"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

dimanche 17 mars 2013

Dimanche du Pardon


Icon of Extreme Humility

Si nous ne pardonnons pas, nous ne pouvons plus réciter le Notre Père sans être  menteurs, nous ne pouvons nous dire disciples du Christ car nous ne l'imitons pas, nous ne pouvons pas avoir la paix car ce péché reste sur notre conscience. 

Il nous faut pardonner, mais aussi accepter le pardon des autres, oublier les rancunes et ne pas nous enfermer dans le piège du contentement de soi, de l'amour de soi et de la vaine gloire qui sont en fait un jugement des autres, par lequel nous nous sentons supérieurs. 

Le Père Georges Calciu de bienheureuse mémoire, nous rappelle que comme chrétiens, nous ne pouvons pas dire "Je pardonne, mais je n'oublie pas!" 

Quel malheur serait le nôtre si après la confession, nous savions que nos péchés nous sont pardonnés, mais que Dieu ne les oubliera jamais… 

Haïjin Pravoslave (XXVII)


Fais que ton discours
Sois pur comme la Parole
Ancré dans le Verbe

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

FEUILLETS LITURGIQUES DE LA CATHÉDRALE DE L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX

Dimanche de l’abstinence des laitages, mémoire de l’exil d’Adam du paradis – 
Dimanche du Pardon
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Saint Gérasime du Jourdain, anachorète (475) ; saint Daniel, prince de Moscou (1303) ; saint Gérasime de Vologda (1178) ; saint Joasaph de Pskov (1299) ; saint Basile, prince de Rostov (1238) ; saint Paul et sainte Julienne, martyrs en Syrie (vers 273) ; saint Jacques le jeûneur (VI) ; transfert des reliques de saint Venceslas de Tchéquie (938). 
Lectures: Rom. XIII, 11-XIV, 4 ; Маtth. VI, 14-21

DIMANCHE DE L’ABSTINENCE DES LAITAGES 
En ce dimanche, la sainte Église fait mémoire de l’exil du paradis de nos premiers parents en raison de leur désobéissance et leur absence de tempérance. Par cela est soulignée toute l’importance du labeur du carême qui va commencer. En outre, dans la perte de la béatitude paradisiaque, l’Église veut montrer ce qui est digne de la pénitence et des larmes. « Voici le temps opportun, voici le temps du repentir, écartons les oeuvres des ténèbres et revêtons les armes de la lumière : afin qu’en traversant l’océan du carême, nous atteignions la Résurrection du troisième jour de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ qui sauve nos âmes ». Par ces mots, nous sommes appelés à oublier dès ce jour tout ce qui jusqu’à présent occupait nos pensées et nos sentiments et les détournait « de l’unique nécessaire » (Lc X, 42). Dans les lectures de l’épître et de l’Évangile, la sainte Église nous présente ses dernières instructions concernant particulièrement l’ascèse du carême. Le jeûne doit commencer par le pardon aux hommes de leurs transgressions et la renonciation aux oeuvres des ténèbres. Autrement dit, il convient d’accomplir de façon non hypocrite les prescriptions du jeûne et d’adopter une attitude non condamnable à l’égard du prochain. La réconciliation avec tous, le pardon à tous de leurs péchés commis à notre égard, constitue la condition première, principale et indispensable à notre réconciliation avec Dieu. Sans cette réconciliation avec tous, on ne peut s’approcher du Seigneur et s’engager sur le stade du carême et du repentir. De là vient l’usage orthodoxe de demander le pardon mutuellement à la veille du Grand Carême. S. Jean Chrysostome enseigne : « nous devons pardonner E aux autres non seulement en paroles, mais aussi d’un coeur pur, afin de ne pas, par la mémoire des offenses, diriger le glaive contre soi. Celui qui nous afflige ne nous fait pas autant de mal que nous-mêmes, en nourrissant en soi la colère et nous exposant ainsi à la condamnation de la part de Dieu. Si nous aimons celui qui nous offense, ce mal retombe sur la tête de celui-ci, et il souffre ; mais si nous nous indignons, nous souffrons nous-mêmes et ce à cause de nous-mêmes ». 

Tropaire du dimanche du 8ème ton 
Des hauteurs, Tu es descendu, ô Miséricordieux ! Tu as accepté d’être enseveli trois jours afin de nous libérer des passions : ô notre Vie et notre Résurrection, Seigneur, gloire à Toi ! 

Kondakion du dimanche de l’abstinence des laitages, ton 6 
 Guide de sagesse, Donateur de l’intelligence, pédagogue des insensés, protecteur des pauvres, affermis et instruis mon coeur, Maître; accorde-moi la parole, ô Parole du Père. Car voici, je n’empêcherai pas mes lèvres de Te crier : Miséricordieux, aie pitié de moi qui suis tombé ! 

AU SUJET DU RITE DU PARDON1 
Dans l'Église Orthodoxe, le dernier dimanche avant le Grand Carême – jour où lors des Vêpres, on annonce et inaugure officiellement le Carême – ce dimanche est appelé Dimanche du Pardon. Le matin de ce dimanche-là, durant la Divine Liturgie, nous entendons les paroles du Christ : "Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste aussi vous les pardonnera; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus" (Mt VI,14-15). Ensuite après les Vêpres – après y avoir entendu l'annonce du Carême dans le Grand Prokimenon : "Ne détourne pas Ta Face de Ton serviteur, car je suis dans l'affliction; hâte-Toi de m'exaucer. Prête attention à mon âme et délivre-la!" (Ps 68,18-19), après avoir fait notre entrée dans la liturgie du Grand Carême, avec ses commémorations spéciales, avec la prière de saint Ephrem le Syrien, avec ses prosternations – nous nous demandons pardons les uns aux autres, nous accomplissons le rite du pardon et de la réconciliation. Et pendant que nous nous adressons les uns aux autres les paroles de réconciliation, le choeur entonne les hymnes de Pâques, remplissant l'église de l'anticipation de la joie Pascale (...) L'on 1 Tiré du Livre du R.P. Alexandre Schmemann « Le Grand Carême » pourrait objecter: pourquoi devrais-je accomplir ce rite, alors que je n'ai pas "d'ennemis"? Pourquoi devrais-je demander pardon à des gens qui ne m'ont rien fait et que je ne connais qu'à peine? Poser ces questions, c'est méconnaître l'enseignement orthodoxe au sujet du pardon. Il est vrai que l'inimitié ouverte, la haine personnelle, la réelle animosité peuvent être absents de notre vie, quoique si nous en faisions l'expérience, il nous serait plus facile de nous repentir, car ces sentiments contredisent ouvertement les divins Commandements. Mais l'Église nous révèle qu'il y a des manières bien plus subtiles d'offenser l'Amour Divin. C'est l'indifférence, l'égoïsme, le manque d'intérêt pour autrui, du vrai souci pour eux – en bref, ce mur que nous érigeons habituellement autour de nous-mêmes, pensant qu'étant "polis" et "amicaux", nous accomplissons les Commandements de Dieu. Le rite du pardon est si important précisément parce qu'il nous fait prendre conscience – fut-ce au moins une minute durant – que toute notre relation à autrui est faussée, il nous fait expérimenter cette rencontre d'un enfant de Dieu avec un autre, d'une personne créée par Dieu avec une autre, il nous fait ressentir la "reconnaissance" mutuelle qui manque si terriblement dans notre monde froid et déshumanisé. En ce soir unique, tout en écoutant les joyeuses hymnes Pascales, nous sommes appelés à faire une découverte spirituelle : goûter à un autre mode de vie et de relation à autrui, à une vie dont l'essence c'est l'amour. Nous pouvons découvrir que partout et toujours, Amour Divin Incarné, le Christ Se tient au milieu de nous, transformant notre aliénation mutuelle en fraternité. En m'avançant vers l'autre, alors que l'autre vient vers moi – nous commençons à réaliser que c'est le Christ Qui nous amène l'un vers l'autre, par Son amour pour chacun d'entre nous. Et parce que nous faisons cette découverte – et parce que cette découverte est celle du Royaume de Dieu en lui-même, le Royaume de Paix et d'Amour, de réconciliation avec Dieu et, en Lui, avec tout ce qui existe – nous entendons les hymnes de cette Fête, qui une fois par an "nous ouvrent les portes du Paradis." Nous savons pourquoi nous allons jeûner et prier, nous savons ce que nous allons chercher durant ce long pèlerinage du Grand Carême. Le dimanche du Pardon: le jour où nous acquérons le pouvoir pour accomplir notre jeûne – le véritable jeûne; notre effort – l'effort vrai; notre réconciliation avec Dieu – l'authentique réconciliation. 
LES RÈGLES DU JEÛNE 
Le typicon – livre qui détermine l’ordo des offices et les règles du jeûne - prescrit pour le Grand Carême l’abstinence de viande, du lait, des oeufs et poisson. Il autorise le vin et l’huile le samedi et le dimanche, le jeudi du grand Canon de St André de Crète et le Jeudi Saint. Le poisson n’est permis que lors de la fête de l’Annonciation de la Très Sainte Mère de Dieu et le dimanche des Rameaux. Le samedi de Lazare, les oeufs de poissons sont permis. En tout état de cause, il convient de jeûner avec discernement, selon ses forces, ayant en vue que, selon les Pères de l’Église, il faut tuer les passions et non point le corps. St Païssy Velitchkovsky écrit à ce sujet : « chacun a sa conscience pour mesure et maître intérieur. Il ne peut y avoir une seule règle et une même ascèse pour tous, parce que les uns sont forts et les autres sont faibles, les uns sont comme le fer, les autres comme le cuivre, d’autres encore comme la cire... Un jeûne modéré et raisonnable, c’est là le fondement et le chef de toutes les vertus ». Le carême n’est pas seulement l’abstinence de certaines formes de nourriture, son but est la purification de l’âme. C’est à cela précisément qu’il doit servir. 

Hiéromoine Grégoire de la Sainte Montagne 
COMMENTAIRES SUR LA DIVINE LITURGIE DE ST JEAN CHRYSOSTOME 
Le noble Joseph ayant descendu de la Croix Ton corps immaculé Le placement des Dons précieux sur l’Autel et la fermeture des Portes Royales sont les derniers actes de la grande Entrée. Le prêtre, en plaçant le Calice et le Diskos sur la sainte Table dit le tropaire : « Le noble Joseph, ayant descendu de la Croix Ton corps immaculé, L’enveloppa d’un linge propre avec des aromates, Lui rendit les honneurs funèbres et Le déposa dans un sépulcre neuf ». Le saint Discos, où se trouve l’Agneau offert, symbolise les mains des saints Joseph et Nicodème « qui ensevelissent le Christ » (St Germain de Constantinople). L’aër, c’est-à-dire le voile qui recouvre les Dons précieux, sont le symbole du drap dans lequel Joseph a enveloppé le Corps immaculé du Christ, tandis que l’encens rappelle les aromates utilisés pour Son ensevelissement. Enfin, la fermeture des Portes Royales symbolise le sceau du Sépulcre vivifiant. Le célébrant accomplit l’oeuvre des saints qui ont enseveli le Christ. Avec un coeur contrit, il contemple avec eux à ce moment, Celui qui « se revêt de lumière comme d’un manteau » (Ps. 103,2). Il entonne « une lamentation pleine de tendresse et dans les larmes », il dit : « Malheur à moi, très-doux Jésus ! En Te voyant suspendu sur la Croix tout à l’heure, le soleil se couvrit de ténèbres, la terre chancela d’effroi et le voile du temple se déchira. Mais maintenant, je Te regarde, Toi qui volontairement as subi la mort pour moi. Comment T’ensevelirai-je, mon Dieu ? Comment T’envelopperai-je d’un linceul ? De quelles mains toucherai-je Ton corps tout pur ? Quels chants ferai-je entendre en l’honneur de Ton trépas, ô compatissant ? Je magnifie Tes souffrances ; je chante Ton sépulcre, ainsi que Ta résurrection, en Te criant : Seigneur, gloire à Toi !» (Vêpres du Grand Vendredi). Chaque chrétien doit imiter saint Joseph qui « prit le corps de Jésus et L’enveloppa dans un linceul propre, Le plaça dans un tombeau neuf » (cf. Matth. XXVII, 59-60), c’est-à-dire dans une nouvelle personne. Que chacun donc prenne soin avec zèle de ne pas pécher, afin de ne pas manifester du dédain envers Dieu qui habite en lui et de ne pas le chasser de son âme. L’âme de chaque chrétien devient « un nouveau tombeau » qui doit recevoir le Corps immaculé du Christ.

samedi 16 mars 2013

Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (7/8)



Notre famille n’ayant jamais eu de voiture, lorsque je traversais les vastes espaces de la région de Pskov dans la Zaporojets noire du père Rafaïl, je croyais son style de conduite tout à fait banal. Je ne devinai que bien plus tard que ce n’était pas absolument exact. Le père Rafaïl était un excellent conducteur : à Tchistopol, il n’avait pas fait que des courses à vélo, il avait aussi participé à des rallyes automobiles au niveau régional. Il ne freinait que pour s’arrêter. Dans tous les autres cas, il fonçait. Il préférait ne pas utiliser les freins afin, comme il le disait, de ne pas user leurs sabots. Il pouvait aussi, tout en roulant, se mettre tout à coup à arranger le volant, l’enlever et fourrager dans la colonne de direction. Et, juste au dernier moment, remettre le volant en place et prendre un tournant. J’étais habitué à ce type de conduite, mais certains passagers s’en effrayaient au point d’en perdre l’usage de la parole. 
Un jour où nous roulions vers Pskov, nous aperçûmes au bord de la route, à une bonne soixantaine de kilomètres de la ville, un prêtre faisant du stop. Nous le connaissions bien : c’était le père Gueorgui, un peintre de Saint-Pétersbourg qui avait choisi la prêtrise et était venu officier dans une paroisse de l’éparchie de Pskov. 
Je m’assis à l’arrière, et lui, à côté du chauffeur, et nous redémarrâmes. Le père Gueorgui s’accrocha aussitôt aux accoudoirs et, tout tendu, regarda droit devant lui. Comprenant que notre coéquipier n’avait guère envie de soutenir la conversation, nous parlâmes de nos problèmes. Au bout de quelque temps, le père Rafaïl marmonna que la voiture se déportait et que le volant faisait encore des siennes. Sur un tronçon de ligne droite, il l’ôta, comme à l’accoutumée, sans ralentir, et se pencha vers la colonne de direction tout en surveillant d’un oeil la route. Et tout en maudissant, par habitude, le pouvoir soviétique incapable de fabriquer des automobiles correctes. Un tournant se profilait et j’en prévins le père. Il regarda la route, corrigea encore quelque chose dans la direction et tenta enfin de remettre le volant en place. Mais celui-ci ne voulait pas. 
– Père, ça approche, fis-je remarquer, signifiant par là que l’on ne pourrait tourner sans volant. 
Le père Rafaïl se dépêcha, mais sans décélérer. Il parvint à la dernière minute à remettre le volant, braqua brusquement et nous fit traverser sans encombres la zone dangereuse. Encore quelques critiques à notre industrie automobile, puis nous passâmes à un sujet tout aussi captivant. Nous avions déjà oublié l’incident quand du siège avant s’éleva le cri inhumain du père Gueorgui : 
– Arrête !!! Arrête !!! 
Le père Rafaïl en fut si épouvanté qu’il passa outre tous ses principes et appuya sur les freins. 
– Que vous arrive-t-il, père ?! demandâmes-nous d’une seule voix. 
En guise de réponse, le père Gueorgui bondit hors de la voiture. Une fois sur la chaussée, il passa la tête par la portière et s’écria :
 – Plus jamais ! Tu entends ? Plus jamais je ne monterai dans ta voiture ! 
Nous comprîmes alors que les manipulations du volant l’avaient mis au bord de la syncope. Nous lui demandâmes pardon, promîmes de rouler désormais doucement et en faisant bien attention, mais il refusa catégoriquement de revenir à bord de la Zaporojets noire. Il s’éloigna et se remit à faire du stop, nous incendiant de temps à autre du regard. 
Malgré le côté, avouons-le, voyou du père Rafaïl, tous remarquaient non seulement l’efficacité de ses prières, mais la force de sa bénédiction sacerdotale. 
Un jour, nous nous disputâmes. Je ne me souviens plus à quel sujet, mais je lui fis la tête. C’était la fête patronale de la Dormition, à Petchory, mais j’étais si fâché que je décidai de rentrer à Moscou sans attendre l’office de l’Ensevelissement de l’epitaphios de la Très Sainte Vierge qui se déroule au monastère le surlendemain de la Dormition. 
Juste avant de partir, tout en m’efforçant de marquer mon indifférence et mon indépendance, je m’approchai du père Rafaïl afin de recevoir sa bénédiction pour mon voyage. 
– Comment osez-vous quitter l’enterrement de la Mère de Dieu, Gueorgui Alexandrovitch ? me demanda-t-il stupéfait. Je ne vous donnerai ma bénédiction pour rien au monde ! Restez prier ce soir lors de l’Ensevelissement et vous repartirez après. 
– Ah c’est comme ça ?! m’indignai-je. Eh bien, faites comme vous voulez ! D’ailleurs la fête principale, celle de la Dormition, a déjà eu lieu. N’importe quel autre père du monastère me donnera sa bénédiction. 
Je lui tournai le dos et m’éloignai. Malheureusement, je ne rencontrai aucun prêtre. Tous se préparaient au long office du soir ou s’adonnaient à leurs travaux monastiques. Il restait peu de temps avant le départ du train et je me pressai d’aller prendre le car. À la gare routière m’attendait une autre tentation : il n’y avait pas de billets pour Pskov. Mais cela ne m’arrêta pas. J’insistai auprès de la caissière et elle finit par me trouver un billet pour un car incommode qui me permettait bien d’avoir mon train, mais n’atteignait Pskov qu’après un long détour par les villages environnants. maisons de bois trempées de pluie et les tristes champs labourés du Nord. 
J’étais on ne peut plus déprimé. J’avais le coeur lourd à cause de cette dispute avec le père Rafaïl que j’aimais pourtant beaucoup. Sans compter mes remords d’avoir abandonné la cérémonie de l’Ensevelissement de l’epitaphios et d’être parti sans avoir reçu de bénédiction pour mon voyage… 
« Où en suis-je arrivé ! », telle fut la phrase qui me traversa l’esprit dans ce car antédiluvien qui lambinait avec force cahots. Après avoir desservi les bourgs des environs, nous roulâmes enfin plus vivement sur la route de Pskov. Par la fenêtre, j’aperçus une petite Jigouli rouge qui tentait de nous dépasser. Je la suivis d’un regard distrait et la vis foncer, mais nous ayant doublés, elle effectua un brusque virage à droite et se retrouva sous les roues de notre Ikarous. On entendit un bruit grinçant de ferraille et le hurlement des freins. Les voyageurs furent projetés vers l’avant. Tous poussèrent des cris… Et moi, plus fort que tout le monde, car je soupçonnai aussitôt que c’était à cause de moi ! Cela peut paraître bête et ridicule, mais quand j’évoque cette histoire, survenue il y a longtemps, je suis encore persuadé que ce qui se passa fut dû à mes péchés, à mon entêtement et à ma désobéissance. Mais dans la panique générale, personne ne prêta alors la moindre attention à mes cris. Le car entraîna la voiture sur plusieurs mètres encore, puis s’arrêta. Notre chauffeur ouvrit la porte et se rua vers l’auto que son véhicule avait heurtée. Le car surplombait littéralement la petite Jigouli. Les passagers se précipitèrent à leur tour et restèrent pétrifiés devant l’auto toute cabossée. Soudain, sa portière s’ouvrit en grinçant et un énorme terre-neuve noir en bondit. Le chien se mit à geindre de façon déchirante et prit la fuite sur la chaussée. Je n’avais jamais vu de chien, même épouvanté, replier à ce point la queue jusqu’à la gorge. Une petite fille d’une douzaine d’années sortit aussi de la voiture. Grâce à Dieu, elle était indemne !
 « Prince ! Prince ! Reviens ! » cria-t-elle à l’adresse de l’animal, s’élançant à sa poursuite. 
Notre chauffeur aida le conducteur à s’extirper de sa voiture. Il n’y avait personne d’autre à bord. Apparemment, il n’avait pas de lésions graves, mais l’accident l’avait fortement secoué et son visage était marqué de bleus. La petite Jigouli du pauvre homme était hors d’usage. Les voyageurs du car, voyant tout le monde sain et sauf, échangèrent des propos avec soulagement. Je ressentis soudain une fureur encore plus grande contre mon sort. Avec une dizaine de passagers, je me mis à faire du stop dans l’espoir de parvenir à Pskov. Je m’enferrai dans mon obstination : il en serait, de toute façon, comme j’en avais décidé ! Je partirais pour Moscou coûte que coûte ! Je levai le pouce et sautillai sur le macadam pendant un quart d’heure, mais personne ne s’arrêtait, car nous étions trop nombreux autour du car à vouloir aller à Pskov.
 Finalement, je compris en regardant ma montre que je raterais mon train, quelles que soient les circonstances. Au bout de quelques minutes, un car de ligne en provenance de Pskov s’arrêta et son chauffeur proposa d’emmener ceux qui le souhaitaient à Petchory. 
Je n’avais pas le choix et je fus bientôt ramené à l’endroit que j’avais fui de façon si honteuse. L’office de l’Ensevelissement de l’epitaphios de la Mère de Dieu avait débuté. Selon la tradition, il se déroulait à l’air libre, sur la place près de la cathédrale de saint Mikhaïl. Je cherchai le père Rafaïl. Il ne fut absolument pas étonné de me revoir. 
– Ah ! Gueorgui Alexandrovitch, c’est vous ! 
– Pardonnez-moi, père, lui dis-je. – 
Après l’office, nous irons faire une petite visite à l’Ancien ? 
J’acquiesçai, me mis à ses côtés, et nous ne nous laissâmes plus distraire de la prière. [...]



EDITIONS DES SYRTES
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Haïjin Pravoslave (XXVI)


Que chaque journée
Le Christ soit dans ta prière
Le Soleil de l'aube

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

vendredi 15 mars 2013

Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (6/8)


Un matin, à la veille de la fête de la Sainte Trinité, nous allâmes en forêt, le père Rafaïl, Ilia Danilovitch et moi, chercher des jeunes bouleaux afin de décorer l’église, selon la tradition. Mais quand nous nous mîmes à la tâche, je fus triste pour ces arbustes : ils avaient poussé, grandi, et voilà que tout à coup on les abattait pour les placer pendant deux misérables jours dans une église. Mes gémissements indignèrent le père Rafaïl : 
– Vous n’y comprenez rien, Gueorgui Alexandrovitch ! Le bouleau sera heureux de participer à la beauté de l’église du Seigneur. 
Mais le père Rafaïl pouvait tout aussi bien se faire responsable de quelques arbres que de l’univers tout entier. Je me souviens d’une nuit de printemps où nous marchions en compagnie du père Nikita sur un merveilleux sentier de forêt, dans les environs de Borovik. Le ciel étoilé était à cette heure tardive si superbe que nous fûmes involontairement emplis d’admiration. 
« Est-il possible que ce bel et immense univers, ce nombre infini de mondes soient créés par Dieu pour nous seuls, nous, habitants de cette minuscule planète qui ne peut être en rien comparée à l’infinitude de l’univers ? », pensai-je. 
Je fis part de cette méditation lyrique à mes compagnons, et le père Rafaïl dissipa aussitôt mes doutes, avec audace et sans hésitation :
 – Il n’y a de vie raisonnable nulle part ailleurs que sur la Terre, me dit-il. Et il s’expliqua : car si elle existait ailleurs le Seigneur l’aurait révélé à Moïse quand celui-ci écrivit la Genèse. Et Moïse nous l’aurait laissé entendre, ne serait-ce que par une allusion. Donc n’en doutez pas, Gueorgui Alexandrovitch : l’univers est créé par Dieu uniquement pour l’homme !
 – Alors pourquoi y a-t-il ces myriades infinies d’étoiles au-dessus de nos têtes ? 
– C’est pour que tu comprennes en les regardant la toute-puissance de Dieu. 
Mais ce n’était pas tout ! Le père Rafaïl répondait parfois non seulement de l’univers, mais du Seigneur lui-même ! Un jour, la question fut de savoir s’il y avait des hommes que Dieu n’aimait pas. Tout le monde s’empressa de donner la réponse académique : « Dieu aime tous les hommes. » 
Mais le père Rafaïl dit soudain : 
– Ce n’est pas exact ! Le Seigneur n’aime pas les timorés ! 
Il avait des relations très simples avec les gens. Un jour, une voisine vint lui apporter un bocal de cornichons. 
– Prends-les, toi au moins, père ! De toute façon, ils sont perdus, soupira-t-elle. 
– D’accord, donne ! fit le père, magnanime. Si tu as du mal à les jeter, j’irai les porter moi-même à la décharge. 
Une visiteuse de Moscou venait voir le père Rafaïl, mais ne voulait pas porter de foulard sur la tête. Le père Rafaïl lui dit avec sévérité : 
– Vous revenez sans foulard ? Je vais vous clouer un paillasson sur la tête ! La jeune fille fut si effrayée qu’elle n’enleva plus jamais son foulard. On dit qu’elle dormait même avec. Nous étions frappés par sa façon de traiter ceux qui l’offensaient ou qui le détestaient. Et il y en eut. Notamment parmi ses confrères prêtres. 
Le père Rafaïl ne se permettait jamais ni mots désagréables à leur égard, ni ton qui juge. D’ailleurs il ne jugeait jamais. Il lui arrivait seulement parfois de ronchonner contre le pouvoir soviétique. Il avait un rapport particulier à celui-ci. 
D’un côté le pouvoir soviétique de ces années-là était à ce point omniprésent qu’il nous empêchait parfois de vivre. Mais d’un autre, il ne semblait pas exister pour nous. Nous vivions en l’ignorant. Et en ce sens, nous comprenions mal les croyants dissidents qui se fixaient pour principal but de lutter contre lui. Pour nous il était très clair que ce pouvoir prendrait fin de lui-même et s’effondrerait superbement. En attendant, il pouvait vous gâcher la vie : vous mettre en prison ou en hôpital psychiatrique, vous traquer ou tout simplement vous assassiner. Mais nous croyions que rien n’arriverait sans la Divine Providence. 
Comme le disait l’antique moine et ascète Forst : « Si Dieu veut que je vive, Il sait comment arranger ça. Et s’Il ne le veut pas, alors pourquoi devrais-je vivre ? » 
Le père Rafaïl prenait de temps à autre plaisir à taquiner les autorités de la région et du district. Surtout quand il était amené à être à la fois le doyen d’une église de campagne et son unique prêtre. Sa fonction l’obligeait à déclarer chaque année le nombre de baptêmes et de mariages. 
Dans ses rapports, il citait des nombres à quatre chiffres de couples qu’il avait unis et d’enfants qu’il avait baptisés si bien que le conseil local aux Affaires religieuses en était pris de panique. Finissant par percer ses polissonneries, le conseil répondait par une véritable haine et lui faisait cruellement payer son arithmétique, sa Zaporojets noire à petits rideaux blancs et ses centaines de visiteurs. Mais le père Rafaïl ne se laissait jamais abattre, même quand il devait déménager d’une paroisse à l’autre plusieurs fois par an, à l’instigation des fonctionnaires du conseil aux Affaires religieuses. 
Dans ces années-là, nous déplorions qu’il y ait si peu de littérature spirituelle en Russie. Éditer des livres religieux, en dehors des tirages de misère autorisés, était non seulement interdit mais passible de poursuites pénales. 
Un jour, nous commençâmes à tirer des plans sur la comète et imaginer que nous installerions une imprimerie dans le skit du père Dossifeï. Nous nous laissâmes tellement entraîner par nos rêves que nous discutâmes de la future maison d’éditions avec bon nombre de nos connaissances. À la veille du 7 novembre, le père Rafaïl vint à Moscou chercher des pièces de rechange et il s’arrêta chez moi pour une journée. Nous décidâmes de repartir ensemble pour sa paroisse, car les fêtes de novembre me donnaient presque une semaine de congés.
 Le soir, le père Rafaïl était dans ma chambre et bavardait au téléphone avec des amis pour passer le temps avant de reprendre le train. Mais la ligne grésillait et craquait. Supposant que le KGB écoutait, le père se mit à déblatérer sur le pouvoir soviétique, incapable disait-il, d’utiliser des tables d’écoutes de bonne qualité. Je m’inquiétai et fis remarquer au père que c’était peut-être le cas. Mais cela ne fit que l’exciter. 
– Et voilà Gueorgui Alexandrovitch à moitié mort de frousse ! s’indignat- il d’une voix forte. Ça ne fait rien, camarades komsomols et bolcheviks ! Bientôt le pouvoir soviétique va s’effondrer et qu’est-ce que vous ferez ? Nous, en attendant, nous allons commencer à nous préparer à publier des livres, à installer une imprimerie clandestine dans le skit ! Et nous aurons encore l’occasion de vous baptiser et de vous unir à l’Église vous aussi, camarades komsomols et bolcheviks ! Et autres fantaisies de la même eau. 
Je m’énervai, puis décidai de ne plus m’en faire et cessai de l’écouter. Comme toujours, nous fonçâmes à la gare à la dernière minute. Le père Rafaïl aimait l’exercice de haute voltige qui consistait à s’élancer sur le marchepied du dernier wagon d’un train qui démarrait. Mais avant d’en arriver là, il agaçait tout son monde : 
– Père, il ne reste qu’une heure avant le départ du train ! le prévenions-nous.
 – Encore une heure ? Alors on a le temps de mettre la tchifiroire en route. Il voulait dire la bouilloire. Tchifiroire était un terme des camps qui nous venait du père Viktor. On mettait donc de l’eau à bouillir, puis ceux qui avaient eu l’imprudence de vouloir partir avec le père Rafaïl soupiraient nerveusement et s’asseyaient pour prendre le thé. 
– Père ! Il ne reste plus qu’une demi-heure avant le départ ! Et nous avons vingt-cinq minutes de trajet ! le suppliions-nous, désespérés. 
– Encore une petite tasse ou deux, disait le père sans rendre les armes. Si personne ne sombrait dans l’hystérie tout se passait généralement bien. Le père Rafaïl, à un moment qu’il était le seul à connaître, demandait enfin tout étonné : 
– Qu’est-ce qu’on fait assis ? C’est comme ça qu’on arrive en retard ! Tous les partants, emplis de reconnaissance pour la chance qu’il leur offrait de s’en aller, bondissaient de leur siège et se précipitaient à la gare. Et bien qu’il nous fût arrivé en une ou deux occasions de voir le train s’éloigner sous nos yeux, ce petit jeu se répétait à chaque fois.
 Le soir où avait eu lieu ce bavardage téléphonique sur les skit et les éditions, nous n’avions pas raté notre train. Nous arrivâmes à Pskov et allâmes aussitôt rendre visite au père Nikita. Nous lui apportions des livres, des provisions et, une fois réunis, nous entreprîmes de lire à haute voix un ouvrage que nous nous étions procurés à Moscou : Le Starets Silouane. 
En ces jours de novembre, il faisait un temps clair, un léger froid hivernal, et le soleil brillait de tout son éclat. Le matin, une fois les prières d’usage récitées, nous prîmes à nouveau place pour lire. Mais notre paisible lecture fut soudain interrompue par le bruit de plusieurs voitures qui arrivaient dans la rue. C’était curieux pour un trou perdu comme Borovik. Nous regardâmes par la fenêtre et comprîmes que nous avions de la visite. Des miliciens et des civils en imperméables et chapeaux mous descendaient de deux Volga et d’une jeep. Honnêtement, j’eus très peur. Et le père Nikita aussi. En revanche, le père Rafaïl, Ilia Danilovitch et le père Viktor restèrent impassibles. L’Ancien, qui avait tout de suite reconnu les visiteurs, eut un rire mauvais. 
– Restez tous à vos places ! Vos papiers ! hurla le milicien ventru qui était entré le premier. 
C’était le commissaire de la milice locale que nous connaissions bien. Les autres, au nombre de cinq ou six, nous fixèrent d’un air menaçant. Sans pour autant dégainer. 
– Contrôle des papiers d’identité ! Sortez tous vos papiers ! gueulait furieusement notre commissaire d’habitude si aimable, au point qu’un de ses camarades tenta de le calmer. En fait, on ne vérifia que les miens. Certains se mirent à me poser des questions, tous en même temps : qui étais-je, où étais-je enregistré, quel était mon lieu de travail et pourquoi étais-je là sans être enregistré, comme il se devait, auprès du KGB local. 
C’était la première fois que je me retrouvais dans une telle situation et je ne savais pas quoi répondre. Mais je craignais surtout que mes amis ne remarquent ma frousse. Ce fut le commissaire qui vint soudain à ma rescousse. Il vociféra à nouveau, mais lança quelque chose de plus cinglant : 
– Où est l’imprimerie clandestine ? Avouez ! Répondez ! Nous savons tout ! Inutile de dissimuler ! Il rugissait comme une sirène de pompiers et son visage, de seconde en seconde, virait du rouge au violet. Au début, nous le regardâmes étonnés, sans rien y comprendre. Quelle imprimerie ? Qu’est-ce que nous dissimulions ? Puis le père Rafaïl et moi nous rendîmes compte que tout cela avait pour origine nos bavardages auprès des amis et peut-être aussi la conversation téléphonique sur cette fameuse imprimerie. Le milicien tonitruant ne tarda pas à confirmer nos hypothèses : 
– Nous savons tout !... Vous avez une imprimerie. Dans un skit clandestin. Que personne ne bouge ! Sortez !... Je vous dis de sortir ! Et prenez vos affaires ! Indiquez-nous le chemin ! C’est toi, le patron, ici ! fit-il en frappant la poitrine du père Nikita. En avant ! Tu nous indiques le chemin ! 
– Il n’ira nulle part, dit le père Rafaïl, coupant court aux hurlements. Pas plus qu’aucun d’entre nous. 
– Quoi ?! fulmina à nouveau le gardien de l’ordre. 
– Et pas question non plus de vous montrer notre imprimerie ! ajouta le père Rafaïl. 
Il eut l’air de parler de l’imprimerie comme si elle existait. Je compris qu’il avait une idée derrière la tête. Nos « invités » tantôt exigeaient que nous passions aux aveux, tantôt essayaient de nous convaincre de les mener jusqu’au skit et de leur montrer les machines de composition typographique, mais nous jetions un coup d’oeil au père Rafaïl et nous taisions. 
Cela dura une vingtaine de minutes. Finalement, tout leur groupe se retira dans la cour pour délibérer. À leur retour, ils nous annoncèrent qu’ils n’avaient pas besoin de nous pour trouver l’imprimerie. Ils se bornèrent à nous demander comment parvenir au plus vite à ce skit. Nous eûmes la surprise d’entendre le père Rafaïl le leur expliquer. 
Il fit impitoyablement emprunter aux détectives le chemin le plus long et le plus pénible, soit une marche d’une quinzaine de kilomètres à travers un terrain marécageux et la forêt. On était au début de novembre. Les marais des environs s’étaient couverts d’une fine couche de glace. Nos hôtes sortirent tout animés et initièrent leur triste promenade. J’interrogeai malgré tout le père Rafaïl : 
– Et s’ils se noient dans les marais ? 
– Ils ne se noieront pas, non, me répondit-il. Par contre, ils se sauveront héroïquement les uns les autres. Il était environ huit heures du matin. Nous bûmes force thé, coupâmes force bois pour une vieille femme, paroissienne du père Nikita, nettoyâmes l’église. Une pluie fine se mit à tomber et ne s’arrêta plus. Mais nous avions eu le temps auparavant de nous promener. Nous déjeunâmes sous la bruine, essayant tranquillement d’imaginer nos Sherlock Holmes en train de rechercher l’imprimerie. 
Vers sept heures du soir, alors qu’une obscurité humide s’était abattue, nous vîmes réapparaître nos invités du matin. Mais quelle allure ils avaient ! Trempés de la tête aux pieds, gelés, épuisés, ils faisaient tant pitié que nous faillîmes nous étrangler avec notre thé chaud. 
– Où est l’imprimerie ? demanda l’un des hommes en civil, d’un ton plaintif et sans espoir. 
– Quelle imprimerie ? demanda le père Rafaïl, avalant une gorgée de thé. 
– L’imprimerie clandestine…, précisa l’homme en civil, conscient de l’absurdité de ses propres paroles. – Ah !l’imprimerie clandestine !... Alors vous ne l’avez pas trouvée dans le skit ? 
– D’accord…, fit, déprimé, l’homme en civil. Donnez-nous donc plutôt un peu de thé pour nous réchauffer ! 
– Vous le boirez au soviet du village, rétorqua le bon père Rafaïl. 
– D’accord, répéta l’homme en civil, baissant la tête avec un soupir. 
Au moment de partir, il dit d’un ton fatigué au père Rafaïl : Je te préviens, tu risques de le payer ! L’homme en civil n’avait pas menti, il tint promesse. Une semaine plus tard, le père Rafaïl fut transféré dans une autre paroisse. Et deux mois après, dans une autre. Mais il en avait l’habitude.

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C'est en pardonnant
Que tu imites le Christ
Dans la Vérité

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jeudi 14 mars 2013

Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (5/8)


Dans ses lettres à l’évêque Ioann de Pskov, l’archimandrite rapportait : « Les articles de presse regorgent de vexations et calomnies imméritées à l’encontre de gens bien et bons, d’humiliations faites aux mères de soldats tombés au combat, à leurs veuves. Voilà leur “lutte idéologique” : chasser des centaines et des milliers de prêtres et de clercs, et parmi les meilleurs. Combien viennent nous voir en pleurant parce qu’ils ne trouvent pas de travail, même en tant que laïcs. Leurs femmes et leurs enfants n’ont pas de quoi vivre. » 
Voici quelques manchettes de journaux nationaux ou locaux de l’époque : « Le monastère de Pskovo-Petcherski, un foyer de l’obscurantisme religieux », « Un alléluia dansé à la diable », « Des parasites en soutane », « Des hypocrites en soutane ». 
Et voici une autre missive adressée à l’évêque de Pskov. Le père Alipi y décrit un nouvel incident : « L e mardi 14 mai de cette année 1963, l’hégoumène Irineï, notre économe, a voulu, comme toutes les années précédentes, faire arroser et vaporiser le jardin du monastère. Nous recueillons l’eau de pluie et la neige fondue grâce à un barrage que nous avons construit près de la tonnelle située au-delà du rempart. Alors que nos gens étaient à l’oeuvre, six hommes sont arrivés, puis encore deux. L’un d’entre eux avait un mètre avec lequel ils avaient divisé la terre de l’ancien potager. Il s’est mis à injurier les jardiniers et à leur interdire de pomper l’eau, affirmant qu’elle ne leur appartenait pas. Il leur a ordonné de cesser de pomper. Nos gens ont essayé de poursuivre, mais il a couru vers eux, leur a arraché le tuyau d’arrosage des mains. Un autre, muni d’un appareil de photo, s’est mis à prendre nos gens en photo… L’économe a dit à ces inconnus que le supérieur était là et qu’ils devaient aller s’expliquer avec lui. L’un d’eux s’est approché de moi, s’écartant des autres, et ils nous ont photographiés ; ils étaient trois. “Qui êtes-vous et qu’attendez-vous de nous ?” ai-je demandé. « L’homme au chapeau n’a donné ni son nom ni sa fonction et a répété que nous n’avions le droit ni à cette eau, ni à la terre sur laquelle nous nous trouvions. J’ai ajouté : “Si vous interdisez de respirer l’air et de se réchauffer au soleil parce que le soleil, l’air et l’eau, tout vous appartient, alors que nous reste-t-il ? Et je lui ai redemandé qui il était et dans quel but il était venu.” « Il ne s’est toujours pas nommé. Je lui ai dit : « “Je m’appelle Ivan Mikhaïlovitch Voronov. Je suis citoyen de l’Union soviétique, ancien combattant de la Grande Guerre patriotique. Mes camarades, qui vivent à l’abri de ce rempart, sont des vétérans et des invalides de la Grande Guerre patriotique ; ils y ont laissé des bras et des jambes, ils ont été blessés et contusionnés, ils ont arrosé cette terre de leur sang, ils ont purifié cet air des ténèbres fascistes ; parmi mes camarades il y a des ouvriers d’usine, des travailleurs des champs, de vieux invalides et des retraités, de vieux pères qui ont perdu leurs fils dans les combats pour libérer cette terre et cette eau ; et nous qui avons versé notre sang et sacrifié nos vies, nous n’aurions pas le droit d’utiliser cette terre, cette eau, cet air, ce soleil et tout ce que nous avons arraché aux fascistes pour nous-mêmes et pour notre peuple ? Qui êtes-vous ? Au nom de qui agissez-vous ?” 
« Ils évoquèrent en bafouillant des comités de district, des comités de région, etc. « En nous quittant, l’homme au chapeau s’exclama : “Ah là là !... mon père !” « Je répondis que j’étais le père de ces gens, là-bas, mais que pour lui j’étais le Russe Ivan qui avait encore la force d’écraser les punaises, les puces, les fascistes et n’importe quelle racaille. » 

« A u début de 1975, le père Alipi fut victime d’un troisième infarctus, nous raconta l’archimandrite Nafanaïl lors du sermon d’anniversaire en mémoire du supérieur. La pensée de la mort avait été présente à son esprit bien auparavant. Il s’était fait faire un cercueil qu’il avait béni et placé chez lui, dans le couloir. Et quand on lui demandait : “Où est ta cellule ?”, il montrait ce cercueil et disait : “La voilà.” 
Au cours des derniers jours de sa vie, il eut à ses côtés le hiéromoine Feodorit, qui le faisait communier quotidiennement et en tant qu’aide-médecin le soignait. Le 12 mars 1975, à deux heures du matin, le père Alipi lui dit : “La Mère de Dieu est là. Qu’Elle est belle ! Donnez-moi de la peinture, nous allons la dessiner.” On lui en a donné, mais ses mains ne lui obéissaient plus tant elles s’étaient usées à transporter de choses vers la ligne du front, pendant la Grande Guerre patriotique. 
À quatre heures du matin, l’archimandrite Alipi mourut, doucement et paisiblement. » Dans ces années-là, l’archimandrite soviétique, qui avait des appuis fidèles et dévoués dans les cercles militaires et dans les hautes sphères, recevait la visite d’une foule de peintres, de savants, de politiciens et d’écrivains. Il prenait une part très active à la vie de certains d’entre eux et non seulement sur le plan matériel, mais en tant que prêtre, pasteur spirituel. Mais eux aussi, gens aux diverses destinées, des plus grandes aux plus ordinaires, l’affermissaient, spirituellement parlant. 
Dans les archives de l’archimandrite Alipi conservées au monastère de Pskovo-Petcherski, se trouve le fragment d’un manuscrit d’Alexandre Soljenitsyne. C’est une courte prière et un principe de vie auquel ce grand supérieur s’était toujours lui-même soumis : 
« Comme il m’est léger de vivre avec Toi, Seigneur ! 
Comme il m’est simple de croire en Toi ! 
Quand mon esprit est fissuré par le doute ou abattu
 quand les gens les plus intelligents 
ne voient pas plus loin que le soir de ce jour
 et ne savent pas que faire demain, 
Tu m’envoies la claire certitude que Tu existes et que Tu veilleras
 à ce que les voies du bien ne soient pas toutes obstruées.
 Dans la cordillère de la gloire terrestre,
 je regarde surpris ce sentier 
que je n’aurais jamais pu découvrir seul,
 ce chemin étonnant à travers le désespoir 
d’où j’ai pu 
envoyer à l’humanité le reflet de Tes rayons. 
Et Tu me donnes le temps qu’il faut 
pour que je continue à le faire. 
Et celui que je n’aurai pas, 
c’est que Tu l’auras imparti à d’autres. »

 Le père Rafaïl prend le thé 

Les gens considéraient le père Rafaïl de façons différentes. Certains ne pouvaient tout simplement pas le voir. D’autres, bien plus nombreux, affirmaient qu’il avait complètement transformé leur vie. Par exemple, le hiéromoine Vassili (Rosliakov), un des trois jeunes moines assassinés à Pâques 1993 à Optino-Poustyn, disait : « C ’est au père Rafaïl que je dois d’être moine, à lui que je dois d’être prêtre, en fait, je lui dois tout ! » 
Quel était le secret du charisme du père Rafaïl ? À quoi se consacraitil, en dehors de l’habituelle célébration des offices du dimanche et autres jours de fête à laquelle est tenu un prêtre de village ? Il n’est guère difficile de répondre à cette question. Ceux qui le connaissaient diront que le père ne faisait que prendre le thé. Avec tous ceux qui venaient le voir. Un point c’est tout. Non ! Parfois, il réparait aussi sa Zaporojets noire pour pouvoir aller rendre visite à l’un ou l’autre et prendre le thé. Et c’est vraiment tout ! 
Du point de vue du monde extérieur, il ne faisait strictement rien. Certains le traitaient de fainéant. Mais, visiblement, le père Rafaïl avait conclu un pacte spécial avec le Seigneur. Car tous ceux avec qui il buvait le thé devenaient des chrétiens orthodoxes. Tous sans exception ! De l’athée le plus endurci jusqu’à l’intellectuel complètement déçu par la vie de l’Église, en passant par le criminel invétéré. Je ne connais personne qui ne l’ait fréquenté sans renaître de façon radicale à la vie spirituelle. 
À vrai dire, le père Rafaïl ne savait pas faire de sermon en bonne et due forme. Il était au mieux capable de dire : « Euh…, hum !... Frères et soeurs orthodoxes… Bonne fête ! » 
Un jour, nous le lui reprochâmes et le persuadâmes de prononcer un sermon, le jour de la fête patronale. Il s’y attela avec enthousiasme, mais pour un si piètre résultat que tout le monde faillit mourir de honte, alors qu’il se sentait très content de lui. 
Mais quand des gens tourmentés et épuisés venaient le voir et qu’il buvait avec eux du thé à sa table de campagne recouverte d’une toile cirée, il se métamorphosait complètement. Un homme ordinaire n’aurait tout simplement pu endurer cet afflux permanent de visiteurs souvent capricieux, entêtés, ayant subi de multiples vexations et accumulé une foule de problèmes et des questions sans fin. Mais le père Rafaïl supportait tout et tout le monde. Le mot « supporter » ne convient d’ailleurs pas. Personne ne lui pesait. Et il passait du bon temps à prendre le thé, à se souvenir 27 d’un événement intéressant survenu au monastère de Pskovo-Petcherski, à parler des ascètes de jadis, des startsy de Petchory. Au point qu’on n’avait plus envie de quitter sa table et son thé. Même s’il est vrai que la seule conversation ne peut transformer des gens qui se sont irrémédiablement égarés dans notre monde froid ou en eux-mêmes, ce qui est plus terrible encore. Pour cela il faut leur faire découvrir une autre vie, un autre univers où triomphent sans partage, non plus l’absurdité, les souffrances et une cruelle injustice, mais la foi, l’espoir et l’amour tout-puissants. Et il ne suffit pas de le leur faire découvrir, en le montrant de loin et en les y attirant, mais il faut conduire l’individu dans cet univers-là, le prendre par la main et le placer devant Dieu. Et alors seulement il reconnaîtra soudain Celui qu’il connaît et aime depuis longtemps, son unique Créateur, Sauveur et Père. Et c’est alors seulement que la vie peut véritablement changer. 
Toute la question est de savoir comment pénétrer dans ce monde prodigieux. Aucun procédé humain ordinaire ne le permet. Aucun pouvoir terrestre. Aucun « piston ». Aucune somme d’argent. Le contre-espionnage ou les services secrets sont impuissants à vous aider à l’entrevoir. Et avoir fait des études au séminaire et obtenu les titres de prêtre et d’évêque ne garantit même pas d’y déambuler majestueusement. 
Et pourtant on pouvait y accéder paisiblement en étant aux côtés du père Rafaïl dans sa Zaporojets noire. Il se révélait aussi tout à coup à ceux qui se trouvaient à la maison paroissiale et prenaient le thé avec lui. Pourquoi cela arrivait-il ? Tout simplement parce que le père Rafaïl était capable de vous guider génialement à travers ce monde-là. Dieu était Celui pour Lequel il vivait et avec Qui il existait lui-même à chaque instant. Et vers Qui il menait chacune des personnes qui lui était envoyée dans sa modeste isba paroissiale. 
Voilà ce qui attirait irrésistiblement les gens chez le père Rafaïl. Et en assez grand nombre, surtout les dernières années. Le père Ioann lui envoyait aussi des jeunes et quelques guides spirituels moscovites. Il accueillait tout le monde et personne ne se sentait de trop. 
Il retournait à l’envers la vision habituelle que beaucoup s’étaient faite du monde. Il savait, de la façon presque insouciante qui le caractérisait (il ne fallait pas qu’il soit pris trop au sérieux) donner des réponses si précises, si inattendues aux questions de ses interlocuteurs qu’on en avait parfois le souffle coupé, tant se révélait soudain la vérité de la vie ! Cela pouvait se manifester dans les plus petits détails. Un jour, nous prîmes en autostop un homme qui voulait aller à Pskov. Au lieu de remercier le père Rafaïl, ce farfelu se mit en colère et injuria les prêtres autant qu’il put : 
– Vous, les popes, vous êtes tous des filous ! De quoi vivez-vous ? Vous embobinez les vieilles !
 Le père Rafaïl, écoutait, l’air bon enfant, comme d’habitude, ces insultes, mais tout à coup il lança :
 – Essaye un peu d’embobiner une vieille femme. Elle est âgée, elle a beaucoup vécu, va l’embobiner ! Tu répètes ce que tu n’as pas arrêté d’entendre aux réunions du parti et ton disque est rayé. 
Le voyageur fut très frappé par cette idée : 
– Mouais !... Si on voulait embobiner ma femme… Ou, mettons, ma belle-mère !... Il ne lâcha plus le père Rafaïl de tout le trajet, lui posant toutes sortes de questions, particulièrement sur les choses de l’Église qu’il ne comprenait pas, sur les fêtes et les traditions des anciens qui lui restaient obscures. Au moment de se quitter, le père Rafaïl l’invita à venir prendre le thé à la paroisse. Un autre jour, le père longeait le cimetière lorsqu’il entendit au-delà du mur une femme qui criait, hurlait et poussait des lamentations sur une tombe. Ceux qui l’accompagnaient furent tout retournés par l’horrible sensation d’impasse que traduisaient ces cris. 
– Quels terribles pleurs verse cette servante de Dieu…, dit l’un. 
Mais le père rétorqua : – Non, ce n’est pas une servante de Dieu ! Ce n’est pas une orthodoxe qui pleure ainsi. Un chrétien ne peut éprouver un aussi terrible désespoir. 
Il était capable, sans méchanceté, mais en visant juste, de dire à un prêtre : – Tu as une drôle de gueule aujourd’hui ! Tu as trop regardé la télé, hier, c’est ça ? Il pouvait aussi répondre à une jeune fille qui lui demandait quel prêtre il valait mieux aller voir pour se confesser : 
– Choisis le plus gros ! Il sera conscient de son défaut et recevra mieux ta confession.


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Chemine en la vie
Comme un pèlerin discret
Au seuil du Royaume

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mercredi 13 mars 2013

Mise au point: A propos du Livre Archimandrite Tikhon (Chevkounov) Saints de tous les jours et autres récits


Le week end dernier, j'ai envoyé de la publicité pour le livre de l'Archimandrite Tikhon (Chevkounov) Saints de tous les jours et autres récits, aux adresses de mes correspondants et amis orthodoxes. Aujourd'hui j'ai reçu la lettre suivante d'un de ces correspondants: 

Merci beaucoup pour cette annonce
Pour chaque livre vendu quel est votre pourcentage ?

J'ai répondu ainsi à cette lettre:

Cher en Christ X..., 
Votre question me surprend et me peine. Je n'ai jamais gagné quelque argent que ce soit en me servant de l'Orthodoxie. 

A part la traduction de Sa Vie est mienne du staretz Sophrony de Maldon de bienheureuse mémoire traduction commandée par  et publiée aux Editions du Cerf (pour laquelle j'ai reçu à l'époque -1980- CHF 1.000) , je n'ai jamais gagné un centime pour tous les livres publiés aux Editions du Désert et maintenant toujours en vente aux Editions du Cerf. Je n'ai pas gagné un centime pour les recueils d'acathistes publiés en français et en Néerlandais, ni pour les traductions des lettres en anglais de sainte Elisabeth Féodorovna publiées dans un livre qui lui est consacré aux Editions Lessus en Belgique. 

Je passe de 2h à 3h chaque jour pour traduire des textes et les mettre gratuitement à la disposition des orthodoxes sur mes blogs.

J'ai fait de la publicité pour ce livre parce que j'en ai lu de larges extraits en anglais, que je le trouve particulièrement édifiant. Il y a peu de livres orthodoxes de ce type qui se publient en français, je pense qu'il édifiera ceux qui le liront. J'en ai fait le sujet de mon blog cette semaine et j'ai fait cet envoi par courriel pour la même raison. C'est tout!!!

En Christ,

C.L.-G.


Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (4/8)


Les offices religieux dans les grottes ne s’interrompirent pas. La guerre livrée au monastère ne connaissait aucun jour de trêve. 
L’écrivain de Pskov, Valentin Kourbatov, se souvient : « Avant la visite d’une nième commission étatique venant fermer le monastère, le père archimandrite Alipi annonça sur les Saintes Portes que la peste s’était déclarée au couvent et qu’il ne pouvait permettre à la commission d’y pénétrer. Celle-ci était dirigée par Anna Ivanovna Medvedeva, présidente du comité régional à la Culture. Et c’est à elle que le père s’adressa : “Excusez-moi, ce ne sont pas mes idiots de moines qui me font pitié. Ils sont de toute façon destinés au Royaume des cieux. Mais c’est vous, Anna Ivanovna, et vos chefs que je ne peux laisser entrer. C’est que je ne trouverais pas les mots qu’il faut pour répondre de vous à l’heure du Jugement dernier. Donc, pardonnez-moi, mais je ne vous ouvrirai pas.” Et, pour la nième fois, le voilà lui-même qui prend l’avion pour Moscou, fait des démarches, frappe à toutes les portes et finit, une fois de plus, par triompher. » 
De même qu’un vrai guerrier distingue infailliblement ses ennemis, de même le père Alipi se montrait intraitable envers les démolisseurs conscients. Mais avec les simples gens il se comportait tout à fait différemment, y compris lorsque ceux-ci, par manque de discernement, ne savaient pas ce qu’ils faisaient.
Cela peut paraître étrange après les histoires que je viens de raconter ici, mais l’essentiel dans la vie du père Alipi, d’après ses propres dires, c’était l’amour. C’était lui son arme invincible et inconcevable pour le monde. 
« L’amour, disait ce grand supérieur, est la prière suprême. Si la prière est la reine des vertus, alors l’amour chrétien est Dieu, car Dieu est Amour… Ne regardez le monde qu’à travers le prisme de l’amour et tous vos problèmes s’envoleront : vous verrez en vous le règne de Dieu, dans l’homme une icône, dans la beauté terrestre l’ombre de la vie au paradis. Vous m’objecterez qu’il est impossible d’aimer ses ennemis. Souvenez-vous des paroles du Christ : “Tout ce que vous avez fait aux hommes, vous me l’avez fait à Moi.” Écrivez ces mots en lettres d’or sur les tables de la loi de vos coeurs, écrivez-les à côté de l’icône et lisez-les chaque jour. » 
Un soir, alors que les portes du monastère étaient fermées depuis longtemps, le gardien accourut, épouvanté, chez le père supérieur et lui annonça que des militaires en état d’ivresse voulaient pénétrer de force dans le monastère (on apprit plus tard qu’il s’agissait d’élèves parachutistes qui fêtaient chaudement la fin de leur scolarité dans leur chère école). Malgré l’heure tardive, les jeunes lieutenants exigeaient qu’on leur ouvre incontinent toutes les églises du monastère, qu’on leur organise une visite guidée et qu’on les laisse déterminer à quel endroit les popes retranchés là cachaient leurs nonnes. Le gardien raconta horrifié que les officiers ivres s’étaient déjà munis d’une énorme poutre qu’ils utilisaient comme bélier pour défoncer le portail. 
Le père Alipi s’éloigna dans ses appartements et en revint revêtu d’une vareuse militaire ornée de plusieurs rangées de médailles qu’il avait enfilée sur son manteau ecclésiastique. Il jeta sa chape sur cet uniforme de façon à cacher les décorations et se dirigea vers les Saintes Portes accompagné du gardien. De loin déjà, il comprit que le monastère subissait un véritable assaut. Arrivé tout près, il ordonna de tirer les verrous et, instantanément, une dizaine de lieutenants se ruèrent à l’intérieur du monastère. Ils s’attroupèrent, menaçants, autour du vieux moine emmitouflé dans sa chape noire et exigèrent à qui mieux mieux qu’on leur montre les lieux, que l’on cesse de faire régner en territoire soviétique les lois de l’Église et de dissimuler aux futurs héros un musée du patrimoine appartenant au peuple tout entier. Le père Alipi les écouta, tête baissée. Puis il leva les yeux et enleva sa chape… Les lieutenants se mirent au garde-à-vous, bouche bée. Le père les observa tous d’un air menaçant et demanda sa casquette au lieutenant qui se tenait le plus près de lui. Celui-ci la lui remit docilement. Le père vérifia qu’à l’intérieur du bandeau se trouvait bien, comme il était d’usage, le nom de famille de l’officier écrit à l’encre, puis il fit demi-tour et repartit chez lui. Dégrisés, les lieutenants le suivirent d’un pas traînant. Ils murmuraient des excuses et demandaient que la casquette leur soit rendue. Les jeunes gens voyaient se profiler de sérieux désagréments. Mais le père Alipi ne leur répondait pas. 
C’est ainsi que les jeunes officiers parvinrent à son domicile et s’arrêtèrent, hésitants. Le supérieur ouvrit la porte et les invita d’un geste à entrer. Ce soir-là, il resta avec eux jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il les régala comme lui seul savait le faire. Il leur fit visiter lui-même le monastère, leur montra les anciens sanctuaires, leur parla du passé glorieux et du présent fascinant du monastère. À la fin, il embrassa chacun d’entre eux comme un père et les récompensa avec prodigalité. Ils refusèrent, troublés. Mais il leur dit que cet argent que leurs grands-mères, leurs grands-pères et leurs mères avaient réuni leur serait utile. Ce fut un cas particulier, mais pas unique en son genre. Le père Alipi ne perdait jamais sa foi en la puissance Divine capable de métamorphoser les hommes, quels qu’ils soient. Il savait d’expérience que bien des persécuteurs de l’Église étaient devenus chrétiens, soit dans le secret, soit ouvertement, peut-être même grâce aux propos sévères, décapants et pleins de vérité qu’ils avaient entendus de sa propre bouche. 
Des mois, et parfois des années plus tard, les ennemis d’hier revenaient vers lui, non plus pour molester le monastère, mais pour rencontrer en la personne du supérieur un témoin d’un monde autre, un pasteur et un guide spirituel plein de sagesse. Car une vérité prononcée sans crainte, pour amère et au premier abord incompréhensible qu’elle soit, reste gravée dans la mémoire d’un individu. Et il la critiquera jusqu’au moment où il finira par l’accepter ou la rejeter à jamais. Les deux attitudes sont possibles.


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Haïjin Pravoslave (XXIII)


Garde le silence
Et emplis-le saintement
Du Nom ineffable

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mardi 12 mars 2013

Archimandrite Tikhon (Chevkounov) saints de tous les jours et autres récits (3/5)



Dans ces années de furieuse propagande antireligieuse, la majorité de nos concitoyens se représentait les monastères d’une façon insensée. C’est pourquoi le père Alipi ne s’étonnait pas des questions les plus absurdes. Avec un humour bon enfant et une imagination imbattable, il faisait entrevoir aux gens leur simplisme et la confiance irraisonnée qu’ils avaient accordée à des élucubrations incohérentes, à des mensonges orduriers. 
Un jour, un groupe de visiteurs, soviétiques convaincus, arrêta le père Alipi au seuil d’une église. Dans un accès de juste colère, ils exigèrent la vérité sur l’exploitation des simples moines par la hiérarchie ecclésiastique, sur les persécutions, les horreurs de la vie monastique dont la presse avait rendu compte. En guise de réponse, le père demanda sur un ton mystérieux : 
– Vous entendez ? – Nous entendons quoi ? firent les touristes étonnés. 
– Entendez-vous quelque chose ? 
– Nous entendons les moines chanter. 
– Eh bien voilà : s’ils vivaient mal, ils ne chanteraient pas. 
Un communiste, un hôte venu de Finlande, posa au père Alipi, en présence de ses amis soviétiques, la question typique que posaient alors les athées : 
– Nous expliquerez-vous comment se fait-il que les cosmonautes soient allés dans l’espace et n’y aient pas vu Dieu ? Le père archimandrite lui fit remarquer, compatissant : 
– Un tel malheur peut vous arriver à vous aussi : vous étiez à Helsinki et vous n’avez pas vu le président. Ceux qui sont venus à Petchory dans ces années-là se souviennent des apparitions du père Alipi au balcon du bâtiment où il logeait. 


Elles pouvaient être des plus variées. Parfois, surtout au printemps, les choucas et les corbeaux l’importunaient tellement de leurs glapissements qu’il sortait sur le balcon avec un pistolet et leur tirait dessus jusqu’à ce qu’ils s’envolent, pris de panique. Ce n’était pas un vrai pistolet, mais une imitation très réussie qui servait d’épouvantail. Et la scène entière – matinée ensoleillée sur le monastère, supérieur sur son balcon visant les oiseaux d’une main assurée avec un imposant pistolet – tout cela marquait les spectateurs de façon indélébile. 

Bien sûr, ce ne sont pas seulement les apparitions du supérieur sur son cher balcon qui marquaient les mémoires. Les visiteurs du monastère éprouvaient des sensations encore plus fortes quand ils étaient témoins des conversations que le père, du haut de la balustrade, nouait avec les gens rassemblés là. 
Le balcon donnait sur la grande place du monastère. Par beau temps, le père pouvait admirer son monastère, communiquer avec le peuple tout en contrôlant si tout allait bien. En contrebas, se tenait une foule de pèlerins, de touristes et d’habitants de Petchory. Les discussions sur la foi ou un simple contact avec le père Alipi pouvaient durer des heures. De plus, à chaque fois, il n’hésitait pas à venir en aide à ceux qui s’adressaient à lui pour des raisons matérielles. Et bien que ce que l’on appelle les « oeuvres de charité » fissent alors l’objet d’une interdiction catégorique, le père agissait en ce domaine comme il le jugeait nécessaire. Voici ce dont se souvient l’archimandrite Nafanaïl : 
« Le père Alipi aidait toujours les nécessiteux, il faisait l’aumône et il accordait son aide à beaucoup de gens venus la lui demander. Il en souffrit les conséquences. Il se défendait en mettant en avant les textes des Saintes Écritures où il est dit qu’il faut faire oeuvre de charité et il affirmait que les oeuvres de charité ne pouvaient être interdites car c’était une part inaliénable de la vie de la Sainte Église orthodoxe. » Et voici les souvenirs du diacre Gueorgui Malkov, alors jeune philologue et fréquent visiteur de Petchory : « L ’archimandrite Alipi s’efforçait d’incarner dans sa propre vie le précepte de l’amour du prochain. Il aidait du mieux possible, et parfois grandement, beaucoup de malades, de miséreux ainsi que des personnes victimes de problèmes matériels. » 
On voyait souvent au pied du balcon de sa résidence des handicapés, des pauvres aux destins les plus variés. Et malgré les interdictions officielles, le supérieur leur portait secours, en matière de nourriture, de soins médicaux, d’argent, à la mesure des moyens dont il disposait. Et quand il en manquait il plaisantait : « C e n’est pas encore prêt, ça sèche ! Reviens donc demain, serviteur de Dieu ! » 
Dans certains cas, le soutien était conséquent : le père Alipi aidait un sinistré à se réinstaller et, lorsqu’une maladie frappait le bétail, donnait de l’argent pour acheter une vache. Ayant un jour appris que, non loin d’Izborsk, la maison de P. Melnikov, un peintre local célèbre, avait été ravagée par un incendie, il lui expédia par mandat une somme importante pour l’époque, avec ce mot : « Juste pour les premiers temps. » 
« Le père Alipi avait un don étonnant d’orateur, se souvient le père Nafanaïl. Il est arrivé plus d’une fois qu’on entende des pèlerins dire qu’ils resteraient encore une petite semaine au monastère au cas où le père Alipi ferait un autre sermon. Dans ses homélies il soutenait les affligés, il consolait les pusillanimes. “Frères et soeurs, vous avez entendu les appels à renforcer la propagande antireligieuse, ne baissez pas la tête, ne vous attristez pas, cela signifie que leurs difficultés commencent. Il est terrible de s’unir à la foule. Aujourd’hui, elle crie : ‘Hosanna !’ Et dans quatre jours : ‘Prenezle, prenez-le, crucifiez-le !’ C’est pourquoi, là où règne le mensonge ne criez pas : ‘hourra !’, n’applaudissez pas. Et si l’on vous demande pourquoi, répondez : ‘Parce que chez vous c’est le mensonge. – Mais pourquoi ? Parce que ma conscience me le dit.’ Comment reconnaître Judas ? ‘Quelqu’un qui a plongé avec moi la main dans le plat, voilà celui qui va Me livrer !’ a déclaré le Sauveur lors de la Cène. Impertinent est l’élève qui veut égaler le maître, celui qui veut égaler le chef et prendre la première place, se saisir le premier de la carafe. Les aînés n’ont pas encore déjeuné, mais l’enfant a déjà bien mangé et se lèche les babines. C’est un futur Judas. Si les aînés ne se sont pas encore mis à table, ne t’y mets pas non plus. Les aînés prennent place à table, assieds-toi s’ils t’en prient. Les aînés ont saisi leur cuillère, prends-la aussi. Les aînés ont commencé à manger, tu peux commencer, toi aussi.” » […] 
Savva Iamchtchikov, un restaurateur et critique d’art envers lequel le père Alipi était bien disposé, racontait : 
– On m’a demandé pourquoi un si bel homme s’était retiré dans un monastère. On disait qu’il avait été gravement blessé et avait perdu la capacité de procréer… Un jour, il a lui-même évoqué le sujet et m’a dit : « Savva, toutes ces conversations sont vaines. La guerre était une chose si monstrueuse, si horrible, que j’ai promis à Dieu que si je survivais à cette terrible bataille, je me retirerais dans un monastère. Imagine un peu : un combat féroce, les tanks allemands qui franchissent notre ligne de front, écrasant tout sur leur passage, et dans cet enfer, voilà que j’aperçois soudain notre commissaire de bataillon qui enlève son casque, tombe à genoux et se met à… prier. Oui, oui, il murmurait en pleurant les mots quasiment oubliés d’une prière et demandait au Tout Puissant, que la veille encore il insultait, clémence et salut. Et je l’ai alors compris : chaque homme porte Dieu en son âme et, un jour ou l’autre, vient à Lui… »
Les autorités s’ingéniaient par tous les moyens à anéantir le monastère. Un jour, toutes ses terres agricoles, pâturages compris, lui furent brutalement confisquées sur ordre du soviet de Petchory. C’était au début de l’été. On venait juste d’emmener les bêtes paître et il fallut les faire revenir à l’étable. Dans la même période, sur une directive de Moscou, les travailleurs du comité régional du parti amenèrent au monastère une grande délégation de représentants des partis communistes frères. Pour les régaler de passé russe, comme on dit. Au début, tout se déroula normalement. Mais alors que les « fils d’une mosaïque de peuples », admirant le calme et la beauté du monastère, flânaient entre les parterres de roses écloses, les portes de la cour de ferme s’ouvrirent soudain tout grand et, dans un grand mugissement de liberté retrouvée, surgirent les trente vaches du monastère au grand complet ainsi qu’un énorme taureau. L’opération avait été orchestrée par le père Alipi en personne. Le bétail, queues dressées, mugissant et ivre de liberté se précipita pour brouter herbe et fleurs des parterres, tandis que les représentants du mouvement communiste international, hurlant à pleins poumons en diverses langues, se mettaient tant bien que mal à l’abri. Les travailleurs du comité régional se ruèrent sur le père Alipi.
 – Vous voudrez bien m’excuser, soupira-t-il. Mais ces bêtes me font pitié ! Nous n’avons plus d’autres pâturages et sommes obligés de les faire paître à l’intérieur du couvent. Le jour même, tous les pâturages furent rendus au monastère. Le père Nafanaïl distinguait comme l’une des épreuves les plus rudes le jour où le monastère avait reçu un oukase interdisant la célébration dans les grottes d’offices pour les défunts. Cela signifiait que l’accès aux grottes n’était plus autorisé et que la fermeture du monastère s’ensuivrait. Le texte portait la signature de l’évêque de Pskov. Mais le père Alipi ordonna de continuer à officier dans les grottes comme si de rien n’était. 
En ayant eu vent, les autorités municipales accoururent pour savoir si le père avait bien reçu la directive de son supérieur. Celui-ci confirma. – Pourquoi n’exécutez-vous pas cet ordre alors ? demandèrent les fonctionnaires indignés. À quoi le père répondit qu’il n’y obéissait pas parce qu’il avait été écrit sous la contrainte et par faiblesse de caractère. – Et moi, je n’écoute pas les gens faibles de caractère, avait-il conclu, mais seulement ceux qui ont de la force d’esprit. Les offices religieux dans les grottes ne s’interrompirent pas.


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Haïjim Pravoslave (XXII)


Syllabes du Nom
Comme des perles précieuses
Serties sur le souffle

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