fille spirituelle du staretz Ephraim, décrit la situation comme suit…

De son vivant, le staretz Joseph savait que son novice Ephraïm devrait un jour assumer le rôle de pasteur de cette communauté bénie, et il lui donna un jour une lettre des sœurs à lire, afin qu'il ait déjà des liens avec elles. Et bien sûr, les sœurs connurent le staretz Ephraïm alors qu'il était encore dans le monde. Peu de temps après, après la dormition du staretz Joseph, e staretz Ephraim quitta la montagne sacrée pour la première fois afin de rendre visite à la communauté des sœurs, dont [faisait partie] sa propre mère. Son père était déjà mort à ce moment-là, et sa mère avait rejoint cette fraternité bénie. Gérondissa Macrina et d'autres sœurs étaient également présentes. Lorsqu'elles rencontrèrent le staretz,, sa mère ne le reconnut pas au début. Tant d'années s'étaient écoulées depuis que ce jeune homme de dix-neuf ans, sans barbe, avait quitté la maison de son père… Des années d’ascèse [ podvigs] et d'épreuves sur la Sainte Montagne avaient grandement modifié son apparence. De plus, il se tenait ici devant les sœurs en tant que hiéromoine, et la coutume en Grèce à cette époque était telle que les femmes n'osaient pas regarder un moine en face. La mère du staretz était assise avec les autres sœurs, la tête baissée, ne devinant pas que c'était son fils devant elle. Mais dès qu'elle se rendit compte avec qui elle parlait, son visage changea immédiatement d'expression, et elle dit très sévèrement à son fils : "Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi as-tu quitté la Sainte Montagne ?" Et pas "Bonjour, cher fils ! Laisse-moi te regarder ! Comment va ta santé ?" Elle ne se calma que lorsqu'il lui expliqua qu'il faisait obéissance au staretz Joseph. Une telle éducation, Ephraim la reçut de sa bienheureuse mère.


Elder Ephraim with the sisters
Le staretz Ephraïm avec les sœurs
   
La première tonsure qu'Ephraim célébra dans la confrérie de Volos fut celle de sa mère, en 1963. Il la tonsura sous le nom de Théophano. La deuxième tonsure fut celle de Gérondissa Macrina (également en 1963), et Gérondissa Théophano devient sa marraine. Gérondissa Macrina considéra toujours Gérondissa Théophano comme sa mère spirituelle et lui obéit en toutes choses. 
Elles n'avaient qu'une seule cellule, comme mère et fille. La mère du staretz Ephraïm n'avait pas de filles, seulement trois fils, mais Gérondissa Macrina est devint pour elle une fille.

Gerontissa Macrina
Gérondissa Macrina

Au cours des premières années, Père Ephraim quitta souvent la Sainte Montagne et demeura à Portaria pendant un court moment, jusqu'à un mois, et quelquefois plus longtemps. Il instruisait les sœurs dans la Prière de Jésus, de sorte qu'elles firent l'expérience d'états spirituels élevés à plusieurs reprises. Ainsi, les moniales de Portaria reçurent une éducation spirituelle unique et une grande aide de la part de Père Ephraim et de Gérondissa Macrina, qui était une sainte personne et de Gérondissa Théophano, la mère du staretz Ephraim.
L'higoumène Macrina et ses sœurs connurent un grand succès spirituel. L'archimandrite Sophrony (Sakharov) a dit de Gérondissa Macrina : "C'est un titan de l'esprit !" À de nombreuses reprises au cours de sa veillée nocturne, le sage Ephraïm de Katounakia vit avec des yeux spirituels deux colonnes de feu à Volos, s'élevant de la terre au Ciel. Elles représentaient Gérondissa Macrina et l'une de ses glorieuses moniales. Et Père Ephraïm dit, en se réjouissant : "Incroyable ! Regardez ! Nous travaillons tant ici sur les rochers pour trouver quelques miettes, mais ceux du monde ont acquis tant de Grâce !" Il déclara également à propos de Gérondissa qu'elle "était d'un degré spirituel tel que l'était le staretz Joseph l’Hésychaste".

Athanase Krallist de Scholari, en Grèce, se souvient :

Un jour, un bus de pèlerins vint au monastère, et le monastère n'avait plus qu'un paquet de riz. Gérondissa dit aux sœurs de préparer ce riz pour nourrir les invités. Les sœurs s'exclamèrent : "Gérondissa, c'est le dernier que nous avons, il ne nous reste rien", mais Gérondissa insista : "Préparez le riz pour nos invités, et la Très Sainte Mère de Dieu s'occupera de nous." Les sœurs obéirent et nourrirent leurs visiteurs, et alors qu'elles partaient, un homme apparut dans le monastère qui avait apporté un sac de riz entier. Elle avait tellement de foi en Dieu et d'amour pour les gens, pour tous les gens !

Gerontissa Macrina
Gérondissa Macrina

Stavros Kourousis, professeur de philologie byzantine à l'université d'Athènes, témoigne sur Gérondissa Macrina :   

Lorsque les gens parlaient avec elle, ils voyaient sur son visage les vertus de la virginité, de la pureté, de l'humilité, de l'obéissance, de l’esprit de non-possession et de l'amour sans limite pour Dieu et le prochain - non seulement pour ses sœurs, mais pour tous ceux qui venaient la voir en quête d'un soutien spirituel et matériel. C’était une personne de prière incessante et de communion avec Dieu et les saints, grâce à laquelle elle recevait constamment de l'aide dans les nombreuses tentations qui surgissaient dans son travail d'alimentation des âmes qui lui étaient confiées.

Gérondissa Fébronie du monastère de Saint-Jean le Précurseur (Serrès, Grèce) se souvient de Gérondissa : "De toutes les choses terrestres, elle aimait par-dessus tout la nature et les fleurs, mais, bien sûr, elle aimait surtout les choses spirituelles. Ainsi, elle est passée de la beauté terrestre et des dons divins, qu'elle avait dans cette vie temporelle, au Ciel. Elle s'est toujours intéressée au Ciel tout entier. Elle était portée de cette vie à une autre dans ses contemplations. De la terre, elle s'élevait constamment vers le Ciel".

Geronitssa Marcelle raconte cette histoire :

Un jour, je suis allée dans sa cellule alors qu'elle dormait. Je ne savais pas si elle était endormie ou éveillée, alors j'ai décidé d'entrer tranquillement pour ne pas la réveiller. J'ai commencé à tourner lentement la poignée de la porte, et quand la porte s'est ouverte, j'ai vu Gérondissa. Elle dormait, mais en même temps sa main passait sans cesse sur son chapelet de laine de prière. Elle priait alors qu'elle était dans un état de sommeil profond. Je n'ai jamais vu une telle chose. Bien sûr, on dit que la prière du cœur peut continuer même pendant le sommeil, mais prier avec son chapelet!

Gerontissa Macrina
Gérondissa Macrina

Sœurs Agnès et Parthenia du monastère du saint prophète et précurseur Jean (Goldendale, Washington) témoignent :
Elle n'arrivait pas à être stricte avec nous. Cela n'a tout simplement pas fonctionné. C’était elle-même une personne très sensible, très délicate, et elle estima qu'elle devait s'entendre avec nous de la même façon. Si elle voulait faire un commentaire à quelqu'un, elle l'appelait toujours par un diminutif affectueux. Elle était très gentille, très douce. Parfois, elle utilisait même le pluriel pour adoucir la réprimande. Elle voulait que nous nous rendions compte nous-mêmes de ce que nous avions fait de mal, comment nous nous étions fourvoyées. Elle était très, très ... comment dire ... car dans ses conversations elle dit qu'il faut toucher l'âme d'une autre personne avec légèreté et douceur, comme une plume. C'est exactement comme ça qu'elle a essayé de toucher nos âmes.

George Lagos, professeur de médecine neurologique à l'université de Ioannina, en Grèce, dit :
Dans l'Orthodoxie, je pense que le plus important est de vivre l'Orthodoxie. Notre foi et notre relation avec Dieu sont vivantes et s'acquièrent par l'expérience. Les personnes saintes endurent cette expérience dans une plus large mesure. Après l'avoir vécue, elles nous parlent de Dieu, de la Sainte Trinité et des dogmes de l'Église. Les saints sont ceux qui y vivent et en font l'expérience. Gérondissa Macrina était l'une de ces saintes personnes. Nous avons vu de nombreux miracles de Gérondissa Macrina. Nous avons reçu l'aide de sa grande assistance spirituelle... Je peux témoigner que j'ai vu et ressenti la sainteté personnelle de Gérondissa Macrina et un grand soutien spirituel. Elle était ma mère spirituelle, et même après sa mort, je ressens son aide et son intercession dans la prière.

La religieuse Théotekna du monastère de Saint-Étienne (Météores, Grèce) se souvient :

D'après mes quarante-cinq ans d'expérience de la vie monastique, je peux dire qu'elle était l'une des plus remarquables moniales de Grèce. C’était une grande ascète. Ses conseils aidèrent beaucoup de gens, pas seulement des moniales, mais aussi de nombreux laïcs, et même de nombreux moines de la Sainte Montagne se sont tournés vers elle pour obtenir des conseils. C'était une femme grande et majestueuse, et son apparence était imposante. Son visage était illuminé. Dès que vous la voyiez, vous compreniez qu'avec elle vous deviez parler sérieusement, des graves problèmes de la vie. Elle était éduquée dans les choses divines, et connaissait bien la vie des saints, le Synaxaire, et les Paroles des Pères du Désert. Bien qu'elle n'ait jamais eu d'éducation laïque ou de titres universitaires, elle avait le don du discours spirituel par la Grâce du Saint-Esprit. Vous pouviez parler avec elle pendant des heures. Elle pouvait édifier spirituellement n'importe quel visiteur, surtout ceux qui s'efforçaient d'aimer le Christ.

Gerontissa's grave
La tombe de Gérondissa
   
Gérondissa Macrina reposa en Christ dans la semaine de la Toussaint du 22 mai au 4 juin 1995. Pendant les quelques jours qui précédèrent sa mort, elle vit constamment la Mère de Dieu dans sa cellule. Des moniales quittèrent son monastère pour restaurer quelques monastères grecs, et les sœurs de ces monastères furent envoyées à leur tour en Amérique. Père Ephraïm a toujours voulu peupler ces monastères de sœurs de Portaria, car ces moniales avaient suivi une école spirituelle unique et étaient très expérimentées en termes spirituels.


Version française Claude Lopez-Ginisty
D’après


NOTES :

1] Gérondissa, la forme féminine de Géronda [staretz en russe], est le mot grec utilisé pour désigner avec respect une higoumène ou un instructeur spirituel féminin.