"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

vendredi 1 janvier 2010

Staretz Sophrony de bienheureuse mémoire: L'Unité de l’Eglise, à l'image de la Sainte Trinité


Dans cet essai publié pour la première fois en russe et en français en 1950, le staretz Sophrony (Sakharov), alors relativement jeune hiéromoine, affirme avec force que l'ecclésiologie orthodoxe doit se conformer à la théologie orthodoxe trinitaire. 

En contraste frappant avec les idées avancées plus tard par le métropolite Jean (Zizioulas), Père Sophrony comprend le dogme orthodoxe de la Trinité comme un rejet de toute forme de subordinationnisme, car le subordinationnisme correspond au papisme. 

En Orthodoxie, le Père engendre le Fils, mais le Fils n'est pas moins égal au Père pour cela. Par conséquent, il ne peut y avoir de primauté qui place un évêque ou une église au-dessus des autres Eglises. 

De même, l'institution de l'autocéphalie est fondamentale pour l'ecclésiologie orthodoxe car elle exprime la consubstantialité et l'égalité de toutes les Églises locales et nous enseigne qu'aucun lieu et aucune race ne jouit d'une plus grande plénitude de Grâce divine que tout autre. 

Pour Père Sophrony, la meilleure expression canonique de l'ecclésiologie orthodoxe est le Canon apostolique 34:

Que les évêques doivent reconnaître l’autorité de leur primat.
Les évêques de chaque nation doivent reconnaître leur primat et le considérer comme chef ; ne rien faire de trop sans son avis et que chacun ne s’occupe que de ce qui regarde son diocèse et les campagnes dépendant de son diocèse. Mais lui aussi, qu’il ne fasse rien sans l’avis de tous ; car la concorde règnera ainsi et sera glorifié le Père et le Fils et le saint Esprit.
*
(Triadologie orthodoxe, comme principe de l’ecclésiologie)
Dix neuf siècles se sont écoulés depuis que saint Paul, en parcourant la ville d’Athènes et en considérant les objets de culte, trouva un autel portant cette inscription: *au Dieu inconnu" Agnosto Theo » (Actes XVII, 23).
Il est évident, que cet autel fut érigé par les meilleurs représentants de la pensée humaine, par les sages qui avaient atteint les limites de la connaissance, ces limites de qui restent insurpassables jusqu’à nos jours pour l’entendement naturel de l’homme, — car Dieu est inconnaissable pour la pensée logique. La vraie connaissance du Dieu véritable vient de la Révélation.
Dans l’économie divine de notre salut l’Eglise marque certains événements, comme étant essentiels en les commémorant par des Fêtes. Elles se succèdent historiquement: l’Annonciation, la Nativité, l’Epiphanie (cette fête est appelée le Baptême du Christ dans le rite byzantin), la Transfiguration, la Passion, la Résurrection, l’Ascension et la Descente du Saint Esprit. Dans les desseins révélateurs de Dieu, chacun de ces événements est lié aux autres d’une façon organique et indissoluble, mais le jour de la Pentecôte, ce jour, où la descente du Saint Esprit est célébrée, a une place particulière, car il marque l’accomplissement de la Révélation du Grand Dieu Tout-Puissant et Créateur de toutes choses.
Dieu ne connaît ni envie, ni amour-propre, ni ambition. L’Esprit de Dieu suit l’homme humblement et patiemment sur tous les chemins de la vie, pour Se faire connaître à lui et par cela même l’associer à Son éternité divine. (Cf., Actes X, 35). C’est pourquoi en tous temps l’homme pouvait, dans une certaine mesure, atteindre à la connaissance du vrai Dieu. Cependant, en dehors de l’Incarnation du Verbe et de l’avènement du Saint Esprit à la Pentecôte, la connaissance parfaite de Dieu était impossible. En dehors du Christ, venu dans la chair, aucune expérience spirituelle, philosophique ou mystique ne permet à l’homme de connaître l’Etre Divin, comme Objectivité absolue, incognoscible, en Trois Sujets également absolus et incognoscibles ; en d’autres termes : la Trinité consubstantielle et indivisible.
La nature de l’homme, qui est créée à l’image et à la ressemblance du Dieu Créateur, possède la faculté d’une certaine conjecture sur l’Etre Divin. Cependant cette conjecture ne l’amène pas à la vraie connaissance du mystère divin, comme nous le montre toute l’expérience historique, c’est pourquoi il est nécessaire que Dieu Lui-même révèle à l’homme, dans la mesure accessible à sa conception, l’image de Son existence.
Il ne faut pas oublier, que la Révélation du Nouveau Testament est précédée par celle de l’Ancien. Lorsque les Chrétiens s’absorbent dans la contemplation de la Révélation biblique, ils entendent déjà dans les premiers chapitre de la Genèse des paroles familières sur le Dieu Unique et, en même temps, multiple : “Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon Notre ressemblance” et encore : “Dieu dit: voici l’homme est devenu comme l’un de Nous” (Gen., I, 26, III, 22). Les Psaumes et les Prophètes nous montrent que l’Ancien Testament connaissait le Verbe (Λόγος) et l’Esprit (Πνεῦμα) de Dieu. “Les cieux ont été créés par la parole (Λόγος) de Dieu et toute leur armée par le souffle (Πνεῦμα) de Sa bouche” (Psaumes XXXIII, 6 et autres). Mais nous n’y trouvons pas la connaissance du Verbe et de l’Esprit comme Hypostases, comme Personnes-Sujets. Elles y sont vues comme énergies. L’humanité de l’Ancien Testament se débattait désespérément dans le cadre de la notion du Dieu unique, compris non dans la conception du monothéisme chrétien, mais dans celle de l’hénothéisme non-chrétien (c’est-à-dire Dieu à hypostase unique). On peut même se demander, si ce n’était pas à cause de l’étroitesse du cadre imposé par l’hénothéisme que les Juifs de l’Ancien Testament se sentaient tellement attirés vers le polythéisme ? Mais ce chemin leur étant défendu par la Loi et les Prophètes, ils languissaient dans l’attente du Messie-Emmanuel promis, Qui leur révèlerait toute la vérité sur Dieu (Jean, IV, 25).
Si nous examinons l’autre partie de l’humanité avant le Christ, ceux qui vivaient en dehors de la Révélation de l’Ancien Testament, nous y verrons, à coté d’innombrables errements, des rapprochements remarquables à la connaissance de la vérité. Cette expérience d’une certaine connaissance naturelle de Dieu est très précieuse pour nous. Elle nous montre les limites de ce qui est naturellement accessible. Chaque fois que l’homme veut mettre la raison à la première place de sa vie spirituelle, autrement dit, chaque fois qu’il tente de connaître la Vérité éternelle par l’effort de son intelligence, il tombe fatalement dans une conception panthéiste de l’Etre. Ceci, il nous semble, est dû au fait, que l’intellect est impersonnel dans les fonctions qui lui sont propres. Abandonné à lui-même, et pris comme forme supérieure des facultés humaines, il tend nécessairement vers une lutte avec le principe personnel dans l’Etre en général. Mais lorsque l’homme aperçoit que le principe personnel est la base de toute essence rationnelle, il reconnaît l’insuffisance de la personnalité, du Moi, pris isolément, et se tourne naturellement vers le pluralisme polythéiste.
Il est étrange de constater que le monisme impersonnel des panthéistes, et même le pluralisme païen, sont, dans une certaine mesure, propres à la pensée humaine jusqu’à nos jours.
La conception panthéiste de l’Etre est supérieure au polythéisme païen en tant qu’elle se rend compte de l’unité primordiale de l’Etre. L’avantage du pluralisme païen, dans son meilleur aspect, consiste dans la vraie connaissance de la personne comme d’un principe ontologique et profond de tout l’être rationnel, et de l’entendement — comme une des Energies, une des manifestations de ce principe.
Ainsi l’expérience du monde pré-chrétien, participant ou non à la Révélation de l’Ancien Testament, nous apprend clairement que l’homme se perd dans ses incompréhensions, incapable de trouver une issue et de parvenir à la vraie connaissance de Dieu. Cette issue et cette connaissance sont données à l’humanité par la Révélation divine en Jésus Christ et par la descente du Saint Esprit le jour de la Pentecôte.
Mais quelle est la connaissance du mystère de l’Etre Divin qui nous fut donnée par cette Révélation ? Peut-on l’exprimer par des paroles, et si cela est possible, où sont ces paroles ? C’est l’Eglise du Christ Qui les garde, Celle Qui nous enseigne que le vrai Dieu est le Dieu unique en Trois Personnes. Elle nous parle de l’existence divine, comme d’une Tri-Unité inséparable et sans confusion ; comme de la Trinité consubstantielle et indivisible. Nous voudrions citer ici un exposé de cet enseignement connu sous le nom de “Symbole — Confession de notre Père parmi les Saints Athanase, Patriarche d’Alexandrie.”[1]
« Celui qui cherche le salut, doit avant tour confesser la foi catholique*. Il est hors de doute que si on ne garde pas cette foi dans son intégrité et sa pureté, on ne peut éviter de périr dans l’éternité. Voici quelle est cette foi catholique : Nous adorons le Dieu unique dans la Trinité et la Trinité dans l’Unité sans confondre les Hypostases et sans diviser la Substance. Car autre est l’Hypostase du Père, autre Celle du Fils, et autre Celle de l’Esprit Saint. Mais la Divinité du Père, et du Fils, et de l’Esprit Saint est Une, Leur Gloire est égale et Leur Majesté coéternelle. Tel le Père, tel aussi le Fils, tel le Saint Esprit. Non créé est le Père, non créé le Fils, non créé le Saint Esprit. Inconcevable est le Père, tel aussi le Fils, tel le Saint Esprit. Eternel est le Père, éternel le Fils, éternel le Saint Esprit : cependant il n’y a pas trois éternels, mais Un éternel. De même, il n’y a pas trois incréés et inconcevables, mais un Seul est incréé et inconcevable. Aussi : tout-puissant (Pantocrator) est le Père, tout-puissant le Fils, tout-puissant le Saint Esprit : cependant il n’y a pas trois dieux, mais Un seul Dieu. Aussi : le Père est Seigneur, le Fils est Seigneur, le Saint Esprit est Seigneur ; Puisque nous sommes amenés par la vérité chrétienne à confesser chacune des Hypostases comme Dieu et Seigneur ; et qu’en même temps la piété catholique nous défend de nommer trois dieux et trois seigneurs. Le Père n’a été créé par personne, ni fait, mais engendré. Le Fils est du Père même non créé, ni fait, mais engendré. Le Saint Esprit n’est pas créé par le Père, ni fait, ni engendré, mais En procède. Un seul est Père, et non trois pères. Un seul est Fils, et non trois fils. Un seul est Esprit Saint, et non trois esprits saints. Et en cette Sainte Trinité rien n’est premier, ni dernier. Rien n’est plus grand, ni moins grand. Mais les trois Hypostases sont entières, coéternelles l’Une à l’autre et égales. Ainsi il s’ensuit de tout ce qui a été dit, que la Trinité est adorée dans l’Unité et l’Unité dans la Trinité. Celui qui cherche son salut, qu’il pense ainsi de la Sainte Trinité ».
Ce symbole de Saint Athanase figure d’habitude dans le Psautier. Il est suivi par « l’exposé de la foi de Saint Maxime, questions et réponses brèves ». Voici comme il confesse la Sainte Trinité.
« Si tu veux savoir, ce qu’est Dieu, et comment il sied de L’adorer, entends, et comprends, et connais véritablement le Père, le Fils et le Saint Esprit. Un est saint, un vouloir, une volonté, une sagesse et une puissance. Un n’est pas avant tous les siècles et l’Autre dans les siècles ; mais ensemble le Père, et le Fils, et le Saint Esprit. Le Fils est dans le Père, et l’Esprit est dans le Fils, c’est ensemble une Nature et une Divinité. Cette Divinité est divisée en Trois dans les Hypostases, mais Elle est une dans la substance. C’est pourquoi, en invoquant le Père, en glorifiant le Fils et en confessant l’Esprit, nous nommons Dieu, puisque la nature divine est commune au Père, au Fils et au Saint Esprit. Mais les Noms du Père, du Fils et du Saint Esprit ne sont pas des Noms communs à toutes les Personnes, mais particuliers à chacune des Hypostases. Car le Père n’est pas appelé Fils, ni le Fils n’est appelé Père, ni le Saint Esprit n’est appelé ni Père, ni Fils, mais Dieu est toujours appelé Trinité. Je dis trois Hypostases, c’est-à-dire trois Personnes ; ni trois natures, ni trois dieux comme le disent les disciples du maudit Arius. Mais nous confessions un Dieu, une substance, une nature en Trois Hypostases. Nous ne confessons pas une seule hypostase comme les sabelliens maudits. Trois personnes en une seule image, et en une seule Divinité ».
Cette Révélation du Dieu Tri-Unitaire est une source intarissable de sagesse, de joie et de lumière pour tout croyant. Elle s’écoule sur toutes les manifestations de la vie humaine, elle résout tous les problèmes et incompréhensions de l’intelligence et du cœur, elle nous mène dans les espaces infinis de la vie éternelle. Cependant, lorsque notre intelligence se détache du cœur, qui est rempli par la grâce de la foi,  et reste seul devant la Révélation avec les lois propres au raisonnement, alors cette Révélation se présente à elle comme une série de problèmes insolubles.
Il nous est impossible de nous représenter un Être personnel, Qui soit la Vie parfaite et éternellement réalisée, la Vie qui exclut toute ombre d’un processus. En d’autres termes, un Être dans la vie Duquel l’auto-conscience ne précède pas l’acte de la détermination parfaite de soi-même, et dans Lequel cette auto-détermination n’aurait pas été antérieure à la plénitude absolue de l’auto-connaissance.
Il nous est impossible de concevoir un Être personnel Qui, étant absolument libre dans son auto-détermination, et, par conséquent, non limité par une prédestinée quelconque, n’exclut pas une objectivité absolue de sa nature et de son essence. Notre intellect ne comprend pas comment la nature ou l’essence, qui est réalité absolue et objective, ne précède et ne détermine en rien la perfection absolue de l’auto-détermination des Personnes de la Sainte Trinité.
Un Tel Être personnel nous paraît impensable, Qui étant absolument unique et simple, est en même temps trine, de façon à ce que chacun des Trois soit un Sujet absolu Qui porte en Lui toute la plénitude de l’Etre Divin, c’est-à-dire Qui soit Dieu unique et parfait, dynamiquement égal à la Tri-Unité entière.
Notre pensée ne peut accéder à l’existence d’un Être Triune dans Lequel le Générateur ne précède ; où la génération et la procession ne limitent en rien la liberté absolue de l’auto-détermination personnelle de l’Engendré et de Celui Qui procède.
L’Etre dans Lequel se distinguent les Trois Personnes de l’Essence une, cette Essence qui se distingue des énergies, et Qui en même temps est absolument simple et exclut toute complexité, cet Être dépasse notre entendement.
Comment cet Être, Qui, renferme en Lui une série d’actes, tels que l’engendrement du Fils, la procession du Saint-Esprit, des actes d’auto-détermination et d’auto-connaissance, est en même temps un acte absolument simple, hors de tout processus et de toute durée ? Ceci dépasse également notre entendement.
Nous ne pouvons, nous représenter un Être dont le Principe ontologique, le Père, ne précèderait ni le Fils naissant, ni le Saint Esprit procédant, et ne Leur serait pas ontologiquement supérieur ; et ceci jusqu’à pouvoir parler de Leur co-éternité et de Leur égalité absolue dans la dignité, dans la force et dans la Divinité ; de Leur seule gloire, de Leur seule énergie, de Leur seule volonté, et tout ceci à tel point que le dogme nous « défend » toute pensée de structure hiérarchique ou de subordinations dans le sein de la Sainte Trinité. « Et en cette Sainte Trinité rien n’est premier ni dernier, rien n’est plus grand ou moins grand, mais les Trois Hypostases sont entière, coéternelles et égales l’Une à l’Autre ».
L’Eglise nous enseigne que Dieu est un Être ayant Sa cause en Lui-même et Qui n’a, en dehors de Lui, aucun être indépendant et parallèle à Lui. Elle nous parle du Dieu parfait, vivant, Qui possède la plénitude absolue d’une existence réalisée, Qui est, par conséquent un ACTE PUR. Mais lorsque notre entendement s’arrête devant cet Être, Il se présente comme un FAIT PUR, en raison de Sa perfection primordiale et absolue.
Devant cette doctrine de l’Eglise notre intelligence se remplit d’étonnement et de silence. Elle ne s’adapte pas aux cadres étroits de notre raisonnement. Et lorsque nous examinons ce que l’Eglise enseigne sur l’Incarnation de l’Un des Trois, — le Fils, le Logos–  un nombre de problèmes encore plus complexes s’élève devant nous. Nous ne pouvons concevoir comment l’Infini prend un commencement, comment l’Incréé prend la forme d’une existence créée ? Comment le Fils unique peut être Dieu parfait, et Homme parfait ? Comment l’Hypostase une, de Celui Qui s’est incarné, unit d’une façon indissoluble et distincte – deux natures, deux volontés, deux actions, divine et humaine ? Nous ne pouvons concevoir le dogme de l’Eglise qui nous parle de la nature une, de la seule volonté, de l’action unique de la Sainte Trinité, et en même temps de deux natures, de deux actions, de deux volontés unies dans l’Un des Trois.
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Ce ne sont pas les seuls problèmes qui se posent à notre intelligence lorsqu’elle rencontre la doctrine de l’Eglise. Il s’en posera toujours, et toujours ils paraîtront insolubles. Et si, malgré la Révélation, l’Etre divin reste pour nous inconcevable, insondable, invisible, indéfinissable, innommable, quelle est donc la vie nouvelle et la connaissance nouvelle que nous apporte le dogme de l’Eglise sur la Sainte Trinité ? Nous poserons ici une autre question : Lorsqu’il nous arrive de tomber sur la doctrine d’une réalité ne correspondant pas aux concepts de notre intelligence qui raisonne toujours selon ses propres lois, cette contradiction serait-elle une raison suffisante pour considérer cette doctrine comme fausse ? La réponse à cette question est formelle : cette raison n’est pas suffisante. L’histoire de la culture humaine nous en donne de multiples exemples. D’innombrables faits qui appartiennent maintenant au domaine de la science empirique, paraissaient encore tout dernièrement impossible à tous les esprits scientifiques. Imaginons-nous qu’au cours du siècle dernier quelqu’un aurait pénétré par intuition dans la structure de la matière. Cette intuition lui aurait révélé le secret de la vie nucléaire, et il aurait développé les théories modernes, sans pouvoir, toutefois, les démontrer expérimentalement. Certes, il aurait été considéré comme fou, ou tout au moins comme fantaisiste ou rêveur.
D’autre part, aussitôt que la science a la preuve empirique d’un phénomène, il devient insensé de vouloir prouver, par des conclusions logiques, l’inexistence ou l’impossibilité de ce phénomène. Et maintenant dans le domaine de la science nous nous trouvons devant le fait de l’existence empiriquement établi, et notre raison ne peut plus y résister et se conforme nécessairement à ce fait. Il en est de même de la Révélation donnée à l’Eglise qui nous parle d’un FAIT déterminé –l’Etre Divin. Lorsque notre raison suit ce fait, elle parvient dans une certaine mesure à la connaissance de ce qui était, auparavant, inconnu et inconcevable.
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Le « Symbole » précité expose avec une extrême concision la plénitude de la connaissance de l’Etre Divin accessible à l’homme. Cette confession qui est le dogme de l’Eglise n’a pas besoin de preuves logiques. Au contraire, elle nous fait voir le fait suprême de l’Etre Qui sert de fondement à tout, à notre vie et à notre connaissance, c’est-à-dire à notre être intégral, qui est simple et unique dans son intégrité. Pour parvenir à cette connaissance il n’y a d’autre voie que celle indiquée par l’Eglise. Les sciences enseignées dans les écoles exigent des élèves qui les apprennent, une soumission aux méthodes et indications de leurs maîtres. L’Eglise a Sa science à Elle qui mène vers cette connaissance et celui qui veut y parvenir doit suivre cette voie tracée par l’Eglise qui est celle de la foi et de l’obéissance aux commandements du Christ.
Dieu est Charité [Amour], et ne peut être connu et contemplé que par la Charité et dans la Charité. C’est pourquoi les commandements du Christ, qui mènent à la connaissance et à la contemplation de Dieu, sont les commandements de charité. Le mystère de la Trinité n’est concevable qu’imparfaitement, car il dépasse les limites de notre entendement et les forces dont dispose notre être créé. Mais inconcevable et caché, il se révèle à nous sans cesse d’une manière existentielle, par la foi et par la vie dans la foi, devenant une source intarissable de la vie éternelle. La foi pénètre des profondeurs qui sont inaccessibles à l’intellect ; elle nous appelle à la connaissance et à la possession des mystères divins non par des raisonnements logiques, mais par une vie dans les commandements divins du Christ. « Si vous demeurez dans Ma parole vous êtes véritablement Mes disciples ; vous connaîtrez la Vérité et la Vérité vous rendra libres » (Jean, VIII, 32). Sur cette voie de la parole du Christ, Dieu vient au devant de l’homme et fait Sa demeure chez lui (Jean, IV, 23), en lui donnant une véritable connaissance de Lui. C’est alors que tout ce qui paraissait inconcevable devient lumière qui éclaire notre ignorance et nos erreurs, et nous les révèle comme conséquence de notre péché et de notre chute. Alors se présentent à nos yeux la plénitude sans limites, la sagesse, la beauté, la lumière et la vérité de la Vie Divine, Qui est Charité.
Gardons-nous toutefois d’aller trop loin dans la recherche d’une définition verbale du principe mystérieux de cet attribut de la Vie Divine, qui est à la base de l’unité qui fait que les Trois Personnes de la Sainte Trinité ne font qu’un seul être. Notre pensée doit s’arrêter à une certaine limite pour que notre confession de foi ne soit pas faussée par la rationalisation du dogme. Cependant puisque la Révélation nous apprend que Dieu est Charité ; et que le Seigneur nous a donné le commandement d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, pour ces raisons nous pouvons concevoir l’essence de l’Etre Divin en tant que Charité. Ceci ne veut pas dire que la charité, en tant qu’essence, a précédé les Trois Personnes, que l’essence est antérieure aux Personnes, Qui ne seraient alors que les manifestations de cette Essence. Non, la Charité est l’Essence, la Nature même de la Divinité, mais dans le sens d’une liberté absolue de l’auto-détermination des Trois Personnes. Cependant cette auto-détermination n’est pas un état « psychologique » et subjectif des Hypostases, mais une réalité, une nature objectivement existante. C’est pourquoi le dogme de l’Eglise distingue les Personnes et l’Essence dans l’Etre Divin.
L’homme est précédé dans son existence par une autre existence. Celle-ci est, pour lui, un fait établi et incontestable qui paraît limiter la liberté de son auto-détermination du dehors. L’homme manifeste ses qualités au cours de son développement, en passant par un certain processus, une évolution. Ce processus et cette évolution sont totalement absents dans l’Etre Divin. Il faut toujours s’en souvenir quand on pense à Dieu pour ne pas tomber dans l’erreur de l’anthropomorphisme. Bien que l’homme soit créé à l’image de Dieu, il renverse, cependant, la hiérarchie de la vie, lorsqu’il veut attribuer à Dieu les notions que lui inspire la connaissance de lui-même. Il se met alors à créer Dieu à sa propre image et ressemblance. La voie contraire est celle de l’Eglise. Ce n’est pas nous qui créons Dieu à notre propre image, mais en suivant les commandements du Christ, nous découvrons en nous les attributs de notre nature qui est créée à l’image de Dieu.
Deux commandements du Christ mènent l’homme à la déification : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force ; voici le premier commandement. Le second qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain, comme toi-même » (Marc, XII, 30-31). De ces deux commandements, c’est le second qui nous révèle davantage le mystère de la Trinité consubstantielle et indivisible. Voici pourquoi.
Le premier commandement nous dit « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, de toute ta force ». Il n’est pas dit : tu aimeras ton Dieu comme toi-même ; ce serait du panthéisme. Ce commandement nous parle d’un degré de charité. Il nous fait connaître Dieu comme Charité, mais en même temps il nous indique la limite entre l’homme et Dieu. Il nous fait participer à la vie divine, mais ne fait pas disparaître la différence de nature (ἑτερούσιον).
Le deuxième commandement: « tu aimeras ton prochain comme toi-même », ne nous apprend pas seulement la mesure ou le degré de la charité, mais par l’expression — « comme toi-même » — il nous indique plutôt une communauté ontologique profonde de toute notre existence pan-humaine, de notre consubstantialité (To homoousion). Réalisé dans la vie, ce commandement nous amène à ce que toute l’humanité ne soit plus qu’UN SEUL HOMME.[2]
La charité a pour effet de transposer l’existence de la personne qui aime dans celle de l’aimée. Celui qui aime commence à vivre dans l’aimé. La personne, l'Ego, est donc pénétrable par la Charité. La perfection absolue de la charité dans la Trinité révèle la copénétration parfaite des Trois Personnes, à tel point qu’il n’y a qu’une seule volonté, une seule action, une seule gloire, une seule puissance, une seule Divinité, une seule Essence. C’est pourquoi chaque Personne Hypostase est porteuse de toute la plénitude de la Divinité et dynamiquement égale à l’unité des Trois.
C’est à l’image de cette charité, que l’observation du deuxième commandement, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », rétablit la consubstantialité du genre humain rompue par le péché et amène à ce que la plénitude de l’être humain devienne la possession de chaque personne. Réalisé dans sa perfection finale, ce commandement manifeste, que l’HOMME EST UN, unique dans son essence et multiple dans ses hypostases. Ainsi l’homme, à l’image de la Sainte Trinité, est un être consubstantiel et catholique. Lorsque la charité sera réalisée dans toute sa plénitude, chaque hypostase, en vertu de sa demeure dans la plénitude de l’unité catholique, représentera l’accomplissement de l’être humain, et sera dynamiquement égale à toute l’humanité, à l’Homme Unique et Universel, à l’image de l’Homme Parfait – le Christ, Qui contient en Lui tout l’Homme.
Ainsi, sur la voie de l’observation des commandements du Christ, qui est la voie de l’Eglise, se révèle le mystère de la Sainte Trinité. Ce mystère se révèle d’une façon existentielle, vitale, qui n’est ni abstraite, ni rationnelle. Et il n’y a point d’autre voie vers la connaissance des mystères divins.
En face de cette Révélation de l’Eglise les paroles de profond étonnement ont toujours retenti et retentiront jusqu’à la fin des siècles : « Des verbes étranges, des doctrines étranges, des dogmes étranges de la Sainte Trinité » (Laudes des Matines de la Pentecôte).
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La plénitude de la vie dogmatique dans l’Eglise n’est jamais interrompue, jamais amoindrie. Cependant, diverses époques historiques mettent en évidence certains aspects de Son enseignement, qui reste toujours organiquement unique dans son ensemble, faisant valoir ces aspects pour éviter le danger d’amoindrir l’intégrité de la vérité par une erreur de détail. De nos jours un grand danger menace le dogme concernant l’Eglise au sein même de l’Eglise Orthodoxe. La conception de l’Eglise, de ce « Royaume qui n’est pas de ce monde », Royaume du Roi Céleste, du Saint Esprit Consolateur, de cette vie nouvelle, instituée sur la terre par le Verbe incarné, risque d’être de nouveau déformée et peut apporter un tort immense à l’œuvre de notre salut. Il est donc naturel, que notre attention soit concentrée sur cette question.
Des époques, semblables à la nôtre, imposent à chacun d’entre nous de grandes responsabilités, car selon l’enseignement de l’Eglise, parfaitement exprimé dans l’Encyclique des Patriarches d’Orient de 1848, il n’appartient pas seulement à la hiérarchie de garder la vérité, mais cette tâche est confiée à l’Eglise dans Sa plénitude.[3]
Jugeant impossible de nous dérober à la responsabilité qui nous est imposée, comme à un fils de l’Eglise, bien que nous soyons indignes, nous faisons un appel chaleureux à tous les chrétiens orthodoxes pour examiner le danger qui les menace dans toute sa profondeur, afin qu’aidés par la Grâce de Dieu, nous puissions éloigner ce danger et garder la vérité héritée de nos frères à envisager en pleine conscience ces questions dogmatiques qui sont d’une importance cardinale dans l’œuvre de notre salut.
Il est toujours pénible d’entrer dans des discussions, où les uns accusent les autres de s’être écartés de la vérité, mais c’est là l’atmosphère en laquelle vivaient les Pères à l’époque que nous appelons l’âge d’or de l’Eglise, celle des saints Conciles Œcuméniques. Rappelons-nous l’histoire des Pères qui combattaient pour l’Orthodoxie, prêts non seulement à supporter toute souffrance, mais aussi à subir la mort. Qui ne se souvient pas d’Athanase, Patriarche d’Alexandrie, qui passa la plus grande partie de sa vie en luttes incessantes, en exil et en misère, — et tout cela pour un « iota » « homoousios » contre  « homoiousios » des Ariens. Nous connaissons l’exemple de Saint Basile, qui était prêt à mourir pour ce même « iota ». Souvenons-nous de Grégoire de Nazianze, de Maxime le Confesseur, e Jean Damascène, du Patriarche Photius, de Siméon le Nouveau Théologien, de Marc d’Ephèse, de Grégoire Palamas, ainsi que d’autres Pères, dons les noms sont grands devant Dieu quoique peu connus des hommes. Ils ont tous souffert sans fin et accepté le martyre de la mort pour « la vraie foi ». Dans les écrits de plusieurs théologiens russes éminents, tels que : Khomiakoff, Bolotov, Nesmélov et autres, l’importance exceptionnelle de l’élément dogmatique pour notre salut est démontrée avec force. Puissions-nous tous avoir le feu dont brûlait l’Evêque Ignace Brianchaninov lorsqu’il écrivit : « Le monde ne m’attirait en rien. Je restais vis-à-vis de lui froid et indifférent, comme s’il était dépourvu de tout appat, comme s’il n’en existait point ! Mon esprit était absorbé par la science et en même temps brûlait du désir d’apprendre où se cache la vraie foi, où se trouve le vrai enseignement, libre de toute erreur dogmatique et morale ». (Brianchaninov, Vol. I « Essai ascétique », Ed. 1865, p. 633-35. Voir également « Œuvres de l’Evêque I. Brianchaninov », Vol. é, Ed. 1886. Biographie, p. 13).
Telle était grande la ferveur de nos Pères pour les questions dogmatiques, car ils avaient conscience de leur importance non seulement pour leur propre salut, mais aussi pour le salut du monde entier, pour l’existence même de la vraie Eglise sur la terre.
***
Nous avons la tâche de montrer dans un court exposé, que le principe catholique de l’Eglise Orthodoxe est une réalité à l’image de la Sainte Trinité consubstantielle et indivisible.
L’Eglise a pour but d’introduire ses membres dans le domaine de la Vie Divine et, par conséquent, il est inévitable que sa réalité historique reflète l’image de cette Vie. Le dogme de l’Eglise nous parle d’une perfection inconcevable de la Vie Divine, Trie-unitaire et Catholique. Ce dogme affirme l’égalité en divinité, en royauté, en souveraineté ; ou, plus synthétiquement, l’égalité dans l’absolu des Trois Hypostases de la Sainte Trinité. « Rien (en Elle) n’est premier, ni dernier ; rien n’est plus grand, ni moins grand ». Dans l’intérieur de la vie trinitaire il n’y a pas ombre de soumission, de subordination. La naissance du Fils, la procession de l’Esprit Saint, tout en démontrant un seul principe dans la Sainte Trinité, ne font pas, cependant, que le Fils ou l’Esprit soient amoindris devant le Père. « Mais les Trois Hypostases sont coéternelles et égales entre Elles ».
L’Eglise est appelée à nous révéler l’image de cet Être Tri-unitaire. Si l’on nous pose la question : quels sont les formes ou les principes historiques qui nous révèlent cette image, nous pourrions répondre : le principe de la catholicité et celui de l’autocéphalie.[4] En traduisant ces termes sur un autre plan, nous dirons : le principe de la charité et de l’égalité, celui de la liberté et de la consubstantialité. Et encore, en reliant ces notions nous aurons : dans la liberté de la charité catholique et dans l’égalité de la consubstantialité.
Est-il nécessaire d’insister sur l’écart qui existe entre l’idéal auquel nous sommes appelés et la réalité historique de l’Eglise ? Notre éloignement de cet idéal est si grand que nous ne pouvons ni le sentir, ni le comprendre. Il n’y a pas de charité en nous, et pour cette raison nous méconnaissons la profondeur de notre égalité et de notre unité consubstantielles. Nous avons perdu l’amour, et de là résultent nos divisions et nos tendances à la domination.
Nous avons perdu la charité et avec elle la direction de la Lumière Divine et marchons dans les ténèbres de « l’orgueil enfumé » et dans la mort de la haine. C’est à nous que le Christ a dit : « vous êtes la lumière du monde », et nous sommes devenus le scandale pour tous.
Nous avons dit plus haut, qu’un grand danger se fait sentir au sein même de l’Orthodoxie, menaçant de déformer la doctrine sur la nature de l’Eglise et, par conséquent, toute Sa vie, car la conscience dogmatique est organiquement liée avec l’ensemble de la vie spirituelle. Il est impossible de changer la moindre chose dans notre conception dogmatique, sans changer dans la même mesure l’image de notre existence spirituelle.
Et vice versa, une déformation dans la vie intérieure amènera inévitablement une déformation de la conscience dogmatique. La perte de la vérité dogmatique aura pour conséquence inévitable l’impossibilité d’atteindre à la vraie connaissance de Dieu, dons l’Eglise forme un ensemble organique indivisible, et il n’est pas permis de traiter séparément les différentes parties de cette confession. Un détail déformé influencera le tout. Si la doctrine sur la nature de l’Eglise est déformée, et par conséquent, comme nous l’avons déjà dit, l’image de Son existence, comment peut-Elle servir à Ses fils de chemin vers la vérité ?
On nous posera la question : en quoi se manifeste actuellement cette déformation ? Nous répondrons : dans le néo-papisme de Constantinople qui tend à passer rapidement de la forme théorique à la réalisation pratique.
Les tendances papistes, en général, ne sont que naturelles à notre monde pécheur. Elles se manifestaient en Orient, comme en Occident, à Byzance comme à Rome. Mais Dieu a gardé jusqu’ici l’Eglise d’Orient, et ces tendances mouraient, sans avoir bouleversé la paix profonde de l’Eglise. Nous ne voulons pas nous arrêter ici sur les raisons qui ont causé un nouvel accroissement de ces tendances, en nous bornant à examiner seulement la base dogmatique de cette question, pour montrer que le papisme, quel qu’il soit, de la Première, de la Deuxième ou de la Troisième Rome, ou de toute cité importante ou non, est étranger à la nature même de l’Eglise du Christ.
Le dogme de l’Eglise est étroitement lié à celui de la Trinité et de l’Incarnation, c’est-à-dire à la Triadologie et à la Christologie. Les articles du R. P. Kovalevsky, de M. Lossky et aussi du Hiéromoine Silouane, parus dans le numéro un de notre « Messager », traitent de l’aspect christologique du dogme sur l’Eglise. C’est pourquoi nous ne toucherons ici qu’au coté triadologique de cet enseignement.
Ce dogme nous apprend que l’Unité parfaite de l’Amour Divin des Trois Personnes exclut toute domination de l’Une d’Elles. Chaque fois, que la pensée chrétienne glissait vers le rationalisme, elle devenait incapable de contempler cet aspect de la nature divine. Le rationalisme, qui tend toujours vers le monisme logique, ne peut éviter de concevoir : ou bien la structure hiérarchique à l’intérieur de la Sainte Trinité, en affirmant la supériorité de la Première Personne, comme du principe ontologique, ou bien la confusion des Trois Personnes, en les pensant comme des « modus » de manifestation de l’Essence Unique de la Divinité. La théologie appelle la première déformation « subordinationisme », et la deuxième « modalisme ». Le principe de la papauté introduit le subordinationisme à l’intérieur de l’Eglise. Comme seul ce principe nous intéresse ici, nous laisserons de côté le modalisme et limiterons notre analyse à la première déformation triadologique.
Les formes du subordinationisme variaient. Tantôt on voyait dans le sein même de la Trinité une subordination ontologique, indépendamment du rapport entre Dieu et Sa créature. Ce subordinationisme « ontologique » était propre à Origène. Tantôt on attribuait à la Deuxième et à la Troisième Personnes une importance et une puissance amoindries par rapport à la création du monde et à l’économie de notre salut. Tertullien et Arius sont des exemples de ce subordinationisme « cosmologique » ou « économique ». Au cours de son développement le subordinationisme ontologique acquiert naturellement un aspect économique ; et vice versa – le subordinationisme économique et cosmologique prend un aspect ontologique, à moins que les Hypostases ne soient traitées comme les modes (modus) de manifestation de Dieu dans le monde.
L’Eglise rejette catégoriquement toute forme de subordinationisme. Elle professe Sa foi en la Sainte Trinité en ces termes : « Nul n’est plus grand, nul n’est moins grand (en Elle), mais les Trois Hypostases sont entières, coéternelles l’Une à l’Autre et égales ».
Le subordinationisme triadologique, transposé dans la structure de l’Eglise, prend les formes du papisme qui reflète l’une ou l’autre forme de cette fausse doctrine. Ainsi, en ecclésiologie le Papisme Romain correspond à l’aspect ontologique du subordinationisme d’Arius, car il donne à l’Evêque de Rome une place qui le sépare du reste du corps de l’Eglise, l’élevant à une hauteur qui ne le fait pas simplement le plus grand, mais d’une AUTRE NATURE (τὸ ἑτερούσιον). Il faut préciser que nous appliquons ce parallèle non à l’origine du Papisme Romain, mais à sa forme actuelle établie par le Concile du Vatican en 1870. Son origine n’est qu’une survivance de l’Empire Romain païen. Plus tard sa conception dogmatique a été influencée par la théologie du « filioque », qui l’amène à une rupture entre Dieu et le monde : le Christ devient transcendant au monde, et l’Evêque de Rome prend Sa place dans l’Eglise terrestre ; le Saint Esprit, en fait, par Son égalité absolue hypostatique avec le Père et le Fils, ne devenant qu’une force du Christ, confiée au pouvoir et au jugement de l’Evêque de Rome.
Tous les processus historiques sont d’une complexité extrême. Ils sont le résultat de l’action réciproque d’innombrables influences, conditions et volontés. En parlant ici schématiquement du papisme romain, nous nous bornons seulement à un précis dogmatique.
Le papisme moderne de Constantinople n’est encore qu’à sa phase embryonnaire. Depuis les derniers 20 à 30 ans, il semble chercher un terrain. Son développement actuel est très rapide, contrairement au développement lent à travers les siècles du papisme romain qui n’a abouti à sa phase dernière qu’en 1870. En effet, l’idéologie du papisme de Constantinople a varié plusieurs fois en peu de temps, et il est encore difficile de le définir.
Les adeptes russes de ce papisme sont presque tous réunis en France. Jusqu’en 1948 nous n’avons pas vu dans leur milieu de conception canoniquement ou théologiquement fondée. Comme ils l’avouent eux-mêmes, ils « cherchaient » avant tout une « base canonique » pour ne pas être en dehors du Corps de l’Eglise Orthodoxe Universelle après leur séparation d’avec l’Eglise-Mère de Russie. Dans ce but ils ont commencé par reconnaître un privilège de droit juridictionnel au Patriarche de Constantinople, en tant qu’il est « Œcuménique ».  Plus tard, ils ont attribué au siège de Constantinople la primauté et le droit de l’Instance Suprême dans l’Eglise Universelle, oubliant la lutte que cette dernière avait menée pendant des siècles contre les prétentions de Rome à ce droit ; oubliant que ces prétentions furent précisément la cause du grand schisme définitif dans l’Eglise en 1054 ; que Rome au Concile de Florence cherchait avant tout de la part de l’Orient la reconnaissance de ce droit d’arbitrage suprême dans l’Eglise Universelle. Ils oubliaient aussi les Canons multiples des Conciles Œcuméniques et Locaux, qui refusent l’attribution de ces droits à une Eglise locale quelconque, canons si bien compris par l’Eglise même de Constantinople, au temps où elle s’appuyait fermement sur cette position orthodoxe pour combattre les prétentions de Rome.
Jusqu’en 1946, ce groupe, fidèle au Métropolite Euloge, considérait sa dépendance vis-à-vis de Constantinople comme provisoire. A partir de cette date, ils crurent « avoir trouvé la vérité canonique » en s’y soumettant définitivement. En même temps ils cherchaient non seulement une base canonique, mais aussi un fondement théologique à leur position. Adoptant le principe du « développement »[5] propre à la théologie des catholiques romains, ils attribuaient à Constantinople l’autorité exclusive sur la « diaspora » orthodoxe dans le monde entier, refusant aux autres Eglises Autocéphales ce même droit vis-à-vis de leurs fils dispersés. Ne pouvant trouver pour cette affirmation aucune base canonique, ni aucune exemple dans la pratique séculaire de l’Eglise, ils cherchaient, à l’exemple de Rome, à se référer aux ordres de « Dieu Lui-même ». Voilà ce qu’ils disent :
« Pour maintenir et consolider l’unité de l’Eglise, DIEU (?) nous impose le devoir de garder non seulement l’unité de la foi et des sacrements, non seulement l’unité de la charité, mais aussi L’UNITE INDISSOLUBLE DE LA SAINTE HIERARCHIE ET DE L’ADMINISTRATION DE L’EGLISE TANT DANS LE MONDE ENTIER, que dans chaque lieu, où existe l’Eglise. C’est pourquoi dès les temps apostoliques (?) la Sainte Eglise (?), ou, pour mieux dire, DIEU LUI-MEME (?) a institué un Evêque supérieur PREMIER DANS L’ENSEMBLE DE L’EGLISE CATHOLIQUE, et dans chaque lieu ou dans chaque ville un seul Evêque, VICAIRE TERRESTRE DE SON FILS, avec un clergé unique dépendent de lui et en accord unanime avec tout le peuple orthodoxe, même si ce peuple est représenté par des membres d’origine et de langues différents. LA SAINTE EGLISE NE CONNAIT PAS D’AUTRE STRUCTURE » (Messager de l’Eglise Russe en Europe Occidentale, no. 12, 1949, p. 2, « Déclaration de l’Assemblée Diocésaine »).[6]
Avant de continuer l’exposé du « développement » de la conception canonique et ecclésiologique que nous examinons, nous proposons de comparer le texte cité ci-dessus avec un autre texte, qui nous paraît être caractéristique de la doctrine catholique romaine. Voici, par exemple, ce que dit à ce sujet un théologien catholique, le R. P. Tychkewitch, dans son « Traité de l’Eglise », (Paris, 1931, en Russe, pp. 232 et 233)[7] :
« L’Evêque de Rome possède une juridiction : 1) UNIVERSELLE ; elle comprend toutes les questions de la foi et d’administration de toutes les parties de l’Eglise et autres ; 2) SUPREME ; les Evêques de toutes les Eglises, même éloignées, font appel au pape. Il juge même les Patriarches. Sans approbation du pape, un Concile orthodoxe n’est pas possible ; 3) ORDINAIRE ; elle comprend toutes les affaires nécessitant une intervention du Pouvoir Suprême, et non seulement des cas rares et exceptionnels ; 4) DIRECTE ; c’est-à-dire qu’elle s’étend non seulement à tout l’Episcopat, mais au besoin, directement à tous les serviteurs de l’Eglise et à tous les laïques ; 5) INSTITUEE PAR DIEU ET CONFEREE PAR LE CHRIST-CHEF ET PAR LE SAINT ESPRIT, et non par l’Episcopat ou par « le peuple des fidèles » (souligné par l’auteur, le R. P. Tychkéwitch).
Le premier texte cité, celui de la « Déclaration de l’Assemblée Diocésaine » se termine par ces paroles : « Ceux qui enseignent autrement ne le font pas dans l’Esprit de Dieu, mais ils sèment la discorde et l’inimitié ». Ces paroles prouvent à quel point les auteurs de cette Déclaration sont convaincus « d’avoir trouvé la vérité ». Le R. P. Alexandre Schmemann écrit dans son précis « l’Eglise et Sa structure » en réponse au R. P. Michel Polsky :
« Les partisans des idées du R. P. Polsky ne manqueront pas probablement l’occasion de nous rappeler, non sans ironie, le « chemin tortueux » et les « variations juridictionnelles » de notre  Diocèse. Et bien, nous n’avons pas la prétention de posséder l’infaillibilité (?), comme le R. P. Polsky. En effet, notre Diocèse a subi plus d’une fois des commotions et des crise aiguës.  Mais nous considérons qu’en cherchant chaque fois le bon chemin, avec prudence, en communion avec l’ensemble de l’organisme ecclésiastique, nous avons fait preuve d’un vrai ESPRIT DE L’EGLISE, plus que « le Concile de l’Eglise Russe à l’étranger »[8] avec son attitude orgueilleuse d’infaillibilité. Des erreurs et des défaillances sont toujours possibles dans la vie de l’Eglise. L’histoire abonde en exemples pour le prouver… Dans les conditions tragiques de la vie de l’émigration russe la recherche du bon chemin présentait parfois de grandes difficultés. Et quels que fussent les motifs qui décidèrent le Métropolite Euloge à s’adresser à Constantinople, quelle que fut sa propre conception de ce pas fait par lui, ce n’est pas cet aspect subjectif et psychologique qui compte. Ce qui importe vraiment, c’est la signification OBJECTIVE de cette mesure AUX YEUX DE L’EGLISE. Comme le temps passe, nous apprécions de plus en plus à quel point cette mesure fut profondément conforme à la vérité de l’Eglise. Elle a définitivement rompu le cercle vicieux des attitudes subjectives et fortuites vis-à-vis du problème de la structure de l’Eglise : une BASE CANONIQUE FERME fut trouvée » (p. 22. Souligné par l’auteur le R. P. Schmemann).
Ce point de vue est propre à d’autres représentants de ce groupe. Nous lisons dans le no. 12 du Messager « Tzerkovny Vestnik », parmi les publications des matériaux de l’Assemblée Diocésaine :
« L’unité de l’Eglise ne sera pas rétablie tant qu’on n’aura pas entendu du haut du Siège Œcuménique LA VOIX DU PREMIER HIERARQUE ET CHEF SUPREME[9]DE TOUTE L’EGLISE ORTHODOXE, dont l’autorité est formelle pour nous, comme pour le Synode de Munich » (p. 7).[10]
« L’Eglise Universelle n’est pas présidée uniquement par l’autorité des Conciles Œcuméniques ; ceux-ci ne se rassemblent que dans les cas extrêmes ; elle est PRESIDEE EN PERMANENCE PAR LA PERSONNE DU HIERARQUE SUPREME DE L’EGLISE ORTHODOXE. Cette place appartenait au Pape de Rome, tant qu’il n’était pas tombé dans l’hérésie catholique.[11] A partir de ce moment le Patriarche de Constantinople a pris sa place » (p. 16).
Toutes ces citations, ainsi que tous les exposés du R. P. Schmemann, indiqué plus haut, et des autres représentants de ce courant, nous montrent clairement comment ils ont abouti à de telles conclusions. Ayant compris correctement le principe canonique d’unité locale par la primauté du pouvoir d’un chef-évêque, ils n’ont pas remarqué que cette primauté personnelle ne s’étend pas au-delà de l’éparchie épiscopale (voir le XXXIV Canon Apostolique), et, fidèles à leur principe du « développement », ils l’ont poussé « jusqu’à la fin »[12] en lui prêtant une PORTEE UNIVERSELLE.[13] Ceci est encore un point de ressemblance avec le catholicisme romain.
« Dans l’Action du Christ et dans Sa Sainte Eglise, Qui est le fruit de cette Action, il n’y a rien d’inachevé, rien d’incomplet, ni d’unilatéral. Tout y est développé « jusqu’à la fin ». L’ŒUVRE DU CHRIST NE CONNAIT NI LACUNES, NI RUPTURES, NI ARRETS. Ainsi, l’ascension logique des degrés de la hiérarchie ecclésiastique ne s’arrête pas au rang de l’Evêque ni du Patriarche, mais va vers le papisme qui est son aboutissement naturel, exigé par la nature théandrique de l’Eglise. La hiérarchie des Prêtres et des Evêques de l’Eglise est unie « jusqu’à la fin ». Elle n’est pas privée de ce grade essentiel, sans lequel elle ne pourrait être une hiérarchie (unique), mais serait seulement un ensemble de plusieurs hiérarchies » (Tychkéwitch, op. cit. pp. 280-281).
Arrêtons-nous de nouveau sur ce qui a été dit plus haut. Nous avons déjà démontré que chaque fois que la pensée chrétienne tendait vers le rationalisme théologique, elle devenait incapable de contempler la Vie Divine. Elle penche alors sous l’influence du monisme logique, propre au rationalisme, ou vers le subordinationisme, dans le sens de supériorité de la Première Personne de la Sainte Trinité, comme principe ontologique, ou vers la conception sabellienne, en considérant les Trois Personnes comme des modes de manifestation d’une seule Essence Divine. Cette tendance fatale du rationalisme vers le monisme logique a produit de nombreuses hérésies. En s’efforçant de pousser « l’ascension logique » « jusqu’à la fin », le rationalisme théologique tombe dans l’absurde. Sa difficulté consiste dans le fait qu’il voit très justement l’un ou l’autre aspect de la vérité.
L’Eglise terrestre n’est pas composée de membres qui ont tous atteint à la perfection. Ses membres ne sont pas tous remplis de la plénitude de Son enseignement et de Sa vie, mais ils naissent, croissent et se développent par l’enseignement. Il est donc inévitable qu’il y ait des enseignants et des enseignés, des pères et des fils spirituels. Par conséquent, l’existence d’une hiérarchie ecclésiastique est nécessaire. Tenant compte de cette nécessité, l’Eglise Romaine a poussé le principe hiérarchique « jusqu’à la fin », ayant investi un seul Evêque, en le séparant de l’ensemble de l’Eglise, et en attribuant à lui tout seul le charisme de l’infaillibilité. Cela a déformé le visage de l’Eglise Catholique Romaine, en lui faisant perdre la ressemblance avec la Sainte Trinité, unique dans Son essence et égale dans Ses Hypostases.
Le protestantisme est à l’opposé. En voyant dans la réalité spirituelle propre à l’homme un des aspects de la vérité, celui de la vocation de chacun à la plénitude de communion directe avec Dieu, il le pousse également à l’extrême et par cela tombe dans un autre excès – la prédomination du subjectif et de l’individuel, qui est inévitablement unilatéral. C’est pourquoi il aboutit à la désunion et à la perte d’une vie organiquement unie à l’image de la vie consubstantielle de la Sainte Trinité.
L’exclusivité qui résulte du développement logique d’un seul aspect de la vérité, qui le pousse « jusqu’à la fin », en le laissant absorber tous les autres aspects de cette même vérité, telle est la caractéristique de nombreuse hérésies engendrées par le rationalisme.
Examinons maintenant le papisme de Constantinople qui a trouvé son expression la plus importante dans l’Encyclique du Patriarche Athénagoras adressée au monde orthodoxe le premier dimanche du Carême 1950 (dit Dimanche de l’Orthodoxie). Nous trouvons ici une ressemblance croissante avec Rome. L’idée essentielle de Constantinople consiste à dire qu’étant donné que la Première Rome ait apostasié, c’est « la Deuxième Rome » qui prend sa place avec les mêmes droits et les mêmes arguments. Dans cette encyclique le Patriarche Athénagoras, à l’instar des Papes de Rome, appelle son siège : « la colonne de nuée lumineuse », « l’Acropole invincible de l’Orthodoxie et le rocher haut établi par Dieu », « l’arche de la grâce », « Siège Œcuménique et Centre vers lequel sont tournés les yeux de l’ensemble des Eglise Orthodoxes Autocéphales, indépendantes d’une façon administrative et par une dispense canonique… ces Eglises qui ne sont unies avec le Corps de l’Eglise Une, Sainte, Catholique et Apostolique qu’à travers l’Eglise-Mère et par l’union et le contact avec Elle »… « L’Eglise-Mère, dont toute l’existence ne fut qu’une lutte pour la conservation de la foi et des vertus des ancêtres, pour la stabilité des saintes Eglises de Dieu, pour le salut de tout le  « pléroma » des chrétiens ; cette Eglise peut en toute justice compter sur l’obéissance et la dévotion de ses enfants et sur l’accomplissement de leur devoir envers Elle d’une façon complète »…
Cette phase nouvelle du papisme de Constantinople, transposée en formule dogmatique, peut être comparée au subordinationisme de Tertullien. Celui-ci ne nie pas la consubstantialité du Père et du Fils, mais, dans son conception stoïcienne de la substance, il confesse sa divisibilité, et ceci en degrés inégaux : « le Père étant tout, le Fils, une partie ». De même, Constantinople n’affirme pas avoir une essence différente des autres Eglises autocéphales, mais les imagine être amoindries vis-à-vis de lui. Constantinople – est tout, il est l’Eglise Universelle,[14] les autres – ne sont que des parties, qui n’appartiennent à l’Eglise Œcuménique qu’en tant, qu’elles sont attachées à Constantinople.
Est-il nécessaire de démontrer que cette forme de papisme est aussi une hérésie ecclésiologique, comme le papisme de Rome ? Est-il nécessaire de dire que, appliqué à la vie de l’Eglise, il amènera inévitablement à une déformation de toute notre existence spirituelle ? A l’exemple de la première Rome, il rattache le droit de pouvoir et de l’enseignement dans l’Eglise à un lieu (et lorsqu’il s’agit de Constantinople, il faut ajouter aussi, à la race grecque), et nous ramène aux temps dont parle l’Evangile : « Nos pères ont adoré sur cette montagne ; et vous dites, que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem » (Jean, IV, 20).
Le Patriarche Athénagoras fait dépendre l’appartenance à l’Eglise Œcuménique du lien avec Constantinople. Ce ne sont pas là la croyance et la confession qui nous ont été transmises de l’Eglise Primitive.
« L’Eglise Une – est, avant tout, l’Eglise Sainte. Mais au sens propre de ce mot « Seul le Seigneur » est saint. L’Eglise est sainte, parce qu’Elle est sanctifiée par Lui, parce qu’Elle participe à la Vie Divine, et parce que l’Unité Divine et la communion de l’Eglise avec le Seigneur est la source de l’Unité dans l’Eglise. L’Eglise est Une, puisqu’Elle possède une seule source de sainteté et ne peut être qu’Une par la force de cette sainteté. L’Eglise est Sainte en tout lieu, et non seulement dans un lieu quelconque, ou par la vertu d’un lieu quelconque. Ainsi le Concile de Carthage écrivait au pape Célestin : « En aucun lieu la plénitude de la grâce du Saint Esprit n’est diminuée ». L’Eglise est Une comme les branches d’une vigne sont unies à son tronc, car Elle demeure en union avec le Christ – Source de Sa vie (Jean XV, 1-5). Le Seigneur prie, que Ses disciples soient « parfaits dans l’unité » en vertu de leur ascension par Lui vers la plénitude de la Vie Divine (Jean XVII, 22-23). Quand Saint Paul nous parle de l’Unité de l’Eglise, il ne fait pas dépendre cette unité d’un seul centre administratif, mais de la communion d’un seul pain et d’une seule coupe, du Corps et du Sang du Seigneur Christ, Qui est le Seul Chef de l’Eglise, (I Cor., X, 14-17 ; Eph., IV, 15-16). (Journal du Patriarcat de Moscou », 1948, no. 8, p. 68).[15]
« Puisant sa sanctification directement de l’Esprit de Dieu, chaque Eglise locale se suffit à Elle-même.[16] Mais comme cette source de sanctification est une, Elle reste toujours – l’Eglise Une. Il ne peut y avoir aucun centre terrestre commun, auquel toutes les Eglises locales devraient être soumises, car l’existence d’un tel centre, à côté du centre commun céleste introduirait un dualisme dans l’Eglise et briserait Son unité. (M. Troïtsky « De l’autocéphalie dans l’Eglise », « Journal du Patriarcat de Moscou », 1948, no. 7, p. 34).
Si les thèses du Patriarche Athénagoras étaient appliquées à la vie, l’Eglise perdrait la vraie unité qui Lui est propre et dont le grand théologien Khomiakoff parle en ces termes :
« L’unité intérieure est vraie, produit et manifestation de la liberté ; l’unité basée non sur une science rationaliste, ni sur une convention arbitraire, mais sur la loi morale de l’amour mutuel et de la prière ; l’unité, où, nonobstant la gradation hiérarchique des fonctions sacerdotales, nul n’est asservi, mais où tous sont également appelés à être participants et coopérateurs de l’œuvre commune, enfin l’unité par la Grâce de Dieu et non par une institution humaine, telle est l’unité de l’Eglise ».
Ensuite il dit que : « Dans le romanisme, bien compris, l’unité pour les chrétiens est uniquement l’unité de l’obéissance à un pouvoir central, c’est leur asservissement à une doctrine, à laquelle ils ne coopèrent pas et qui leur reste constamment extérieure (car elle réside uniquement dans un seul chef hiérarchique)… C’est évidemment l’unité dans le sens conventionnel et non pas dans le sens chrétien » ( l’Eglise latine et le Protestantisme, pp. 301-302).
« L’EGLISE EXIGE L’UNITE PARFAITE, de même qu’Elle ne peut donner en échange QUE L’EGALITE PARFAITE ; car Elle connaît la FRATERNITE, mais ne connaît pas la SUJETION » (p. 61).
« L’Eglise-Mère… peut en toute justice compter sur la dévotion et l’obéissance filiale de ses enfants et sur l’accomplissement de leur devoir envers Elle d’une façon exacte et empressée ». Ayant la prétention que Constantinople est la Mère des Eglises, le Patriarche Athénagoras, dans cet appel, à l’exemple des Papes de Rome s’adresse directement aux Orthodoxes de l’Univers, les invitant à se soumettre à lui. Passons ici sous silence vis-à-vis de quelles Eglises et dans quelle mesure Constantinople a été Mère de toutes les Eglises. Tout de même, en déduire l’attente d’une soumission serait en contradiction avec la triadologie orthodoxe, selon laquelle la relation du Père et du Fils n’enlève pas l’égalité absolue des hypostases. « Celui Qui nait de la Substance est égal à Celui qui engendre ». Ainsi pensaient les Saints Pères (Grégoire de Nazianze). Même les Juifs le comprenaient. « … Il disait que Dieu était Son propre Père, Se faisant égal à Dieu » (Jean, V, 18).
Dans la vie de l’Eglise la relation de l’Eglise-Mère et des Eglises-Filles n’a jamais été reconnue comme base de supériorité de pouvoir, et même d’honneur. Ceci devient évident par l’exemple de l’Eglise de Jérusalem qui est incontestablement la Mère de toutes les Eglises, y compris Celle de la Première Rome. Rome est fière de posséder le tombeau de Pierre. A Jérusalem se trouve le Sépulcre lumineux du Seigneur – Sauveur du monde. Rome est fière de la gloire de la « ville éternelle ». A Jérusalem, le Seigneur, le Roi de Gloire, prêcha, souffrit et ressuscita. A Jérusalem, sur le Mont des Oliviers, Il bénit  les disciples et ascendit au ciel avec gloire. A Jérusalem, dans la Chambre haute de Sion, le Saint Esprit descendit sur les Apôtres et sur ceux qui étaient avec eux, c’est-à-dire sur toute l’Eglise. C’est à Jérusalem que la Très Sainte Mère de Dieu passa sa vie. C’est à Jérusalem qu’eut lieu le premier Concile des Apôtres, présidé par Jacques, le Frère du Seigneur. Et, malgré tout cela, à l’époque qui précéda le Premier Concile Œcuménique Jérusalem perdit même son indépendance et fut soumise au Métropolite de Césarée en Palestine.
Une tendance à discréditer le principe de l’égalité des Eglises locales nous paraît être l’élément le plus essentiel de l’encyclique du Patriarche Athénagoras, — en d’autres termes, nous y remarquons un commencement de lutte avec le principe de l’ « autocéphalie ». Cette idée apparaît, pour la première fois, dans « La Voix de l’Eglise », (Ecclesiast. Phoné, une périodique d’Athènes) au moment où le Schisme bulgare prend sa fin (1945). M. Spéranzas, ex-Procureur Général du Synode de l’Eglise Grecque d’Athènes, indigné par la liquidation de ce schisme par le Patriarche de Constantinople sous l’influence de Moscou, et sans avis préalable de la part d’Athènes, publie une série d’articles remplis d’injures envers l’Eglise Bulgare, ainsi que l’Eglise Russe et toutes les autres Eglises orthodoxes slaves. En même temps, l’invitation fraternelle du Patriarche de Moscou au Patriarche de Constantinople d’assister à son intronisation étant qualifiée par M. Spéranzas comme une recherche d’appui sur l’autorité de Constantinople, il pose la question de l’importance universelle de l’autorité de Byzance et déclare erroné le principe d’autocéphalie. (Ne possédant pas les numéros de ce périodique, nous faisons ces citations par mémoire).
Parmi les théologiens russes, c’est surtout le R. P. Archiprêtre Basile Zenkovsky et le R. P. Alexandre Schmemann qui se sont prononcés à ce sujet. Confondant l’idée de « l’autocéphalie » avec celle du « nationalisme », pour rejeter les deux au nom d’un « universalisme », ils détruisent le principe même de la structure de l’Eglise Universelle. Le R. P. Zenkovsky écrit : « Le christianisme n’aurait-il pas fait fausse route, en admettant la formation d’Eglises appelées[17] nationales ». Et encore, « Le christianisme étant enfermé[18] dans dans des cadres nationaux trop étroits, n’apparaissait pas aux yeux des hommes dans toute Sa plénitude » (Messager du Mouvement Chrétien des Etudiants Russes », Munich, 1949, numéros 11-12, p. 10).
Il est plus difficile de nous limiter à une courte citation du précis du R. P. Schmemann pour résumer ses idées. Il arrive aux mêmes conclusions que le R. P. Zenkovsky en exagérant le rôle du moment national qui n’est qu’un détail accidentel dans la vie de l’Eglise.  Mais plus objectif que ses aînés, il parvient à toucher à la vraie raison qui est à l’origine de l’excitation du sentiment national dans la vie de certaines Eglises locales, à savoir l’impérialisme étroit des Grecs sur le plan ecclésiastique et politique. Il écrit :
« Dans la conception de Byzance le baptême de peuples nouveaux impliquait nécessairement leur introduction dans l’organisme politique et religieux de l’Empire et leur soumission à son autorité œcuménique, orthodoxe. Mais en réalité, cet Empire avait perdu depuis longtemps son caractère universel et supra-national, et pour ces peuples nouvellement convertis cette idéologie byzantine devenait trop souvent un impérialisme GREC dans le domaine ecclésiastique et politique » (p. 11).
Plus lois, en parlant d’une « décomposition » (?) de la conscience universelle dans le sein de l’Orthodoxie », il identifie la conception de l’autocéphalie avec celle du nationalisme et de l’indépendance.
« Le but principal de chaque peuple-état devint l’obtention d’une autocéphalie, comprise comme Independance de telle Eglise nationale vis-à-vis des anciens centres d’Orient, avant tout vis-à-vis de Constantinople… Il est difficile de nier que la cause principale de ce processus malheureux réside, avant tout, dans la transformation de l’universalisme byzantin en nationalisme grec. Il est important de comprendre que l’identification du sens AUTOCEPHALIE et INDEPENDANCE est un symptôme caractéristique de ce nouvel esprit, qui apparaît alors dans l’Eglise, et qui montre que la conscience chrétienne se laisse inspirer par un nationalisme étatique, au lieu de le transformer et l’éclairer » (Op. cit., p. 13).
Sans nous laisser entraîner dans une analyse détaillée de cette citation, nous nous limiterons, pour le moment, à dire que nous ne sommes pas en accord avec les conclusions de l’auteur, en formulant notre avis en termes qui lui sont presque propres, mais en inversant le sens de ses affirmations. Nous pensons que malgré les éléments nationaux et politiques apportés par les peuples orthodoxes dans la recherche de la constitution de leur Eglise, c’est L’ESSENCE MEME DE L’EGLISE, organisme théandrique, QUI IMPOSA LES FORMES DE CETTE CONSTITUTION. Nous justifions notre conclusion opposée à celle du R. P. Schmemann, par le fait incontestable de l’existence de ces formes dès le commencement de l’Eglise ; ces formes n’étant pas une invention nouvelle d’une conscience nationale et étatique, elles furent simplement transmises aux nouveaux peuples chrétiens.
Continuons notre examen du principe de l’autocéphalie. Il n’est pas étonnant que Constantinople ait commencé dès maintenant une lutte contre ce principe : c’est dans la nature de tout papisme. Rome non plus n’accepte pas ce principe. Voici ce qu’en dit le prêtre Tychkéwitch, dans son « Traité de l’Eglise », cité plus haut :
« Dans l’Eglise universelle des églises locales sont acceptables comme parties d’un seul organisme, comme branches dépendantes d’un tronc unique et central ; mais non comme formations ecclésiastiques complètement indépendantes, entières et autocéphales, unies seulement par une ressemblance extérieure, par un esprit commun et une foi commune. La « centralisation » dans l’Eglise peut s’affermir ou faiblir, sous l’influence de conditions temporaires et locales ; mais l’autocéphalité complète des églises locales n’est admissible sous aucun prétexte. L’Eglise serait alors polycéphale ; à plusieurs têtes, ce qui est impossible pour sa nature théandrique » (p. 34).
« … les confessions qui admettent le morcellement de l’Eglise en sectes, ou même en « autocéphalies », complètement libres et indépendantes du centre, ne peuvent être ni la vraie Eglise, ni même une « branche », une partie de l’Eglise. Une seule hiérarchie est propre à l’Eglise ; la fédération de plusieurs hiérarchies complètement indépendantes est en contradiction avec sa nature. Une autonomie complète des parties est impossible. L’Eglise n’est pas une UNION D’ORGANISMES, unis seulement par un principe identique d’esprit et de croyance, mais un organisme théandrique, animé « par le même Esprit », sanctifié et gouverné par une seule hiérarchie ininterrompue et étroitement liée, ayant à sa tête un seul hiérarque suprême » (p. 152).
Une ressemblance extraordinaire entre la doctrine de nos néo-papistes et la doctrine romaine, non seulement en esprit, mais aussi en argumentation a été relevée par les Romains avec une satisfaction visible. Le Bulletin de la paroisse catholique russe de Paris (rue François Gérard), « Notre Paroisse » numéro 7, 1950, pp. 17-19, publie de longs extraits du discours prononcé par M. S. Verkhovsky à « l’Assemblée Diocésaine » de l’Exarchat Russe de Constantinople (Messager « Tzerkovny Vestnik », numéro 21, 1949), avec les commentaires suivants :
« … Nous publions… quelques extraits intéressants du « Tzerkovny Vestnik », organe officiel de l’Exarchat Russe en Europe Occidentale, qui montrent clairement que nous ne sommes pas fantaisistes, en affirmant que la primauté, appartenait au Souverain Pontife de Rome au sein de l’Eglise Primitive, et n’était pas seulement une primauté d’honneur, mais aussi une supériorité de pouvoir » (suit un extrait de la p. 16 du « T. Vestnik »). Plus loin nous lisons :
« Dans ce même bulletin nous trouvons des pensées que nous pouvons signer et considérer comme les nôtres ». Suit une longe citation de la Déclaration de l’Assemblée Diocésaine (p. è) où nous trouvons les paroles suivantes particulièrement accentuées : « C’est pourquoi  dès l’âge des apôtres, la Sainte Eglise ou, pour mieux dire, Dieu Lui-même a institué un évêque supérieur premier dans l’ensemble de l’Eglise catholique, et dans chaque lieu ou dans chaque ville un seule évêque, Vicaire terrestre de Son Fils… « Ceux qui proclament un autre enseignement ne le font pas dans l’esprit du Seigneur, mais sèment le trouble et la discorde »…[19]
Sans un autre bulletin d’information catholique romain « Vers l’Unité Chrétienne » (Novembre 1949, numéro 17), nous trouvons un article du R. P. Dumont « L’Orthodoxie Russe et la primauté du Siège Œcuménique » dans lequel l’auteur, analysant les décisions de l’Assemblée Diocésaine, écrit : « Ces déclarations, dont on n’aura pas de peine à saisir la portée, ont soulevée de la part des deux autres juridictions une réprobation véhémente. L’accusation de « papisme » devait tout naturellement venir sous la plume des contradicteurs, encore qu’à notre sens ce reproche ne soit entièrement fondé, puisque le message reste encore loin de la conception romaine d’une Primauté, instituée par le Christ Lui-même ; on aura, en effet, remarqué la formule : « dès les temps apostoliques, la Sainte Eglise, ou pour mieux dire, Dieu Lui-même ». Il n’en reste pas moins que cette affirmation vise à remettre en valeur au sein de l’Orthodoxie un principe et une pratique qui s’y étaient progressivement proscrits, et dont la restauration pourrait bien marquer une étape dans la voie d’une meilleure intelligence de la position du catholicisme romain ».
***
Quelle est donc la raison pour laquelle le principe de l’autocéphalie des Eglises locales est si cher à l’Orthodoxie ? Pourquoi nous apparaît-il  comme étant non seulement la forme naturelle de la vie de l’Eglise, qui Lui est essentiellement propre, mais aussi la condition indispensable pour garder fidèlement la tradition de la vérité et les voies qui mènent vers la connaissance de cette vérité ?
Comme il a déjà été dit, le terme « autocéphalie » est, philologiquement parlant, très imparfait. Il n’exprime pas l’idée qu’il renferme, ce qui permet aux esprits rationalistes de le déformer et de s’y opposer. Le vrai sens de ce terme étant l’affirmation du fait que la plénitude de la vie ecclésiastique est propre à tout lieu où existe une communauté chrétienne, qui possède un sacerdoce intégral (Concile des Evêques) et qui garde l’enseignement dogmatique dans son incorruptibilité, ainsi que la Tradition de l’Eglise Orthodoxe Universelle. Le code canonique de l’Eglise Orthodoxe contient la célèbre épître du Concile de Carthage (la seconde adressée au pape Célestin), qui proclame avec force et clarté : « En aucun lieu la grâce de l’Esprit Saint n’est diminuée ». Les Pères de Carthage se fondent sur l’autorité du premier Concile de Nicée. Nous voyons donc que le principe d’autocéphalie est l’expression historique d’une conscience profondément propre à l’Eglise, à savoir que la grâce ne s’amoindrit en aucun lieu. Le vrai sens contenu dans le terme « autocéphalie » est la conception orthodoxe de la consubstantialité de l’Eglise correspondant à la consubstantialité des Personnes de la Sainte Trinité, qui exclut l’idée stoïcienne de Tertullien de la divisibilité de la Substance, et ceci en parties inégales.
Le principe d’autocéphalie exprime la conviction que l’Eglise Catholique en chaque lieu apparaît dans la plénitude de la grâce qui Lui est conférée, et par la force de cette plénitude des dons, Elle est partout l’Eglise Une et Catholique. Le principe de l’autocéphalie nous apprend qu’aucun lieu, aucun titre, aucune race ne possèdent dans l’Eglise la supériorité en pouvoir ni en doctrine sur d’autres lieux ou d’autres peuples. Il nous dit aussi que « l’Esprit souffle où Il veut », et Son souffle dans l’Eglise ne dépend pas du gré d’un hiérarque.
Le principe d’autocéphalie des Eglises locales nous enseigne leur égalité en dignité selon l’image des Personnes Divines, et dans sa réalisation finale il exprime notre espérance commune de voir non seulement toute Eglise locale, mais aussi chacun de Ses membres, chaque personne-hypostase humaine, — porteur de toute la plénitude catholique de la vie de l’Eglise à l’image de la Sainte Trinité, dont chaque Hypostase porte en Elle toute la plénitude absolue de l’Etre Divin ; et cela non par exclusion ou absorption des autres Personnes-Hypostases, mais par la demeure dans la plénitude de l’unité de la Substance.
L’autocéphalie des Eglises locales n’est ni historiquement ni spirituellement le résultat des éléments étrangers à l’Eglise Catholique, tels que le philétisme, le nationalisme, l’étatisme, ou la politique. Dans l’Eglise ancienne, chaque communauté chrétienne était, en effet, autocéphale. L’histoire nous montre que sur le territoire d’un seul Etat peuvent coexister plusieurs Eglises autocéphales. Il en fut ainsi dans l’Empire Romain avant sa division, dans l’Empire Byzantin d’Orient, plus tard dans l’Empire Turc. En Russie actuelle il existe deux Eglises autocéphales.
La vie de l’Eglise Universelle ne nécessite pas un centre administratif unique. Mais le principe d’autocéphalie n’exclut pas la possibilité de fonder un centre commun, coordonnant la vie des Eglises, qui, cependant, jamais, sous aucun prétexte ne doit prendre la forme d’un Vatican « infaillible », ce qui transformerait la vie ésotérique de l’Eglise en Etat avec son autorité extérieure. Ceci serait équivalent à la perte de la religion, comme telle.
Nous croyons avoir démontré clairement qu’en dehors du principe de l’autocéphalie, c’est-à-dire sans confesser la CONSUBSTANTIALITE ET L’EGALITE EN DIGNITE des Eglises locales, et de tout l’Episcopat en général, la vraie catholicité de l’Eglise qui est à l’image de la Catholicité de l’Etre Divin disparaîtrait de ce fait. En écartant la LIBERTE DE LA CATHOLICITE CONSUBSTANTIELLE ET EGALE EN DIGNITE, nous perdrons inévitablement la voie vers la connaissance de la Vérité, Qui se révèle seulement à l’union dans la charité, et non à un hiérarque quelconque pris séparément, qui se met en marge de cette loi. Le grand Khomiakoff a parlé de cela dans ses œuvres, mais il est, malheureusement, presque oublié à l’heure actuelle.
Si nous luttons contre le néo-papisme apparu dans le sein de notre Sainte Eglise nous luttons uniquement pour la vérité telle que l’Eglise la confesse, la Vérité éternelle. Nous rejetons toute conception de « Rome », Première, Deuxième ou Troisième dès que cette conception tend à introduire le principe de subordination dans la vie de l’Eglise. Nous rejetons tout papisme, qu’il soit à Rome, à Constantinople, à Moscou, à Londres, à Paris, à New-York ou en tout autre lieu. Nous nions le papisme comme une hérésie ecclésiologique, déformant le christianisme.
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La substance éternelle de l’Eglise se reflète dans tous les aspects de la vie humaine sur terre. La structure canonique de l’Eglise est l’une des projections de Sa nature spirituelle, pure et sainte. En se reflétant dans ce monde les éléments de la réalité purement ecclésiastique se confondent avec les éléments d’ordre naturel, conventionnels et relatifs. Mais l’idée et le but de Dieu, qui sont par conséquent ceux de l’Eglise, restent inaltérables même dans cette confusion. Ce but est le salut du monde, — afin « que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruptibilité, et que ce corps mortel soit revêtu de l’immortalité » (I Cor., XV, 53) par la communion à la Grâce divine.
Dans les conditions de notre vie terrestre déchue, la « projection » de la nature sainte et incorruptible de l’Eglise, prend inévitablement une certaine nuance de convention. C’est pourquoi la constitution canonique de l’Eglise n’est pas une norme juridique absolue ; elle porte en elle des traces d’imperfection de notre existence historique ; il y a des éléments temporaires, répondant à telle ou telle condition de l’époque ; certains détails ont subi plus d’une fois des changements, et dans l’avenir de tels changements ne sont pas impossibles. Néanmoins, la condition canonique garde toujours ses racines profondes, son essence inaltérable, qui ne peut être en contradiction avec notre conscience dogmatique. Ainsi, puisque nous confessons que « ce n’est point sur cette montagne, ni à Jérusalem » que le Père est adoré, mais " les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité", comment est-il possible, que les canons de l’Eglise nous imposent un principe local, comme condition indispensable d’appartenance à la vraie Eglise ?
Voici un exemple classique de mentalité papiste : « N’oublions jamais qu’entre Dieu et nous il y a un lien, et ce lien c’est Rome »… (Le sermon du R. P. Valette, Journal « La Croix », 7 octobre 1949,  numéro 20.261).
Si Sa Sainteté Athénagoras, Patriarche de « la Deuxième Rome » nous adresse aujourd’hui une encyclique pour prêcher la soumission à la Cathêdre de Constantinople comme condition formelle d’appartenance à l’Eglise Universelle, quel vrai chrétien, « adorant en esprit et en vérité », acceptera cette parole ?
Imaginons-nous qu’une catastrophe quelconque fasse disparaître la Première et la Deuxième Rome. Cette disparition, laissera-t-elle le monde dépourvu de communion véritable avec Dieu, par ce que « les liens », qui nous rattachent à Elle, sont disparus ? Certes, c’est là une « voix étrangère » (Jean, X, 5). Ce n’est pas notre foi chrétienne.
Nous avons essayé de démontrer par le présent aperçu que la doctrine ecclésiologique ne peut être en contradiction avec la doctrine triadologique ; que même dans son aspect historique l’Eglise doit refléter l’image de la Vie Tri-unitaire. Le canon, qui établit l’unité entre les Evêques des Eglises locales à l’image de la Sainte Trinité, et qui est en même temps le reflet le plus proche de cette unité, est le XXXIV Canon Apostolique.[20]
C’est vers une unité semblable que nous appelle Sa Sainteté Alexis, Patriarche de Moscou et de toutes les Russies :
« … Le Christ a dit à ses disciples : « Que celui qui voudra devenir plus grand parmi vous, soit votre serviteur, et que celui qui voudra être le premier d’entre vous, soit votre esclave » (Math., XX, 26-27). Que le Seigneur ouvre les yeux de l’esprit aux Pontifes Romains, qu’ils acquièrent, avec l’aide de Dieu, la force de l’Esprit, afin qu’ils renoncent à la vaine prétention d’établir sur terre leur domination sur tous les héritiers des Apôtres ! Oh ! si le Seigneur daignait nous accorder de voir le jour heureux de l’UNION des Evêques de l’Eglise, frères et égaux en droits ! Cela aurait servi de commencement à la paix dans le monde entier »… (Actes de la Conférence de Moscou, T. I, p. 90 ; Journal du Patriarcat de Moscou, numéro spécial en français, 1948, p. 16).
Ainsi « l’Eglise appelle dans son sein toutes les nations et attend avec espérance la venue de Son Sauveur. Elle voit d’un œil tranquille le flot des âges, l’orage des agitations historiques et les courants des passions et des pensées humaines rouler et tourbillonner autour du rocher sur lequel Elle S’appuie et qu’Elle sait inébranlable. Ce rocher, c’est le Christ » (Khomiakoff : « L’Eglise latine et le Protestantisme » pp. 303-304).
HIEROMOINE SOPHRONY
[Source : « Unité de l’Eglise, image de la Sainte Trinité » Vestnik russkogo zapadno-evropeiskogo patriarshego ekzarkhata / Messager de l’exarchat du Patriarche russe en Europe occidentale 5 (1950), 33-61]
[*] id est orthodoxe!
[1] Ce symbole nous connu comme étant de Saint Athanase. En grande partie il relève effectivement des écrits de ce Père. Mais certains passages de l’exposé triadologique et christologique sont d’une perfection et d’une précision qui ne peuvent être attribuées qu’ à une époque plus tardive. Ainsi ce Symbole est considéré comme une confession universelle de l’Eglise orthodoxe.
[2] Cet enseignement de l’Eglise sur l’unité de la nature humaine à l’image de la Sainte Trinité est admirablement exprimé dans les premières œuvres du Métropolite Antoine (Khrapovitsky) « La valeur morale du dogme de la Sainte Trinité » et « La valeur morale du dogme de l’Eglise ». Nous conseillons à ceux qui connaissent déjà ces œuvres de les relire avec attention, et à ceux, qui ne les ont pas encore lues, d’en prendre connaissance. C’est un chef-d’œuvre de la pensée théologique russe, paru en novembre 1892 dans le Journal de l’Académie de Moscou, le « Messager Théologique » (Bogoslovsky Vestnik). Une deuxième publication a été faite en Yougoslavie, dans les années 30, dans un recueil des œuvres du Métropolite à l’occasion de son jubilé. Malheureusement ces œuvres n’ont jamais été traduites en français.
La même doctrine dogmatique est sommairement, mais brillamment exposée en français par M. W. Lossky dans son œuvre : « Théologie mystique de l’Eglise d’Orient » (voir : chapitre VI).
[3] Le grand Khomiakoff dit que “la vraie Eglise ne reconnaît pas d’Eglise enseignante » parce que « TOUTE l’Eglise, autrement dit : l’Eglise dans son intégrité, enseigne ». Par conséquent, dit-il plus loin : « C’est un fait dogmatique incontestable. Les Patriarches d’Orient, réunis en Concile avec leurs Evêques, ont solennellement déclaré dans leur réponse à une encyclique de Pie IX, que « l’infaillibilité résidait uniquement dans l’universalité de l’Eglise unie par l’amour mutuel ; et que l’invariabilité du dogme comme la pureté du rite étaient confiés à la garde non d’une hiérarchie quelconque, mais de tout le peuple ecclésiastique, qui est le Corps du Christ ». Cette déclaration formelle de tout le clergé d’Orient, reçue avec un respect plein de reconnaissance fraternelle par l’Eglise locale de Russie, a acquis toute l’autorité morale d’un témoignage œcuménique ». (A. S. Khomiakoff – « L’Eglise latine et le protestantisme au point de vue de l’Eglise d’Orient ». Ed. 1872, Lausanne et Vevey, pp. 48-49). « Faire de l’enseignement une prérogative est une folie ; en faire un don céleste, attaché à certaines fonctions, c’est une hérésie » (ibid., p. 54).
[4] L’ « autocéphalie » n’est pas un terme philologiquement heureux. Il n’exprime pas l’idée qu’il renferme, mais, à l’exemple des Pères, nous nous bornerons à analyser les principes, sans discuter les mots.
[5] “Nous sommes tous les fils de l’Eglise Russe, héritiers de Sa (?) tradition, que nous cherchons à garder et à développer à l’étranger ». « Nous avons la conscience de porter, de garder, de continuer et de développer la Tradition sacrée de l’Eglise Russe » (Messager de l’Eglise Russe en Europe occidentale, no. 21, pp. 3 et 18).
[6] Ces passages ont été soulignés par nous. H. S.
[7] Tous les textes de ce Traité sont traduits du russe par nous. H. S.
[8] Il s’agit là du Synode de Munich, tenu par le groupe des dissidents russes, ayant à sa tête le Métropole Anastase. H. S.
[9] L’expression originale—« natchalo-vojd » est tout à fait étrangère au langage de l’Eglise ; littéralement traduite elle serait : « archi-führer ».
[10] Textes soulignés par nous. H. S.
[11] C’est la première fois dans l’histoire de l’Eglise que nous entendons parler de l’hérésie « catholique » [avec le sens orthodoxe ici].
[12] Expression prise dans l’Evangile Saint-Jean XIII, I.
[13] « Il nous faut analyser jusqu’au bout la nature de l’Eglise pour ne pas tomber dans cet état maladif » (c’est-à-dire le « nationalisme dans l’Eglise »). Archiprêtre B. Zenkovsky « Messager du Mouvement Chrétien des Etudiants russes », Munich, 11-12, 1949, p. 19). « Nous répétons, il faut aller jusqu’au bout du raisonnement et éviter surtout l’expression « Eglise locale » ; cette expression n’a rien à voir dans une telle conception de l’Eglise ». (R. P. Schmemann, op. cit. p. 19).
[14] Ces prétentions [du Patriarcat] de Constantinople sont d’autant plus étranges qu’il est actuellement « diminué jusqu’à l’extrême » (cette expression appartient au R. P. Sémenoff-Tian-Chansky, voir Messager « Tzerkovny Vestnik », no. 23, p. 9). Il est diminué et réduit à tel point qu’en nos jours vis-à-vis l’ensemble de l’Eglise Orthodoxe il ne forme que la 1/20.000 partie.
[15] Autant qu’il nous est connu, ce texte appartient au Prof. S. Troïtsky et avait été proposé par l’Eglise Russe à la Conférence de Moscou en 1948 comme « Message aux Chrétiens du monde ». Ce texte fut, cependant, abandonné pour donner la préférence à celui proposé par le Métropolite Stéphane de Bulgarie. (Voir « les Actes de la Conférence des Chefs et des Représentants des Eglises Orthodoxes autocéphales, tenue à Moscou en 1948. T. II, p. 413).
[16] Comme possédant la plénitude de la grâce. H. S.
[17] Par qui sont-elles « appelées nationales » ? H. S.
[18] Qui donc l’a enfermé ? H. S.
[19] Traduit du russe par nous.
[20] Voir l’ « Analyse du XXXIV Canon Apostolique », faite en Français par R. P. Archiprêtre E. Kovalesky dans notre « Messager » numéros 2-3, p. 67, et son article en russe : « Les problèmes ecclésiologiques » dans le « Messager » numéro 4, p. 11).

Fols-en-Christ: saint Nicolas Kotchanov


Николай Кочанов, Христа ради юродивый

Saint Nicolas Kotchanov (27 juillet)

Maxime et Juliana étaient de riches notables de Novgorod la Grande. Ils étaient connus pour leur piété sincère et sans hypocrisie. En fait, la mère menait une vie tellement agréable à Dieu qu’après son trépas, la Sainte Eglise la commémora comme la juste Juliana.
Il ne fut pas surprenant alors que leur fils Nicolas soit un enfant très pieux. Il était si intéressé par la prière, le jeûne et les offices divins que tout jeune déjà il était admiré avec révérence par les gens de Novgorod. A cause de ses remarquables combats spirituels, Nicolas obtint très tôt la maîtrise des passions et des actions répréhensibles, communes à la jeunesse.
Le respect et la gloire accordés par ses concitoyens à Nicolas lui étaient pesants car, ayant reçu récompense des hommes, il craignait de perdre sa récompense au Ciel. Il craignait même de tomber dans l’orgueil. Pour cette raison, par la grâce de Dieu, Nicolas fut autorisé à entrer dans la voie très douloureuse de la folie pour le Christ. Oubliant sa famille, ses domaines, ses serviteurs, Nicolas commença à marcher pieds nus dans les rues de Novgorod, vêtu seulement de haillons. Il ne possédait rien qui lui appartienne mais vivait de ce qui lui était donné par de pieuses personnes. Le saint ne s’habillait pas différemment en hiver et endurait les froids les plus extrêmes dans des vêtements en loques. Tandis qu’il mortifiait la chair, il s’efforçait encore plus d’humilier l’esprit. A cette fin, il se faisait passer pour un simple d’esprit ridicule. Peu de gens comprenaient la signification véritable du combat de Nicolas et il essayait de fuir ceux qui le comprenaient, afin d’éviter la gloire mondaine.
On battait souvent le saint, on l’insultait et on crachait sur lui. Non seulement il supportait cela avec patience, mais il couvrait ses offenseurs d’amour et priait secrètement pour ceux qui l’offensaient. Il se réjouissait même de son abaissement. Selon le biographe de sa vie, «il aimait par-dessus tout la maison de Dieu, prier de toute son âme. Il aimait aussi rendre visite chez eux aux gens simples pour leur parler des desseins divins, les mettre sur le chemin du salut, en détournant ainsi plusieurs de l’erreur. Il réconfortait ceux qui étaient affligés, prévenait les tentations et convertissait les pécheurs au Seigneur»… Dieu, voyant en son serviteur un tel zèle, le glorifia dans tout Novgorod et attira vers lui tous ceux qui Le craignaient. De tous les miracles par lesquels Dieu glorifia son élu durant sa vie terrestre, le plus frappant fut le suivant.
Un noble qui vivait à Novgorod avait organisé une fête à laquelle il invita tous les habitants de Novgorod. Avant le banquet, il rencontra saint Nicolas dans la rue. Il avait une profonde et sincère révérence pour le fol-en-Christ. Il s’inclina devant lui et lui dit : «Serviteur du Christ, montre moi de l’amour et de la gentillesse en acceptant de venir dîner chez moi». Le saint répondit : «Si cela plaît à Dieu, il en sera ainsi» ! Quelque temps plus tard, le fol-en-Christ arriva à la maison du noble. Le maître de maison n’était cependant pas encore revenu chez lui et quelques-uns de ses serviteurs, en voyant le fol-en-Christ en haillons, le battirent, se moquèrent de lui et lui dirent toutes sortes de choses désagréables. Le saint homme supporta toutes ces offenses sans un murmure. Le fol-en-Christ fut alors chassé de la maison et il recommença à marcher à grandes enjambées par les rues, selon son habitude. Enfin, le noble arriva chez lui et les invités commencèrent à se rassembler pour le banquet. Quand vint le moment de servir le vin et les boissons aux invités, les serviteurs allèrent à la cave pour les puiser dans les tonneaux. Avec étonnement et crainte, les serveurs trouvèrent les tonneaux vides. Avec une certaine appréhension, ils s’approchèrent du maître pour lui faire état de cette situation inexplicable. Il fut incapable de les croire et alla examiner les tonneaux lui-même. Il découvrit qu’ils étaient effectivement vides. Un grand affolement s’ensuivit. L’hôte allait envoyer chercher du vin quand il se mit à penser à saint Nicolas. Sûrement que le saint pourrait expliquer ce mystère. «Etait-il arrivé» ? «Oui», répondirent les serviteurs à la question de leur maître. Mais quelques-uns des serviteurs ignorants l’avaient chassé et outrageusement offensé. Le noble comprit immédiatement. Le péché des serviteurs envers le saint de Dieu était révélé. Immédiatement, le maître envoya d’autres serviteurs dignes de confiance pour trouver le saint et le ramener à la fête. «Si vous le trouvez, dit-il, suppliez-le très humblement de revenir afin de se montrer miséricordieux envers le pécheur que je suis».
Quand les messagers trouvèrent enfin le saint, ils s’inclinèrent jusques au sol devant lui, disant : «Serviteur du Christ, les laquais de notre maître t’ont offensé, mais aie pitié d’eux, pardonne leur erreur et reviens chez lui». «Si cela convient à Dieu, il en sera ainsi», répondit doucement le fol-en-Christ. Le bienheureux alla chez le noble maître de maison, et celui-ci, informé de son arrivée, vint accueillir saint Nicolas sur les marches de l’entrée, s’inclinant jusques à terre devant lui.
Quand l’hôte l’eut assis avec ses invités éminents, il se tourna vers le fol-en-Christ et l’implora ainsi : «Bienheureux Nicolas ! Pardonne-moi l’erreur de mes serviteurs et donne-leur la bénédiction pour qu’ils apportent le vin». «Qu’il en soit fait selon ton désir», répondit le saint. L’hôte s’inclina devant lui et alla avec ses serviteurs vers les tonneaux du cellier. A présent, ils étaient pleins !
Le bienheureux comprit de quelle manière la grâce de Dieu était advenue dans la maison du noble avec sa propre arrivée et il craignit la gloire humaine. Quand le noble s’assit de nouveau, saint Nicolas lui enjoignit de ne rien dire, par ces paroles : «Ne raconte à quiconque cette grâce que Dieu t’a accordée, jusques au temps où Dieu m’enlèvera», et il quitta la maison secrètement.
Le fol-en-Christ Théodore, contemporain de Nicolas, vivait aussi à Novgorod. Saint Nicolas vivait dans le quartier de Sophia, tandis que saint Théodore restait dans les environs de Torgava. Du temps des deux saints, ces quartiers importants de Novgorod étaient impliqués dans une querelle terrible et sanglante qui divisait toute la ville et occasionnait souvent des massacres. La cité est partagée par le fleuve Volkhov et les quartiers de Sophia et Torgova sont joints par le Grand Pont (appelé aussi le pont Volkhovsky).
C’était sur ce pont que la plupart des rencontres sanglantes entre les factions rivales avaient lieu. A plusieurs reprises, les évêques allaient au pont promptement afin de s’interposer et de ramener la paix dans ces batailles particulièrement violentes.
Saint Nicolas et saint Théodore commencèrent à imiter, à la manière des fols-en-Christ, leurs citoyens querelleurs. Prétendant être d’irréconciliables ennemis, les bienheureux s’observaient constamment sur le pont Volkhovsky. Si l’un d’entre eux osait traverser le pont, l’autre ne le laissait pas aller sur la berge mais le chassait vers l’autre rive. Le centre du pont devint pour eux une frontière que nul d’entre eux n’osait franchir. Les saints se comprenaient très bien cependant et cette inimitié feinte avait une raison bien définie.
Pendant cette hostilité ostensible des deux bienheureux, l’incident miraculeux suivant advint, révélant à tous l’état de grâce des deux saints. Un noble que Théodore révérait grandement l’invita chez lui. La demeure se trouvait être dans le quartier de Sophia, dans lequel il lui était interdit d’entrer. Ignorant les ardentes requêtes du noble, Théodore refusa avec constance, disant : «Je n’irai pour rien là où vit le méchant Nicolas. Il me battrait pour cela» !
Cependant, après des requêtes répétées et ferventes, saint Théodore accepta de rendre visite au noble qui l’avait invité. A peine était-il arrivé dans le quartier de Sophia que son ennemi prétendu, Nicolas, lequel l’avait observé, apparut devant lui et commença à le battre en lui adressant des reproches : «Comment as-tu osé venir dans cette partie de la cité» ? Saint Théodore commença à courir de rue en rue avec saint Nicolas à ses talons ; il parvint finalement dans un jardin qui se trouvait sur la rive du fleuve Volkhov. Saint Théodore se retourna et se mit à courir sur l’eau comme à pieds secs. Saint Nicolas, voyant sa proie lui échapper, se mit à courir sur l’eau après Théodore. Comme Théodore atteignait le milieu du fleuve, saint Nicolas lui jeta un trognon de chou. Plusieurs personnes virent cet événement qui arriva plus d’une fois. Le bienheureux Nicolas reçut le nom de Kotchanov (qui vient de «kotchan», le trognon de chou), à cause de ces incidents.
Saint Nicolas reposa dans le Seigneur le 27 juillet 1392, dans son vieil âge. Durant sa vie, il avait déjà choisi le lieu de son tombeau et de pieux admirateurs accomplirent ses souhaits. Il fut enterré dans le quartier de Sophia, au bout du cimetière de la cathédrale de Yakovlesky.
Après le repos de Nicolas, de pieuses gens, se souvenant de sa vie vertueuse et de ses miracles, commencèrent à le vénérer et à rassembler les souvenirs de son grand combat ascétique. Le renom de sa sainteté commença à se répandre grandement. Ainsi, cent soixante-deux ans après le trépas de Nicolas, en 1554, l’archevêque Pimène de Novgorod, afin d’honorer la mémoire du saint, construisit sur la tombe une petite église dédiée au saint mégalomartyr Pantéléimon dont la mémoire est célébrée le jour de la naissance au Ciel du fol-en-Christ. En ce temps-là, un tombeau fut érigé sur la tombe de saint Nicolas et la commémoration de sa mémoire fut ajoutée au calendrier de l’Eglise. Les gens commencèrent à parler de l’église de Saint-Pantéléimon comme de l’église de «Nicolas Kotchanovsky».
Cette église célèbre fut détruite en 1611 par les Suédois quand ils attaquèrent Novgorod. En 1618, sept ans plus tard, elle fut reconstruite par souscription. En 1772, un nouvel iconostase doré fut érigé et, l’année suivante, un réfectoire et la chapelle de saint Dimitri de Rostov furent ajoutées. En 1815, un reliquaire sculpté à la main et doré fut érigé sur les reliques du saint.
En 1831, un nouveau chapitre de l’histoire de l’église de Nicolas-Kotchanovsky commença. Cette année-là, le 27 juillet, naquit le troisième fils du tzar Nicolas Pavlovitch. A cause de sa vénération particulière pour le fol-en-Christ Nicolas et en signe de bienveillance pour la cité de Novgorod, le souverain donna à son fils le nom de Nicolas Kotchanov. De ce jour, la générosité du Tzar pour l’église de Nicolas-Kotchanovsky fut sans limites. On ne sait si le Tzar reçut de l’aide du saint, mais il semble qu’il en fut ainsi. On se souvient que la vie du tzar Alexandre III fut épargnée par l’intercession de la folle-en-Christ Xénia de Saint Pétersbourg. Le grand Prince lui-même, devenu majeur, montra une grande bienveillance envers le sanctuaire. Ainsi, en 1832, l’Empereur donna deux mille roubles à l’église pour faire une riza1 à l’icône du saint. En 1844, mille cent vingt-huit roubles furent données pour des rénovations. En 1847, le grand Prince donna cinq cents roubles pour construire une chapelle sur la tombe de la juste Juliana, mère du fol-en-Christ. En 1858, le grand Prince Nicolas construisit une chapelle dédiée à saint Nicolas, dans l’église.
Un manuscrit du xviie siècle révèle qu’aux temps anciens, l’archevêque de Novgorod servait lui-même la Divine Liturgie dans l’église de Saint-Pantéléimon, au jour de la commémoration du fol-en-Christ. Les vêpres et le moleben2 étaient concélébrées par l’higoumène du monastère de Nicolo-Belsky et par le clergy de la cathédrale.


Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Lev Puhalo & Vasili Novakshonoff
God's Holy Fools
Synaxis Press,
Montreal, CANADA
1976

Hésychie (17)


Que ton cœur toujours
Soit l'écrin
Du Nom Ineffable

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

jeudi 31 décembre 2009

Fols-en-Christ: saint Saint Procope d’Oustioug



Saint Procope d’Oustioug (8 juillet)

Comme saint Isaac, Procope était un riche marchand. Il n’était ni russe, ni orthodoxe de naissance. Procope est né à Lübeck et faisait du commerce à Novgorod grâce au traité des villes hanséatiques. Il fut profondément touché par les enseignements de l’orthodoxie et, renonçant au catholicisme latin, il fut baptisé dans l’Eglise du Christ. Procope fut tellement influencé par l’idéal ascétique orthodoxe qu’il vendit ce qu’il possédait, distribua sa richesse aux pauvres et entra au monastère de Khoutyn, près de Novgorod. Après avoir grandi pendant un temps dans l’obéissance et la pureté spirituelle, le saint quitta le monastère et partit pour le grand Oustioug où il entra dans la voie de la folie pour le Christ.
Oustioug était une cité à moitié finlandaise où il y avait beaucoup d’églises orthodoxes. La cathédrale était une haute structure de bois avec un grand porche. Procope choisit ce porche comme refuge pour la nuit. Durant la journée, il marchait dans la cité avec l’apparence d’un fou et il supportait la dérision, les reproches et les coups de gens sans cœur. Les enfants se moquaient de lui et les adultes qui avaient moins de sens spirituel que les enfants faisaient de même. Saint Procope se retirait sous le porche de la cathédrale pour y prier toute la nuit. Il priait plus particulièrement pour tous ceux qui lui avaient fait du tort, répétant la prière miséricordieuse du Crucifié : «Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font».
Quand le saint était las, il s’étendait souvent pour se reposer sur un tas de fumier, une pierre ou sur la terre battue. Ses vêtements étaient de simples haillons et il affrontait, ainsi vêtu, les froids incroyables du nord de la Russie. Il n’acceptait la nourriture que des pauvres et de ceux qui craignaient Dieu, mais il n’acceptait rien de ceux qui s’étaient enrichis. Ses seuls véritables amis étaient le collecteur d’impôts mongol, Ivan Borga et son épouse Marie.
Autrefois, Ivan avait été sans foi ni loi, se permettant tout. Il avait enlevé Marie, fille d’un citoyen local et l’avait forcée à devenir sa concubine. Cependant, sous l’influence de Marie, Borga fut converti à la sainte orthodoxie, reçut le baptême et épousa Marie. Finalement, les gens se réconcilièrent avec lui et Ivan Borga changea de vie, vivant honnêtement avec son épouse. Les Borga vivaient sur la colline de Sokolya. Là, ils construisirent une église en l’honneur du Prodrome et, plus tard, un monastère.
Saint Procope rendait quelquefois visite aux Borga mais il ne s’autorisait jamais à utiliser le confort mis à sa disposition. Son confesseur était le bienheureux Cyprien, fondateur du monastère des Archanges d’Oustioug, mais le saint ne se reposa jamais, même chez lui.
Procope fut le premier des fols-en-Christ à suivre cette voie dans le monde. Il fut ainsi le premier Russe à imiter saint André de Constantinople, le plus renommé des fols-en-Christ. Il est frappant de constater que certains épisodes de la vie de Procope sont presque identiques à ceux de la vie de saint André. L’épisode qui suit est particulièrement intéressant…
Une nuit, il y eut un gel particulièrement cruel. Une forte tempête de neige entassait des congères autour des maisons et la froidure du vent du nord était si intense que les oiseaux tombaient morts depuis le ciel. Même le bétail et les gens gelaient. On peut imaginer combien ce froid était rude pour Procope qui était à moitié nu et passait ses nuits sous le porche de la cathédrale d’Oustioug. Tourmenté par le gel, il essaya de rentrer dans la cabane de pauvres gens afin de se réchauffer un peu, mais ils le chassèrent à coups de bâton et verrouillèrent la porte. L’exclu souffrant arriva dans un réduit où quelques chiens s’entassaient dans un coin. Il s’allongea près des chiens pour profiter de leur chaleur mais les chiens se levèrent et s’enfuirent loin de lui.
Le très souffrant ascète, voyant que, non seulement les humains mais les chiens même le méprisaient, se dit à part soi : «Béni est le Nom du Seigneur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles !» et il retourna sous son porche pour attendre la mort. Tremblant de tous ses membres, il pria pour que Dieu prenne son âme. Il ressentit soudain une chaleur merveilleuse. Levant les yeux, il vit un ange de Dieu qui se tenait devant lui avec une belle branche à la main. Le messager céleste toucha le front de Procope avec la branche et une chaleur agréable envahit tout son corps. Saint Procope relata cet épisode au prêtre Syméon (père de saint Stéphane de Perm) à condition qu’il ne le répète pas avant la mort du fol-en-Christ.
Le lieu de contemplation préféré de saint Procope était une grande pierre sur le rivage de la rivière Soukhona. Là, regardant les bateaux qui passaient, il priait pour ceux qui confiaient leur sort aux éléments changeants.
A cause de ses grands combats ascétiques, le Seigneur accorda à Procope les dons de prophétie et de thaumaturgie. Un dimanche, saint Procope dit aux gens dans l’église : «Repentez-vous de vos péchés, frères ! Hâtez-vous de complaire à Dieu par le jeûne et les prières, sinon la cité sera détruite par une tempête de grêle» ! La plupart de ceux qui entendirent Procope se moquèrent de lui. Après la liturgie, saint Procope s’assit sous le porche, en larmes, et il pleura ainsi tout le jour et toute la nuit. Les passants lui demandèrent ce qui l’affligeait ainsi. Le saint répliqua : «Veillez et priez afin de ne pas encourir de désastre» ! Mais son prêche ne fut pas écouté.
Le troisième jour, tandis qu’il marchait dans la ville, Procope répéta, en pleurs : «Pleurez, mes amis ! Pleurez dans vos prières, priez pour que le Seigneur vous délivre de la colère de la vérité, qu’Il ne vous détruise pas comme Sodome et Gomorrhe, à cause de vos transgressions».
Mais les gens d’Oustioug ne prêtèrent pas attention à ce que disait le fol-en-Christ. Une semaine après le premier avertissement de Procope, un nuage noir apparut à l’horizon. Tandis qu’il approchait de la cité, il grandit en taille et en furie jusqu’à ce qu’enfin une terrible nuée noire soit suspendue au dessus de toute la région. Des éclairs en descendaient en lanières féroces et les terribles coups de tonnerre roulaient sans arrêt dans l’air. Les murs des bâtiments tremblaient sous les coups de tonnerre et on ne s’entendait plus avec les bruits assourdissants de la tempête. Soudain, les gens de la cité comprirent la vérité des avertissements de saint Procope et ils se précipitèrent à la cathédrale de la Mère de Dieu.
Saint Procope était déjà là, priant en larmes devant l’icône de l’Annonciation pour que la Mère de Dieu intercède devant le Christ pour ceux qui avaient péché. Les gens commencèrent à prier en sanglotant et en se lamentant sur leur salut, à cause de leurs mauvaises actions. Alors, un grand miracle de Dieu advint : une huile fragrante commença à ruisseler de l’icône. Sa fragrance emplit l’église. A ce moment, l’atmosphère changea. L’atmosphère suffocante se leva et le nuage, sa foudre et ses éclairs s’enfuirent au loin. Il fut découvert plus tard que des pierres rougies à blanc étaient tombées avec la grêle, brisant des arbres sur la vallée très boisée de Kotoval, à quelque vingt verstes1 d’Oustioug2. Cependant, ni les gens, ni les animaux ne furent touchés.
Pendant ce temps, tant de myrrhon avait coulé de l’icône que les vases de l’église en étaient remplis et ceux qui furent oints avec cette huile obtinrent la guérison de diverses maladies.
Saint Procope continua sa vie de folie pour le Christ comme auparavant et, par le biais de cette folie feinte, la Divine Grâce qui habitait en lui était cachée aux hommes. Il avait coutume de tenir trois tisonniers dans la main gauche. Il fut remarqué que lorsqu’il les portait tête vers le ciel, la moisson était bonne, mais que s’il les tournait vers le sol, il y avait alors pénurie.
Saint Procope reposa dans le Seigneur à un âge avancé, le 8 juillet 1303, aux portes du monastère des Archanges. Par respect pour ses dernières volontés, son corps fut enseveli sur le rivage de la rivière Soukhona, près de la cathédrale de la Dormition. La grande pierre sur laquelle il s’était si souvent assis près de la rivière, lorsqu’il priait pour ceux qui voyageaient sur les eaux, fut placée sur sa tombe.
En 1458, un certain Ivan, qui se déclarait lui-même comme un «pauvre homme», vint de Moscou à Oustioug et commença à rassembler les souvenirs des citoyens du lieu concernant Procope. Il fit peindre une icône du saint et érigea une petite chapelle sur sa tombe. L’icône fut mise dans la chapelle pour y être vénérée. Bientôt, des flots de miracles commencèrent à être manifestés pour les gens qui venaient sur la tombe du saint.
Dieu révélait la glorification de son saint.
En 1471, des troupes d’Oustioug participant à la campagne de Nijni-Novgorod furent menacées par une épidémie. Saint Procope apparut à plusieurs soldats avec la promesse de les aider contre cette horrible maladie. Après cette campagne, les soldats construisirent une église sur la tombe du saint et érigèrent un tombeau sur lequel ils placèrent une icône du bienheureux, en commémoration de sa protection. Depuis cette époque, la commémoration du saint commença à être célébrée régulièrement le 8 juillet.
Le concile de Moscou de 1547 confirma cette glorification et cette commémoration de saint Procope. Enfin, jusques à la Révolution, les reliques du saint reposèrent dans l’église qui lui était dédiée. En 1833, un nouveau tombeau avait été érigé avec des plaques de marbre qui portaient une inscription dorée.
Les miracles et intercessions de saint Procope furent régulièrement enregistrés de 1471 à la Révolution. Depuis la Révolution, la liste a été interrompue.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Lev Puhalo & Vasili Novakshonoff
God's Holy Fools
Synaxis Press,
Montreal, CANADA
1976

Hésychie (16)




Le monde a besoin de preuves
Ton cœur se contente seulement
De ferveur et de foi

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

mercredi 30 décembre 2009

Fols-en-Christ: saint Isaac le Reclus



Saint Isaac le Reclus (14 février)

Pour autant que nous le sachions, Isaac fut le premier Russe à entrer dans la voie de la folie pour le Christ. Par sa vie, nous recevons aussi pour la première fois la manifestation de cette ruse spéciale de Satan appelée «prelest» en russe, «plani» en grec et illusion spirituelle en français.
Isaac vécut pendant la deuxième moitié du ixe siècle. Il avait été marchand prospère dans la ville de Toropets, mais avait ressenti un profond appel vers le monachisme. Isaac, dont le nom était Tchern avant sa tonsure, vendit tout ce qu’il avait, en donna le prix aux pauvres, prit sa croix et suivit le Christ. Le Seigneur conduisit son serviteur docile au monastère des Grottes de Kiev où saint Antoine, père du monachisme russe, le reçut et le tonsura.
Saint Isaac avait été choisi comme un instrument solide pour les travaux difficiles. Le nouveau moine mit une haire sous son rason1 et il commença à mener une vie très stricte. Plus tard, le saint prit une peau de chèvre fraîchement abattue, s’en fit une veste étroite et la porta par-dessus la haire. La peau de chèvre sécha sur lui et ainsi commença son combat puissant contre les passions.
Saint Isaac rechercha et obtint la bénédiction du staretz pour entrer dans la voie de la réclusion. Il s’enferma dans une petite grotte de cinq mètres où il pria Dieu dans les larmes. Pour nourriture, il n’avait que la prosphore2 du jour et une mesure d’eau. Saint Antoine lui-même lui apportait ces maigres provisions, les passant par une ouverture si petite qu’une main pouvait à peine y entrer. Le soir, il commençait à faire des prosternations sans arrêt jusques à minuit. Là, il devenait las et s’asseyait.
Pour l’instruction de tous les moines russes et pour des raisons connues de Lui seul, Dieu permit au Malin de tromper Isaac. Ceci arriva de la manière qui suit. Un jour, Isaac était assis, se reposant, et sa chandelle était déjà éteinte. Soudain, la grotte s'illumina d’une lumière vive. Deux silhouettes rayonnantes entrèrent : leurs visages brillaient comme le soleil. «Isaac, dirent-elles, nous sommes des anges et le Christ vient vers toi. Prosterne-toi devant Lui» ! Le saint ne comprit pas cette activité des démons et, sans se garder par le signe de la Croix ou le sentiment de sa propre indignité, il se leva et, allant vers elles, se prosterna jusques au sol devant la silhouette qui lui apparut alors, comme s’il s’agissait du Christ. Les démons s’écrièrent : «Tu es des nôtres, Isaac !», et ils le firent sortir, aller dans la cellule principale et ils s’assirent. Alors, toute la cellule et même le couloir de la grotte se remplirent de ces êtres qui semblaient des anges. Le démon qui était apparu en guise de Christ dit : «Prenez des flûtes, des cymbales, des psalterions et jouez ; qu’Isaac danse avec nous». Et ils commencèrent à jouer. Ils épuisèrent Isaac d’une telle manière qu’ils le laissèrent à peine vivant. Quand il eut atteint un état d’effondrement total, les démons sourirent avec mépris et le laissèrent là.
A l’aube, quand l’heure de rompre le jeûne arriva, saint Antoine vint, comme à l’accoutumée, à la petite fenêtre d’Isaac et répéta la prière1. Il n’y eut pas de réponse à l’intérieur et saint Antoine, supposant que le reclus était trépassé, envoya chercher saint Théodose et les frères au monastère. Ils entrèrent dans la grotte après avoir brisé la porte et en sortirent Isaac, pensant qu’ils n’avaient affaire qu’à un cadavre. Quand ils le sortirent à la lumière du jour, quelqu'un remarqua qu’il était encore vivant. «C’est là l’œuvre des démons !» dit saint Théodose. Ils mirent Isaac au lit, dans une des cellules du monastère. Saint Antoine prit soin du bienheureux ascète et le soigna de ses propres mains. Quand Antoine fut exilé à Tchernigov en 1068, l’higoumène saint Théodose amena Isaac dans sa propre cellule pour s’occuper de lui. Saint Isaac était dans un tel état d’épuisement qu’il fut incapable de bouger ou même de parler pendant plus de deux ans. Parce qu’il gisait constamment sur un côté, des vers se développèrent à plusieurs reprises sous l’os de sa hanche. Saint Théodose nettoyait la plaie et lavait le reclus de ses propres mains. Le doux higoumène priait sans discontinuer pour le rétablissement d’Isaac.
Pendant la troisième année, Isaac commença à parler et à entendre. Avec le temps, il se remit à marcher, mais comme un enfant qui fait ses premiers pas. Il ne voulut pas aller à l’église, mais on l’y conduisit de force. Puis on lui apprit à marcher jusques au réfectoire. Là, du pain fut placé devant lui, mais il ne le touchait point à moins qu’un des frères ne le mette dans sa main. Enfin saint Théodose dit : «Laissez-le apprendre à manger tout seul». Pendant une semaine, Isaac ne prit pas de pain. Puis, petit à petit, regardant les autres, il apprit à manger. Et ainsi, progressivement, il se rétablit après ce choc terrible.
Durant l’higouménat2 du père Stéphane qui succéda à saint Théodose, Isaac se rétablit complètement de sa maladie et recommença à mener une vie stricte. Il ne retourna plus à la grotte, mais il obtint du staretz la bénédiction pour entamer le combat spirituel de la folie en Christ. Il se revêtit à nouveau de la haire sur laquelle il porta une chemise ordinaire de paysan. Ses chaussures étaient complètement usées.
Isaac reçut l’obédience d’aide-cuisinier. Chaque matin, il arrivait avant tout le monde aux Matines et restait debout sans se mouvoir pendant tout l’office. Après les Matines, il allait à la cuisine pour préparer le feu.
Un des cuisiniers dont le nom était aussi Isaac, se moquait souvent du fol-en-Christ et le tourmentait. Considérant qu’Isaac était complètement fou, le cuisinier lui montra un jour du doigt un endroit vide et lui dit : «Isaac, il y a là un corbeau. Va l’attraper» ! Le bienheureux Isaac s’inclina devant son bourreau, alla à l’endroit indiqué et, ô miracle de Dieu, devant les yeux de tous, revint avec un corbeau dans ses mains. Les cuisiniers furent frappés de peur et d’étonnement et ils rapportèrent l’incident à l’higoumène et aux frères. A partir de ce moment-là, les moines se mirent à faire montre d’un respect marqué pour Isaac. Craignant la gloire du monde, le fol-en-Christ commença à se comporter d’une manière encore plus folle et à provoquer l’higoumène et les frères, à un point tel qu’il fut souvent vilipendé et même battu.
Pendant la période de l’higoumène Nicon, Isaac s’installa dans la grotte de saint Antoine et commença à accroître ses combats ascétiques.
Quand les enfants venaient à la grotte, le fol-en-Christ les habillait en moines. Les parents l’insultaient souvent à cause de cela, ou bien ils le frappaient.
De cette manière, le saint grandit en patience car il endurait tout avec douceur : les coups, les humiliations, et le froid qui le coupait à travers son vêtement sommaire et ses pieds presque nus.
Une nuit, le poêle était en mauvais état, les flammes se frayaient un chemin à travers les craquelures du haut. Comme il n’avait rien d’autre pour fermer ces orifices, Isaac les boucha en se tenant pieds nus sur eux et il resta ainsi jusques au moment où le poêle s’éteignit, faute de bois.
«Beaucoup d’autres choses ont été rapportées sur lui, et j’en ai vues quelques-unes moi-même», dit le vénérable Nestor, chroniqueur des Grottes de Kiev. Saint Isaac obtint enfin un tel pouvoir sur les démons qu’il réduisait à néant leurs apparitions et leurs terreurs. Il les considérait comme des mouches, leur disant : «Vous m’avez trompé autrefois dans les grottes parce que je ne connaissais pas votre ruse. A présent, mon Dieu, le Seigneur Jésus-Christ, est avec moi ainsi que le sont les prières de mon père Théodose. Et ainsi, j’espère vous défaire». Les démons lui faisaient néanmoins beaucoup de mal. «Tu es à nous, répliquèrent-ils. Tu t’es incliné devant notre maître et devant nous» ! «Votre maître est l’ennemi du Christ et vous êtes mauvais !», répondait-il en se gardant du signe de la Croix. Alors ils disparaissaient. Quelquefois ils revenaient la nuit et essayaient de le vaincre par la peur, ils lui apparaissaient encore comme une grande foule armée de pioches et clamant : «Creusons dans cette grotte et ensevelissons cet homme vivant» ! D’autres, prétendant lui être compatissants, lui disaient : «Echappe-toi Isaac, ils veulent t’enterrer vif» ! Mais il répliquait : «Si vous étiez bons, vous viendriez pendant la journée, mais vous appartenez aux ténèbres, vous marchez dans les ténèbres et les ténèbres sont votre lot». Et sur ce, il se signait avec la Croix et les démons disparaissaient. Finalement, il atteignit une telle maîtrise avec les démons qu’ils le laissèrent en paix et ne le troublèrent plus. Il dit lui-même que ce dernier combat continua trois ans.
Ses dernières années se passèrent dans une continence encore plus stricte, en jeûne et en veilles. Quand il tomba malade dans la grotte, il fut emmené au monastère où il reposa en Christ huit jours plus tard, le 14 février 1090, pendant la titulature de l’higoumène Jean.

La Sainte Eglise commémore saint Isaac à la date de son trépas. Les reliques du saint reposent, à la vue de tous, dans la grotte de saint Antoine.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Lev Puhalo & Vasili Novakshonoff
God's Holy Fools
Synaxis Press,
Montreal, CANADA
1976

Hésychie (15)




Ne théorise pas
Au sujet de Dieu et de la foi
Entre dans la prière
Et écoute l'Esprit

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

mardi 29 décembre 2009

Fols-en-Christ: saint & juste Thomas de Syrie


Le juste Thomas de Syrie (24 avril)

Le saint et juste Thomas commença le combat monastique en Syrie. Il mena une vie exceptionnellement vertueuse mais il avait crainte de tomber dans l’orgueil, à cause de la louange des autres. Afin de cacher sa vertu, saint Thomas prit sur lui de se soumettre à l’épreuve de la folie pour le Christ. Quoique l’on pensât que Thomas était sans le sens commun et imbécile, l’higoumène du monastère connaissait son combat secret et lui donnait à accomplir des obédiences simples et qui, parfois même, requerraient une certaine responsabilité.
Pendant l’une des ces obédiences, Dieu révéla la gloire de son serviteur. Thomas fut un jour envoyé à Antioche pour recevoir les marchandises qui constituaient les provisions annuelles pour le monastère, provisions qui étaient données par le Patriarche d’Antioche. La visite de saint Thomas coïncida avec une épidémie de peste qui avait frappé la région. Tandis que le saint attendait à Antioche, il approchait fréquemment un certain clerc âgé, nommé Anastase, et il demandait l’aumône pour le monastère en contrefaisant la folie. Le père Anastase donna au fol-en-Christ un grand coup au visage. Quand ceux qui étaient présents protestèrent contre l’offense, le fol-en-Christ les calma et dit : «A l’avenir, je ne recevrai plus rien et Anastase ne donnera plus rien». La prophétie fut bientôt accomplie car le père Anastase mourut le lendemain. Saint Thomas reprit le chemin du retour mais tomba malade dans la ville de Daphné aux environs d’Antioche. Il reposa dans le Seigneur peu de temps après, dans l’église de saint Euthyme où il était allé prier et ses reliques furent enterrées dans le cimetière des étrangers de passage, dans une rangée où se trouvaient d’autres corps, y compris ceux de femmes.
Par un grand miracle de Dieu qui choisit de glorifier son saint d’une manière qui reflétait sa vie, la terre se souleva et fit jaillir les autres corps de la fosse commune. Cet incident fut relaté au patriarche Ephrem qui fit faire une enquête. Les corps furent remis dans la fosse d’où ils furent à nouveau rejetés. Entendant cela, le Patriarche ordonna que le corps du moine Thomas soit exhumé. Quand le corps fut découvert, il fut trouvé incorrompu et fragrant. Le Patriarche ordonna alors que les reliques soient rapportées à Antioche en festive procession. Les pieux citoyens de la ville sortirent dans les rues pour accueillir les saintes reliques avec des cierges et des bannières. Elles furent mises en un tombeau spécialement construit pour elles et il fut noté que, ce jour-là, la peste cessa dès que les reliques entrèrent dans la ville.
Cette procession des reliques eut lieu le 24 avril de la dernière année de la titulature du très révérend patriarche Ephrem (527-545) et la mémoire du fol-en-Christ est célébrée en ce jour.


Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Lev Puhalo & Vasili Novakshonoff
God's Holy Fools
Synaxis Press,
Montreal, CANADA
1976

Hésychie (14)




Par ta prière en l'Eglise
Tu rejoins sûrement
Les anges les prophètes
Et les saints de Dieu

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lundi 28 décembre 2009

Fols-en-Christ: saint Syméon






Saint Syméon d’Emèse (21 juillet)

Saint Syméon naquit vers 522 pendant le règne de Justinien dans la ville d’Edesse. Il était d’une famille noble et riche. A l’âge de trente ans, le saint partit pour Jérusalem pour vénérer la Très Vénérable Croix du Sauveur et, de là, il alla au monastère de saint Gérasime. L’higoumène Nicon lui conféra la tonsure du grand schème angélique. Après une année, il quitta secrètement le monastère, de nuit, et s’installa dans le désert, près de la Mer Morte, où il s’adonna au combat ascétique, souffrant de grands maux et cruautés de Satan et des hommes pendant environ trente ans. Par ce combat, il devint si étranger aux passions que sa chair était aussi insensible que le bois qui n’a nul désir.
En 582, à l’âge de soixante ans, saint Syméon quitta le désert pour «admonester le monde». Mais avant d’entreprendre le combat spirituel de la folie pour le Christ, il revint à Jérusalem pour vénérer la Croix du Sauveur. De Jérusalem, saint Syméon alla à Emèse et commença son ascèse de folie en Christ.
L’historien Evagre, contemporain de saint Syméon, écrit : «Cet homme avait renoncé à la vaine gloire au point que, pour ceux qui ne le connaissaient pas, il semblait fou, même s’il était rempli de sagesse et de la grâce de Dieu. La plupart du temps, il vivait tout à fait seul, ne laissant personne voir quand et comment il priait, mangeait et quand il jeûnait.
Quelquefois, il apparaissait sur les routes et les places principales en extase, semblant être privé de bon sens, fou. Quelquefois, souffrant de la faim, il entrait furtivement dans une auberge et commençait à manger la première nourriture qui était à portée de sa main. Si quelqu'un lui manifestait du respect par un enclin, il partait contrarié en toute hâte, craignant que ne soit révélée sa vertu».1
Dans la biographie détaillée du saint qui fut traduite dans les temps anciens en slavon, il est raconté qu’un jour, le bienheureux trouva un chien mort sur un tas d’ordures, à l’extérieur de la ville. Il prit la corde qui le ceignait et l’attacha au chien qu’il traîna ainsi dans toute la ville. Quelques enfants se mirent à crier en le voyant : «Un moine fou ! Un moine fou !» et ils lui jetèrent des pierres et le frappèrent avec des bâtons. Le jour suivant, jour du Seigneur, il mit des noix dans le creux de sa chemise, entra à l’église pendant la Divine Liturgie et se mit à éteindre les cierges avec des noix. Quand des gens essayèrent de le chasser, il courut à l’ambon et se mit à bombarder les femmes. Il fut chassé de l’église et tandis qu’il courait dans les rues, il renversa les tables sur lesquelles étaient mis les pains à vendre. Les vendeurs de pain le battirent presque à mort.
Un jour, un marchand qui suivait l’hérésie de Sévère vit le bienheureux oisif et crut qu’il pourrait le faire travailler pour un prix dérisoire. «Pourquoi es-tu oisif, vieil homme ? Viens travailler pour moi au marché» ! Syméon accepta mais, une fois en charge de son étal, il commença à donner les marchandises gratuitement à tous les pauvres qui passaient par là. De plus, il commença à manger lui-même ces denrées sans les payer. Quand le marchand revint pour inspecter l’étal, il fut content de voir que son stock avait presque disparu, mais quand il vit qu’il n’avait pas gagné d’argent, que les marchandises avaient été données, il battit violemment le saint et le chassa.
Le bienheureux avait quelques amis proches avec lesquels il se comportait normalement et sans sa folie feinte. Un de ces amis était domestique et avait commis un acte honteux avec une servante et l’avait rendue enceinte. Quand le maître força la jeune fille à nommer le responsable de son état, elle clama que c’était Syméon qui l’avait rendue enceinte. Elle affirma ce mensonge sous serment. Quand Syméon entendit cela, il ne nia point, il dit seulement que son corps était un vase fragile. Quand ces paroles se répandirent partout et déshonorèrent complètement Syméon, il n’apparut plus en public, à cause de sa honte supposait-on.
Cependant, quand vint le temps de la délivrance pour la femme, les douleurs de l’enfantement devinrent des tourments excessifs d’une force intolérable qui mettaient sa vie en danger. Syméon apparut alors d’une manière inopinée et quelqu'un le supplia de prier pour la jeune fille à la torture. Il annonça à la cantonade que cette femme n’accoucherait pas tant qu’elle ne donnerait pas le nom véritable de l’homme avec lequel elle avait conçu cet enfant. Dès qu’elle le fit, l’enfant naquit promptement et sans efforts.
A une autre occasion, il fut remarqué que Syméon entrait dans la maison d’une femme de mœurs dissolues et, ayant fermé la porte derrière lui, il resta quelque temps avec elle. Puis il ouvrit la porte et sortit en hâte, regardant dans toutes les directions si quelqu'un le voyait. Cela accrut encore plus la suspicion, si bien que ceux qui l’avaient vu appelèrent la femme et lui demandèrent pourquoi Syméon était chez elle et pendant combien de temps. La femme témoigna sous serment qu’elle n’avait pas pris de nourriture pendant trois jours à cause de sa pauvreté. Saint Syméon lui apporta de la viande, du pain et du vin et, ayant fermé la porte, lui dit de manger tout son soûl. Quand elle eut fini, le saint prit le reste et partit.
En 588, il prédit un tremblement de terre qui secoua la côte de Phénicie et ravagea plus particulièrement les villes de Beyrouth, Biblos et Tripoli. Plusieurs jours avant le tremblement de terre, Syméon prit un fouet et commença à frapper certains piliers sur lesquels reposaient des bâtiments, disant aux uns : «Restez fermes, le Seigneur vous l’ordonne !», aux autres : «Ne restez pas debout et ne tombez pas» ! Et, pendant le tremblement de terre, tous les piliers à qui il avait demandé de rester fermes restèrent entiers et ne bougèrent pas. Tous les autres tombèrent et furent réduits en gravats avec les bâtiments qu’ils soutenaient. Ceux à qui il avait dit de ne pas rester debout et de ne pas tomber, craquèrent de haut en bas et s’écroulèrent au centre, mais ils ne tombèrent pas.
Dix jours avant son trépas, le saint eut une conversation avec son ami le diacre Jean. Il l’instruisit pour le salut de son âme et il lui annonça sa fin prochaine. Le diacre promit de venir dans la «porcherie» où vivait le saint après deux jours. Saint Syméon resta dans sa hutte jusqu’à sa mort. Enfin, des mendiants qui étaient amis du fol-en-Christ, remarquèrent qu’ils ne l’avaient pas vu depuis deux jours et allèrent vérifier qu’il ne soit pas malade. Ils le trouvèrent mort sous sa couche. Celui qui avait vécu comme un fou, mourut comme un fou sous son lit au lieu d’être dessus. Il rechercha l’humilité jusques dans la mort.
Sans cérémonie, les mendiants prirent le corps du serviteur de Dieu et l’emportèrent au champ du Potier local pour y être enterré. Ils portèrent les reliques et passèrent ainsi devant la maison d’un juif nouvellement baptisé et, tandis qu’ils passaient, le nouvel illuminé entendit un chant angélique. Il se précipita à sa fenêtre pour voir ce qui arrivait mais il n’aperçut que deux mendiants portant le fol-en-Christ mort vers sa sépulture de pauvre. Mais les voix des merveilleux chantres continuaient. Les anges de Dieu accompagnaient les reliques sacrées du fol-en-Christ qui avait été élevé plus haut que les anges. Une grande fragrance remplit l’air et le nouveau chrétien, glorifiant Dieu, se hâta de rejoindre l’humble procession. Il enterra les saintes reliques de ses propres mains et parla à tout le monde du chant miraculeux et de l’ineffable fragrance qui avaient accompagné les reliques du saint.
Le diacre Jean arriva trop tard à la hutte pour trouver les reliques du saint. Il rechercha en larmes le cercueil du saint, voulant lui donner une sépulture honorable. Quand le cercueil fut ouvert, il n’y avait cependant aucun corps à l’intérieur ! Dieu avait déjà accompli la translation des reliques en un lieu ignoré. C’était un trésor trop grand pour l’homme. Ils comprirent alors seulement que ce «fou» était en réalité le plus sage de tous les sages.
Le saint et juste Syméon s’endormit dans le Seigneur le 21 juillet, vers 590. Les détails de sa vie furent collectés par le diacre Jean qui les donna à saint Léonce, le grand évêque de Néapolis de Chypre. Saint Léonce publia la vie du saint pour l’édification des fidèles.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Lev Puhalo & Vasili Novakshonoff
God's Holy Fools
Synaxis Press,
Montreal, CANADA
1976

Hésychie (13)



Sache écouter
Souvent Dieu te parle
Par la voix de tes frères

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

dimanche 27 décembre 2009

Fols-en-Christ: saint Bissarion le Thaumaturge

Crucifixion Russe
+
Saint Bissarion le Thaumaturge
(6 juin)

Saint Bissarion venait d’Egypte. Dans la biographie du saint, il est dit : «Dès sa jeunesse, il aima Dieu et la lumière de la grâce de Dieu brillait en son cœur». Au temps de sa jeunesse, il y avait beaucoup de grands ascètes au Proche-Orient et Bissarion alla en Palestine pour apprendre la voie du véritable combat spirituel chrétien. Après un arrêt à Jérusalem pour vénérer les lieux saints, le jeune ascète rendit visite à saint Gérasime du Jourdain et il conversa également avec beaucoup d’autres ascètes.
Il fut si grandement édifié spirituellement par les Pères de Palestine qu’il décida de s’y installer et de se placer sous l’obédience de l’un d’entre eux. Des affaires domestiques requerraient cependant son retour en Egypte. Peu après son retour dans sa patrie, Bissarion rencontra le bienheureux Isidore de Péluse et devint très proche de lui. Quand les parents de Bissarion moururent et qu’il fut à même de choisir librement sa vie future, il distribua son bien aux pauvres, fut tonsuré et partit pour le désert de Scété.
Bissarion entreprit l’ascèse et le combat pour purifier son âme, le cœur enflammé de zèle et d’amour pour Dieu. Il jeûnait totalement pendant de longues périodes de temps. Saint Bissarion s’adonnait également à l’ascèse qui consistait à ne pas dormir. Il était si ravi dans sa prière au Sauveur qu’il ne pouvait supporter d’en perdre un seul instant dans le sommeil. Quand la faiblesse du corps le forçait à se reposer, il refusait de s’allonger, il faisait un court somme, soit debout, soit appuyé sur quelque chose ou alors assis, le dos droit.
Le Seigneur voyant la bonne volonté du saint, l’affermissait dans toutes ses œuvres et Il le glorifia en lui donnant de devenir thaumaturge.
Saint Bissarion marchait un jour le long de la mer avec son disciple Thula. Il faisait très chaud et son disciple eut très soif, mais leur gourde était vide. Il commença à se plaindre à Bissarion. Le staretz se mit face à la mer et commença à prier. Il fit ensuite le signe de la Croix sur la mer et dit à Thula : «Au Nom du Seigneur, prends de l’eau de la mer et bois» ! Le disciple puisa de l’eau de la mer et la goûta. Elle était pure et fraîche. Il but. «Et puis, raconta Thula, je versai de l’eau dans la gourde. Quand le staretz vit cela, il me demanda pourquoi j’avais rempli la gourde. Je répondis : “Pardonne-moi, Père, peut-être que je voudrai boire encore en chemin”. Le staretz répondit : “Dieu est ici, et Dieu est partout” !».
De telles choses arrivaient souvent et, plusieurs fois, des sécheresses cessèrent par les prières du staretz. L’Abba fut même vu marchant sur le Nil comme si c’était sur la terre ferme !
Le pouvoir d’Abba Bissarion sur les démons était connu et les gens possédés lui étaient amenés de fort loin. Saint Bissarion était très miséricordieux et opposé au jugement du prochain. Un jour, un moine de Scété fut chassé de l’Eglise pour quelque péché par le presbytre, parce qu’il était indigne d’être avec les autres. Abba Bissarion se leva et il sortit avec le moine, disant : «Moi aussi, je suis pécheur» !
Le saint alla de lieu en lieu comme un fugitif, comme un vaisseau dans le désert. Il enseignait les hommes à la manière d’un fou dont les actions et les paroles étaient incompréhensibles à ceux auxquels il s’adressait. Ses disciples dirent qu’il vécut toute sa vie sans agitation aucune, complètement libéré des soucis du corps, nourri par l’espoir du futur, et affermi dans la forteresse de la foi. Il recevait ce dont il avait besoin de Dieu et ne voulait rien d’autre que ce qu’il recevait.
Le staretz Bissarion, fol-en-Christ, reposa dans le Seigneur à un âge très avancé vers la fin du ve siècle. Sa mémoire est célébrée au 6 juin.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Lev Puhalo & Vasili Novakshonoff
God's Holy Fools
Synaxis Press,
Montreal, CANADA
1976

Hésychie (12)



Que tes paroles soient louanges
Tes gestes bénédictions
Et tes pensées prières
Et ta vie sera féconde

上帝的朋友 ( L'ami de Dieu)

samedi 26 décembre 2009

Fols-en-Christ: saint Sérapion le Syndonite


Saint Sérapion le Syndonite (14 mai)

Sérapion était moine depuis sa jeunesse. Il lisait la Sainte Ecriture avec tant d’assiduité qu’il la connaissait par cœur. Egyptien de naissance, il fut nommé le Syndonite car, toute sa vie, il ne porta que la tunique de lin sans manches que les Egyptiens appellent «syndon».
Très zélé dans son ascèse de dépouillement, le saint n’avait ni maison ni abri et il passait sa vie comme un oiseau du ciel en vagabondage constant. Ayant atteint la perfection dans le dépouillement, il s’efforça d’atteindre un but plus élevé. Dieu lui accorda enfin l’absence de passions1. On trouvait souvent le saint qui pleurait amèrement sur la route, à l’extérieur du village. Quand on lui demandait la cause de ses lamentations, le saint répondait : «Mon maître m’a confié sa fortune et je l’ai dilapidée et, à présent, il me tourmente». Les gens ne comprenaient pas ses paroles et pensaient qu’il parlait d’or et d’argent. Ils lui donnaient souvent de l’argent, du pain ou des légumes en lui disant : «Prends ceci, frère, mais ne te lamente pas sur la perte de la richesse. Dieu est capable de te la redonner». Sérapion dédia toute sa vie au salut du prochain. Alors qu’il était encore jeune, il se plaça dans une famille d’acteurs païens pour vingt pièces et il resta avec eux, jeûnant sévèrement et prêchant sans discontinuer la Parole de Dieu jusqu’à ce qu’il convertisse toute la famille au Christ et qu’il les convainque de quitter le théâtre. Le père de famille prit un emploi honorable et libéra Sérapion de ses liens, disant : «A présent, frère, nous te donnons la liberté puisque toi-même tu nous as libérés d’un esclavage honteux».
Sérapion partit alors pour Alexandrie. Sur la route, il rencontra un mendiant en haillons qui tremblait de froid. A la vue du pauvre homme, Sérapion enleva son vêtement et le donna à celui qui souffrait. Puis il s’assit sur le bord de la route, tenant en ses mains le saint Evangile. A ce moment, une connaissance vint à passer et lui demanda : «Père Sérapion, qui t’a dévalisé» ? L’ascète montra du doigt l’Evangile et dit «C’est ceci qui m’a dépouillé» !
Un autre jour, Sérapion vit un débiteur que l’on traînait en prison. Il n’avait rien à donner à ce pauvre homme alors il vendit son Evangile et paya sa dette. Quand il retourna à sa cellule, son disciple lui demanda où était l’Evangile. Le staretz répondit : «Mon fils, il m’a sans cesse admonesté de vendre ce que j’avais et de le donner aux pauvres. J’ai tenu compte de cette injonction et j’ai obéi afin que, par cette obéissance, je puisse recevoir grande hardiesse devant Dieu».
Saint Sérapion voyageait constamment. Un jour, arrivé en Grèce, il alla à Athènes. Pendant trois jours, il vagabonda dans la ville et personne ne lui donna même un morceau de pain. Le quatrième jour arriva et il n’avait pas mangé pendant trois jours pleins. Le saint alla à l’Acropole où se rencontraient les autorités de la cité et il commença à sangloter et à frapper dans ses mains, disant : «Athéniens, au secours» ! Les gens s’assemblèrent autour de lui pour lui demander ce qui n’allait pas. «D’où es-tu ? Qu’as-tu ?», demandèrent-ils avec le désir d’aider l’homme en détresse. «Je suis moine égyptien, répondit-il, et, ayant quitté mon propre pays, je suis tombé aux mains de trois créanciers. Deux d’entre eux m’ont quitté car ils ont reçu leur dû et n’ont plus de raison de me poursuivre. Le troisième ne me quitte pas et je n’ai pas de quoi le satisfaire».
Quelques-uns des Athéniens furent touchés de compassion et voulurent aider Sérapion à payer sa dette. «Où sont ces créanciers qui t’affligent et qui sont-ils ?» demandèrent-ils.
«Depuis ma jeunesse, répondit le fol-en-Christ, j’ai été tourmenté par l’amour de l’argent, le désir charnel et la gloutonnerie. J’ai été délivré de l’amour de l’argent et du désir charnel… ces passions ne me tourmentent plus. Mais je ne puis me libérer de la gloutonnerie. Cela fait quatre jours que j’ai faim et le créancier cruel qu’est l’estomac me tourmente sans cesse, demandant son dû habituel et il ne me laissera pas vivre si je ne le paie pas».
On donna de l’argent à Sérapion qui acheta un pain et quitta immédiatement la ville.
A Lacédemone, Sérapion entendit parler d’un homme pieux qui était manichéen. L’ascète s’attacha à lui et, en deux ans, réussit à le détourner de l’hérésie et à le ramener à la Sainte Eglise. Sérapion enseigna à cet homme et à sa famille la piété véritable puis rendit l’argent qui lui avait été donné et partit. Bien qu’il n’ait rien eu en sa possession, Sérapion s’embarqua sur un navire et s’assit sur le pont, attendant qu’il fasse voile. L’équipage et les passagers prirent le repas du soir et le capitaine du bateau, remarquant que Sérapion ne mangeait pas, supposa qu’il avait le mal de mer. Il en fut de même cependant les deuxième, troisième et quatrième jours. Quand on remarqua qu’au cinquième jour Sérapion ne mangeait rien, le capitaine demanda : «Mon cher ami, pourquoi ne manges-tu pas» ? «Je n’ai rien à manger», répondit-il. Quand il entendit cela, il commença à demander à ses officiers qui d’entre eux avait amené à bord les vivres de Sérapion. Quand il fut certain que personne n’avait embarqué quoi que ce soit pour le voyageur, le maître commença à lui faire des reproches. «Comment as-tu pu embarquer sans nourriture ? Comment mangeras-tu pendant la traversée ? Et comment paieras-tu ton voyage» ? Sérapion répondit calmement : «Je n’ai rien si ce n’est mes haillons. Retourne me jeter là où tu m’as embarqué» !
«Avec le bon vent et la navigation, grâce à Dieu, répliqua-t-il, nous ne retournerons pas au port même si tu nous offrais cent pièces d’or». Ainsi Sérapion resta tranquillement sur le bateau et le capitaine le nourrit jusqu’à ce qu’ils atteignent Rome.
A Rome, saint Sérapion rencontra un vertueux ascète nommé Dominique qui était un grand combattant de l’ascèse et qui avait le don d’accomplir des miracles. Sérapion resta avec lui et fut instruit par lui puis il alla à la recherche d’autres ascètes. Il entendit parler d’une certaine jeune fille qui pratiquait le silence et avait vécu en recluse pendant vingt-cinq ans, ne recevant jamais personne. Sérapion alla au logis de cette ascète et dit à la femme âgée qui la servait : «Dis à la vierge qu’un moine désire la voir de toute urgence» !
La syncelle1 répondit que la recluse ne recevait pas de visiteurs et qu’elle n’avait vu personne depuis des années. Sérapion insista : «Dis-lui que je dois la voir car Dieu m’a envoyé vers elle». Elle ne lui prêta pas plus attention que la première fois. Ce ne fut qu’après trois jours que Sérapion réussit enfin à être mis en présence de l’ascète. «Que fais-tu là à rester assise ?», demanda Sérapion. «Je ne suis pas assise, je suis en chemin» ! «Où vas-tu ?» demanda le fol-en-Christ. «Vers mon Dieu !» fut la réponse. «Es-tu morte ou vivante» ? «Je crois, dit-elle, que pour mon Dieu je suis morte au monde car celui qui vit selon la chair ne montera pas vers Dieu».
«Si tu veux savoir si tu es vraiment morte au monde, répondit à cela saint Sérapion, fais ce que je fais».
«Demande seulement ce qui est possible, dit-elle, et je le ferai».
«Pour quelqu'un qui est mort comme toi, continua Sérapion, tout est possible, sauf l’impiété. Descends et va te promener au dehors».
«Je n’ai pas quitté ce lieu depuis vingt-cinq ans, objecta la vierge. Comment puis-je sortir à présent» ?
«N’as-tu pas dit que tu étais morte pour le monde ? Peut-être est-ce parce que le monde n’existe pas pour toi. S’il en est ainsi, quelqu'un qui est mort ne ressent rien et tout doit t’être égal : sortir ou ne pas sortir» !
La vierge sortit. Quand ils atteignirent une certaine église, Sérapion lui dit : «Si tu veux savoir si tu es vraiment morte, et que tu ne vis plus pour les gens, alors enlève tes vêtements comme moi et, les plaçant sur ton épaule, va par la ville. Je marcherai nu moi aussi devant toi». La recluse protesta : «Mais si je fais cela, je tenterai beaucoup de gens par une telle absence de vergogne et on dira que je suis folle ou possédée».
«Qu’est-ce que cela peut te faire si on dit cela ? demanda le fol-en-Christ. Tu as dit que tu étais morte au monde et quelqu'un qui est mort ne se soucie point qu’on lui fasse des reproches ou qu’on se moque de lui, car un mort est insensible à tout cela».
Se sentant reprise à cause de son orgueil, la vierge répondit : «Je n’ai pas encore atteint un tel degré de perfection, mais je prie seulement de pouvoir y atteindre».
«Ma chère sœur, lui dit gentiment Sérapion, ne te réjouis pas d’être plus sainte que les autres et ne te vante pas d’être morte au monde. Tu viens de découvrir que tu es encore vivante et que tu te soucies de plaire aux gens»… La leçon de Sérapion apprit à la vierge la grande humilité et grâce à cela, l’éleva vers une perfection plus grande.
Un ermite vint rendre visite à Sérapion. Selon la coutume, le staretz offrit de prier avec lui. L’ermite lui répondit que ses propres péchés étaient si grands qu’il était indigne non seulement de prier avec le staretz mais même de respirer le même air que lui. Sérapion voulut lui laver les pieds mais l’ermite ne le permit pas pour les mêmes raisons déjà évoquées. Saint Sérapion parvint à convaincre l’ermite de manger avec lui. Il lui donna ensuite cet enseignement : «Mon fils, si tu souhaites te bonifier, alors reste assis dans ta cellule et sois attentif à ce que tu fais car dans la jeunesse il est plus utile de pécher dans sa cellule que d’en sortir».
L’ermite écouta cet enseignement, devint triste et changea de contenance si bien que son chagrin ne pouvait être caché du staretz. Sérapion lui dit : «Tu viens de dire que tu es pécheur, tu t’es accusé d’être indigne de l’image monastique même ! et maintenant tu te mets en colère quand je t’enseigne avec amour ! Si tu veux être humble, apprends à supporter les offenses des autres avec magnanimité et garde-toi de l’oisiveté».
L’ermite se repentit devant le staretz et le quitta ayant reçu un grand bienfait spirituel.

Telle fut la vie de notre saint père Sérapion le fol-en-Christ, homme sans passions et qui ne possédait rien. Mais nous avons, à partir d’une abondance de faits, relaté peu de choses car innombrables furent les œuvres miraculeuses et salvifiques de cet homme.
Saint Sérapion reposa au désert d’Egypte dans la soixantième année de son âge. La Sainte Eglise célèbre sa mémoire le 14 mai.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Lev Puhalo & Vasili Novakshonoff
God's Holy Fools
Synaxis Press,
Montreal, CANADA
1976