"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire
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jeudi 21 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (16 et Fin)




14.
Quand nous sommes revenus du cimetière en autobus, tout était déjà prêt pour le repas funéraire. Non seulement dans toutes les pièces de la maison qui abritait l’église, mais dans toute la cour, des tables étaient dressées. On a aussitôt fait asseoir les gens ; les paroissiens de l’église, et tous ceux qui venaient d’arriver ont pris place dans la cour. Comment on a pu préparer autant de nourriture, réunir autant de vaisselle, et préparer des montagnes de crêpes ! Ces repas funéraires se prolongèrent encore trois jours, vendredi samedi et dimanche, les 22, 23 et 24 avril. Après les offices à l’église, on dressait de nouveau des tables, mais naturellement, il y avait moins de monde. Les gens qui étaient venus spécialement étaient déjà repartis. On faisait asseoir à table tous les pauvres. Le neuvième jour, il y eut de nouveau un groupe de grands repas funéraires. Et jusqu’au neuvième jour inclus, tous les jours, les prêtres et tous les proches du prêtre allaient au cimetière célébrer l’office des défunts. Au neuvième jour, je suis repartie chez moi à Moscou. J’aurais bien voulu rester jusqu’au 40e jour, mais je n’avais pas de vêtements adéquats, je n’avais pris que des vêtements d’hiver et il commençait à faire chaud et même très chaud.
Je suis descendue du train à Moscou, en provenance de la gare de Kazan, sur la place des Komsomols. C’était le 1er mai, il n’y avait pas de taxis, je suis rentrée en métro. Tout était familier, habituel, connu depuis l’enfance, mais tellement loin. Comment m’habituer ? Comment vivre si loin de Mikhaïlovka, si proche à mon cœur ?
Mon cœur se serrait de douleur et de repentir. Je me souvenais que le père avait dit :
– Cela fait de nouveau cinq ans que tu n’es pas venue !
– Que dites-vous là, père, comment cela, cinq ans ?
Il était mécontent que, une fois que j’avais déménagé à Moscou, je ne venais pas le voir chaque année.
Oh, si on pouvait me rendre ces années !
Père bien-aimé, pardonne-moi. Aide-moi pour que mes intérêts dans la vie et les obligations ne m’entraînent pas de nouveau vers la terre. Qu’elles ne détournent pas mon âme et mes pensées, qu’elles ne me séparent pas d’avec toi. Aide-moi, cher père.


Ô père Sébastien, prie Dieu pour nous !

mercredi 20 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (15)


Mardi 19 avril. Jour des défunts. Le père Sébastien n’était pas aussi faible qu’il y a deux ou trois jours, mais il avait le sommeil agité et il se tournait souvent dans son lit.
À quatre heures, le père Sébastien a sonné. Véra est allée le trouver, lui a donné à boire et est sortie. Il se sentait très mal et désirait une piqûre, Olga Fiodorovna la lui fit et posa un linge humide sur sa tête. Soudain, il demanda à Olga Fiodorovna :
 – Avec qui vivez-vous ?
 – Avec mes parents et mon frère.
 – Je sais, répondit le père Sébastien, je me souviens même d’un autre membre de votre famille, A.N. Mais je vous demande autre chose. Avec qui vivez-vous ?
Olga Fiodorovna se taisait, ne comprenant pas ce que demandait le père Sébastien. Véra entra et tendit un verre au père Sébastien qui demanda alors quelle heure il était
– Quatre heures et demie.
 – Comment, déjà ?
Dès lors, sa respiration devint difficile. Le père Sébastien toussa si violemment que du sang jaillit de sa gorge. Il ne parvenait plus à respirer. Alors Olga Fiodorovna introduisit de l’oxygène par le nez, puis par la bouche. Les lèvres du père blanchirent et ses yeux se mirent à changer. Olga Fiodorovna commença le bouche-à-bouche, la respiration artificielle. Mais rien n’y faisait. Déjà le père Sébastien baissa la tête sur la poitrine et ne respirait plus. Il était 4h45. Olga Fiodorovna annonça le décès aux personnes qui se trouvaient dans la pièce voisine.
Anfisa, qui était de garde, vint à son tour m’annoncer la nouvelle. Lorsque j’arrivai dans la chambre du père Sébastien, il reposait sur un drap blanc et était vêtu d’une nouvelle soutane en soie de couleur crème. Un tissu de cette teinte recouvrait son visage. Un autre, identique, ses pieds.
Je me suis penchée et j’ai soulevé le tissu. Le visage du père Sébastien était paisible, il semblait vivant. Je me suis agenouillée et j’ai baisé ses mains posées sur sa poitrine. Elles étaient chaudes.
Dans la pièce, personne ne pleurait et une certaine paix enveloppait l’âme. Le père Sébastien était toujours avec nous.
Une fois l’office des morts terminé, nous sommes tous sortis de la pièce et le père Sébastien a été revêtu de ses vêtements sacerdotaux. Puis on a lu des psaumes. Le père Sébastien reposait désormais sur une table, coiffé de son klobouk et recouvert de la tête aux pieds par son mandyas ; un prêtre lisait l’Évangile.
À 17 heures, on a apporté le cercueil. La dépouille du père Sébastien a été conduite à l’église alors qu’on chantait : «  Mon aide et mon protecteur a été pour mon salut. C’est mon Seigneur… » De très nombreux prêtres d’autres villes sont venus se recueillir. Une foule d’anonymes est venue s’incliner devant la dépouille du père Sébastien.
À chaque heure, au cours de la nuit, on célébrait l’office des morts et on chantait souvent : « O Toi qui T’es endormi comme un mortel, ô Roi et Seigneur »… Dans l’église, de très nombreux cierges et veilleuses brûlaient.
Jeudi 21 avril. Le père Sébastien fut enterré au cimetière de Mikhaïlovka Le corbillard ne fit qu’une petite partie du chemin. En effet, le cercueil fut porté à bout de bras, la plus grande partie du chemin, pour que la foule, nombreuse, puisse apercevoir le père Sébastien. La circulation, très dense sur cette chaussée qui conduit au cimetière, fut arrêtée tant la foule était nombreuse. Les fenêtres des maisons étaient ouvertes et les gens guettaient le cortège du père Sébastien. On se frayait un passage à travers la foule pour approcher le père Sébastien, effleurer sa main, puis on se retirait pour laisser la place à d’autres personnes. Beaucoup de gens avaient même devancé le cercueil et attendaient au cimetière pour assister à l’inhumation.
La tombe avait été creusée à l’extrémité du cimetière, à la limite de la steppe odorante, avec les buissons de karagannik [Caragana Frutex] qui commençaient à fleurir sur les collines, l’absinthe parfumée et le thym. Au loin, dans la steppe, on voyait briller de petits lacs.
L’évêque célébra l’office des défunts. Le père Sébastien fut inhumé, la croix plantée sur le monticule de terre, mais Batiouchka demeure avec nous pour l’éternité.


mardi 19 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (14)



Dimanche 17 avril. Aujourd’hui à trois heures du matin, le père Sébastien s’est senti très mal. Il a fait appeler le père Alexandre, s’est confessé et a communié. Après le déjeuner, le père Sébastien m’a fait appeler. Je suis entrée et je me suis agenouillée devant le lit. Il m’a supplié :
– Aidez-moi. Je me sens très mal. Je souffre beaucoup…
Mon cœur se déchirait, mes yeux se voilèrent. Je lui demandai où il avait mal. Il m’indiqua ses poignets bandés : à cause des perfusions et des piqûres, on ne trouvait plus les veines facilement. Je le rassurai : je vais vous faire une piqûre et cela ira mieux.
Le père Sébastien m’avoua alors :
 – Ce n’est pas la souffrance physique qui est la plus douloureuse. Je souffre, car mon âme est tourmentée.
 – Pourquoi ?-- demandai-je
– Pensez-vous que la mort soit une plaisanterie ? J’ai sur la conscience beaucoup de péchés et peu de bonnes actions.
 – Mais vos péchés ne seront pas scrutés au microscope. Et vos bonnes actions sont suffisamment nombreuses pour remplir une mer totalement. Personnellement vous m’avez sauvé trois fois de la mort. Et combien d’autres encore ?
– Mais qu’ai-je fait ? poursuivit-il. Je voulais mener une vie ascétique, cachée. Rendre grâces à Dieu. Cela est une grâce, un don de Dieu. Pour ma part, je n’ai aucun mérite. L’homme vit, et souvent de façon impardonnable, sans ascèse. Et moi, qu’ai-je donné à Dieu ?
– Mon père, vous dites cela pour moi ?
 – Non je le dis pour moi-même, bien qu’évidemment cela concerne tout le monde. Personne n’évitera ce grand passage. Tout ici-bas est éphémère. L’homme doit consacrer sa vie terrestre à aimer et à faire le bien, c’est pourquoi il doit supporter patiemment la souffrance, pour accéder à la joie et la vie éternelle et non aux tourments.
Et voilà, tu dis que j’ai vécu en faisant le bien ; mais ensuite j’ai péché. L’homme se trompe cruellement et cela ne lui sera pas pardonné. Il perdra tout ce qu’il avait acquis. J’ai beaucoup souffert, j’ai porté ma croix qui n’était pas légère ; la vie monastique est difficile. Cependant, parfois je me suis plaint et cette unique plainte ôte mon mérite. Et au lieu de la joie, l’âme reçoit le tourment.
 – Mon père, je comprends quelle est la force du repentir. Et je comprends également que vous dites tout ceci pour moi. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Pardonnez-moi mon indignité, mon ingratitude, ma désobéissance. Dites-moi comment je devrais vivre.
Le père Sébastien s’est-tu. Puis il a dit :
 – Tu demandes comment mener ta vie ? Vis comme tu le fais. Nous sommes tous pécheurs. Garde-toi seulement de commettre un grand péché.
Ensuite, il posa sa main sur ma tête et me bénit trois fois. Puis il ajouta :

– Voilà, nous avons discuté ensemble comme tu me l’avais demandé. Que le Seigneur soit avec toi !

lundi 18 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (12)


10 avril. Nuit de Pâques. Le père Sébastien a voulu qu’on le conduise l’église, mais il n’a pas pu se lever. Aux garçons qui étaient venus le chercher, il a dit de retourner à l’église. Nous l’attendions tous avec un « désarroi spirituel ». Les matines pascales se déroulaient mais nous avions tous de la peine au cœur. Un moment, je quittai l’office pour courir chez le père Sébastien :
– Pourquoi avez-vous quitté l’office ? me demanda-t-il. Je ne suis pas encore mourant ! D’ailleurs, j’aurai encore le temps de vous donner le baiser Pascal. Que chantait-on quand vous êtes sortie ?
– On chantait : « Ayant contemplé la Résurrection du Christ. »
– Donc les matines n’étaient pas finies. Retournez à l’église, ne vous inquiétez pas.
J’obéis et je rassurai les fidèles.
Au début de la liturgie, j’ai couru à nouveau chez le père Sébastien. Il était paisible, même joyeux :
– Je veux aller l’église dit-il. Durant la semaine Sainte, j’ai chanté quotidiennement l’office de Pâques dans ma chambre. À présent, je veux l’entendre chanter à l’église. Mais il ajouta : donnez-moi mon mandyas et mon klobouk. Je désire au moins assister à la liturgie puisque je suis trop faible pour pouvoir célébrer.
– Cependant vous avez très bien lu les Évangiles le Jeudi Saint, de façon tout à fait claire et distincte. Du reste, beaucoup mieux que ne le fit le père Alexandre ou même le diacre Paul.
Le père Sébastien se réjouit : – Vraiment ? Et moi qui me faisais du souci pensant que je ne lisais pas assez fort ! Que Dieu vous sauve ! Et de nouveau, il répéta : – Je vous recommande à tous de vivre en paix et dans l’amour je n’exige rien d’autre de vous : la paix et l’amour sont indispensables pour le salut. Enfin il rappela : tout ici-bas n’a qu’un temps, tout est éphémère ; pourquoi s’en soucier ? Il faut penser à ce qui est éternel…
On l’habilla et on le conduisit à l’église. Selon son désir, on lui apporta un plateau avec des prosphores dont la plus grande partie fut coupée en quatre morceaux et distribuée à l’église. Le père Sébastien demanda qu’on remette une prosphore entière à certaines personnes qu’il désigna.
Il était très fatigué et s’allongea sur le lit. Puis il revêtit le mandyas, mais il n’eut pas la force nécessaire pour le klobouk : tant pis, je resterai ainsi.
Le père Sébastien s’assit avec difficulté et ferma les yeux. Son pouls changea de rythme. Nous avons pensé alors lui faire une piqûre ici même, dans l’église, mais nous avons décidé de ramener le père Sébastien dans sa chambre pour la lui faire.
Après la piqûre, s’est assoupi. La liturgie finie, nous avons mangé le repas de Pâques. La porte de la chambre du père Sébastien restait ouverte. De temps en temps, nous allions jeter un coup d’œil. Il dormait paisiblement, respirait de façon régulière.
À 13 heures, je me suis rendue auprès du père Sébastien
–Le Christ est ressuscité ! lui dis-je.
 – En vérité il est ressuscité. Prenez un œuf et asseyez-vous près de moi. Puis il ajouta :
 – Alors que j’étais couché, je me souvenais de la façon dont mouraient les startsy à Optino : Le père Joseph fut malade très longtemps. Pour sa part, le père Anatole ne fut jamais malade. Il mourut paisiblement. D’âme et humilité, il était, d’entre nous, le plus proche du père Nectaire.
Ces deux startsy moururent après la révolution et furent enterrés au cimetière d’Optino. Le père Théodose, qui avait la responsabilité du skite, mourut en 1920, avant les persécutions. Mais après la fin de la guerre civile en 1921, tout changea à Optino, il y eut beaucoup d’arrestations, de condamnations.
Le père Anatole fut arrêté le 28 juillet de cette année-là. On lui coupa les cheveux, on lui rasa la barbe. Il supportait tout avec patience. Mais il demanda à ses bourreaux de lui accorder un sursis pour se préparer, soit jusqu’au lendemain matin. Ce délai lui fut accordé. Et le père Anatole se mit à prier. Deux heures après, son serviteur de cellule, vint le trouver et lui dit : – père, préparons-nous.
 – Ne me dérange pas, lui répondit le starets. Qu’as-tu à t’inquiéter ? Je n’irai nulle part avec eux.
La même scène se répéta deux heures plus tard, mais la troisième fois où le serviteur de cellule vint de nouveau trouver son starets, il le trouva mort sur son lit, les bras croisés sur la poitrine. On habilla le starets Anatole. On alluma des cierges. On lut des psaumes et l’Évangile. Au petit matin, ces gens-là vinrent le chercher. Demandant si le starets était prêt, ils furent très impressionnés de le voir mort et partirent.
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Le père Sébastien, fatigué par cette longue évocation de souvenirs, ferma les yeux et s’assoupit.

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (13)


11 avril. Lundi radieux. On a conduit le père Sébastien aux matines. Il était joyeux, mais se fatigua très vite et on le ramena dans sa chambre. Il était très faible. À trois heures du matin, il sonna. On accourut : il était couvert de sang. Il avait eu une hémorragie consécutive à une violente quinte de toux. Il se taisait. Ses yeux reflétaient son inquiétude (pour nous) ; ses mains et ses genoux tremblaient quand on lui a fait une intraveineuse pour stopper l’hémorragie. Nous lui avons donné des médicaments, nous l’avons rassuré, nous avons changé son linge. Le père Sébastien était vraiment très faible. Nous ne l’avons conduit à l’église ni le matin, ni le soir. Personne n’est venu lui rendre visite. Nous veillions sur lui. Nous avons téléphoné à l’évêque Joseph à Alma-Ata. Il a dit : le père Sébastien ne décédera pas cette semaine, mais la mort se tient déjà à sa porte. Je vais prendre l’avion pour venir chez vous.
12 avril. Mardi radieux. Le matin, le père Sébastien s’est réveillé paisiblement, il respirait facilement et ne toussait pas. Alors il a demandé ses bottes, car il désirait sortir pour faire ses adieux et donner le baiser pascal à tous ceux qui se trouvaient à l’église. Véra a répondu :
 – Je ne vous donnerai même pas vos pantoufles, tant vos pieds sont gonflés. Du reste, vous avez déjà fait vos adieux !
 – Non je n’ai pas fait mes adieux à tout le monde. L’essentiel reste encore à dire. Habille-moi.
Véra obéit et le Père Sébastien fut conduit à l’église. Quelque temps après, il demanda qu’on le ramène dans son lit. À la fin de l’office, on le porta dans les bras à l’autel.
Le père Sébastien avait revêtu son mandyas et son klobouk. Il sortit sur l’ambon et, s’appuyant sur son bâton, il fit ses adieux :
– Adieu mes chers enfants dans le Christ. Je m’en vais. Pardonnez-moi si j’ai, en quoi que ce soit, offensé l’un d’entre vous. Au nom du Christ, pardonnez-moi. Je pardonne tout à tous. Je ne vous demande qu’une seule chose : Aimez-vous les uns les autres. Que la paix soit parmi vous. La paix et l’amour. Si vous m’écoutez comme je vous le demande, vous serez mes enfants.
Je suis indigne, pécheur, mais le Seigneur est amour et plein de miséricorde. J’espère en Lui. Et s’il me juge digne de Son Royaume, je prierai pour vous sans relâche. Et je lui dirai :
– Seigneur, je ne suis pas seul. J’ai tous mes enfants. Je ne peux entrer seul dans Ton Royaume sans eux.
Puis il ajouta d’une voix très faible, à peine audible :
 – Sans eux, je ne peux pas ! Il voulut s’incliner jusqu’à terre, mais n’inclina que la tête. Des garçons le soutinrent pour rentrer dans l’autel.
Dans l’église, on entendait sangloter. Puis on ramena le père dans sa chambre où il resta couché jusqu’au soir. Il était très fatigué et respirait la bouche ouverte.
Samedi 16 avril. Nous n’avons autorisé aucune visite. Dans la nuit, à trois heures du matin, le père Sébastien a fait appeler le père Alexandre pour communier car, dit-il : «  Tout peut arriver : il ne faut pas attendre le matin. »
Après la communion, il a dormi paisiblement jusqu’à 8h50.
Ce même jour, l’évêque P. est venu de Moscou pour remettre au père Sébastien le grand habit monastique. Il s’est d’abord entretenu avec lui, puis nous a déclaré qu’il n’avait jamais vu ainsi le père Sébastien.
Par mesure de précaution, nous avons stérilisé des seringues. Je voulais assister à la cérémonie de remise du grand habit, mais selon les volontés du père Sébastien se référant au typikon, l’évêque ne le permit qu’à certaines personnes. 

samedi 16 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (11)




13.
Le père Sébastien faiblissait de plus en plus. Désormais il parlait moins avec les visiteurs et ne recevait pas tous ceux qui venaient le rencontrer. Mais il raccourcit la durée des conseils spirituels qu’il donnait et s’adressait à plusieurs visiteurs regroupés.
Afin d’éviter toute fatigue superflue, on veillait à ce que les visiteurs ne s’attardent pas chez le père Sébastien ou l’on refusait simplement l’accès des visiteurs. Un roulement fut instauré parmi nous pour monter la garde devant la chambre du prêtre.
Nous pensions que ces mesures seraient temporaires et que le père Sébastien se rétablirait rapidement. Mais il n’en fut rien. C’est à cette période que j’entrepris de tenir un journal de bord relatant les paroles du père Sébastien et tout ce qui avait trait à lui.

24 février. Durant les quatre premiers jours du grand carême où on lit le canon de Saint André de Crète, le père Sébastien n’autorise pas à préparer des repas chauds. Même le thé est froid. Il n’y a pas de repas au réfectoire. Sur la table, sont posés des carafes avec du kvas, des assiettes avec du pain noir en tranches, du chou, des cornichons salés, des oignons crus. Aux personnes souffrant de maux d’estomac, le père Sébastien donnait uniquement des pommes de terre et des oignons cuits.

13 mars. Un jeune moine-diacre : le père Paul, est arrivé de Kiev pour rencontrer le père Sébastien. Durant toute la quatrième semaine, il a célébré en tant que diacre, et s’est efforcé à tout moment d’être auprès du père Sébastien, qu’il estime, du reste, comme nous tous ici.

16 mars. Le père Paul était omniprésent durant l’office. Il lisait, servait à l’autel, chantait dans la chorale, s’entretenait avec le père Sébastien dans sa chambre.

21 mars. Le père André est venu d’un village voisin en quête d’une aide pour chanter dans son église, car il était seul. Le père Sébastien choisit une femme de notre chorale et le père Paul qui refusa, rappelant qu’il était venu de Kiev exclusivement pour être aux côtés du père Sébastien et qu’il préférerait retourner à Kiev plutôt que de se rendre dans un village.
Cette attitude chagrina le père Sébastien qui se vit obligé de rappeler au père Paul son vœu d’obéissance. Alors, le père Paul s’excusa, demanda la bénédiction, courut dans sa chambre et prit uniquement l’icône que lui avait remise son père, alors qu’il était encore enfant et qu’il avait décidé de devenir moine.
Nous avons tous essayé d’infléchir la décision du père Sébastien, argumentant que le père Paul était indispensable dans notre église. Le père Sébastien se taisait et ne sortit de sa chambre qu’un peu avant les vigiles, pour boire du thé. Il ne parla à personne.
Le lendemain, durant les vigiles de la fête des Quarante martyrs de Sébaste, le père Sébastien était troublé. Il s’énerva lorsqu’on lui demanda des détails sur le déroulement de l’office des vigiles (lire ou chanter « gloire à Dieu au plus haut des cieux ») ou lorsqu’on voulut le retenir d’encenser lui-même l’église.

23 mars. Fête de Sainte Marie d’Égypte où est lue sa vie. Le père Sébastien a lu seul la moitié du canon de Saint André de Crète, de façon distincte. De Sibérie, on a amené une possédée.

24 mars. Durant toute la liturgie, la possédée a poussé divers cris d’animaux et les deux femmes qui l’accompagnaient sont sorties plusieurs fois de l’église avec elle. Elle était faible, son visage était tourmenté. À la fin de l’office, elle était couchée dans un coin de l’église car elle ne tenait pas sur ses jambes. Le soir, il y a eu peu de fidèles à l’église. Une fois tout le monde sorti, le père Sébastien attendait encore dans sa chambre. Il ne restait que la possédée et une des femmes qui l’accompagnaient, quand soudain, le père Sébastien revêtu de ses vêtements sacerdotaux alors qu’il n’avait pas célébré, ouvrit les portes royales. Alors la possédée se leva et s’avança vers lui en poussant toutes sortes de cris d’animaux. Arrivé à quelques pas de lui, par trois fois, elle poussa des cris semblables à ceux du coq. Et par trois fois, le père Sébastien resta serein, déclarant : « Je ne reconnais pas le cri du coq ». La deuxième fois, les cris poussés par la possédée faiblirent. La troisième fois, ils se turent. Aussi, la possédée déclara : « Tu es Josué ».
– Non je suis le père Sébastien. Demain tu reviendras te confesser et communier.

25 mars. Le père Sébastien n’a pas célébré. Il est resté dans l’autel. La possédée s’est tenue tranquille durant toute la liturgie, elle a communié, le soir, elle est repartie chez elle.

31 mars. Jeudi. À trois heures du matin, le père Sébastien a réveillé Véra : – Je me sens très mal, comme je n’ai jamais été. Mon âme va sortir de mon corps. Véra est venue me chercher. J’ai fait une piqûre au père Sébastien et je lui ai donné des médicaments. Il respirait très difficilement et commençait à étouffer. On lui a donné vite de l’oxygène et je l’ai mis sous perfusion. Sa température était normale (38,6° C).
Le père Sébastien était dans un état semi-conscient. Il respirait régulièrement, mais faiblement. Je suis restée près de lui, prenant son pouls, faisant des piqûres.
À 10 heures, il a ouvert les yeux et parlé.
À midi, il a demandé à manger. Sa température a encore baissé.

2 avril. Samedi de Lazare. Depuis le soir, le père Sébastien dormait paisiblement. À trois heures du matin, il a fait appeler le père Alexandre. Le père Sébastien était rayonnant. Qu’a-t-il dit au père Alexandre ? Nous n’en savons rien, sinon qu’il lui a demandé de le confesser et de communier dès que le père Alexandre irait à l’autel.
Après la communion, le père Sébastien a entonné : « Le Christ est ressuscité des morts, par la mort il a terrassé la mort ». Et il a fait venir trois jeunes filles de la chorale pour chanter les tropaires de Pâques et les stichères avant les matines. Puis le père Sébastien a déclaré :
 – Vous n’avez jamais fêté Pâques comme vous le ferez cette année.
Alors le père Alexandre a dit :
– Mon père vivez encore un peu. Vous êtes si utile, non seulement à Karaganda, mais à toute l’Église orthodoxe.
Quand la chorale a eu fini de chanter, le père Sébastien a demandé des œufs peints. Comme Véra lui rappelait que ce n’était pas encore Pâques, le père Sébastien sourit et dit :
 – Je sais que nous sommes le samedi de Lazare. Je ne me trompe pas de semaine. Mais pour moi, aujourd’hui c’est Pâques. Peins-moi trois œufs seulement.
– Tout de suite, dit Véra, et elle s’exécuta.
Dans la journée, le père Sébastien se sentit « léger », couché dans son lit, il récitait la liturgie. Il était serein et parlait peu. Son visage était lumineux. Un peu avant 18 heures, il but du thé et demanda à aller à l’église. Il célébra les vigiles à très grand peine, se reposant fréquemment. Il n’oignit que très peu de fidèles (le père Alexandre oignit les autres), retourna dans sa chambre et se coucha, épuisé.

Le 3 avril. Dimanche des Rameaux. De nouveau, au cours de la nuit, le père Sébastien a réclamé les canons de Pâques et les hirmi. Il a demandé également que l’on peigne des œufs. Le matin, il s’est senti mieux et a célébré la liturgie. Il a donné lui-même la communion à une partie des fidèles. Puis il est allé se reposer dans son fauteuil dans l’autel. Aussitôt après la fin de la liturgie, il a demandé à regagner son logis.
Après le déjeuner, il reste couché jusqu’à la prière qu’on lit avant d’aller dormir. Le soir, il n’est donc pas allé à l’église.

4 avril. Lundi Saint. On a conduit le père Sébastien à la liturgie des Présanctifiés. Il était faible et ne parvenait pas à revêtir les vêtements sacerdotaux. Il est resté assis dans son fauteuil, dans l’autel. Après l’office, je lui ai demandé comment il se sentait :
– Je ne souffre pas, me dit-il. Je me sens seulement faible.
Je lui dis que j’avais reçu une lettre de mon frère qui habite Moscou, et j’ajoutai : il dit qu’il est content de me savoir près de vous pour Pâques et qu’à la maison tout va bien. À dire vrai, je voulais que le père Sébastien prie pour mon frère, et c’est pourquoi je lui parlais de cette lettre que j’avais reçue.
Alors il me regarda, se signa et dit doucement :
– Sauve-le, Seigneur, aie pitié de lui et garde Ton serviteur Vladimir, non seulement dans cette vie, mais pour le siècle à venir. Accorde-lui la joie éternelle et la vie sans fin.
Puis il ajouta quelque chose, mais je n’ai pas entendu. Je pleurais. Le père Sébastien me bénit deux fois et je le quittai.
Le matin, on a conduit le père Sébastien à l’église. Apprenant qu’il y avait un enterrement, il a voulu le célébrer lui-même. Il n’a pu qu’entonner les ecphonèses et lire l’Évangile. Le père Alexandre a terminé l’office funèbre. À la fin, le père Sébastien lui a demandé d’envoyer au plus vite un télégramme à Osokarovka pour rappeler le diacre-moine Paul à Karaganda.

8 avril. Vendredi Saint. Le matin, on a conduit le père Sébastien aux heures royales et, jusqu’aux vêpres de la mise au tombeau, il s’est reposé dans sa chambre à l’intérieur de l’église.
Durant les vêpres, il se tenait à l’autel et avait revêtu ses vêtements sacerdotaux. Il tenait avec peine un grand cierge allumé. Tandis que les fidèles s’inclinaient devant le tombeau du Christ, le père Sébastien est resté debout près des portes royales et il observait.
On lui a apporté son déjeuner dans sa chambre à l’église, jusqu’à l’office de l’ensevelissement. Après quoi, il est demeuré à l’église et y a passé la nuit. À plusieurs reprises, au cours de la nuit, nous sommes allés le trouver. Il dormait paisiblement.

9 avril. Samedi Saint. Le père Sébastien est resté dans sa chambre. Après la liturgie, il a revêtu son mandyas et son klobouk puis il est sorti faire ses adieux. Il a évoqué sa pénible et grave maladie. Il nous a adressé tous ses vœux pour la fête de Pâques qui approchait et il a dit :
 – Je vous quitte et je quitte cette vie terrestre. Mon heure est venue. Je vous demande de vivre en paix. La paix et l’amour, c’est ce qu’il y a de plus important. Si vous les possédez, cela vous suffit. Vous aurez toujours la joie dans votre esprit.
Nous attendons les matines de Pâques. Pâques : le salut de l’âme pour la joie sans fin, que l’on atteint uniquement grâce à la paix, l’amour, la souffrance, la prière du cœur sincère. Ayez toujours en vous un amour paisible et silencieux, pour ne jamais regarder quelqu’un « de travers ». Ayez un regard droit.
Soyez toujours prêts à donner une réponse gentille. Ayez toujours une conduite gentille. Agissez avec du cœur. Ceci est ma dernière volonté. Pardonnez-moi.

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Le père Sébastien s’est incliné, a chancelé, puis tout doucement, est retourné à l’autel et a demandé qu’on le conduise dans sa chambre. Nous sommes tous restés à l’église et nous pleurions.