"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

samedi 27 octobre 2018

Père Stephen Freeman: La nourriture de l'âme

Soljenitsyne


J'ai récemment assisté à une rencontre entre mon évêque et un jeune homme désireux d'aller au séminaire. Après avoir obtenu l'approbation de l'évêque, il a posé une sage question : "Que devrais-je lire pour me préparer ?" La réponse m'intéressait autant que lui. "Lire de la bonne littérature", ce fut la réponse. Ce conseil venait d'un évêque qui est à la fois érudit et moine (l' archevêque Alexandre Golitsyn). Lisez de la bonne littérature. Ce n'est pas tant un conseil pour les exigences du séminaire - c'est un conseil pour l'âme.

Notre culture tend à mettre l'accent sur la maîtrise de l'information, la gestion des faits. Je me souviens d'un célèbre évangéliste de la télévision qui se vantait d'avoir mémorisé toute la Bible. Cela a fait de lui un télévangéliste, pas une grande âme ou un homme profondément sage. Il ne peut en effet s'agir que d'un tour de passe-passe de foire.

On m'a dit un jour que ce même conseil avait été donné aux gens en recherche et aux catéchumènes par Père Seraphim Rose. C'est l'une des meilleures choses que j'ai entendues à son sujet - cela montre une préférence pour l'âme plutôt qu'un endoctrinement de l'esprit. Tant de gens qui s'enquièrent de la foi feraient bien de suivre ces sages conseils.

Faire grandir l'âme n'est pas du tout une chose évidente. Platon, dans sa République, a suggéré que la formation musicale soit exigée pour tous les enfants précisément pour la formation de l'âme. L'âme est toujours tellement plus ce que nous sommes, et le caractère de qui nous sommes que ce que nous sommes et ce que nous savons.

Alors que le "canon" traditionnel de la littérature continue de faire l'objet d'attaques dans le milieu académique américain, de plus en plus de gens sont simplement des âmes "ignorantes". Ce n'est pas tant qu'ils manquent de l'information tirée d'une telle littérature (bien qu'ils en manquent), mais plutôt qu'ils manquent de profondeur et de capacité de réflexion, ce qui n'est possible qu'en étant confronté avec les meilleures idées, la meilleure musique, la beauté la plus profonde. Seule une grande âme peut enseigner à une autre âme à devenir grande.

Il y a plusieurs années, dans une classe de gens en recherche, j'ai mentionné Alexandre Soljenitsyne. Tous les élèves de la classe avaient fait des études universitaires ou avaient un diplôme presque complet. Un jeune homme m'a demandé qui était Soljenitsyne. J'étais stupéfait. Je me suis tout de suite rendu compte que la notoriété de ce géant spirituel avait passé un certain temps dans les années 80 et 90, mais ceci ne se réfère qu'à sa notice dans le cycle de nouvelles données par 24/7*. Malheureusement, peu de ceux qui connaissent son nom l'auront lu. Notre connaissance de la culture s'étend trop souvent à des futilités, comme à ce qui se passe sur Jeopardy.

J'ai souvent encouragé les lecteurs à ralentir leur vie. Au fur et à mesure que nous avançons à la vitesse de notre service Internet, nous avons tendance à entretenir l'habitude des rencontres brèves. Nous assimilons les informations qui ont été formatées pour une acquisition rapide. La profondeur de la contradiction, du paradoxe et du contexte tend à être éliminée. C'est surtout du carburant pour l'illusion.

La brillance d'Internet est sa capacité à " écumer et à récupérer ". Son génie échoue lorsqu'il s'agit de comprendre et d'analyser. La véritable connaissance humaine exige un effort important (et lent) d'attention et de communion.

Il y a quelques années, j'ai décidé de prendre Dostoïevski au sérieux. J'avais lu ses romans et je les avais médités. Il était évident pour moi qu'il y avait beaucoup à perdre, tant dans la traduction que dans les références culturelles plus larges. J'ai cherché un commentaire sur son travail et j'ai commencé le long et souvent ennuyeux exercice d'étude. Ça valait le coup d'essayer. J'ai fait la même chose avec Soljenitsyne. J'ai récemment traîné à travers Denys l'Aréopagite. J'ai mis Origène sur ma liste d'études. Tout le monde n'est pas un érudit, ni capable de digérer des travaux savants. Mais nous devons comprendre la différence entre le travail lent et patient d'une érudition mature et saine et les brefs résumés et opinions qui passent pour de l'information sur Internet.

La profondeur exige que nous admettions tout ce que nous ne savons pas.

Nous ne serons pas sauvés par l'information, encore moins par l'information superficielle de notre culture actuelle. L'œuvre du salut est lente, patiente et profonde. Elle est remplie de paradoxes et de contradictions -choses qui ne peuvent être réconciliées que dans le contexte d'une vie qui les vit. La bonne littérature, la véritable bonne littérature, nous met en contact  avec de telles réalités.

En écrivant aux Corinthiens, saint Paul a dit :

Vous êtes manifestement une lettre de Christ, écrite, par notre ministère, non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les coeurs.(2 Cor. 3:2-3)

En vérité, une telle épître est plus qu'une brève lettre - c'est le plus profond des romans. Que Dieu nous donne la grâce de lire les "tablettes de chair". Elles n'ont pas été formatées numériquement...

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après

NOTES
* Site donnant des informations très sommaires.

** Jeu à la télévision américaine

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