"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire
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mercredi 11 février 2015

Document de la conférence des évêques de l’Église orthodoxe russe sur « La participation des fidèles à l’eucharistie »

Document de la conférence des évêques de l’Église orthodoxe russe sur « La participation des fidèles à l’eucharistie »

Du 2 au 3 février s’est réunie la conférences des évêques de l’Église orthodoxe russe en la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. 259 évêques y ont participé avec, à leur tête, le patriarche de Moscou Cyrille. Plusieurs documents ont été approuvés, dont celui que nous publions in extenso ci-après, intitulé « De la participation des fidèles à l’eucharistie ». Ce document donne des directives aux archipasteurs, pasteurs et laïcs de l’Église orthodoxe russe au sujet des différents problèmes liés à la communion et à la préparation à celle-ci.


De la participation des fidèles à l’eucharistie

L’eucharistie est le principal mystère de l’Église, institué par le Seigneur Jésus-Christ à la veille de Ses souffrances salvatrices, de Sa mort sur la Croix et de Sa résurrection. La participation à l’eucharistie et la communion au corps et au sang du Christ constituent un commandement du Sauveur qui, par Ses disciples, a dit à tous les chrétiens : «Prenez, mangez, ceci est mon corps» et «Buvez-en tous; car ceci est mon sang, le sang de la Nouvelle Alliance » (Matth. 26, 26-28). L’Église même est le corps du Christ et, pour cette raison, le mystère du corps et du sang du Christ manifeste de façon visible la nature mystique de l’Église, créant la communauté ecclésiale.La vie spirituelle du chrétien orthodoxe est impensable sans la communion aux saints mystères. En communiant aux saints dons, les fidèles sont sanctifiés par la force de l’Esprit Saint et sont unis avec le Christ Sauveur et les uns avec les autres, constituant ainsi le corps unique du Christ.Le mystère de l’eucharistie nécessite une préparation particulière. Dans l’Église, le temps même, qu’il s’agisse de celui de la vie humaine ou de l’histoire de toute l’humanité, est l’attente et la préparation à la rencontre avec le Christ, tandis que tout le rythme de la vie liturgique constitue l’attente et la préparation de la divine liturgie et par conséquent de la communion, raison pour laquelle elle est célébrée.


I.

La pratique de la communion et la préparation à celle-ci a changé et a revêtu différentes formes dans l’histoire de l’Eglise.À l’époque apostolique déjà, la tradition s’est établie dans l’Église de célébrer l’eucharistie chaque dimanche (et si possible, plus souvent ; par exemple le jour de la mémoire des martyrs), afin que les chrétiens puissent demeurer continuellement en communion avec le Christ et aussi les uns avec les autres (cf. par exemple, I Cor. 10, 16-17 ; Actes 2, 46 et 20,7). Tous les membres de la communauté locale participaient à l’eucharistie hebdomadaire et communiaient, tandis que le refus de participer à l’eucharistie sans motifs suffisants était exposé à la réprobation : « Tous les fidèles qui restent dans l’église et entendent les Écritures, mais ne restent pas à la prière et à la sainte communion, doivent être excommuniés, comme causant du désordre dans l’Église » (9ème canon apostolique). La pratique primitive chrétienne de la communion à chaque divine liturgie reste l’idéal pour notre époque aussi, ladite pratique constituant une partie de la tradition de l’Église.En même temps, la croissance quantitative de l’Église au IIIème et particulièrement au IVème siècle a abouti à des changements, y compris dans la vie liturgique. Avec l’augmentation du nombre de jours dédiés à la mémoire des martyrs et des fêtes, les assemblées eucharistiques ont eu lieu toujours plus souvent, et la présence de chaque chrétien à celles-ci a commencé à être considérée par beaucoup comme souhaitable, mais non obligatoire, de même que la participation à la communion. L’Église a opposé à cela la norme canonique suivante : « Ceux qui viennent à l’église et écoutent la lecture des saints livres, mais ne veulent pas prendre part à la prière liturgique avec le peuple ou, par une sorte d’indiscipline, se détournent de la communion à la sainte eucharistie, qu’ils soient exclus de l’Église, jusqu’à ce que, s’étant confessés et ayant produit des fruits de repentir et demandé le pardon, ils aient ainsi obtenu celui-ci » (2ème canon du concile d’Antioche).Néanmoins, l’idéal élevé d’être prêt en permanence à recevoir les saints mystères s’est avéré difficilement réalisable pour de nombreux chrétiens. Aussi, déjà dans les œuvres des saints Pères du IVème siècle, on trouve des témoignages au sujet de la coexistence de pratiques différentes concernant le rythme de la communion. C’est ainsi que saint Basile le Grand parle de la communion quatre fois dans la semaine comme d’une norme : « Communier même tous les jours et participer au saint Corps et au précieux Sang du Christ est chose bonne et profitable, car Lui-même dit clairement : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle (…) Nous, cependant, nous communions quatre fois par semaine : le dimanche, le mercredi, le vendredi et le samedi, et aussi les autres jours, si l’on y fait mémoire de quelque saint » (Lettre 93).Moins d’un demi-siècle plus tard, saint Jean Chrysostome remarque que beaucoup – dont des moines et moniales – se sont mis à communier une ou deux fois par an : « Beaucoup, en toute une année, ne participent qu’une fois à ce sacrifice; d’autres, deux fois; d’autres, plusieurs fois. Je m’adresse donc à tous, non seulement à ceux qui sont présents ici, mais encore à ceux qui demeurent dans le désert ; car ceux-ci [également] communient une fois par an, et ce n’est pas rare qu’ils le fassent une fois en deux ans. Quoi donc ? Qui approuverons-nous ? Ceux qui [communient] une fois [l’an], ceux qui communient souvent, ou ceux qui [communient] rarement? Ni les uns, ni les autres, ni les troisièmes, mais ceux-là seuls qui communient avec un cœur pur et une vie irréprochable. Que ces derniers s’approchent toujours [des saints mystères] ; quant à ceux qui ne sont pas tels [ils ne doivent pas communier], pas même une fois [dans l’année] » (Homélie sur l’épître aux Hébreux, 17,4).Au IVème siècle a été fixée définitivement la norme qui s’était constituée, à l’époque pré-nicéenne, du jeûne eucharistique obligatoire, à savoir l’abstinence totale de nourriture et boisson le jour de la communion jusqu’à la réception des saints mystères du Christ : « Que le saint Mystère de l’autel ne soit accompli que par des hommes à jeun » (41ème canon du Concile de Carthage ; confirmé par le 29ème canon In Trullo). Cependant, à la limite des IVème et Vème siècles, certains chrétiens lièrent la communion non seulement à l’observance de l’abstinence eucharistique avant la Liturgie, mais aussi, selon le témoignage de saint Jean Chrysostome, avec le temps du grand carême. Le saint hiérarque appelle à une communion plus fréquente : « Dites-moi, lorsque vous participez à la communion une fois par an, pensez-vous que quarante jours vous suffisent pour purifier les péchés de toute cette période? Et même encore, à peine une semaine se sera-t-elle écoulée que vous vous livrerez à vos anciens excès! Or, si après quarante jours à peine de convalescence d’une longue maladie, vous vous permettiez sans mesure tous les aliments qui engendrent les maladies, ne perdriez-vous pas votre peine et vos efforts passés? Car si [la santé] physique est réglée ainsi, d’autant plus [la santé] morale ! ( …) Vous accordez quarante jours, peut-être même moins, à la santé de votre âme, et vous croyez avoir apaisé votre Dieu ! (…) Je parle ainsi, non pour vous interdire d’approcher [les saints mystères] une fois par an, mais plutôt parce que je souhaiterais que vous vous en approchiez toujours » (Homélie sur l’épître aux Hébreux, 17,4).Dans le milieu monastique de Byzance, vers les XIème et XIIème siècles s’est établie la tradition de ne communier qu’après une préparation comprenant le jeûne, l’examen de sa conscience devant le père spirituel du monastère, la récitation d’une règle particulière de prières avant la communion. Cette règle est née et a commencé à se développer précisément à cette époque. C’est vers cette tradition qu’ont commencé à s’orienter également les pieux laïcs, étant donné que la spiritualité monastique, dans l’orthodoxie, a toujours été reçue comme un idéal. Cette tradition est représentée sous sa forme la plus stricte, par exemple, dans les rubriques du Typicon russe (chapitre 32) qui, à la différence du Typicon grec, mentionne le jeûne obligatoire d’une semaine avant la communion.En 1699, dans la rédaction du liturgicon [služebnik] russe a été incluse une rubrique intitulée « Avis didactique ». Celle-ci comprend aussi, entre autres, une indication sur le délai obligatoire de préparation à la sainte communion, à savoir que, durant les quatre carêmes, tous ceux qui le souhaitent peuvent communier, tandis qu’en dehors de ces périodes il convient de jeûner sept jours, ledit délai pouvant être réduit : « Si donc, en dehors des quatre carêmes habituels, on souhaite s’approcher de la sainte communion, que l’on jeûne sept jours auparavant ; en cas de nécessité, que l’on ne jeûne que trois jours, ou un seul jour ».En pratique, cette approche extrêmement stricte envers la préparation à la sainte communion, qui avait des côtés spirituels positifs, a néanmoins amené au fait que certains chrétiens ne communiaient pas pendant longtemps, en se référant à la nécessité d’une préparation digne. Contre une telle pratique de communion peu fréquente était dirigée, en partie, la norme de la communion obligatoire de tous les chrétiens de l’Empire russe, au moins une fois par an, contenue dans le « Règlement spirituel » : « Chaque chrétien doit communier souvent à la sainte eucharistie, ne serait-ce qu’une fois par an. Celle-ci constitue notre action de grâces la plus belle envers Dieu pour tant de choses accomplies pour notre salut par la mort du Sauveur… Aussi, si un quelconque chrétien montre qu’il s’éloigne fort de la sainte communion, il manifeste ainsi qu’il n’est pas dans le corps du Christ, c’est-à-dire qu’il ne participe pas à l’Église ».Au XIXème et début du XXème siècle, les gens pieux aspiraient à communier au moins lors des quatre carêmes. Beaucoup de saints de cette époque, parmi lesquels saint Théophane le Reclus, saint Jean de Cronstadt et d’autres saints appelaient à s’approcher des saints mystères encore plus souvent. Selon les paroles de saint Théophane, « le rythme [de la communion] à raison d’une ou deux fois par mois, est le plus raisonnable», bien qu’on «ne puisse rien dire de désapprobateur» de la communion plus fréquente . Chaque fidèle peut se diriger par les paroles suivantes de ce saint : « Communiez aux saints mystères plus souvent, selon ce que le père spirituel l’autorise, mais efforcez-vous seulement de vous en approcher avec la préparation convenable et, encore plus, avec crainte et tremblement, afin, qu’en s’y habituant, on ne s’en approche pas avec indifférence» .L’exploit de la confession de la foi de l’Église pendant les années de persécutions du XXème siècle a incité de nombreux prêtres et fidèles à repenser la pratique qui existait précédemment de la communion peu fréquente. Entre autres, en 1931, le Synode patriarcal provisoire, dans son décret du 13 mai, a décidé de «Reconnaître recevable le souhait concernant la possibilité de la communion fréquente des chrétiens orthodoxes et, pour ceux qui sont le plus avancés parmi eux, la communion chaque dimanche».Actuellement, de nombreux orthodoxes communient bien plus souvent que la majorité des chrétiens dans la Russie prérévolutionnaire. Néanmoins, la pratique de la communion fréquente ne peut être étendue automatiquement à tous les fidèles sans exception, étant donné que la fréquence de la communion dépend directement de l’état spirituel et moral de l’homme afin que, selon les paroles de St Jean Chrysostome, les fidèles s’approchent des saints Mystères « avec une conscience pure, autant que cela nous soit possible » (Contre les Juifs, Discours III, 4).

II.

Les exigences de la préparation à la sainte communion sont définies pour chaque fidèle par les dispositions et les normes ecclésiales, qui sont appliquées par le père spirituel, en tenant compte de la régularité de la communion aux saints mystères, de l’état spirituel, moral et corporel, des circonstances extérieures de la vie telles que, par exemple, celles de la profession, la surcharge due au souci des autres.Le père spirituel du fidèle est le prêtre chez lequel il se confesse de façon régulière, qui connaît les circonstances de sa vie et son état spirituel. Néanmoins, les fidèles peuvent se confesser chez d’autres prêtres dans le cas d’impossibilité de se confesser à leur père spirituel. S’il n’en a pas, le fidèle doit s’adresser avec ses questions concernant la communion au prêtre de l’église où il souhaite communier.À l’instar du père spirituel, qui se dirige par les dispositions et les normes ecclésiales et qui, sur leur base, guide le chrétien, le fidèle qui va communier doit, à son tour, avoir conscience que le but de la préparation n’est pas l’accomplissement extérieur de conditions formelles, mais l’acquisition d’un état de repentir pour son âme, le pardon des offenses et la réconciliation avec le prochain, l’union avec le Christ dans les saints mystères. La prière et le jeûne sont appelés à aider celui qui se prépare à la communion et à l’acquisition de cet état intérieur.En se rappelant des paroles du Sauveur fustigeant ceux qui imposent aux hommes des fardeaux pesants et insupportables (cf. Matth. 23,4), les pères spirituels doivent prendre conscience qu’une sévérité injustifiée, de même qu’une condescendance exagérée peuvent constituer un obstacle à l’union de l’homme avec le Christ Sauveur, lui causer un préjudice spirituel.La préparation des moines et moniales à la participation au mystère de l’eucharistie est réalisée conformément au Règlement [de l’Église orthodoxe russe] concernant les monastères et le monachisme ainsi qu’aux règles internes des monastères.1. La pratique du jeûne préparatoire est réglementée par la tradition ascétique de l’Église. Le jeûne, sous la forme d’abstinence de nourriture grasse et de l’éloignement des distractions, accompagné par la prière ardente et le repentir, précède traditionnellement la communion aux saints mystères. La durée et la mesure du jeûne peuvent être différents en fonction de l’état intérieur du chrétien, et aussi des circonstances objectives de sa vie. En partie, en cas de maladies aiguës ou chroniques, exigeant un régime alimentaire particulier, et pour les femmes qui sont enceintes ou allaitent, le jeûne peut être abrégé, allégé ou abrogé. Cela concerne aussi les chrétiens qui, provisoirement ou de façon permanente séjournent dans des foyers ou institutions civils qui offrent la même nourriture pour tous (unités militaires, hôpitaux, internats, écoles spéciales, lieux de détention).La pratique qui s’est constituée de nos jours, selon laquelle celui qui communie quelques fois dans l’année jeûne trois jours avant la communion, correspond pleinement à la tradition de l’Église. Il convient également de reconnaître comme acceptable la pratique selon laquelle celui qui communie chaque semaine ou quelques fois par mois et qui, ce faisant, observe également les jeûnes et carêmes d’un ou plusieurs jours indiqués par le Typicon, s’approche du saint calice sans jeûne complémentaire, ou en observant un jeûne d’une journée ou encore en jeûnant le soir, la veille de la communion. La décision à ce sujet doit être prise avec la bénédiction du père spirituel. Les exigences de préparation à la sainte communion adressées aux laïcs qui communient souvent concernent également les clercs.La Semaine lumineuse, celle qui suit la fête de Pâques, constitue un cas particulier pour ce qui concerne la pratique de la préparation à la sainte communion. La norme canonique ancienne sur la participation obligatoire de tous les fidèles à l’eucharistie du dimanche, a été étendue, au VIIème siècle, à la divine liturgie célébrée tous les jours au cours de la Semaine lumineuse : « Depuis le saint jour de la résurrection du Christ notre Dieu jusqu’au Nouveau Dimanche , les fidèles doivent fréquenter toute la semaine les saintes églises, se réjouissant dans le Christ et chantant des psaumes et des cantiques et des chants spirituels, s’appliquant à la lecture des saintes Écritures et faisant leurs délices de la communion aux saints mystères; en effet, nous serons ainsi ressuscités et exaltés avec le Christ » (66ème canon du Concile In Trullo). Il ressort clairement de ce canon que les laïcs sont appelés à communier aux liturgies de la Semaine lumineuse. Étant donné que lors de la Semaine lumineuse, le Typicon ne prévoit pas de jeûne et que ladite semaine est précédée des sept semaines du grand carême et de la Semaine sainte, il convient de reconnaître conforme à la tradition canonique la pratique qui s’est constituée dans de nombreuses paroisses de l’Église orthodoxe russe, selon laquelle les chrétiens qui ont observé le grand carême s’approchent de la sainte communion pendant la Semaine lumineuse, limitant le jeûne à ne pas prendre de nourriture après minuit. Une pratique analogique peut être étendue à la période qui s’étend de la Nativité du Christ jusqu’à la Théophanie. Celui qui se prépare à la communion en ces jours doit, avec une attention particulière, se garder de la consommation immodérée de nourriture et de boisson.



2. Il convient de différencier le jeûne eucharistique dans le sens strict, du jeûne de préparation. Il s’agit dans le premier cas de l’abstinence totale de nourriture et de boisson, à partir de minuit jusqu’à la sainte communion. Ce jeûne est canoniquement obligatoire (cf. le 41ème canon de Carthage cité plus haut). Toutefois, l’exigence de ce jeûne eucharistique n’est pas appliquée aux nourrissons, ainsi qu’aux personnes souffrant de maladies soudaines ou chroniques, nécessitant la prise systématique de médicaments ou de nourriture (comme par exemple en cas de diabète), et aux mourants. En outre, cette exigence, à la discrétion du père spirituel, peut être atténuée en ce qui concerne les femmes enceintes ou allaitant.

Le droit canon prescrit de s’abstenir des relations conjugales lors de la période de préparation à la sainte communion. Le 5è canon de Timothée d’Alexandrie parle de l’abstinence à la veille de la communion.

L’Église appelle les chrétiens exposés à la nocive habitude du tabagisme d’y renoncer. À ceux qui n’ont pas encore la force de le faire, il appartient de s’abstenir de fumer depuis minuit et, ci cela est possible, depuis le soir, la veille de la communion.

Étant donné que la liturgie des dons présanctifiés est réunie aux vêpres, sa célébration le soir est une norme découlant du Typicon (au demeurant, en pratique, cette liturgie est habituellement célébrée le matin). Conformément à la décision du Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe du 28 novembre 1968, « lors de la célébration de la divine liturgie des dons présanctifiés le soir, l’abstinence de nourriture et de boisson pour les communiants ne doit pas être inférieure à six heures, étant toutefois entendu que l’abstinence avant la communion, depuis minuit, au commencement de la journée concernée, est fort louable, et qu’elle peut être observée par ceux qui en ont la force physique ».

Il convient aussi de s’orienter vers une abstinence non inférieure à six heures lors de la préparation à la communion pour la divine liturgie célébrée la nuit (par exemple, pour les fêtes de Pâques ou de la Nativité du Christ).

3. La préparation à la communion consiste non seulement à renoncer à une nourriture définie, mais aussi à une assistance plus fréquente aux offices, ainsi qu’à l’accomplissement de la règle de prière.Une partie intégrante de la préparation dans la prière à la réception des saints dons, est constituée par l’office de la sainte communion, composé du canon correspondant et des prières. La règle de prière comprend habituellement les canons au Sauveur, à la Mère de Dieu, à l’Ange gardien et encore d’autres prières (cf. « Règle pour ceux qui se préparent à célébrer et ceux qui veulent communier aux saints mystères divins du corps et du sang de notre Seigneur Jésus-Christ », dans le « Psautier complet » . Pendant la Semaine lumineuse, la règle de prière est constituée du canon pascal, ainsi que du canon et des prières de la sainte communion. La règle personnelle de prière doit être accomplie hors de l’office ecclésial, qui présuppose toujours une prière universelle. Une attention pastorale particulière est requise à l’égard des gens dont le cheminement spirituel ne fait que commencer et qui ne sont pas encore habitués à de longues règles de prières, ainsi qu’à l’égard des enfants et des malades. Le « Psautier complet » propose la possibilité de remplacer les canons et les acathistes par la prière de Jésus et les métanies. Dans l’esprit de cette indication, avec la bénédiction du père spirituel, la règle susmentionnée peut être remplacée par d’autres prières.Étant donné que la liturgie est l’apogée du cercle liturgique entier, la présence aux offices qui la précèdent, en premier lieu les vêpres et les matines (ou les vigiles) constitue une partie importante de la préparation à la réception du saint corps et du saint sang du Christ.Dans le cas où la personne était absente à l’office du soir la veille de la communion, ou si elle n’a pas accompli la règle de prière dans son intégralité, le père spirituel ou le confesseur doit inciter celle-ci à une préparation minutieuse à la communion, tout prenant en compte les circonstances de sa vie et les causes valables possibles.En se préparant à la réception des saints mystères du Christ lors de la divine liturgie, les enfants de l’Église doivent venir à l’église au début de l’office. L’arrivée en retard à la divine liturgie constitue une négligence envers le mystère du Corps et du sang du Christ, particulièrement lorsque les fidèles arrivent à l’église après les lectures de l’épitre et de l’Évangile. En cas d’un tel retard, le confesseur ou le père spirituel peut prendre la décision de ne pas permettre à la personne de communier. Une exception peut être faite pour les personnes aux capacités physiques restreintes, les mères qui allaitent, les enfants en bas âge et les adultes qui les accompagnent.À l’issue de la divine liturgie, le chrétien doit écouter ou lire les prières d’actions de grâces après la sainte communion. Le chrétien doit faire tous les efforts pour que, après avoir rendu grâces au Seigneur dans la prière pour le don reçu, il garde celui-ci dans la paix et la piété, l’amour envers Dieu et le prochain.Eu égard au lien indissociable entre la communion et la divine liturgie, le clergé ne doit pas tolérer la pratique en vigueur dans certaines églises, consistant à interdire aux fidèles de communier les jours des fêtes de Pâques, de la Nativité du Christ, de la Théophanie, les samedis des défunts [pendant le Grand Carême] et le jour des défunts, le mardi de la deuxième semaine pascale.


III.

Celui qui se prépare à la sainte communion accomplit un examen de sa conscience, ce qui suppose un repentir sincère des péchés commis et leur révélation devant le prêtre lors du mystère de la pénitence. Dans des conditions où beaucoup de ceux qui viennent dans les églises ne sont pas encore suffisamment enracinés dans la vie ecclésiale, moyennant quoi ils ne comprennent pas, parfois, la signification du mystère de l’eucharistie ou n’ont pas conscience des conséquences morales et canoniques de leurs péchés, la confession permet au confesseur de juger de la possibilité de permettre à celui qui se repent d’accéder aux saints mystères du Christ.Dans des cas individuels, conformément à la pratique qui s’est créée dans de nombreuses paroisses, le père spirituel peut bénir le laïc pour communier au corps et au sang du Christ plusieurs fois au cours de la semaine (par exemple, durant la Semaine sainte et la Semaine lumineuse) sans confession préalable avant chaque communion, sauf dans la situation où celui qui souhaite communier ressent la nécessité de se confesser.Lorsqu’ils accordent la bénédiction correspondante, les pères spirituels doivent particulièrement se rappeler de leur grande responsabilité envers les âmes des ouailles, qui leur est confiée dans le mystère du sacerdoce.Dans certaines paroisses se produit une longue attente jusqu’au commencement de la communion des laïcs. La raison en est la longue communion du clergé lors d’offices concélébrés ou les confessions effectuées après le chant de communion. Un tel état de fait doit être considéré comme non souhaitable. Le mystère de la pénitence doit être effectué si possible en dehors de la divine liturgie, afin de ne pas priver celui qui confesse et celui qui se confesse de la pleine participation à la prière eucharistique commune. La confession des fidèles par un prêtre au moment de la lecture de l’Évangile et du canon eucharistique est inacceptable. Il est souhaitable de procéder à la confession de préférence la veille au soir ou avant le commencement de la liturgie. En outre, il est important d’instituer des jours et des horaires fixes dans les paroisses dans lesquelles un prêtre est sans faute présent pour rencontrer ceux qui souhaitent parler à un pasteur.


IV.

Il n’est pas permis de communier dans un état d’emportement, de colère, de péchés non confessés ou d’offenses non pardonnées. Ceux qui osent s’approcher des dons eucharistiques dans une telle situation s’exposent eux-mêmes au jugement de Dieu, selon les paroles de l’apôtre : « Celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit un jugement contre lui-même. C’est pour cela qu’il y a parmi vous beaucoup d’infirmes et de malades, et qu’un grand nombre sont morts » (1 Cor. 11, 29-30).En cas de péchés graves, l’application des canons relative à l’excommunication pour de longues périodes (supérieures à un an) ne peut être pratiquée qu’avec la bénédiction de l’évêque diocésain. En cas d’utilisation abusive de sanctions par le prêtre, la question peut être transmise pour examen au tribunal ecclésiastique.Les canons interdisent aux femmes en période menstruelle de communier (2ème canon de saint Denys d’Alexandrie, 7ème canon de Timothée d’Alexandrie). Exception peut être faite en cas de danger mortel, et aussi lorsque la perte de sang continue pendant une longue période, en raison d’une maladie chronique ou soudaine.V.Comme cela est mentionné dans « Les bases de la conception sociale de l’Église orthodoxe russe » (ch. X,2) et dans les décisions du Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe du 28 décembre 1998, l’Église insiste sur la nécessité du mariage religieux, tout en ne privant pas de la communion aux saints mystères les époux vivant en union matrimoniale [civile], conclue en acceptant tous les droits et obligations légales en découlant et qui est reconnue en tant que mariage juridiquement valide, mais qui pour quelques raisons n’a pas été sanctifiée par l’office religieux. Cette mesure d’économie ecclésiale, qui s’appuie sur les paroles du saint apôtre Paul (1 Cor. 7,14) et le 72ème canon du Concile In Trullo, a pour but de faciliter la l participation à la vie de l’Église pour les chrétiens orthodoxes qui se sont mariés avant de participer de façon consciente aux mystères de l’Église. À la différence de la cohabitation lascive, qui constitue un empêchement à la communion, une telle union aux yeux de l’Église se présente comme un mariage légal (à l’exception des cas de « mariages » permis légalement tels que, par exemple, l’union entre parents proches ou la cohabitation de personnes de même sexe reconnus dans certains pays, lesquels sont inacceptables du point de vue de l’Église). Cependant, le devoir des pasteurs est de rappeler aux fidèles de la nécessité non seulement de la conclusion d’un mariage juridiquement valable, mais de la sanctification de celui-ci dans le cadre de l’acte sacré ecclésial.Doivent être soumis à un examen individuel les cas où des personnes vivent ensemble depuis longtemps, ont souvent des enfants communs, mais ne sont mariés ni ecclésialement ni civilement, l’une des parties à cette cohabitation ne souhaitant ni l’une, ni l’autre forme de mariage. De telles cohabitations sont peccamineuses et leur propagation dans le monde constitue une opposition au dessein divin concernant l’homme, dangereuse pour l’institution du mariage, et elles ne peuvent recevoir aucune reconnaissance de la part de l’Église. Cela dit, le père spirituel, connaissant les circonstances de la vie de la personne concrète, par condescendance à la faiblesse humaine, peut, dans des cas exceptionnels, permettre la communion à la partie qui est consciente du caractère peccamineux d’une telle cohabitation et aspire à conclure un mariage légal. Le concubin à cause duquel le mariage n’est pas conclu, n’est pas admis à la communion. Si ne serait-ce que l’un des deux concubins se trouve marié par ailleurs, les deux parties ne peuvent être admises à la communion sans régularisation canonique de la situation et l’accomplissement d’une nécessaire pénitence.VI.La préparation des enfants à la sainte communion a ses spécificités. Sa durée et son contenu sont définis par les parents après avoir consulté le père spirituel et doivent prendre en compte l’âge, l’état de santé et le degré d’ecclésialisation de l’enfant.Il est nécessaire que les parents qui amènent régulièrement leurs enfants au saint calice, ce qui est bien en soi, s’efforcent à communier avec eux (si cela est impossible que les deux parents communient en même temps, que l’un des deux parents le fassent à tour de rôle). La pratique selon laquelle les parents font communier les enfants, mais s’approchent eux même rarement de la sainte communion, constitue un obstacle au renforcement, dans la conscience des enfant, de la nécessité de participer à la table eucharistique.La première confession avant la communion, conformément au 18ème canon de Timothée d’Alexandrie, a lieu lorsque l’enfant atteint l’âge de dix ans, mais dans la tradition de l’Église orthodoxe russe, la première confession, en règle générale, s’effectue dès l’âge de sept ans. Ce faisant, l’âge de la première confession et aussi la fréquence de la confession pour l’enfant âgé de sept à dix ans doit être déterminée, dans le cas de la communion chaque dimanche, conjointement par le père spirituel et les parents, en tenant compte des particularités individuelles et du développement de l’enfant, ainsi que de sa compréhension de la vie ecclésiale.Pour les enfants jusqu’à trois ans, le jeûne eucharistique n’est pas obligatoire. Selon la tradition, dès qu’ils ont atteint l’âge de trois ans, on apprend graduellement aux enfants dans les familles orthodoxes à s’abstenir de nourriture et de boisson avant la communion aux saints mystères. Vers l’âge de sept ans, l’enfant doit s’habituer à communier strictement à jeun. Dès cet âge, on doit apprendre à l’enfant à lire les prières préparatoires à la sainte communion, dont le contenu et l’étendue sont définis par les parents en fonction de l’âge, du développement spirituel et intellectuel de l’enfant.Les parrains doivent prendre une pleine participation à l’éducation des enfants dans la piété, les incitant notamment à communier régulièrement aux saints mystères du Christ et aidant les parents à les amener au saint calice.


* * *

L’eucharistie est le mystère central de l’Église. La communion régulière est nécessaire à l’homme pour son salut, conformément aux paroles de notre Seigneur Jésus-Christ : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn. 6, 53-54).

Source ; Photographie : OrthPhoto.net

jeudi 4 juin 2020

DR. EUGENIA CONSTANTINOU: Plus dangereux que le Covid-19!


Dans son article du 25 mai 2020, "Une note sur la Cuillère commune de Communion", le père Alkiviadis Calivas a tenté de fournir quelques justifications pour éliminer l'utilisation de la cuillère commune pour la Sainte Communion. Ce qu'il a finalement présenté, ce sont les valeurs du monde ou le raisonnement du christianisme occidental sous le manteau de la théologie orthodoxe.

L'Orthodoxie a toujours été flexible, mais elle a également été intransigeante dans certains domaines, notamment en ce qui concerne notre croyance fondamentale en la Communion et notre phronème* orthodoxe, notre conscience orthodoxe, qui est distincte de celle de tous les autres groupes chrétiens. Des exemples isolés de pratiques historiques passées et des arguments rationnels ont été utilisés pour justifier l'élimination de la cuillère de communion commune dans l'article. Mais les mêmes types d'arguments peuvent être utilisés pour justifier ou rationaliser l'élimination de pratiquement toutes les pratiques traditionnelles et positions morales de l'Église. Il existe une menace plus grande que celle de Covid-19 : l'affaiblissement de nos convictions et l'atteinte à la foi. Ce dont nous avons besoin de la part de nos hiérarques et de nos prêtres en ce moment, c'est d'un leadership spirituel, plutôt que de présenter des arguments "logiques" qui s'abandonnent à "l'esclavage de notre raisonnement humain", comme le dit la prière de communion à la Génitrice de Dieu.

Nous savons qu'à l'origine, tous les fidèles recevaient le Corps dans leur main et buvaient le Sang directement dans un calice commun. L'article suggérait que parce que l'utilisation d'une cuillère commune n'était pas toujours la pratique de l'Église, une église locale peut décider de sa propre initiative d’y substituer une autre pratique. L'article note que l'utilisation de la cuillère a été instituée il y a environ mille ans pour protéger le Corps Saint et Précieux du Seigneur contre les chutes imprudentes des fidèles et pour faciliter la réception des deux éléments lorsqu'un seul prêtre officiait. Il est important que nous comprenions la raison d'être de l'introduction de la cuillère commune : elle protégeait le sacrement de la profanation et facilitait sa distribution efficace. Ce changement a renforcé dans l'esprit des fidèles l'extrême sacralité des Saints Dons. Mais ces nouvelles méthodes suggérées comme possibles substituts à la cuillère commune - comme les cuillères multiples ou les cuillères jetables - ne suivent pas du tout cet état d’esprit. Elles sont plutôt proposées pour apaiser les craintes de certains laïcs, alors que cela risquerait en fait de se faire au détriment des fidèles en affirmant leurs craintes que la Sainte Communion puisse véhiculer la maladie. L'Église a toujours soutenu que la Sainte Communion ne peut jamais être la source de la maladie et saper cette croyance fondamentale est plus dangereux et plus mortel que Covid-19 parce que nourrir de tels doutes a un impact sur notre salut éternel. Le Malin danse avec délice parce qu'en permettant de déduire que la Communion peut transmettre la maladie par la cuillère, l'Église elle-même instille le doute, un doute que le Diable cultivera et cherchera ardemment à étendre à d'autres domaines de la foi.

L'article note que le canon 101 du Concile in Trullo interdit aux fidèles d'apporter de petits récipients en or pour recevoir la Communion plutôt que de la recevoir directement sur leurs mains. Les gens pensaient qu'ils honoraient la Communion en la plaçant sur un matériau "précieux" comme l'or. Le canon a interdit cette pratique, non pas parce que le concile affirmait qu'il ne fallait pas utiliser une cuillère ou un autre "instrument". Le phronème derrière le canon était d'affirmer que rien n'est plus précieux, un réceptacle plus digne de la Sainte Communion, que la personne humaine. Le Christ n'est pas honoré par notre or ou nos cuillères, mais lorsque nous öe recevons avec la bonne attitude, "avec crainte de Dieu, avec foi et avec amour", comme nous le rappelle l'appel au calice.

Le canon affirme la valeur suprême de la personne humaine. Pour nous, Dieu s'est réellement fait homme, c'est pourquoi la Sainte Communion ne peut jamais être un agent de maladie, qu'elle soit reçue sur une cuillère, ou dans la main, ou directement du calice. Dieu s'est fait homme - pas seulement pour mourir sur la Croix ou pour ressusciter d'entre les morts. Il s'est fait homme pour devenir chair et sang afin que nous puissions recevoir physiquement Sa chair et Son sang. Il est impossible, impossible, que nous puissions devenir malades soit par la Communion elle-même, soit par l'instrumentalité par laquelle nous la recevons. Lorsque Dieu s'est fait homme, Il a sanctifié notre nature humaine en l'unissant à Sa nature divine. Sa divinité n'a pas été altérée par son union avec l'humanité. Comment la cuillère qui communie les fidèles ne peut-elle pas aussi être sanctifiée ? Si nous, êtres humains, avec nos péchés et nos fautes, sommes sanctifiés en recevant la Communion, comment la cuillère, objet inanimé sans péchés, ne peut-elle pas être sanctifiée et être un agent de maladie ?

L'article, cependant, tente de distinguer le sacrement lui-même de l'instrument utilisé pour délivrer le sacrement aux fidèles. Le Père Calivas défend les croyants craintifs ou qui doutent, en disant que ces personnes ne remettent pas en question le caractère sacré et l'identité des Saints Dons, "seulement la fiabilité de l'instrument" utilisé pour les délivrer. Mais s'ils croient au caractère sacré des Saints Dons, comme il le soutient, laissez le clergé les guider, laissez les théologiens les encourager, à faire un pas de plus : avoir confiance en la cuillère aussi. Mais au lieu de cela, certains membres du clergé et certains théologiens encouragent des doutes qu'aucune mesure humaine ne pourra jamais éliminer entièrement.

L'article dépeint comme insensibles ceux qui défendent la foi orthodoxe en soutenant la cuillère commune. Il les décrit comme "méprisants" et présentant "un air de supériorité" parce que nous insistons sur le fait que la Communion ne peut pas transmettre la maladie car la Communion est "la médecine de l'immortalité". Le Père Calivas admet qu'il "peut être vrai" que la Communion ne peut pas transmettre la maladie, mais "la médecine de l'immortalité" et d'autres déclarations similaires "ne suffisent pas à calmer les craintes et les inquiétudes" de certaines personnes. Mais il ne s'agit pas de déclarations récentes d'individus voyous exerçant un "air de supériorité". De telles déclarations sont ce que l'Église, les Saintes Écritures, les Pères et les saints, ont toujours enseigné et ce que nos hymnes de communion déclarent : "Goûtez et voyez que le Seigneur est bon." "Recevez le Corps du Christ. Goûtez à la source de l'immortalité." "Je boirai à la coupe du salut. J'invoquerai le nom du Seigneur." Nos hymnes de communion ne sont pas de simples sentiments poétiques à écarter comme étant dénués de sens parce que certaines personnes ont peur. Notre affirmation selon laquelle la Sainte Communion ne peut jamais être le vecteur de transmission d'une maladie, quelle que soit la méthode par laquelle elle est reçue, a été prouvée par les 2.000 ans d'histoire de l'Église. C'est ce qui est "rejeté" ici ! Que devrait encourager l'Église ? Sur quoi l'Église devrait-elle prendre position ? Sur la foi ou l'incrédulité ? Sur la Sainte Tradition ou sur la peur humaine ?

Le Père Calivas suggère malheureusement que le fait de recevoir la Communion pourrait transmettre la maladie, "comme si l'acte de communier était vide de .... les limites de l'ordre créé", écrit-il. L'article exprime sa sympathie pour les personnes qui ne veulent pas être exposées à des "risques inutiles" et que "les gens veulent se sentir en sécurité, écoutés et protégés par leur Église". La peur humaine est réelle et nous devrions être sensibles aux préoccupations des gens. L'Église se soucie toujours des fidèles et veut les protéger. Les églises ont été fermées pendant des semaines et nous continuons à suivre des pratiques hygiéniques, telles que le port de masques et la distanciation physique, mais l'Église ne soulagera jamais toutes les craintes et nous ne devrions jamais compromettre notre sainte Foi dans un effort malavisé pour le faire.

L'article tente de faire la distinction entre le sacrement lui-même et la manière dont il est reçu, en suggérant que l'on ne peut pas tomber malade à cause du sacrement mais éventuellement à cause de la cuillère. Doit-on croire que l'Hadès Unique vidé des morts est incapable de prévaloir sur un virus parce qu'il est sur une cuillère ? Quelle est cette absurdité ! Qu'il soit reçu sur une cuillère commune ou non, le Mystère le plus sacré de l'Église ne peut jamais être le véhicule de la maladie. Lors de l'institution même de l'Eucharistie, le Christ était certainement conscient des virus et des germes. Il savait qu'il y aurait des pandémies et des fléaux à l'avenir, mais néanmoins le Seigneur - apparemment de manière imprudente, sans amour ni souci pour l'humanité, et contre tout avis scientifique ou pensée rationnelle - a osé faire passer une coupe commune ! C'est ainsi que les chrétiens ont reçu le sacrement pendant des centaines d'années avant l'utilisation d'une cuillère commune : un calice.

Après que les fidèles aient reçu les Saints Dons, ce qui reste dans le calice est consommé par le prêtre. Le père Calivas a fait remarquer qu'il a consommé le reste de la communion des milliers de fois au cours de ses soixante ans de sacerdoce. Par cela, il sape son argument même : il n'est jamais tombé malade de cette pratique, même s'il a consommé le calice après avoir administré la communion à des milliers de personnes avec une cuillère commune. En fait, il n'y a jamais eu un seul cas où il peut être démontré qu'une personne a contracté une maladie à cause de la Sainte Communion. À quelques reprises, j'ai regardé mon mari lécher la communion sur le sol de l'église lorsqu'une goutte tombait par inadvertance. Je l'ai même vu aspirer vigoureusement une goutte de communion du tapis lorsque le sol de l'église était recouvert de moquette - le sol sur lequel des centaines de chaussures avaient marché, des chaussures qui avaient été dans le monde des germes. Imaginez cela ! Il y a le prêtre, dans ses vêtements, à genoux, en train de sucer le tapis ou de lécher la Communion sur un sol dur. Il n'est jamais tombé malade. Ce n'est pas seulement un acte de piété sentimentale, mais un acte de foi et de révérence, une foi que nous devons encourager et soutenir en ce moment, et non pas chercher des procédures alternatives qui la compromettraient.

Cette question s'est posée il n'y a pas longtemps, dans les années 1980, lorsque des inquiétudes ont été soulevées quant à la transmissibilité du virus du sida. Je me souviens des discussions que nous avons eues au sein de l'Église à cette époque. Je me souviens des conférences d'épidémiologistes qui avaient fait des recherches sur la question de savoir si la Sainte Communion avait déjà été connue pour transmettre des maladies : ils disaient qu'elle ne l'avait jamais été. Nous savions très peu de choses sur le sida et il était alors fatal à 100%. Tout le monde s'inquiétait, mais personne n'éliminait la cuillère commune parce que les gens avaient peur. Combien notre foi a diminué et notre attitude séculière a augmenté juste depuis ce temps ! Si notre décision doit être fondée sur l'hygiène ou la science, pourquoi les études scientifiques ne sont-elles pas citées ? Non, au contraire, nous réagissons et agissons dans la peur. Son Éminence le Métropolite Nicolaos Hadjinikolaou de Mésogaïa et Lavreotiki, un scientifique formé à Harvard et au MIT et fondateur de l'Institut de bioéthique d'Athènes, a publié une encyclique en tant qu'évêque de l'Église et scientifique selon laquelle la Communion ne peut pas transmettre la maladie. Il a astucieusement observé que le vrai danger dans le monde d'aujourd'hui n'est pas une contagion mais "le virus de l'impiété et du manque de foi".

Le Père Calivas se trompe lorsqu'il écrit qu'"une Église locale, dans sa sagesse et son autorité collectives, est libre d'adapter, de modifier et de gérer la méthode de distribution de la Sainte Communion". C'est l'antithèse même du phronème orthodoxe qu'une seule église locale, de sa propre initiative, apporte un changement sur une question aussi importante que la réception de la Sainte Communion en modifiant ce qui a été la pratique constante de l'Église dans le monde entier depuis des centaines d'années.

L'article banalise ceux qui soutiennent la cuillère commune en disant qu'ils réagissent avec "anxiété" au sujet du "changement". Rappelons que c'est la simple foi des chrétiens orthodoxes ordinaires qui a soutenu l'Église et préservé la Foi même lorsque la plupart des gens étaient complètement ignorants. Trop souvent, les théologiens et les hiérarques étaient du mauvais côté de l'histoire. L'attitude de "supériorité" que l'article attaque se retrouve plutôt chez ceux qui se considèrent "éduqués", "scientifiques" et plus informés que le reste d'entre nous, qui arrivent à des interprétations intelligentes pour justifier leur position. "Et se croyant sages, ils devinrent fous" (Romains 1:22). Ceux qui s'opposent à l'abandon de la cuillère commune ne ressentent pas "l'angoisse" du changement mais sont préoccupés par la perte de notre inestimable phronème orthodoxe, notre adhésion à la Tradition qui a préservé notre foi pendant des générations à travers d'innombrables dangers inimaginables et qui attaque d'innombrables ennemis. Devons-nous être ceux qui sapent notre propre Foi plutôt que de reconnaître que ce moment est un test de notre Foi ? Nos aïeux et nos aïeules ont fait face à d'innombrables dangers, notamment la torture et le martyre, plutôt que de renier le Christ. Le renierions-nous en l'accusant de permettre à l'Église d'utiliser un instrument - la cuillère - qui nous apporterait la maladie ?

L'article affirme que l'élimination de la cuillère commune est acceptable parce que l'utilisation d'une cuillère commune n'est qu'une pratique et non une violation du dogme sacré de l'Église. Mais c'est faux. Ce n'est pas le changement lui-même qui est une violation du dogme sacré, mais la raison du changement qui est une violation. La suggestion que l'on puisse tomber malade en participant aux Mystères sacrés et sublimes est en effet une violation du dogme sacré de l'Église au niveau le plus profond. Affirmer que la cuillère commune n'est "pas dogmatique" révèle la superficialité avec laquelle cette question est traitée.

Non seulement le changement de la cuillère commune serait une déclaration dogmatique sur la nature de la Sainte Communion elle-même, mais ce que l'utilisation de la cuillère commune représente est aussi profondément dogmatique, ce qu'un liturgiste devrait savoir. Il y a une raison théologique à l'utilisation d'une cuillère : elle nous unit de la même manière que la coupe commune et le pain commun. Ainsi, bien que le Père Calivas ait dit que changer cette pratique ne viole aucun "dogme", cela viole en fait les pratiques eucharistiques essentielles de l'Orthodoxie qui expriment l'unité de l'Église : un pain, une coupe, un autel, une liturgie, un Seigneur, une Foi, un Baptême.

L'article précisait que la cuillère est "un objet matériel imparfait" qui "ne partage pas l'incorruptibilité... du corps du Christ". De toute évidence, la cuillère n'est pas égale au Corps du Christ et n'est pas incorruptible. Mais elle n'est pas non plus un simple "ustensile", dont la "dignité" est "dérivée de son utilisation" dans la Communion, comme il l'a écrit. C'est le moyen par lequel la Communion est donnée aux fidèles. Les canons 72 et 73 des 85 canons des Saints Apôtres de renom interdisent strictement la vente ou la fonte d'objets ou de vêtements liturgiques sacrés et interdisent de s'approprier des objets d'église pour un usage profane. Ceci est dénoncé comme "sacrilège" dans les canons et la sanction est l'excommunication. Pourquoi la profanation de la cuillère serait-elle un "sacrilège" si la cuillère n'était qu'un "instrument" avec "dignité" ? Elle est devenue un objet sacré et, en tant que tel, par la foi, nous acceptons qu'elle ne transmette jamais de maladie.

Saint Jean Chrysostome a dit dans l'homélie 25 sur l'Évangile de saint Jean : "Car rien n'est pire que de reléguer les choses spirituelles au raisonnement humain... Nous sommes nous-mêmes appelés "fidèles" précisément pour cette raison : afin que, ayant mis de côté la faiblesse du raisonnement humain, nous puissions arriver à la sublimité de la foi, et que nous puissions confier la plus grande partie de notre bien-être à l'enseignement de la foi".

L'Église n'a jamais pris de décisions fondées sur la peur, mais uniquement sur la foi. L'Église ne prend pas non plus de décisions ou ne tire pas de conclusions théologiques basées sur le raisonnement humain. Mais suivons la ligne du raisonnement humain que le Père Calivas emploie et voyons où il nous mènera finalement. Les prêtres, les évêques et les diacres reçoivent [la Communion] du calice avant que les fidèles ne soient communiés. De l'eau est ajoutée au vin deux fois - une fois pendant le proskomédie (service de préparation) et une fois pendant la Divine Liturgie. Reste-t-il suffisamment d'alcool dans le calice après l'ajout d'eau pour tuer le virus ? Allons-nous commencer à entretenir cette crainte également ? À quel moment serons-nous mal à l'aise avec cela ? Le prêtre reçoit également la Communion directement du calice avant de l'offrir à la congrégation. À quel moment serons-nous mal à l'aise de recevoir la Communion du même calice que le prêtre et de capituler devant cette peur ? Aurons-nous des calices séparés pour chacun ? C'est un raisonnement ridicule, mais c'est une extension logique des arguments avancés pour rejeter la cuillère commune. Un certain nombre de prêtres orthodoxes ont contracté le virus Corona. Certains des fidèles qui ont reçu la Communion du même calice après que ces prêtres aient communié sont-ils devenus malades du virus ? Certainement pas !

Saint Grégoire le Théologien a commenté le fait de compromettre la foi pour se conformer aux valeurs de ce monde : "Car nous ne sommes pas comme la multitude, capables de corrompre la Parole de vérité et de mélanger le vin, qui réjouit le cœur de l'homme, avec l'eau, de mélanger, c'est-à-dire notre doctrine avec ce qui est commun et bon marché, et avilissant, et rassis, et sans goût, afin de tourner l'adultération à notre profit, ... et, pour gagner la bonne volonté spéciale de la multitude, en blessant au plus haut degré, non, en nous ruinant, et en répandant le sang innocent des âmes plus simples, qui sera exigé de nous. ” (Or. 2.46)

Nous allons tous mourir d'une mort physique, mais allons-nous volontairement mourir de la seconde mort, la mort de l'âme ? Le Covid-19 n'est pas une maladie très mortelle comparée aux terribles maladies qui ont affligé l'humanité dans le passé. Nous n'avons jamais compromis notre foi dans les moments difficiles, même lorsque ces maladies étaient plus mortelles et que nous ne disposions pas de la médecine moderne que nous avons aujourd'hui pour nous aider à apaiser nos peurs et à nous guérir. Quelle ironie ! Maintenant que nous disposons de la médecine moderne pour nous aider à nous guérir et à prolonger notre vie physiquement, ce n'est pas une consolation. Les progrès médicaux et scientifiques ne peuvent pas aider nos maux spirituels, car maintenant nous avons plus de doutes, plus de craintes. Il y a quelque chose de pire que le virus Corona : l'instillation du doute chez les fidèles en corrompant le phronème de l'Église. La moindre suggestion que les Mystères Saints puissent apporter la maladie, est une terrible distorsion de la Foi orthodoxe et affecte potentiellement le salut éternel d'innombrables âmes innocentes.

Saint Paul a donné des instructions aux Corinthiens sur la Sainte Communion. Il leur a rappelé ce qu'il leur avait enseigné concernant le caractère sacré de l'Eucharistie. Ils n'étaient pas respectueux pendant le service divin, "ne discernant pas le Corps et le Sang", ils consommaient donc d'une "manière indigne". Il a écrit : "C'est pourquoi certains d'entre vous sont tombés malades et d'autres sont morts" (1 Corinthiens 11:29). C'est une déclaration étonnante ! Si l'on peut tomber malade et même mourir en ne discernant pas le Corps et le Sang, qu'est-ce que cela dit de nous et de notre situation, de notre manque de foi, de nos peurs ? Toutes les "cuillères jetables" ou "cuillères multiples" ou autres méthodes ne signifient rien si nous pouvons encore tomber malade. Par notre attitude même, nous nous montrons indignes de recevoir [la Sainte Communion].

Si quelqu'un a peur, qu'il ne la reçoive pas. Nous ne devons pas chercher à apaiser les "peurs" de quelques-uns tout en sapant la foi d'innombrables autres. Changer ce qui a été la pratique universelle de l'Église dans le monde depuis des centaines d'années, c'est introduire un virus bien pire : se conformer à la mentalité du "monde". Aujourd'hui, il s'agit du virus Corona. Demain, ce sera une autre maladie ou une autre excuse pour diluer la foi.

L'Église a survécu à d'innombrables pandémies. La peur vient de notre faiblesse, de notre chute, de notre rupture, que l'Église et les Saints Mystères existent pour guérir, non pour perpétuer.

Que la Sainte Trinité ait pitié de nous et nous éclaire tous.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après

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Dr Eugenia Constantinou

Le Dr Constantinou est actuellement professeur de Nouveau Testament et de Christianisme ancien à l'Université de San Diego, à l'École franciscaine de théologie de San Diego et à l'École de théologie copte Athanase et Cyrille d'Anaheim, en Californie 

Elle a également été professeur au Hellenic College/Holy Cross Greek Orthodox School of Theology et à l'Institut orthodoxe du Patriarche Athénagoras.  "Jeannie", comme elle est connue par des milliers d'auditeurs dans le monde entier depuis douze ans, grâce à son podcast "Search the Scriptures" [Scrutez les ECritures]sur la radio de la foi antique, anime également un podcast hebdomadaire en direct sur AFR, "Search the Scriptures LIVE ! 

Son prochain livre, Thinking Orthodox, sur la tâche de la théologie et le phronème de l'Église, sera publié plus tard cette année. La Presbytera Eugenia est mariée depuis quarante ans au père Costas, prêtre grec orthodoxe à la retraite.

NOTE:

* Phronème: Le terme grec φρονημα a plusieurs sens, il peut signifier l'esprit, la croyance. la conscience, la morale etc.

mercredi 8 avril 2020

L’origine, la nature et le sens de la pandémie actuelle. Une interview de Jean-Claude Larchet par Orthodoxie.com


Jean-Claude Larchet, vous êtes un des premiers à avoir développé une réflexion théologique sur la maladie, la souffrance, la médecine. Votre livre « Théologie de la maladie » paru en 1991 a été traduit en de nombreuses langues, et en relation avec l’épidémie du covid-19, il va paraître prochainement en traduction japonaise. Vous avez publié aussi une réflexion sur la souffrance : « Dieu ne veut pas la souffrance des hommes », qui a paru également dans divers pays.

Tout d’abord quelle est votre opinion générale sur l’épidémie que nous connaissons actuellement ?


Je n’en suis pas étonné : il y a, depuis des millénaires, environ deux grandes épidémies par siècle, et plusieurs autres épidémies de moindre importance. Leur fréquence s’accroît cependant de plus en plus, et la concentration de population dans notre civilisation urbaine, la circulation favorisée par la mondialisation, ainsi que la multiplicité et la rapidité des moyens de transport modernes les transforment facilement en pandémies. La présente épidémie était donc prévisible, et annoncée par de nombreux épidémiologistes qui ne doutaient pas de sa venue, ignorant seulement le moment précis où elle surviendrait et la forme qu’elle prendrait. Ce qui est surprenant, c’est le manque de préparation de certains États (l’Italie, l’Espagne et la France notamment), qui au lieu de prévoir le personnel médical, les structures hospitalières et le matériel nécessaire pour affronter le fléau, ont laissé se dégrader l’hôpital et laissé externaliser (en Chine, comme tout le reste) la production de médicaments, de masques, de respirateurs, dont on manque aujourd’hui cruellement.


Les maladies sont omniprésentes dans l’histoire de l’humanité, et il n’est pas d’homme qui ne les rencontre pas au cours de sa vie. Les épidémies sont simplement des maladies qui sont particulièrement contagieuses et se répandent rapidement jusqu’à atteindre une part importante de la population. La caractéristique du virus covid-19 est qu’il affecte gravement le système respiratoire des personnes âgées ou fragilisées par d’autres pathologies, et qu’il a un haut degré de contagiosité qui sature rapidement les systèmes de soins intensifs par le grand nombre de personnes atteintes simultanément dans un court laps de temps.


Les Églises orthodoxes ont réagi par étapes, à des vitesses et sous des formes variables. Qu’en pensez-vous ?


Il faut dire que les différents pays n’ont pas été atteints par l’épidémie au même moment ni au même degré, et chaque Église locale a adapté sa réaction à l’évolution de la maladie et aux mesures prises par les États. Dans les pays les plus atteints, la décision d’arrêter la célébration des offices a été prise rapidement, à quelques jours de différence seulement. Ne prévoyant pas un tel arrêt dans l’immédiat, certaines Églises (comme l’Église russe) ont pris des mesures pour limiter la contamination possible au cours des services liturgiques ou de la dispensation des sacrements ; aujourd’hui elles sont contraintes de demander aux fidèles de ne pas venir à l’église.


Ces différentes mesures ont suscité des débats et même des polémiques, de la part du clergé, des communautés monastiques, des fidèles, des théologiens…

Un premier objet de polémique a été la décision de certaines Églises de modifier les modalités de la communion eucharistique.


À cet égard, il faut distinguer deux choses : les à côtés de la communion et la communion elle-même.

Il peut y avoir un risque de contamination par les « à côtés » de la communion : le fait d’essuyer les lèvres de chaque communiant avec un même linge (comme on le fait de manière appuyée dans certaines paroisses de l’Église russe), ou de boire, après la communion, comme c’est la coutume dans l’Église russe également, la « zapivka » (mélange d’eau douce et de vin) dans les mêmes coupes. C’est la raison pour laquelle les mesures prises d’utiliser dans le premier cas des serviettes en papier et dans le deuxième cas des gobelets à usage unique (les uns et les autres étant brûlés ensuite) ne se prête à mon sens à aucune objection.

En ce qui concerne la communion elle-même, plusieurs Églises ont renoncé à la façon traditionnelle de la donner aux fidèles, qui est de l’introduire dans la bouche avec la Sainte Cuiller. Certaines Églises ont préconisé dans verser le contenu dans la bouche ouverte en gardant une certaine distance par rapport à celle-ci, d’autres – comme l’Église russe – ont proposé de désinfecter la Cuiller dans de l’alcool entre deux communiants, ou d’utiliser des cuillers à usage unique qui seront ensuite brûlées. Je crois qu’aucune Église n’a supposé que le Corps et le Sang mêmes du Christ, dont toutes les prières avant et après la communion rappellent qu’il est donné « pour la santé de l’âme et du corps » soit par lui-même un facteur de contamination (on ne trouve cette dernière idée que dans un article – devenu viral sur Internet, c’est pour cette raison que je le cite – de l’archimandrite Cyrille Hovorun, qui est une somme d’hérésies). Mais des doutes sont portés sur la Cuiller elle-même, et cela suscite un débat, certains considérant surtout le fait qu’elle touche la bouche des fidèles, d’autres considérant surtout le fait qu’étant trempée dans le Corps et le Sang du Christ, elle est désinfectée et protégée par eux. Ces derniers notent que les prêtres qui, dans de grandes églises où il y a inévitablement parmi les fidèles des malades de toute sorte, consomment à la fin de la Liturgie le reste des Saints Dons sans jamais contracter de ce fait aucune maladie. Ils notent aussi que, durant les grandes épidémies du passé, les prêtres ont donné la communion aux fidèles contaminés sans être eux-mêmes contaminés. En ce qui concerne ce dernier point, je n’ai pas d’information sûre provenant de documents historiques. En revanche, le commentaire que, dans son « Pidalion » (recueil et commentaires des canons de l’Église orthodoxe), saint Nicodème l’Hagiorite (qui a vécu dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle) fait du canon 28 du 6e Concile Œcuménique, admet que « les prêtres fassent quelque changement dans les périodes de peste » dans leur façon d’administrer la communion aux malades, « en plaçant le Pain sacré dans quelque récipient sacré, afin que les mourants et les malades puissent le prendre avec des cuillères ou quelque chose de similaire », « le récipient et les cuillères devant être placés ensuite dans du vinaigre, et le vinaigre devant être versé dans un creuset de fondeur, ou de toute autre manière possible, plus sûre et canonique ». Cela suppose qu’à son époque (et probablement déjà avant), il était admis que l’on donne la communion par plusieurs récipients et cuillères, et que ceux-ci soient ensuite désinfectés (le vinaigre ayant, par son degré d’alcool et son acidité, des propriétés antiseptiques et antifongiques (qui, entre parenthèses, seraient tout à fait insuffisantes contre le covid-19). C’est sur ce texte, cité également dans le manuel de référence du grand liturgiste russe du XIXe siècle S. V. Boulgakov, que l’Église russe a appuyé les dispositions qu’elle a prises.

Je pense pour ma part que celui qui a une foi suffisante pour communier avec confiance avec la cuiller ne court aucun risque, et que les Églises qui ont pris des dispositions spéciales l’ont fait, dans le meilleur des cas, en ayant en vue les fidèles ayant une foi plus faible et ayant des doutes. Les Églises ont en quelque sorte suivi le précepte de saint Paul qui dit : « J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles » (1 Corinthiens 9, 22). Il faut rappeler que la communion n’a pas un effet magique : comme pour tous les sacrements, la grâce est donnée en plénitude, mais la réception de la grâce est proportionnelle à la foi du récepteur (les Pères grecs utilisent le mot grec « analogia » pour désigner cette proportionnalité) à tel point qu’il est même dit par saint Paul, et rappelé, dans les prières avant la communion, que celui qui communie indignement peut en devenir malade d’âme et de corps (1 Corinthiens 11, 27-31), ou peut communier « pour sa propre condamnation ».

En tout état de cause, chaque Église locale est souveraine pour prendre, par économie, toutes les dispositions utiles dans chaque circonstance particulière.

Le deuxième objet de polémique a été la fermeture des églises et l’arrêt des services liturgiques.

Il faut noter tout d’abord que la plupart des États n’ont pas ordonné la fermeture des églises, limitant seulement leur accès à quelques personnes, puis les visites à des individus isolés ; mais les mesures de confinement ont rendu tout déplacement et toute visite impossibles. Dans la plupart des Églises locales, cependant, la célébration des Liturgies continuent avec le prêtre, un chantre, éventuellement un diacre et un servant (sauf en Grèce, où cela a été proscrit même dans les monastères, ce qui est paradoxal s’agissant d’un pays à l’identité orthodoxe forte et où l’Église bénéficie d’une reconnaissance officielle par l’État).

Des extrémistes ont développé des théories complotistes, voyant derrière les décisions des États la volonté de certains groupes d’influence de détruire le christianisme. Ils ont établi un parallèle avec la période des persécutions dans les premiers siècles, appelant les chrétiens à la résistance et citant les martyrs en exemple. Ces positions sont évidemment excessives et le parallèle avec l’époque des persécutions abusif. On ne demande pas aux chrétiens de renoncer à leur foi et d’adorer un autre dieu. Les églises ne sont pas fermées, et les limites posées à leur fréquentation sont provisoires. Les États n’ont fait que leur devoir pour protéger la population en prenant la seule mesure dont on dispose – le confinement – pour limiter la contagion, pouvoir soigner au mieux ceux qui sont malades et limiter le nombre de décès.

J’ajouterai qu’une église n’est pas un endroit magique, totalement à l’abri du monde environnant, où l’on ne pourrait contracter aucune maladie, surtout si celle-ci est hautement contagieuse. C’est vrai que dans les temps anciens, lors d’épidémies, on avait une attitude différente : les gens se rassemblaient dans les églises et les processions se multipliaient. Ce que l’on oublie, c’est que les églises devenaient des mouroirs. Ainsi, pendant les grandes épidémies qu’a connu l’empire byzantin, il n’était pas rare de trouver des centaines de cadavres entassés dans les églises.

L’Église a le devoir de protéger la santé et la vie de ses fidèles, mais de protéger aussi ceux qu’ils pourraient contaminer à l’extérieur, et de ne pas compliquer le travail des soignants, qui, si le système est saturé, risquent de ne plus pouvoir traiter tout le monde, de devoir faire des tris, autrement dit d’abandonner et de laisser mourir les personnes les plus fragiles. En outre, s’il y a trop de morts en même temps, on ne peut plus leur assurer des obsèques : nous avons tous été attristés de voir, en Italie, une file de camions de l’armée conduisant des dizaines de morts directement au crématorium, sans aucune présence familiale ni religieuse possible… En Chine, on a brûlé à la chaîne des milliers de cadavres, et c’est seulement plusieurs semaines plus tard que les familles peuvent venir récupérer les cendres de leurs parents défunts sur des palettes où s’entassaient les urnes funéraires.

Les communautés monastiques (y compris celles du Mont-Athos) ont toutes pris la décision, en fermant leurs portes, de protéger leurs visiteurs et pèlerins contre une contamination mutuelle, mais aussi de protéger leurs membres, ce qui leur permet de continuer à célébrer la Liturgie et d’accomplir une de leurs tâches essentielles, dont nous avons particulièrement besoin en cette période : prier pour le monde.

Le fait qu’il soit devenu pour un certain temps impossible de communier pose un grave problème à certains fidèles. Là encore certains extrémistes voient l’effet réussi d’un complot anti-chrétien…

Je ne partage pas ces théories complotistes en tant qu’elles mettent en cause des hommes ou des organisations, d’autant que, comme je l’ai dit, les épidémies sont récurrentes et cycliques dans l’histoire de l’humanité ; je pense néanmoins que dans cette épidémie et dans ses conséquences, le diable est à l’œuvre ; je vous dirai pourquoi dans la suite de notre entretien.

En ce qui concerne la privation de communion on peut dire plusieurs choses. Ceux qui sont habitués à communier chaque semaine (ou plus) et tirent de la communion de grandes forces pour leur vie, souffrent beaucoup de cette situation et on les comprend. À titre de consolation, on peut rappeler que sainte Marie d’Égypte, dont nous commémorons solennellement la vie sainte le cinquième dimanche du Grand Carême, n’a communié qu’une seule fois dans sa vie, juste avant sa mort, et qu’à son époque (cela est rappelé dans sa Vie que nous lisons à l’église à l’occasion de cette commémoration), la coutume était que les moines vivant en communauté se retirent individuellement dans le désert au début du Grand Carême, et ne reviennent au monastère que le Jeudi Saint pour recevoir la communion. On peut rappeler aussi que beaucoup de Pères retirés dans le désert ne communiaient, au plus, qu’une fois par an. Nous sommes par la force des choses soumis au même éloignement de la communion pendant ce Grand Carême, et pouvons ainsi, grâce aussi au confinement dans notre appartement (qui est devenu pour beaucoup, dans notre monde de mouvement incessant et d’occupations extérieures, aussi austère qu’un désert) partager un peu leur expérience. Nous pouvons en tirer certains bénéfices. Tout d’abord aujourd’hui, dans la diaspora surtout, la communion est devenue fréquente (alors qu’il y a quelques décennies, dans les pays orthodoxes, elle était au contraire rare), à tel point qu’il y a un risque qu’elle se banalise. Il y a quelques années, j’avais parlé de cela avec Mgr Athanase Jevtić, qui m’avait dit qu’il est utile de jeûner périodiquement de la communion, afin de retrouver le sens de sa gravité, et de s’approcher d’elle en en ressentant véritablement le désir et le besoin. Ensuite, on peut rappeler que les effets de la communion ne se dissipent pas après l’avoir reçue. Ses effets sont proportionnels à la qualité de notre réceptivité, et cette réceptivité concerne non seulement notre état de préparation à la communion, mais notre état à son égard après l’avoir reçue. Pour nous aider, l’Église nous fournit une série de prières avant la communion et après la communion. Je connais plusieurs pères spirituels qui incitent leurs enfants spirituels à lire chaque jour les prières après la communion jusqu’à la communion suivante, de manière à garder la conscience « des dons précieux qui ont été reçus » et à continuer à actualiser la grâce qu’ils nous ont apportée.


Par rapport à l’impossibilité de participer aux services liturgiques, que peut-on dire ?


Je pense qu’il est possible de les célébrer chez soi sous les formes prévues en l’absence de prêtre, en lisant notamment les Typiques à la place de la Liturgie, bien qu’évidemment ils ne puissent pas complètement la remplacer, et même qu’il y manque l’essentiel : la célébration du Saint Sacrifice qui ne peut être accomplie que par un prêtre. Beaucoup de fidèles ont les textes liturgiques à la maison (notamment le Petit euchologe prévu précisément pour une célébration domestique, en cas d’absence de prêtre) ; sinon la plupart des textes sont trouvables sur Internet. On peut aussi développer la pratique de la Prière de Jésus : au Mont-Athos, les petites communautés ou les ermites qui vivent dans les « déserts » et n’ont pas de prêtre, remplacent les offices par une quantité donnée d’invocations adressées au Christ, à la Mère de Dieu et aux saints. Saint Éphrem de Katounakia, se référant à saint Jean Chrysostome, disait : « Les gens dans le monde qui n’ont pas la possibilité de se rendre à l’église ni le samedi, ni le dimanche peuvent à ce moment-là faire de leur âme un autel en disant la Prière. »


Il est possible aussi, dans les pays orthodoxes, de suivre la Liturgie transmise en direct à la télévision ou sur Internet, comme le font habituellement beaucoup de personnes âgées ou de malades qui ne peuvent se déplacer. Cela ne remplace pas une participation réelle, avec une présence physique au sein de la communauté, mais l’on peut néanmoins s’associer à la célébration et éprouver le sentiment d’une identité d’appartenance et d’action communautaire en une même période de temps, la communauté ecclésiale s’étendant au-delà du visible et des personnes présentes (c’est ce que l’on appelle « la communion des saints »).


Dans une interview récente, la métropolite de Pergame, Jean Zizioulas, condamnant la décision de certaines Églises de fermer les églises et d’arrêter les célébrations, affirmait que lorsque la Liturgie n’est plus célébrée, il n’y a plus d’Église. Qu’en pensez-vous ?


Sa position se comprend par sa doctrine personnaliste qui donne le primat au relationnel, et qui identifie de ce fait la Liturgie avec la synaxe (l’assemblée des fidèles) plus qu’avec le sacrifice eucharistique lui-même. En fait, la Liturgie continue à être célébrée dans toutes les Églises (dans les monastères, mais aussi en très petit comité dans beaucoup d’églises). Et c’est cela qui est important. La valeur de la Liturgie ne dépend pas du nombre de participants présents, ni la valeur et la porté du Saint Sacrifice du nombre de Liturgies célébrées. Lorsque des centaines de milliers d’églises célèbrent simultanément la Liturgie, elles actualisent (c’est là le sens du mot « anamnèse », qui désigne le cœur de la Liturgie) l’unique sacrifice du Christ. S’il n’y avait plus qu’une seule Liturgie qui soit célébrée, y compris par une seule des Églises locales, cet unique Sacrifice serait célébré également, avec la même portée, car il s’étend à tout l’univers. En ce qui concerne les fidèles, il faut rappeler que la Liturgie de saint Basile, que nous célébrons pendant ces dimanches du Grand Carême, prévoit explicitement leur absence éventuelle, une prière demandant à Dieu de se souvenir de « ceux qui sont absents pour de justes raisons », ce qui les associe d’une certaine manière aux fidèles présents et à la grâce qui leur est dispensée.


Comment vivre le confinement ? Cela pose apparemment des problèmes à nos contemporains…


Nous avons la chance que la quarantaine imposée par l’État coïncide en partie avec la « sainte quarantaine » du Grand Carême. C’est la tradition, pour nous orthodoxes, pendant cette période, de limiter nos sorties, nos activités de loisir et notre consommation ; c’est la tradition aussi de profiter de cette période de calme et de plus grande solitude, pour faire retour en nous-même, augmenter nos lectures spirituelles et prier davantage. Pour tout cela, nous avons l’expérience des années passées ; il faudra seulement prolonger l’effort de quelques semaines.

Globalement, le confinement est une bonne occasion d’expérimenter l’hésychia chère à la spiritualité orthodoxe, état fait de solitude et surtout de calme extérieur et intérieur, de se reposer ainsi du mouvement incessant, du bruit et du stress liés aux conditions de vies habituelles, et de ré-habiter notre demeure intérieure, ce que les Pères hésychastes appellent « le lieu du cœur ».

Le confinement permet aussi au couple et aux enfants d’être ensemble plus souvent que d’habitude, et c’est bénéfique pour tous. Certes cela ne va pas toujours de soi, car certains ne sont pas habitués à la vie commune sur une longue durée, mais ce peut être justement l’occasion de la renforcer positivement.

Ce retour sur soi et sur la vie conjugale et familiale ne doit pas pour autant être un oubli des autres. L’aumône, qui fait partie des pratiques habituelles du carême, peut prendre la forme d’une assistance plus soutenue et régulière aux personnes que nous connaissons et qui souffrent de maladie, de solitude ou d’inquiétude excessive. Pour cette activité, les moyens de communication modernes ont du bon…

Je note que beaucoup de nos concitoyens doivent s’inventer des activités sportives en appartement. Pendant le carême, nous avons l’habitude de faire des grandes prosternations. Nous pouvons les multiplier (les moines ont pour règle d’en faire au moins 300 par jour, certains d’entre eux en font jusqu’à 3000 !). Le patriarche Paul de Serbie, qui en a fait chaque jour jusqu’à l’âge de 91 ans (seule une blessure au genou a pu l’arrêter !), disait, fort de ses études de médecine et de son bon état de santé, que c’est la meilleure gymnastique que l’homme puisse faire pour se maintenir en forme…


Venons-en maintenant, si vous le voulez bien, à des questions plus théologiques. Tout d’abord à qui ou à quoi peut-on rapporter l’épidémie actuelle et les maladies en général ?

Une épidémie est une maladie contagieuse qui se répand. On peut en dire tout ce que l’on dit de la maladie, sauf que le caractère massif qui s’impose à une région, à un pays ou au monde entier, comme c’est le cas actuellement, suscite des questions supplémentaires. Il n’est pas étonnant, dans le discours religieux, de voir ressurgir le thème de l’Apocalypse, de la fin du monde, ou l’idée d’un châtiment divin pour les péchés des hommes, avec des allusions au déluge (Gn 6-7), au sort de Sodome et de Gomorrhe (Gn 19), à la peste qui décima le camp de David après le recensement (2 Sm 24, 15-15) ou aux sept plaies d’Égypte (Ex 7-11). Des mises au point s’imposent donc.

Selon la conception orthodoxe développée par les Pères à partir de la Bible, le péché ancestral (que l’on appelle dans la tradition occidentale le péché originel) a eu, sur le plan physique, trois effets : la passibilité (dont la souffrance est une forme majeure), la corruption (dont la maladie est la forme principale) et la mort, qui résulte de cette dernière. Le péché d’Adam et d’Ève a consisté à se séparer de Dieu, ce qui a eu pour conséquence la perte de la grâce qui leur assurait l’impassibilité, l’incorruptibilité et l’immortalité. Adam et Ève étant les prototypes de l’humanité, ils ont en conséquence transmis à leurs descendants leur nature humaine altérée par les effets délétères de leur péché ; le désordre qui a affecté la nature humaine a affecté également la nature tout entière, car l’homme, séparé de Dieu, a perdu son statut de roi de la création, et a privé les créatures de la grâce qu’il leur transmettait en tant que médiateur. Alors qu’à l’origine la création était entièrement bonne, telle que Dieu l’avait créée (selon ce que nous dit le chapitre 1 de la Genèse), le mal s’est introduit en elle comme en l’homme, un mal qui n’est pas seulement moral, mais physique, et se traduit par du désordre qui affecte l’ordre initial de la création, et des processus de destruction de ce que Dieu a établi. La Providence de Dieu a empêché, comme le note Vladimir Lossky, la création d’être entièrement détruite, mais la nature est devenue un champ de bataille où s’affrontent en permanence le bien et le mal. Les organismes vivants se battent constamment pour éliminer des microbes, bactéries ou virus, ou des altérations génétiques (dues au vieillissement ou à des facteurs environnementaux) qui cherchent à les détruire, jusqu’à ce que, affaiblis par l’âge, qui diminue leurs défenses immunitaires, ils soient finalement vaincus et meurent. Des bactéries ou des virus peuvent n’affecter pendant des millénaires que des espèces animales, ou être conservés par elles sans les affecter, et tout d’un coup se transmettre à l’homme. C’est ce qui s’est passé pour les différentes espèces de virus qui ont provoqué des épidémies au cours des dernières décennies.

Vous pointez la culpabilité des premiers parents dans ce processus. Les péchés de leurs descendants, nos propres péchés, jouent-ils un rôle dans ce processus ? Les prières que l’on trouve dans le Grand Euchologe (livre officiel de prières de l’Église) pour les temps d’épidémie, mais aussi les discours de certains évêques, prêtres ou moines, mettent en cause les péchés de tous, voient dans ce qui arrive une sorte de punition à cause d’eux, et invitent à faire pénitence…

Selon la conception orthodoxe (qui diffère sur ce point de la conception catholique du péché originel) la faute même d’Adam et d’Ève est personnelle et ne se transmet pas à leurs descendants ; seuls ses effets se transmettent. Cependant leurs descendants, depuis les origines jusqu’à nos jours, ont, comme le dit saint Paul dans le chapitre 5 de l’épître aux Romains, péché d’une manière semblable à celle d’Adam, se sont faits ses imitateurs, et ont confirmé son péché et ses effets par leurs propres péchés. Il y a donc une responsabilité collective dans les maux qui affectent le monde déchu, qui justifie que l’on puisse mettre en cause le péché et appeler à la pénitence. Cependant cela s’applique à un niveau général, pour expliquer l’origine et la subsistance des maladies et d’autres maux, et non à un niveau personnel pour expliquer qu’elle advienne à telle personne en particulier ou à tel groupe de personnes. Si certaines maladies sont rattachables à des fautes personnelles ou à des passions personnelles (par exemple des maladies liées à un excès de nourriture ou de boissons alcoolisées, ou des maladies sexuellement transmissibles), d’autres surviennent indépendamment de la qualité spirituelle des personnes qu’elles affectent. Les enfants malades ne sont coupables d’aucune faute ; les saints n’échappent pas aux maladies et ont souvent plus de maladies que d’autres qui ont une conduite moralement désordonnée. Parfois les épidémies fauchent des monastères entiers ; par exemple une épidémie de peste a frappé, après la Pâque 346, les monastères de la Thébaïde, et a tué un tiers des « pères du déserts » qui y vivaient, dont saint Pachôme le père du monachisme cénobitique, le successeur qu’il avait désigné, et près de cent moines dans chacun des grands monastères de la région. Pendant les grandes épidémies de peste du passé, les observateurs chrétiens étaient bien obligés de constater que la maladie frappait les gens de manière aléatoire pour ce qui concernait leur qualité morale ou spirituelle. La question du rapport de la maladie à un péché d’une personne ou à un péché de ses parents a été posée au Christ, qui a répondu à ses disciples à propos de l’aveugle-né : « Ni lui ni ses parents n’ont péché… ». La maladie a donc un rapport originel, principiel, et collectif au péché, mais n’a que dans une minorité de cas un rapport actuel et personnel. Je pense donc que la question du péché et de la pénitence dans les prières ou les sermons peut être abordée, mais doit l’être de manière discrète. Les personnes qui souffrent de maladie n’ont pas besoin que l’on ajoute à leur souffrance des accusations de culpabilité, mais ont besoin qu’on les soutienne, les console, les soigne avec compassion, et qu’on les aide aussi à assumer spirituellement leur maladie et leur souffrance de sorte qu’elles puissent les faire tourner spirituellement à leur avantage. Si la pénitence à un sens, c’est en tant que retournement, changement d’état d’esprit (sens du mot grec metanoia). La maladie suscite une série d’inter­rogations auxquelles nul n’échappe : pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pour combien de temps ? Que vais-je devenir ? Toute maladie constitue une interpellation d’autant plus vive et plus profonde qu’elle n’est pas abstraite ni gratuite, mais qu’elle s’inscrit dans une expérience ontologique. Cette interpellation est bien souvent cru­ciale. Car la maladie remet toujours plus ou moins en question les fondements, le cadre et les formes de notre existence, les équilibres acquis, la libre disposition de nos facultés corporelles et psychiques, nos valeurs de référence, notre relation aux autres, et notre vie elle-même, car la mort s’y profile toujours plus nettement que d’ordinaire (c’est le cas en particulier pour cette épidémie qui emporte, de manière imprévisible et rapide des personnes, surtout âgées, mais aussi plus jeunes sans qu’elles aient toujours des pathologies graves par ailleurs). La maladie est une occasion pour chaque personne de faire l’expérience de sa fragilité ontologique, de sa dépendance, et de se tourner vers Dieu comme celui qui peut aider à la surmonter, sinon physiquement (car il y a, en réponse à la prière, des guérisons miraculeuses), du moins spirituellement, et permet de lui donner un sens par lequel on se construit, et sans lequel on ne fait que se laisser aller à la destruction.

Il n’est pas rare pourtant que l’on trouve, dans les prières mêmes du Grand Euchologe ou dans d’autres (par exemple des canons et des acathistes), ainsi que dans les discours du clergé qui se sont récemment multipliée sur Internet, l’idée que cette épidémie serait envoyée par Dieu (ou par ses archanges ou anges) pour réveiller les hommes, les amener à se repentir et à se convertir, dans un monde devenu complètement matérialiste et totalement oublieux de Dieu…

Comme je viens de le dire, je suis d’accord pour dire que cette épreuve (comme toute épreuve dans la vie) est l’occasion d’une remise en question, d’une prise de conscience, et d’un retour à Dieu et à une vie plus spirituelle.

J’en ai parlé en ce qui concerne les individus. Mais il est évident – et il y a dans la presse beaucoup d’article pour le noter – que cette épidémie remet aussi en cause les fondements, l’organisation et le mode de vie matérialiste et consumériste de nos sociétés modernes, les faux sentiments de sécurité qu’elles ont tiré des progrès de la science et des techniques ; elle montre aussi les illusions du transhumanisme, car comme le disent actuellement les spécialistes, de nouveaux virus ne cesseront d’apparaître et les épidémies vont non seulement se maintenir, mais se multiplier dans l’avenir, laissant souvent l’homme impuissant (pensez que l’on n’a pas encore pu trouver de vaccin ni de remède pour les simples rhumes, qui affectent chaque année une grande partie de la population, et qui sont dus à un virus de la famille des coronavirus).

Mais avec tout le respect que j’ai pour les prières ou les clercs, auxquels vous faites allusion, je suis choqué par leur façon de concevoir Dieu et son action vis-à-vis des hommes. On est là dans une façon de voir qui était courante dans l’Ancien Testament mais que le Nouveau Testament a changée. Il y avait dans l’Ancien Testament l’idée que les justes étaient prospères parce qu’ils étaient récompensés par Dieu, tandis que les pécheurs étaient en toute justice châtiés par toutes sortes de maux. Le Nouveau Testament a mis fin à cette « logique », et sa façon de voir est préfigurée par Job. Les discours du clergé auxquels vous faites allusion ressemblent à ceux des amis de Job, qui correspondent à ce syllogisme : « Tu as toutes sortes de malheurs, donc Dieu t’a puni, et s’il t’a puni c’est parce que tu es pécheur. » Job refuse cette idée que Dieu ait pu le punir. Le Nouveau Testament nous révèle un Dieu d’amour, un Dieu compatissant et miséricordieux, qui a en vue de sauver les hommes au moyen de l’amour, et non au moyen de châtiments. L’idée que Dieu aurait répandu ce virus dans le monde ou l’aurait fait répandre par ses anges ou archanges (comme on le lit effectivement dans certains textes) me paraît quasiment blasphématoire, même en se référant à une pédagogie divine qui utiliserait le mal en vue du bien, et ferait donc par là, étrangement, du mal un bien. Dieu est pour nous un Père, nous sommes ses enfants. Quel père, parmi nous, aurait l’idée d’inoculer un virus à ses enfants dans un but prétendument pédagogique ? Quel père ne souffre pas au contraire de voir ses enfants tomber malades, souffrir et risquer de mourir ?

Certains théologiens attribuent les causes de la maladie, de la souffrance et de la mort à Dieu, parce qu’ils craignent que, à la manière des manichéens, si on ne les attribue pas à Dieu, on puisse considérer qu’il y a à côté de Dieu, principe du bien, un principe du mal qui lui soit concurrent et qui limite donc la toute-puissance qui est l’un de ses attributs essentiels. Mais si tout vient de Dieu, il faut aussi admettre qu’il est la cause non seulement des épidémies, mais aussi des guerres, des génocides, des camps de concentration, et qu’il a mis au pouvoir Hitler, Staline ou Pol-Pot pour en faire des instruments de sa prétendue justice et éduquer les peuples…

En fait, selon les Pères, les maux n’ont qu’une source, le péché, lui-même causé par un mauvais usage que l’homme a fait de son libre-arbitre. Ils sont aussi un effet de l’action du diable et des démons (anges déchus pour avoir également fait un mauvais usage de leur libre arbitre), dont le pouvoir, à la suite du péché du premier homme, a pu s’installer dans le monde : l’homme ayant cessé d’être « le roi de la création », Satan a pu devenir « le prince de ce monde ».

Dans ce qui arrive à présent, c’est l’action du diable qu’il faut pointer, et non celle de Dieu et secondairement aussi la faute de celui qui, en Chine, ayant consommé ou touché un animal porteur du virus (ce fut aussi le cas dans toutes les épidémies précédentes), a transmis l’effet de sa faute à toute l’humanité comme Adam a transmis à toute l’humanité l’effet de son péché.


Ce que vous venez de dire pose plusieurs questions. Tout d’abord certains disent que Dieu a créé tous les microbes, tous les virus et que la mort elle-même est incluse dans la création depuis l’origine, et que, comme le dit la Genèse, tout ce que Dieu a créé est bon. 


C’est effectivement une idée que l’on trouve chez certains théologiens catholiques modernes (par exemple Teilhard de Chardin et son disciple Gustave Martelet), et qui a été reprise par certains théologiens orthodoxes (par exemple Jean Zizioulas, métropolite de Pergame, et tout récemment, l’archimandrite Cyrille Hovorun). Ils ont une conception naturaliste, qui se calque en partie sur celle de la science moderne. Notre foi orthodoxe est différente : les Pères sont unanimes à affirmer que Dieu n’a pas créé la mort, et que celle-ci est une conséquence du péché, de même que la maladie et la souffrance, qui n’appartenaient pas à la condition paradisiaque originelle, et qui seront d’ailleurs abolies dans la condition paradisiaque future, dans le Royaume des cieux.


La question de savoir si la maladie, la souffrance et la mort sont des maux, appelle quant à elle une double réponse.


Sur le plan physique tout d’abord, ce sont incontestablement des maux, car ce sont, comme je l’ai dit précédemment, des désordres, des perturbations introduites dans le bon fonctionnement des organismes vivants créés par Dieu. Même d’un point de vue naturaliste, pour un être vivant c’est la santé et la vie qui correspondent à l’état normal, la maladie, les infirmités et la mort qui constituent un état anormal. La maladie, comme je l’ai dit plus haut, est une forme de corruption, c’est un processus de détérioration, de destruction, d’annihilation, et la souffrance un élément qui accompagne ce processus et qui témoigne que quelque chose dans notre corps « ne va pas bien ». Le caractère proprement diabolique des maladies apparaît très clairement dans certaines d’entre elles : par exemple les maladies auto-immunes, où les organes utilisent les ressources de l’organisme pour s’autodétruire (c’est une sorte de suicide) ; le cancer, qui à partir d’une altération génétique, produit des tumeurs absurdes (qui ne jouent aucun rôle sensé dans l’organisme) qui n’ont d’autre but que leur propre accroissement au détriment des autres organes qu’elles vampirisent et détruisent peu à peu, en utilisant, contre les thérapeutiques mises en œuvre contre elles, toutes les ressources que l’être vivant a accumulées, depuis des millions d’années, pour se développer et se protéger ; le virus actuel qui, comme d’autres de la même famille, s’infiltre dans les cellules des poumons et secondairement d’autres organes vitaux, les envahit (comme un ennemi un pays), les colonise et empêche leur fonctionnement ou le perturbe gravement, jusqu’à provoquer la mort.


Sur le plan spirituel, la maladie, la souffrance et la mort restent des maux par leur origine première (le péché), mais peuvent être approchés et vécus spirituellement d’une manière constructive, et devenir en cela des biens, mais des biens spirituels seulement. À l’occasion de la maladie et de la souffrance, où à l’approche de la mort, l’homme, je l’ai déjà dit, peut se tourner vers Dieu, se rapprocher de lui, et développer diverses vertus (c’est-à-dire des dispositions permanentes, autrement dit des états, qui l’assimilent à Dieu et l’unissent à lui). Saint Grégoire de Nazianze dit qu’à travers la maladie beaucoup d’hommes sont ainsi devenus des saints.


Si le Christ est mort pour nous, c’est pour vaincre la mort et nous permettre à la fin des temps, de ressusciter comme il l’a fait lui-même. Mais sa passion et son agonie sur la croix ont aussi un autre sens, que l’on ne souligne pas assez : en souffrant et en mourant, il a aboli le pouvoir de la souffrance et de la mort ; il nous a donné, si nous nous unissons à lui et recevons ainsi la grâce qu’il nous a acquise, de ne plus craindre la souffrance et de nous améliorer spirituellement à travers elle, et de ne plus craindre la mort, mais de mettre notre espérance dans la vie éternelle, si bien que nous pouvons dire avec saint Paul dans le chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens : « Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ? »


Une autre question est posée par vos propos d’avant : pourquoi Dieu, s’il est bon et tout-puissant, n’abolit-il pas la maladie et la souffrance en ce monde, et pourquoi subsistent-elles alors que le Christ les a vaincues pour toute l’humanité qu’il a assumée en sa personne ?


Cela constitue une objection forte des athées, et suscite souvent le doute parmi les croyants.


La réponse des Pères est que Dieu a créé l’homme libre, et respecte le libre arbitre de l’homme jusque dans ses conséquences. Parce que le péché se perpétue dans le monde, ses consé­quences continuent à affecter la nature humaine et le cosmos tout entier.


Le Christ a supprimé la nécessité du péché, a mis fin à la tyrannie du diable, a rendu la mort inoffensive, mais Il n’a supprimé ni le péché, ni l’action des démons, ni la mort physique, ni en général les conséquences du péché, afin de ne pas forcer et nier les libres volontés qui en sont la cause. Sur le plan physique, le monde déchu reste soumis à sa propre logique. C’est pourquoi aussi la maladie affecte différemment les uns et les autres, et cela est particulièrement frappant lors d’une épidémie : selon leur propre constitution physique individuelle, elle touche les uns et épargne les autres, elle affecte légèrement les uns, gravement les autres, elle fait mourir les uns et laisse les autres en vie, elle tue des adolescents et épargne de grands vieillards.


C’est seulement à la fin des temps que se fera la restauration de toutes choses et qu’apparaîtront « un ciel nou­veau et une terre nouvelle, où l’ordre et l’harmonie de la nature détruits par le péché seront ré­tablis dans une nature élevée à un mode d’existence supérieur, où les biens acquis par le Christ dans son œuvre rédemptrice et déificatrice de notre nature seront pleinement communiqués à tous ceux qui se seront unis à lui.


L’homme qui vit en Christ dans l’Église, où se trouve la plénitude de la grâce, reçoit les « arrhes de l’Esprit », connaît spirituellement les prémices des biens à venir. À ce plan spirituel, le péché, le diable, la mort et la corruption n’ont plus sur lui de pouvoir, ne peuvent l’affecter ; il est spirituellement libre à leur égard. Mais l’incorruptibilité et l’immortalité, si elles lui sont ainsi assurées, ne de­viendront réelles pour son corps qu’après la Résurrection et le Jugement, tout comme la déification de tout son être ne trou­vera son plein accomplissement qu’à ce moment ultime (cf. 1 Co 15, 28).


Dans cette attente, le christianisme se montre soucieux de soulager la souffrance des hommes et de guérir les maladies, et il a toujours encouragé les moyens mis en œuvre pour cela…


L’amour du prochain est avec l’amour de Dieu la principale vertu prônée par le christianisme. L’amour du prochain implique compassion, volonté de l’aider en tout, de le consoler, de le soutenir, de le soulager de ses souffrances, et de soigner ses maladies, de le garder en bonne santé. Les miracles accomplis par le Christ et les Apôtres ont montré l’exemple. C’est pourquoi le christianisme, dès l’origine, a reconnu le bien-fondé de la médecine, n’a pas hésiter à intégrer les médecines « profanes » pratiquées dans la société où il est né et s’est développé, et a même été à l’origine de la création d’hôpitaux. Pendant des siècles, en Orient et en Occident, et jusqu’à une époque relativement récente, les infirmières ont été des religieuses (en Allemagne, on continue à appeler les infirmières « Schwester », sœurs !). Dans l’épidémie actuelle, tous chercheurs, les médecins, les soignants, les ambulanciers, mais aussi tous les agents techniques et le personnel chargé de l’entretien témoignent d’un dévouement et d’un esprit de sacrifice, allant jusqu’à mettre en péril leur santé et leur vie qui sont en tout point conformes aux valeurs chrétiennes. Toutes les Églises les bénissent, et nous devons fortement les soutenir par nos prières.


Puisque vous avez dit qu’en quelque sorte la nature déchue suit sa propre logique, nos prières peuvent-elles avoir un effet sur cette épidémie, pour la ralentir ou y mettre fin ?


Notre devoir est de prier Dieu pour qu’il fasse cesser cette épidémie. Mais il faudrait pour que cela advienne que tous les hommes se tournent vers lui et lui en fasse la demande. Sinon, par respect pour leur libre choix, il n’imposera pas sa toute-puissance à ceux ne veulent pas le reconnaître et demander son aide. C’est la raison pour laquelle l’action divine ne s’est pas manifestée pour arrêter les grandes épidémies du passé. Dieu en revanche a répondu à la demande de petits groupes unis et a arrêté miraculeusement des épidémies localisées. De même des brèches dans la logique du monde déchu ont été faites de tout temps en faveur de personnes particulières par l’intervention de Dieu, de la Mère de Dieu ou des saints. Mais par définition les miracles sont des exceptions à l’ordre commun et habituel. Le Christ lui-même n’a pas opéré de guérisons collectives, mais toujours des guérisons individuelles, et toujours, il faut le souligner, en rapport avec un but spirituel et une action spirituelle concomitante (le pardon des péchés) liée à la vie et au destin d’une personne. Cela me donne l’occasion de rappeler que de même que la maladie peut être, spirituellement, tournée à notre profit, la santé conservée ou retrouvée est inutile si nous n’en faisons pas spirituellement un bon usage. L’une des questions que nous pose l’épidémie actuelle est aussi : qu’avons-nous fait jusqu’à présent de notre santé, et qu’en ferons-nous si nous survivons ?


En ce qui concerne les guérisons miraculeuses accomplies par le Christ, on voit qu’elles ont été accordées parfois à la demande des personnes qu’il a guéries, parfois à la demande de leurs proches. Cela nous rappelle qu’il est important de prier pour nous-même, afin d’obtenir protection et guérison, mais aussi pour nos proches, et plus largement pour tous les hommes, comme le font tous les saints qui prient pour le monde entier parce que dans leur propre personne ils se sentent solidaires de tous.


Les prières de toute sorte ont fleuri sur les sites orthodoxes au cours de ces dernières semaines. Quelle(s) prière(s) recommandez-vous particulièrement ?


Toute prière est bonne, car elle nous rapproche de Dieu et de notre prochain. On peut s’adresser au Christ, à la Mère de Dieu et à tous les saints, car, comme me le disait saint Païssios l’Athonite au cours d’une de mes rencontres avec lui, chaque saint peut guérir toutes les maladies et les saints ne sont pas jaloux entre eux.


Je reste malgré tout un peu sceptique par rapport à certaines formes de piété qui frisent la superstition, mais qui sont inévitables en de pareilles circonstances : on a par exemple ressorti récemment des oubliettes une sainte Corona ; on verra sans doute prochainement lui adjoindre saint Virus (évêque de Vienne au IVe siècle).


Pour ma part, j’aime beaucoup et j’utilise plusieurs fois par jour la prière composée par le patriarche Daniel de Roumanie, qui est à la fois courte, simple et complète. J’en ai très légèrement modifié le texte :


" Seigneur, notre Dieu, qui es riche en miséricorde et qui avec une diligente sagesse guides notre vie, écoute notre prière, reçois notre repentir pour nos péchés, mets un terme à cette épidémie.


Toi qui es le médecin de nos âmes et de nos corps, accorde la santé à ceux qui sont atteints par la maladie, en les faisant promptement se lever de leur lit de douleur, pour qu’ils puissent Te glorifier, Toi le Sauveur miséricordieux.


Préserve de toute maladie ceux qui sont en bonne santé.


Préserve-nous nous-mêmes, tes indignes serviteurs, ainsi que nos parents et nos proches.


Bénis, fortifie et garde, Seigneur, par Ta grâce, tous ceux qui, avec amour pour les hommes et esprit de sacrifice, soignent les malades dans leurs maisons ou dans les hôpitaux.


Éloigne toute maladie et souffrance de Ton peuple, et apprends-nous à apprécier la vie et la santé comme des dons qui viennent de Toi.


Accorde-nous, Seigneur, Ta paix et remplis nos cœurs d’une foi inébranlable dans Ta protection, d’espérance en Ton aide et d’amour pour Toi et pour notre prochain.


Car c’est à Toi qu’il appartient de nous faire miséricorde et de nous sauver, ô notre Dieu, et nous Te rendons gloire : Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen."