"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

lundi 1 avril 2019

Jean-Claude LARCHET: Recension/ Métropolite Ignace Triandis, L’Ancien de Patmos: Saint Amphiloque Makris




Métropolite Ignace Triandis, L’Ancien de Patmos: Saint Amphiloque Makris. Traduit du grec par IsabelleTambrun-Kamaroudis, Avant-propos de Jean-Claude Larchet, collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle »,  Éditions des Syrtes, Genève, 2019, 286 p. 21€.

Ce livre est le premier en langue française à être consacré au Père Amphiloque Makris, qui a été canonisé par le Patriarcat œcuménique de Constantinople le 29 août 2018.
Né en 1889, mort en 1970, c’est une figure connue de la spiritualité orthodoxe au xxe siècle.
À une époque difficile où les îles du Dodécanèse étaient sous occupation italienne et subissaient les visées expansionnistes des missionnaires catholiques, le Père Amphiloque, aidé par des disciples – des prêtres, des moines, mais surtout beaucoup de femmes, moniales ou laïques – formés et encouragés par lui, travailla à maintenir la foi et la vie orthodoxes en même temps que le sentiment national (qui, dans ce contexte historique, leur était intimement lié) auprès des populations à peine sorties de six siècles de domination ottomane et à nouveau durement éprouvées. Dans cette tâche, le Père Amphiloque rencontra de nombreux obstacles ; il endura des persécutions et fut même un temps exilé ; mais il surmonta, par son ardente foi et l’assistance de la grâce divine, toutes les difficultés mises sur son chemin.
Dans son île natale de Patmos, il fonda le monastère féminin de l’Annonciation et des dépendances de celui-ci, et contribua à revivifier le monachisme cénobitique, qui était cependant déjà établi dans l’antique monastère de Saint Jean le Théologien et qui bénéficiait aussi de la riche influence de plusieurs saints moines dont le Père Théoctiste et le Père Macaire (Antoniadis).
À partir de là, il revivifia aussi le monachisme dans plusieurs autres îles, notamment Rhodes et Kalymnos.
Sa renommée de père spirituel attira à lui de nombreuses personnes venues de toute la Grèce, mais aussi d’Europe, notamment de France. Parmi eux l’écrivain Léon Zander (1893-1964) et son épouse Valentine (auteur d’un ouvrage connu sur saint Séraphim de Sarov et qui finit ses jours à Patmos où elle bâtit une chapelle dont les icônes furent peintes par Léonide Ouspensky), le jeune Jacques Touraille (qui fit à cette époque les premières traductions orthodoxes de textes liturgiques en français avant de traduire l’intégralité de la Philocalie), Mère Eudocie, higoumène du monastère Notre-Dame-de-Toute-Protection de Bussy-en-Othe.
Il fut le père spirituel du jeune Dimitrios Archontonis (le futur Patriarche Œcuménique Bartholomée) et de plusieurs jeunes étudiants ou moines devenus par la suite higoumènes, évêques ou métropolites (comme l’auteur de ce livre, actuellement évêque en Albanie).
Le trait le plus caractéristique de la personnalité et de l’activité du Père Amphiloque, c’est son esprit missionnaire.
L’Orthodoxie aujourd’hui, dans la diaspora, donne à ce sujet une image très déficitaire : chaque communauté, en Europe ou aux États-Unis, vit repliée sur elle-même, n’est préoccupée que de ses seuls ressortissants dont elle cherche à préserver la langue et les habitudes ethniques, sans se soucier de diffuser la foi et l’ethos (le mode de vie) orthodoxes dans les pays d’accueil, devenus pourtant, pour beaucoup une nouvelle patrie depuis deux voire trois générations. Pour cette raison (et aussi parce que pendant la période communiste les Églises d’Europe de l’Est ont vu toute activité missionnaire interdite) l’Église orthodoxe apparaît souvent (à la différence du catholicisme et du protestantisme) comme dépourvue d’esprit missionnaire. Mais cette vue est démentie par le passé (notamment celui de l’Église russe qui a déployé une intense activité missionnaire auprès des divers peuples situés à la périphérie de l’empire) et actuellement par l’intense activité missionnaire mise en œuvre en Afrique et à Madagascar par le patriarcat d’Alexandrie. L’activité missionnaire est en fait inscrite dans le mot « évangile » (qui est selon l’étymologie du mot « la bonne nouvelle » que l’on va porter aux autres). Les avant-dernières paroles du Christ ont été : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28, 19), et les Apôtres ont reçu à la Pentecôte les charismes (notamment le don de parler des langues étrangères) leur permettant d’accomplir cette tâche. L’esprit missionnaire et l’esprit apostolique sont indissolublement liés.
Le Père Amphiloque considérait que la mission était un devoir commun de tous les chrétiens. Il disait notamment : « Mes chers enfants, que vous le vouliez ou non, nous sommes dans la barque du salut, prêts à accueillir ceux qui sont tombés à la mer du monde non chrétien. Personne ne pense en ce moment à repêcher les naufragés pour les hisser dans le bateau de Jésus. Personne ne croit que faire retomber les vagues puisse être l’œuvre de sa vie, puisse aider au salut du monde. Personne ne voit la subversion de la société d’aujourd’hui, la misère et l’abandon des masses, la douleur et le sanglot de l’homme de notre temps. Nous, nous avons été appelés par le Bien-Aimé du Bien-Aimé. Nous n’avons pas le droit de nous refuser. Nous avons été appelés à donner au nourrisson une crèche, au jeune enfant une école maternelle, à l’enfant sans instruction une école, à l’orphelin une protection, à l’enfant malade un hôpital, au jeune une éducation dans un environnement chrétien. Nous y sommes appelés dans un élan d’amour et de miséricorde, digne de l’âme du christianisme. »
Le Père Amphiloque engageait fortement à cette activité missionnaire tous ses enfants spirituels, qu’ils soient moines ou laïcs, et avec leur aide il établissait à cette fin des institutions (orphelinats, écoles…). Il est très typique qu’il donnait, dans ce service d’Église, une place prépondérante aux femmes, et cela non dans des fonctions subordonnées mais dans des fonctions d’organisation et de direction.
Selon lui la mission ne pouvait être accomplie correctement que sur la base d’une solide instruction d’une part et d’une vie spirituelle sérieuse d’autre part.
Il encourageait donc ses enfants spirituels à faire des études longues de théologie, comme on le voit dans son abondante correspondance avec des étudiants qu’il encourage. Il veillait d’autre part à ce qu’ils mènent une vie liturgique régulière et orientait leur vie spirituelle personnelle dans le sens de la tradition hésychaste, les incitant à la pratique de la Prière de Jésus et à la lecture suivie de la Philocalie des Pères neptiques.
Considérant que le monachisme a un rôle important à jouer dans l’activité missionnaire, il promouvait un monachisme ouvert et accueillant, mais reposant néanmoins sur une organisation cénobitique stricte, pleinement respectueuse de l’ordre des services liturgiques, mettant même en place, à la manière des anciens acémètes, des systèmes de prière continuelle.
Lui-même donnait l’exemple d’une vie ascétique rigoureuse, mais qui rayonnait dans les vertus qu’elle permet d’acquérir en ouvrant à la grâce. Faisant preuve de détachement à l’égard des biens matériels, il se montrait avec tous simple et modeste. Mais c’est à l’amour qu’il donnait la plus grande importance comme à la qualité première du chrétien. Amour de Dieu, amour envers tous les hommes (à l’égard desquels il se montrait compatissant et indulgent), les portant dans sa prière ; amour aussi envers toutes les créatures de Dieu : animaux (en particulier les oiseaux), arbres, fleurs… Profondément inséré depuis sa jeunesse dans la tradition hésychaste de la Prière du cœur, il priait sans cesse, selon la recommandation de l’Apôtre, et se montrait en toute circonstance vigilant, selon l’exemple des Pères neptiques. Il partageait avec ses enfants spirituels sa riche expérience de la vie intérieure. Et il fut appelé, comme confesseur, à diffuser ses conseils bien au-delà des îles du Dodécanèse : en Crète, mais aussi en Grèce continentale et à Constantinople même, au siège du patriarcat. Il savait se montrer proche de tous, consoler les âmes affligées, les réconforter et leur redonner la paix, mais aussi  les réorienter dans les voies qui plaisent à Dieu par une sage pédagogie spirituelle. Sa douceur était apaisante, son zèle stimulant, son amour rayonnant, sa joie communicative.
Le Père Amphiloque avait lui-même reçu une formation spirituelle de grande qualité, au contact de plusieurs saints moines : le Père Théoctiste qui vivait en hésychaste à Patmos ; le Père Macaire (Antoniadis), un héritier des Collyvades, qui le tonsura et fut son premier père spirituel ; l’Ancien Daniel de Katounakia, l’une des grandes figures spirituelles du Mont-Athos, le grand saint Nectaire d’Égine, le Père Philothée Zervakos de Paros, un immense spirituel qui fut durant toute sa vie un frère et un ami proche.
Héritier d’une grande et riche tradition spirituelle, il a su par son exemple et son zèle, la partager avec ses contemporains. Non seulement il a conforté dans leur foi et leur mode de vie orthodoxes d’innombrables fidèles, mais il a ramené à l’Orthodoxie ceux qui l’avaient abandonnée en raison des pression extérieures. De nombreuses personnes, devenues musulmanes sous l’occupation ottomane sont revenues à la foi grâce à son activité missionnaire courageuse et zélée et à celle d’une certain nombre de Pères qui ont gardé l’espérance en la Providence divine. Le Père Amphiloque remarque, dans une de ses lettres : « Que doit-on dire aujourd’hui qu’après quatre cents ans on n’entend plus le chantre de la mosquée ni dans la Grande Île ni dans la petite île de Patmos, mais qu’ici on glorifie le Seigneur Jésus, et qu’en Crète la prière arabe s’est tue et qu’on y entend partout “Gloire à Dieu au plus haut des cieux !” Et qu’en face de la grande mosquée de l’Esplanade, il n’y a plus que des maisons chrétiennes, qui célèbrent, prient, conversent entre chrétiens, et qu’à la place de la voix du muezzin on entend la cloche de Saint Nicolas… »

Ce livre, écrit par un disciple du Père Amphiloque devenu métropolite de l’Église d’Albanie, fut un des premiers consacrés à l’Ancien. Il a connu un grand succès puisqu’il en est à sa cinquième édition et a obtenu le Prix de l’Académie d’Athènes. Ne pouvant pas présenter l’ensemble du texte original grec qui comporte près de 600 pages, la version française a écarté quelques chapitres d’intérêt secondaire.
Une première partie présente les principales étapes de la vie terrestre et les réalisations les plus importantes du saint. Elle présente aussi sa personnalité et ses vertus. Une deuxième partie rassemble de nombreux enseignements spirituels, sous forme de lettres, de discours ou de brefs conseils. Ces textes sont parfois d’une grande beauté littéraire, comme en témoigne ce passage : « Le vent souffle fort et se lamente que nous l’ayons laissé tout seul dehors ; la mer se plaint que le vent de l’hiver la frappe et la précipite contre les rochers. Et cette pluie que nous envoient les nuages noirs, qui eux-mêmes ne parviennent pas à trouver la paix sur l’île tant ils sont poussés par le vent ! La pluie essaie de domestiquer le vent et de le vaincre pour que tout retrouve ici la paix, non seulement la mer mais aussi la terre, les arbres, les animaux et tous les hommes, ceux qui chantent et dansent dans les salons illuminés et ceux qui veillent devant les cercueils de leurs défunts en versant des larmes de tristesse et de douleur. Et un tout petit reste des habitants de l’île se tient à genoux sous les coupoles des églises et glorifie le Dieu de nos pères sans prêter trop d’attention à la violence de la nature, essayant de rester tourné vers le Christ Roi, qui nous rend indifférents aux tempêtes intérieures et extérieures. » Ou cet autre passage : « Jamais je n’échangerais les rochers âpres et obscurs de Patmos contre les jardins fleuris d’Athènes. Ici, à Athènes, les gens passent sans penser aux fleurs et aux beaux parcs, ils ne rendent pas grâce à Dieu pour toutes ces beautés dont Il les comble. Alors que dans le désert, l’endroit le plus laid et l’oiseau qui a le moins de voix nous font voir Dieu près de nous. Heureux celui qui est proche de Dieu, même s’il est sur un rocher. » Ces textes complètent de première main le portrait spirituel de saint Amphiloque et ses riches enseignements spirituels dont les chapitres précédents donnaient déjà un large aperçu.
De nombreux témoignages et quelques récits de miracles constituent des attestations supplémentaires de la sainteté du Père Amphiloque, aujourd’hui proclamée par l’Église universelle.
À noter que la collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle » (à l’exception que quels volumes en cours) paraît désormais, pour lui assurer une meilleure diffusion, aux éditions des Syrtes.

Jean-Claude Larchet



dimanche 31 mars 2019

ON EST DANS LA LAURE ! VOUS POUVEZ VOIR TOUS LES SAINTS ET ILS VOUS VOIENT TOUS!

Tous les saints de la Laure de Kiev
*
"Le Seigneur arrangera tout"
 Réflexions et histoires rares sur la Laure des Grottes de Kiev
par Matfey Shaheen

*

Félicitations à tous pour la fête [1] des saints Pères des Grottes de Kiev ! Remontons dans l'histoire, au berceau de l'Église russe, où il semble que le destin de la Sainte Rus' repose à nouveau doucement dans les murs de cette terre de la Mère de Dieu, tandis que de grands maelströms d'hérésie et d'émeutes l'entourent.

Plutôt que d'essayer d'ajouter à la litanie d'excellentes publications le jour de la fête, et de raconter les mêmes histoires glorieuses, jetons un coup d'œil et réfléchissons sur quelques histoires et aspects de la Laure qui sont rarement racontées en [français].

Étant donné l'invasion tragique de nos terres orthodoxes ukrainiennes bien-aimées par le Patriarcat de Constantinople et le soutien honteux et ouvert au nazisme des schismatiques pseudo-orthodoxes impies, nous allons examiner l'histoire qui se répète par rapport aux événements actuels. Après tout, pour comprendre où nous en sommes et ce qui se passe aujourd'hui, il faut revenir au début...

Un conte d'antan

Cette histoire a plus de mille ans. Kiev - La Mère des Cités de la Rus' - et sa Laure de la Dormition de la Mère de Dieu- était toujours au centre. Elle a tout vu, tant de chagrin, tant de foi, tant d'hérésie et tant de sainteté. Son histoire est celle des années passées, d'où sont venues les terres russes, d'où les premiers grands princes de Kiev ont commencé à régner, et de cette source la Rus' tire son origine.
Saint Nestor le Chroniqueur de Kiev

Ces mots devraient sembler familiers à tout étudiant de l'histoire slave - ils sont une paraphrase de la Chronique primaire, la plus importante des chroniques anciennes de l'histoire russe. Elles ont été écrites par saint Nestor des Grottes de Kiev, le père de l'histoire russe. Les chroniques russes anciennes révèlent beaucoup de choses, principalement que les Russes se considéraient déjà comme une seule nation à une époque où il n'y avait pas "l'Allemagne" ou "la France" sur la carte, mais plutôt la Frankie orientale et occidentale. [2]

De tout cela, nous tirons notre première grande leçon : La Russie et l'Église de la Rus' est beaucoup plus ancienne que beaucoup de ceux qui la combattent ne voudraient le faire croire.

Par exemple, il y a beaucoup de rhétorique du Patriarcat de Constantinople sur la façon dont les "jeunes frères slaves" doivent obéir à la primauté de la "nation grecque".

Je dois d'abord dire que je n'ai que respect et admiration pour la culture et la civilisation hellénique. La base de la civilisation occidentale traditionnelle (par opposition à la civilisation occidentale postmoderne) et de l'identité européenne est en bref, la culture et l'héritage gréco-romain avec la foi chrétienne - et j'ai toujours considéré la Russie comme faisant partie de cette civilisation européenne "occidentale", et en fait, je dirais même que la Russie ressemble beaucoup plus aux valeurs traditionnelles de l'Europe d'avant le schisme que l'Occident moderne.

Mais la rhétorique d'Istanbul semble post-moderniste et n'a aucun rapport avec la vieille culture hellénique. Honnêtement, cela semble bigot et raciste. Il semble que le Phanar postule que les citoyens d'Istanbul, en Turquie, ont droit à l'ancien héritage de Constantinople, mais que l'Église de la Russie [3] n'a pas droit à celui de Kiev. Et ne vous méprenez pas sur l'ancienneté de l'Église russe!...

Et les médias occidentaux seraient heureux de poursuivre cette représentation d'un ancien Phanar (dont l'église principale est en gros contemporaine de l'ancien catholicon du monastère Sretensky de Moscou) et d'une jeune Rus'.

La Laure des grottes de Kiev
Sœur  du Mont Athos

Pour mettre ceci en perspective, le mont Athos est né sous la forme établie que nous reconnaissons au VIIIe siècle [4 ]; cependant, le développement de ses grands monastères tels que nous les connaissons aujourd'hui semble remonter principalement entre le IXe et le XIVe siècle. La Grande Laure sur la Sainte Montagne de l'Athos, par exemple, a été fondée en 963, et la plupart de ses fresques datent du XVIe siècle... Ce qui les rend plus jeunes que les œuvres du saint russe André Roublev !

La Laure des Grottes de Kiev a été fondée en 1051 - une date importante, car le plus ancien des monastères russes, techniquement parlant, existait alors que toute l'Europe ne connaissait encore qu'une seule Église. Le Grand Schisme avec les papistes ne se produisit que trois ans plus tard. Cela signifie que la Grande Laure de l'Athos et la Laure des Grottes de Kiev sont pratiquement contemporaines !

L'un des monastères les plus étonnants d'Athos, Simonopetra, a été fondé au XIIIe siècle, ce qui le rend environ deux cents ans plus jeune que la Laure des Grottes de Kiev ; cependant, le Phanar préfère vous faire croire que dès le début la Rus' était une steppe vide désolée, et l'Église Rus' (qui nourrissait littéralement le Phanar dans le besoin) était dans un état d'enfance permanente comparé au monde grec.

Monastère de Simonos Petra au Mont Athos

Et les médias occidentaux seraient heureux de poursuivre cette représentation d'un ancien Phanar (dont l'église principale est en gros contemporaine de l'ancien catholicon du monastère Sretensky de Moscou) et d'une jeune Rus'.

Pour mettre les choses en perspective : Aujourd'hui, deuxième dimanche du Grand Carême, est aussi le jour de la fête du plus glorieux des saints hiérarques, saint Grégoire Palamas. Saint Grégoire vécut au début du XIVe siècle, tandis que saint André de Kiev, co-fondateur de la Laure des Grottes de Kiev, est né avant le Grand Schisme en 983, et il reposa en Christ en 1073. Cela signifie qu'à l'époque où vivait le saint hiérarque Grégoire Palamas, il y avait déjà de grands saints à Kiev.

Il ne s'agit nullement d'un manque de respect pour Constantinople ou pour le monde hellénique - nous honorons tous notre glorieux saint hiérarque saint Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople et les premiers Pères. Personne ne remet en question le fait que le peuple de la Rus' ait reçu le baptême de la glorieuse Constantinople. Mais le Phanar joue avec deux poids, deux mesures - prétendant que les lois de l'Empire romain s'appliquent toujours à eux, mais que les lois de la Rus' de Kiev ne devraient pas s'appliquer dans la Rus'.

Saint Pierre Moghila

Métropolite Pierre Moghila [Petro Mohyla]

Le saint hiérarque Pierre Moghila, Métropolite de Kiev (1596-1646) a toujours été l'un de mes saints préférés, [5] et bien que ses œuvres aient été "très appréciées" par saint Jean de Shanghai [6], je suis souvent triste de voir combien son histoire est rarement racontée. En termes simples, ce saint homme a sauvé l'Orthodoxie en Ukraine, dans la Rus'... et probablement bien au-delà de ses frontières.

Alors que des volumes pourraient être écrits sur ses œuvres, cette rare citation est très révélatrice du type de personne qu'il est :

"J'ai souvent pensé et réfléchi à quel point il est crucial dans les écoles d'enseigner non seulement les sciences extérieures, mais encore plus, et par-dessus tout, que les écoles inculquent la piété, qui doit être enracinée et semée dans votre jeune cœur, car sans elle, toute sagesse est folie devant Dieu".

Il est né noble dans une famille princière, il est devenu moine, archimandrite et primat ; il a été médecin universitaire formé à l'Université de Paris, philosophe, linguiste, liturgiste, réformateur [7], éditeur, imprimeur, pédagogue et théologien, et un des missionnaires et saints hiérarques les plus méconnus en Europe orientale, mais les plus tragiques.

Même s'ils ne connaissent pas son nom, presque tous les chrétiens orthodoxes ont été personnellement affectés par son héritage.

Pierre Moghila fonda le premier séminaire orthodoxe.

Oui, bien sûr, il y avait évidemment des méthodes de formation du clergé avant Pierre Moghjla, mais dans son collège de Kiev de la fraternité-Moghila, il fut le premier hiérarque orthodoxe à prendre les études académiques rigoureuses des grandes universités européennes et à les réunir avec l'arène spirituelle ascétique des monastères. Sa méthode a créé un moyen d'éclairer et d'enseigner simultanément l'esprit et le cœur, tout en usurpant l'esprit logique de sa tyrannie sur la psyché humaine et en l'amenant au cœur. Pour la première fois, l'académie contemporaine a coexisté avec une véritable piété orthodoxe [8].

Avant l'université d'Athènes ou l'Académie gréco-latino-slave de Moscou, il y avait l'école de Kiev de Pierre Moghila.

Je le considère comme l'un des quatre évangélistes de l'imprimerie slave orientale, avec ses contemporains saint Job de Pochaev, Ivan Fiodorov de Moscou et le noble Prince polono-ukrainien  Konstanty Wasyl Ostrogski.

De gauche à droite : 
St. Job de Pochaev, Pierre Moghila, 
Konstanty Wasyl Ostrogski, 
Ivan Fyodorov.


À l'époque de l'hérésie uniate, Pierre Moghila a commencé à utiliser son école pour le travail missionnaire, pour finalement commencer le mouvement d'alphabétisation de masse dans la Petite Russie (Ukraine). Ce que les saints Cyrille et Méthode ont fait pour l'alphabet slave, ces quatre-là l'ont fait pour l'imprimerie slave, permettant à l'Orthodoxie de finalement contrer, non seulement spirituellement, mais aussi académiquement et scientifiquement, les hérésies en Occident [9], utilisant la nouvelle technologie de la presse à imprimer pour servir Dieu, l'Eglise et la nation.


Le Trebnik du métropolite Pierre Moghila

C'était un homme qui, avant tout, comprenait vraiment l'esprit missionnaire dont l'Église avait désespérément besoin. Il a vu les jésuites-uniates courir partout en Ukraine comme des Borgia, pervertir les âmes du peuple, servir les intérêts corrompus de Rome. En tant que pionnier des premiers médias de masse, il a combattu la propagande avec la vérité, l'amour et la foi, sans avoir besoin d'émeutes ou d'insultes, mais en démontrant la supériorité morale de l'Orthodoxie par la charité.

Un célèbre historien syrien et archidiacre melkite Paul d'Alep, de passage à Kiev, a vu de ses propres yeux les fruits du travail de Moghila. Ce sont ses paroles :

"Même les villageois d'Ukraine savent lire et écrire et les prêtres de village considèrent qu'il est de leur devoir d'instruire les orphelins et de ne pas les laisser courir dans la rue comme des vagabonds."

Pierre Moghila fit comprendre à tout son clergé la nécessité de ne pas être un jésuite élitiste, de ne pas cacher son savoir aux gens du peuple ou de se cacher dans les murs de la Laure, mais de sortir et d'enseigner aux gens par une véritable interaction.

C'est une fois de plus ce dont l'Ukraine et toute l'orthodoxie ont, plus que jamais, désespérément besoin aujourd'hui. Beaucoup sont baptisés, mais si peu sont religieux, et l'éducation religieuse est ce dont l'Orthodoxie a besoin. C'est ce qui contribue le plus gravement à la situation en Ukraine.

L'idée que les schismatiques sous la structure nouvellement formée de l'"Église orthodoxe d'Ukraine" représentent l'Orthodoxie est ridicule. Illustrative est cette simple vidéo, dans laquelle des schismatiques qui se sont révoltés contre l'Église canonique ont été appelés à réciter des prières, par des membres fidèles du clergé et des laïcs. Les partisans schismatiques, que le Phanar considère comme orthodoxes, n'ont même pas récité de mémoire le Notre Père, mais ils semblent toujours se souvenir des paroles à leur chant "Gloire à la nation - mort aux ennemis".

À l'époque de Pierre Moghila, il y avait le même problème. Les hiérarques avaient abandonné l'Orthodoxie pour vivre comme des seigneurs de guerre féodaux dans l'union catholique, tandis que les fleuves de l'ouest de l'Ukraine devenaient rouges de sang de martyrs, et la Transcarpatie est devenue un autre Golgotha. N'a-t-il rien fait ? Non !

Pierre Moghila et saint Job de Pochaev ont pris une position de prière, et ils sont sortis pour contrer les ténèbres avec la Lumière de la sagesse et de la théologie. Ils ont publié de grands travaux !


Saint Job de Pochaev (en tenue monastique) révise la Bible Ostrog, le premier livre slave imprimé sur presse, avec le Prince Ostrogski (en rouge) et Ivan Fyodorov de Moscou (en vert). uk.m.wikipedia.org

C'est ce qu'il nous faut maintenant !

J'imagine que les ultra-conservateurs de leur époque auraient même pu les calomnier. "Qu'est-ce qu'un moine fait à essayer de diriger une maison d'édition ou à jouer avec une presse à imprimer ?!" À bien des égards, à ma grande tristesse, j'imagine qu'il y en a qui pensent la même chose des médias orthodoxes modernes, des prêtres qui font des vidéos sur YouTube, etc. On m'a même dit qu'il n'y avait pas de raison de "perdre du temps" à écrire des articles sur le schisme... priez simplement et ignorez-les.

Mais il n'est pas facile d'ignorer quand votre pays orthodoxe est ravagé par le schisme, quand votre peuple meurt ; et franchement, vous pouvez prier et écrire des articles en même temps !

C'est pour cette raison qu'à mon avis, les projets de médias orthodoxes tels que celui-ci s'inscrivent dans la continuité de l'héritage de Pierre Moghila ; l'imprimerie du monastère de Jordanville porte non seulement le nom, mais est littéralement la continuation directe de la presse de saint Job de Pochaev.

Nous n'avons besoin de rien de moins que la restauration des anciennes Fraternités ruthéniennes - ces unions de laïcs, de moines et de simples clercs qui ont travaillé ensemble pour enseigner contre le schisme à l'époque de Pierre Moghila. Cet esprit missionnaire dévoué et ce désir de répandre l'Orthodoxie par le biais d'une communion authentique et des nouvelles technologies ont préservé la foi à cette époque ; et bien qu'il y ait aussi des risques majeurs, l'Internet nous offre à nouveau ces possibilités aujourd'hui. Que Dieu nous aide tous à l'utiliser sagement, par la prière de ces saints.

Abyssus abyssus abyssum invocat - vous ne pouvez pas faire de compromis avec l'hérésie!

En lisant sur les saints de Kiev commémorés aujourd'hui, j'ai aussi rencontré la vie intéressante de saint Alexis de Goloseyevsky, qui, entre autres choses, a prédit [11] l'assassinat de l'empereur Alexandre II de Russie.

L'empereur Alexandre II était un personnage tragique, et aussi légèrement polarisant parmi les monarchistes étant donné ses vues plus libérales. Néanmoins, presque tous conviendraient que le tsar voulait légitimement mettre fin à l'esclavage et au féodalisme par l'émancipation des serfs, qui était à l'époque une idée presque révolutionnaire dans les milieux conservateurs, surtout parmi les nobles anciens très conservateurs qui se sentaient menacés à bien des égards par l'émergence du nouveau riche, capitaliste et libéral.

Alors qui tua l'empereur "occidentalisant, libéral, révolutionnaire", qui tenta d'établir une monarchie constitutionnelle ? Les conservateurs ? Un groupe de princes maléfiques qui ne voulaient pas perdre le système autocratique ? Non....Alexandre II fut assassiné par des révolutionnaires libéraux de tendance occidentale.

En effet, le plus libéral de tous les tsars russes, essayant de construire une monarchie constitutionnelle, fut assassiné par les libéraux, qui voulaient une monarchie constitutionnelle.

Je me souviens qu'un prêtre sage de l'Église russe à l'étranger [ERHF] m'a dit que c'est là le microcosme qui explique pourquoi l'idéologie révolutionnaire est un mensonge, qu'il ne s'agissait jamais d'aider le peuple, mais bien de la convoitise du pouvoir et de la tentative violente de le saisir. Ironiquement...en ce même jour de fête cette année, l'assassinat de l'empereur Paul Ier est également commémoré.[12]

Un autre exemple frappant est celui du Premier ministre Pyotr Stolypin,  homme d'État et réformiste qui, selon beaucoup, aurait pu, s'il n'avait pas été assassiné, sauver la Russie de la révolution en appliquant les réformes nécessaires avec beaucoup de prudence et de responsabilité.

Ses réformes sont ici impossibles à expliquer dans toute leur ampleur, mais simplifiées à l'excès, il a voulu abolir les vestiges archaïques du système agricole féodal et en créer un basé sur la propriété individuelle privée des agriculteurs.

Le style des fermes individuelles et indépendantes est connu dans la culture ukrainienne et du sud de la Russie sous le nom de khutors -comme dans le célèbre ouvrage de Gogol, "Soirées du hameau (connu aussi sous le titre des Veillées du village de Dikanka ou Veillées d'Ukraine) (1831-1832)". Le khutor est l'opposé de la vieille obschine russe, la ferme collective.

Les khutors sont célèbres pour être caractéristiques 
de la culture ukrainienne. 
"Un Khutor dans la petite Russie" Konstantin Kryzhitsky, 1884

Le grand Dostoïevski était également d'accord avec Stolypine sur la propriété privée (par opposition à Tolstoï qui préférait le système collectif). Dostoïevski a dit : "Si vous voulez transformer l'humanité pour le mieux, pour transformer les bêtes proches en humains, donnez-leur de la terre et vous atteindrez votre but". [13]

Néanmoins, même s'il s'est efforcé d'améliorer la vie des agriculteurs et des citadins, il a été une fois de plus assassiné par les révolutionnaires, et sa tombe repose devant l'église Trapeza de la Laure des Grottes de Kiev, l'actuelle cathédrale de l'Eglise Orthodoxe Ukrainienne.

La famille impériale visite la tombe de Pyotr Stolypin 
dans la Laure des Grottes de Kiev 
où elle se trouve encore aujourd'hui. 
Photo : pravlife.org

Nous en tirons une leçon importante : on ne peut pas négocier avec l'extrémisme, qu'il soit révolutionnaire, fasciste ou bolchevique. Même si vous leur donniez ce qu'ils veulent, ils seraient heureux de vous tuer de toute façon.

À cette même fin, il y a une leçon dans la vie ecclésiastique de l'Ukraine et du monde.

On ne peut pas négocier avec les hérétiques et les schismatiques. Papistes, œcuménistes, vieux ritualistes, paléoïmérologites, nationalistes, quelle que soit l'hérésie, elle n'a pas sa place dans l'Église.

C'est l'erreur cruciale du Phanar. Bien qu'il semble plus probable qu'ils aient entrepris ces actions en Ukraine sous l'instruction des puissances occidentales qui les contrôlent, s'ils croient vraiment qu'ils peuvent recevoir des schismatiques sans se repentir... cette volonté a échoué lamentablement.

Déjà, les schismatiques se sont retournés les uns contre les autres, pour le Phanar, Philarète contredisant directement Epiphane et Bartholomée. Il ne peut jamais y avoir de compromis avec l'hérésie.

En conclusion, je ne peux que me demander ce que les innombrables saints de Kiev doivent penser de cette situation actuelle. Je pense à de vieux saints comme Antoine de Kiev, et à de nouveaux comme Raphaël de Brooklyn qui y a étudié. Je ne peux m'empêcher de me demander Ubi sunt (Baruch 3:16), en slave : Гдѣ жє сyть ; c'est-à-dire : Où sont-ils ? Où sont-ils ? Où sont nos saints princes Vladimir et Alexandre, nos chevaliers Elie de Mourom [14]et Dobrinya, nos Hetmans Bogdan Zinovii Khmelnitsky et saint Pierre Kalnyshevsky ?

C'est comme si toutes les puissances terrestres du monde soutenaient les schismatiques.

Je m'inquiète pour mes amis de la Laure et pour ses murs saints, parce que je me réjouis de ses pierres, et sa poussière m'émeut aux larmes. [15]

Puis quelque chose d'autre m'a ému jusqu'aux larmes. Ma faiblesse et mon manque de foi. "Où est votre foi ?" Je me souviens qu'un ami me l'a dit.

Une fois, j'ai exprimé ma crainte à une jeune fille ukrainienne que les schismatiques s'empareraient de la Laure des Grottes de Kiev alors qu'ils s'emparaient des églises de l'Église orthodoxe ukrainienne canonique à travers l'Ukraine. Elle a failli se moquer de moi. Elle m'a dit : "La Laure appartient à la Mère de Dieu ! Elle ne laissera pas ça arriver."

Je me souviens aussi d'une autre conversation que j'ai eue avec une jeune fille Carpatho-Russe. Quand elle était à la Laure, elle parlait avec inquiétude avec une femme sur le même sujet. La femme répondit : "Savez-vous où nous sommes ? (à l'intérieur des grottes de Kiev se trouvent les corps non corrompus d'innombrables saints). Le Seigneur va tout arranger !

La famille impériale visite la tombe de Pyotr Stolypin 
dans la Laure des Grottes de Kiev 
où elle se trouve encore aujourd'hui.

Les deux fidèles dames orthodoxes ont convenu que tous les saints de Kiev de plus de mille ans les entouraient. Avec de tels défenseurs spirituels tout autour d'eux, comment pourraient-elles avoir peur ?

C'est le genre de force spirituelle que vous recevez quand vous marchez sur les terres de la Laure... Vous pouvez voir les saints d'antan.

Vous les voyez tous, depuis le tout début de la Rus' de Kiev... et ils vous voient tous.

Vous êtes sous leur protection.

Ces Ukrainiens orthodoxes n'ont pas peur du mal qui oserait attaquer la Laure.... Bien sûr, la Mère de Dieu sauvera sa Laure, et pas notre inquiétude !

De là, j'ai aussi réalisé que les femmes vraiment orthodoxes ont sauvé notre foi dans toutes nos terres, alors que nous, avec toutes nos polémiques et nos connaissances théologiques, oublions parfois que ce sont nos mères et nos grands-mères qui nous ont donné notre éducation orthodoxe.

Ces pensées m'ont rappelé une fois de plus non seulement la plus grande femme du monde... mais aussi la créature la plus élevée de la création - la Mère de Dieu. Oui... bien sûr... notre guide souveraine fut toujours là dans les collines de Kiev, n'est-ce pas ? Oui, notre Invincible Chef d'Armée [16] ! Elle défendra son propre Fils - son Fils ne laissera pas tomber la part de sa Mère.

Même s'ils viennent avec les armées de l'enfer....


    Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après

NOTES:

1 http://orthochristian.com/calendar/20190311.html

2 http://www.unz.com/akarlin/mammoths-and-patriots/

3 Se référant à l'unité entière de l'Église russe, tant en Russie qu'en Ukraine, en Biélorussie, à l'étranger, etc.

4 Je ne fais pas abstraction de la Mère de Dieu qui visite l'Athos, je fais simplement référence aux bâtiments et aux communautés physiques [de briques et de mortier] que nous voyons aujourd'hui... ce qui fonctionne continuellement de nos jours.

5 Actuellement, Pierre Moghila est glorifié pour la vénération locale en tant que saint dans l'Église orthodoxe ukrainienne : http://www.patriarchia.ru/db/text/996346.html

6 http://www.pravoslavie.ru/29140.html

7 Dans le sens de réformes pratiques, internes et administratives/éducatives - pas de réformes théologiques protestantes libérales.

8 http://orthochristian.com/116252.html

9 http://orthochristian.com/116252.html

10 https://drevo-info.ru/articles/16563.html (en russe)

11 https://azbyka.ru/otechnik/Zhitija_svjatykh/velikie-russkie-startsy/18 (en russe)

12 http://orthochristian.com/calendar/20190311.html

13 https://www.rbth.com/arts/2013/12/07/stolypin_reformist_ahead_of_his_time_32375.html

14 Saint Elie repose imperturbable dans les grottes de Kiev.

15 Psaume 102

16 Début de l'Hymne acathiste à la Mère de Dieu

"LE CHRIST EST PLUS PRÈS ICI" Entretien avec le Père Nikola Dragicevic, recteur de l'église Sainte-Catherine du Kosovo Polje

Père Nikola Dragicevic

Il y a une petite ville appelée Kosovo Polje, à plusieurs kilomètres de la ville de Pristina. Son nom indique clairement qu'elle est située près du centre historique et spirituel de la région - le champ de bataille même [le mot serbe "polje" signifie "champ"] où le Saint Prince Lazare de Serbie et son armée ont fait le choix difficile mais juste qui a conduit à leur salut : "Mieux vaut mourir pour le Christ maintenant et demeurer avec Lui dans l'éternité que de sauver ma vie maintenant et de vivre dans la honte éternelle." 

Ayant subi une défaite dans une bataille sur terre à cause de la trahison de certains soldats, les martyrs du Kosovo ont gagné une bataille spirituelle. Leurs descendants s'en souviennent-ils ? Comment vivent-ils au Kosovo ? Et peut-on appeler ça une vie ? Il semble, comme le Père Nikola Dragicevic, recteur de l'Église de la Grande Martyre Catherine à Kosovo Polje, le croit et le montre par son propre exemple, que non seulement c'est possible, mais ce n'est que le commencement de la vie quand vous faites du Christ la pierre angulaire de votre existence. Notre entretien avec le P. Nikola est consacré à cela.

***

Le fil de fer barbelé comme raison de se souvenir du Christ

Père Nikola, votre communauté ecclésiale est-elle importante ? Combien de paroissiens avez-vous ? Où habitent-ils ?

-Il y a actuellement cinquante paroissiens permanents qui assistent régulièrement aux offices religieux. Ils résident dans quatre villages serbes près de Pristina, à savoir Kosovo Polje, Kuzmin, Ugljare et Batuse.

-Quelle est la fréquence de vos cultes dans votre église ?

-Le dimanche et les grandes fêtes religieuses. Pour l'instant, il nous est difficile d'avoir des offices  tous les jours.

L'hiver en Serbie


Les Serbes ne se sentent pas en sécurité dans leur patrie spirituelle, c'est-à-dire au Kosovo-Metochie ; j'en ai une connaissance directe. Si l'on en juge par les statistiques des dernières années (et relativement paisibles), le nombre de familles serbes n'a cessé de diminuer ici. Les provocations locales sont courantes ici - je l'ai vu de mes propres yeux pendant mon séjour à Kosovo Pomoravlje. Que pouvez-vous dire sur la situation dans le centre du Kosovo ? Les croyants orthodoxes peuvent-ils se sentir en sécurité lorsqu'ils vont à l'église là-bas ?

-C'est une question difficile. D'abord et avant tout, les Serbes viennent à l'église avec la foi en Dieu dans leur cœur - à mon avis, c'est la condition principale d'un mouvement sûr. L'accès à notre église n'est pas si difficile pour les fidèles car les transports publics fonctionnent assez bien. Mais quand on vient d'un village entouré de barbelés, c'est autre chose. Je vous assure que si ce sentiment de quitter votre enclave et de "percer" les barbelés est fort, il est loin d'être joyeux. Vivre dans ces conditions, c'est comme vivre en captivité. Mais nous nous y sommes habitués. La foi est d'une importance capitale ici.

"Prier humblement pour ses ennemis demande des efforts surhumains " [1]

Le Père Nikola avec sa fille Ana

Outre les Serbes, y a-t-il des Albanais qui viennent dans votre église ? J'ai entendu parler de tels exemples au Kosovo lorsque des Albanais sont venus au monastère "en cachette" et se sont même convertis à l'Orthodoxie.

-Cela se passe dans les monastères de la Métochie. Il est vrai qu'il y a plusieurs histoires heureuses qui nous donnent de l'espoir pour la préservation du Kosovo et du cœur orthodoxe de la Métochie. Mais ici, dans une église ordinaire près de Pristina où nous sommes en vue les uns des autres, nous n'avons encore rien vu de tel. Mais cela ne veut pas dire que nous ne prions pas pour nos voisins et leur illumination par la Lumière de la foi du Christ.

Quel est le principal problème auquel les orthodoxes du Kosovo-Métochie sont confrontés aujourd'hui ?

La vie derrière les barbelés, comme si vous étiez captif, est peut-être le plus grand défi. Et il y a toutes les conséquences : l'impossibilité de se déplacer librement au Kosovo et dans ses environs, de parler librement sa langue maternelle dans sa région natale, les attaques contre les Serbes dans les villages reculés et anciens, et les provocations. Pour être honnête, la vie est pleine de dangers ici. Mais la présence de Dieu est plus évidente ici que dans des "conditions de vie dans des serres". Cette expérience en vaut la peine. Puisque nous oublions souvent Dieu, Il doit se rappeler à l'orthodoxe oublieux de Lui-même, même par des voies si douloureuses. Les Russes le savent de par leur propre expérience : le Seigneur n'a cessé de Se rappeler à eux tout au long du XXe siècle. L'Église russe a produit tant de nouveaux martyrs et confesseurs, à commencer par le tsar-martyr Nicolas II !

Notre vie est tout sauf ennuyeuse.

Père Nikola, pourquoi avez-vous décidé, vous et votre famille, de vivre et de servir au Kosovo-Métochie alors que vous pourriez vivre plus ou moins paisiblement et confortablement dans la "grande Serbie" ?

-Nous ne sommes pas venus ici à la recherche d'une "vie confortable". C'est le Christ que nous cherchons. Mon père, qui était prêtre comme moi, a servi à Velika Hoca, notre enclave dans le sud de la Métochie, pendant cinquante ans. J'ai donc suivi ses traces et j'ai terminé plus tard le séminaire théologique de Prizren. J'ai dû absorber l'esprit de Prizren si profondément que je ne peux imaginer ma vie sans le Kosovo-Métochie. Je suis donc toujours en service au Kosovo, où j'ai emmené ma femme et mes enfants. C'était il y a treize ans. Malgré toutes les difficultés, je n'ai jamais entendu ma femme murmurer au fil des ans. Elle s'appelle Zorica. Je suis bénie d'avoir une si bonne épouse ! Je demande à tous de prier pour elle et pour nos enfants Filip et Ana.

Zorica Dragicevic

Vos enfants ont-ils une chance d'aller à l'école au Kosovo ?

-Actuellement, le niveau d'éducation est très faible ici, les enseignants sont faibles et il n'y a pas d'activités parascolaires pour les enfants. Avec l'aide de Dieu, nous sommes déjà habitués à vivre et à travailler dans des conditions difficiles. Nous formons beaucoup nos enfants à la maison : Nous lisons, faisons leurs devoirs ensemble, et ainsi de suite. Notre vie est tout sauf ennuyeuse.

-L'église où vous servez est située à Kosovo Polje. Cet endroit est à la fois historique, tragique et sacré. Pensez-vous que c'est spécial ?

-Certainement ! Ici, vous ressentez l'exploit des martyrs du Kosovo non seulement mentalement, mais aussi spirituellement et même physiquement, vous ressentez les prières et l'intercession du saint Prince Lazare. Pour lui, la liberté spirituelle était plus importante que l'esclavage physique - je suis sûr que c'est à cela qu'il appelle encore aujourd'hui le peuple serbe. La liberté avec le Christ est plus forte que tout esclavage dans le monde.

Est-ce que votre église a un catéchisme ? Les enfants assistent-ils aux services religieux ?

-Notre église n'a toujours pas d'école du dimanche, mais les écoles serbes du Kosovo et l'église de Prizren ont le cours, "la science de la foi", comme nous l'appelons.

Quand pouvez-vous oublier le Kosovo ?

Pouvons-nous dire que pour les Serbes vivant au Kosovo, l'église est comme la maison malgré tout ?

-Bien sûr que oui. C'est l'Église qui a gardé les communautés et les gens pour survivre et rester au Kosovo. Les Serbes sont unis autour des églises ici ; si nous nous unissons autour de quelque chose ou de quelqu'un d'autre que le Christ, cela ne nous mènera nulle part. Une fois que nous aurons mis quelque chose d'autre à la place du Christ, que ce soit la politique, l'économie, l'argent, etc. Ce n'est pas ce que le Saint Prince Lazare nous a exhorté à faire.

Église Sainte-Catherine du Kosovo Polje

Y a-t-il des pèlerins qui viennent à l'église Sainte-Catherine ?

-Très peu de gens viennent ici. Mais nous voyons un grand afflux de pèlerins de Serbie et d'autres pays orthodoxes et non orthodoxes vers d'anciens monastères et églises, comme le monastère de Pec, le monastère de Visoki Decani, celui de Gracanica (à proximité), celui de Draganac et d'autres lieux.

Pourquoi est-il impossible d'oublier le Kosovo ?

Vive la Russie !

A quoi ressemble la journée moyenne d'un prêtre orthodoxe moyen au Kosovo-Métochie ?

-Vivre comme d'habitude ! Les services religieux, les voyages dans les villages qui composent notre communauté, les discussions avec les paroissiens, la pastorale, c'est notre travail quotidien. Quand les gens m'appellent et me disent : "Père, pouvez-vous venir nous voir quelques heures pour discuter de quelque chose ?", je m'élance et je vais vers eux. Je pense que c'est logique ; ils ont besoin d'un prêtre qui se soucie de leurs problèmes et qui est prêt à partager leur douleur et leur joie. 

D'ailleurs, nous avons beaucoup de joie ici, alors ne pensez pas qu'un sentiment général de tristesse et de malheur règne ici ! Alors j'essaie d'être un prêtre de ce genre. Quoi d'autre ? Les tâches habituelles de tout recteur d'église : nettoyer les murs de l'église, balayer, poser du bois de chauffage, payer le logement et les services communautaires, planter des arbustes, arroser les fleurs, faire du travail avec les enfants à la maison - les choses dont tout recteur d'église est familier.

Que diriez-vous à vos frères et sœurs orthodoxes du Nord ?

-Venez nous voir ! Vous verrez que le Kosovo-Métochie n'est pas tant la géographie ou la géopolitique que notre foyer spirituel - le Christ et la Vérité sont plus proches ici. Ici, dans la "Jérusalem serbe", vos frères et sœurs - vos coreligionnaires auxquels vous êtes liés par le sang - vous attendent. Nous nous comprenons sans interprètes, n'est-ce pas ? Au fait, est-il vrai que "vredan "[2 ] signifie "diligent", "travailleur" ?

-Étant donné votre volonté de préserver l'Orthodoxie au Kosovo, vous les Serbes, vous êtes très "vredan".

-Que la bénédiction de Dieu soit avec la Russie, notre pays frère. Vous êtes toujours les bienvenus ici. J'ai hâte de prier avec vous dans notre église.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après 

NOTES:
1. Un vers du poème intitulé Prière du poète russe Sergey Bekhteev (1879-1954), dont la poésie est imprégnée de l'esprit orthodoxe, patriotique et loyal à la monarchie russe. En 1920, il émigra en Serbie et à partir de 1930 vécut à Nice, en France.

2. En réalité, l'adjectif russe "vredny" a de multiples significations, parmi lesquelles "obstiné", "sans compromis".