"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

mercredi 8 août 2018

Professeur Alexei Ossipov : Qu'est-ce que l’illusion spirituelle [Prelest en russe]?


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L’illusion spirituelle( prelest en russe, en grec, "plani") est le corrélat spirituel de l'hypertension artérielle : sa progression est lente et silencieuse, et elle passe souvent inaperçue jusqu'à ce qu'elle atteigne un stade mortel. De nos amis d'Orthochristian.com, voici deux articles sur l’illusion spirituelle qui traitent à la fois de ses dangers et des mesures préventives contre elle.
Cette discussion sur le terme "prelest" a été tirée d'une séance de questions-réponses avec le professeur Alexei Ilyich Ossipov de l'Académie théologique de Moscou à Sergiev Posad.

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Qu'est-ce que l’illusion spirituelle [Prelest]? C'est le terme lest [Russe pour "flatterie"] pris au plus haut degré. Nous pouvons flatter quelqu'un d'autre, nous pouvons nous flatter nous-mêmes ; c'est-à-dire que non seulement nous pouvons, mais nous nous flattons nous-mêmes. Qu'est-ce que ça veut dire quand on dit : "Je me flatte ?" Ce n'est pas dans le sens où j'essaie de me convaincre que je suis très bon, que je suis le meilleur au monde. Non, tu n'as même pas besoin de me convaincre, je sais que je suis bon. Et ce n'est pas du tout important pour moi que quelqu'un me critique pour quelque chose ; cette personne est simplement un imbécile, il ne comprend tout simplement pas que je suis bon. C'est de ça qu'il s'agit ! Il y a des gens stupides, c'est vrai. Qui est stupide ? Celui qui me critique. Il n'apprécie pas que je sois le meilleur au monde.
Vous savez, c'est intéressant - je vois vraiment que je fais des erreurs, que parfois je fais des choses mauvaises ; mais néanmoins, je me sens bien. Comme c'est intéressant ! Je suis bon, et ce sentiment est invincible en moi. C'est le niveau auquel je vis.
Mais j'ai décidé de faire plus que je ne le fais même maintenant ; en tant que chrétien, je vais commencer à travailler dans l'ascétisme. Je ne vais pas seulement lire les prières du matin, mais ajouter 100, 200, 300 prières de Jésus. Je lirai le Psautier dans l'après-midi, un acathiste. Je commencerai à aller à l'église plus souvent, et ainsi de suite. Je ferai beaucoup plus.
Et si je ne comprends pas ce qui se passe en ce moment, alors mon "moi", que je considère comme le meilleur au monde, commence à monter comme une pâte levée. Je commence à sentir que je ne suis pas seulement bon, mais simplement,  saint. De plus, je peux commencer à avoir des rêves inhabituels, voire des visions, des états délicieux, etc.
L’illusion spirituelle est l'état dans lequel une personne se considère comme un saint. Parfait. Digne de Dieu, digne de tous les dons de Dieu, voilà ce qu'est l’illusion spirituelle.
C'est pourquoi on l'appelle "prélest" en russe - parce que la flatterie [lest], l'autoflatterie est essentiellement présente en nous tous. Ici une personne a, ou du moins lui semble-t-il, travaillé, et par son propre travail a atteint beaucoup, acquis beaucoup, beaucoup - et elle tombe dans l’illusion spirituelle.
Dans cet état, l’illusion spirituelle est souvent associée à un état du corps très intéressant. Par exemple, Saint Ignace (Briantchaninov), évêque du Caucase et de Stavropol, écrit à propos d’un moine du Mont Athos qui lui a rendu visite à Saint-Pétersbourg. C'était l'hiver, le froid était glacial, mais le moine n'était vêtu que d'une soutane et de sandales.
"Tu n'as pas froid ?
"Non, pas du tout."
Et le moine n'a presque rien mangé. "Tu n'as pas faim ?"
"Non, pas du tout."
Saint Ignace (Briantchaninov), un génie rare, utilisait la méthode socratique... Saviez-vous que Socrate n'a jamais essayé de convaincre qui que ce soit ? Il posait toujours des questions, mais les posait d'une manière telle que l'autre personne ne pouvait pas trouver une issue. Devons-nous citer un exemple avant de parler de Briantchaninov ? Socrate a demandé à un sophiste : "Hippios, j'ai entendu dire que tu es un homme très intelligent. C'est vrai ?"
"Je le jure sur le chien, Socrate, tu as raison."
A l'époque, jurer surr le chien était le plus grand serment possible ! Pour une raison quelconque, "chien" est aujourd'hui dérogatoire. Mais un chien est l'être le plus loyal. Hippios était ravi - Socrate lui disait qu'il était un homme intelligent ! Et ses disciples étaient tous debout autour de lui.
"Eh bien, Hippios, voilà pourquoi je te le demande."
"Oui, Socrate, qu'est-ce que tu veux ?"
 "Dis-moi, Hippios, qu'est-ce que la beauté ?"
 "Socrate, tu ne comprends pas ? Eh bien, un beau cheval... tu sais ?"
 "Non, Hippios, je ne parle pas de chevaux."
 "Eh bien, une belle femme...."
 "Hippios, ne comprends-tu pas que la plus grande beauté du monde pour la déesse est le singe ? Je te demande ce qu'est la beauté ?"
 "Eh bien, Socrate, tu veux quelque chose que je ne comprends pas...."
 Il y eutt des rires tout autour. Hippios le "sage" parti dans la honte, s'est enfui.... D'ailleurs, c'est pour cela que Socrate n'aimait pas tous ces sophistes.
 Ainsi, Ignace (Branchinov), en utilisant la méthode de Socrate, demanda à ce moine du mont Athos : "Hé, comment en es-tu arrivé là ? Ce serait bien pour moi aussi ; je n'aurais pas besoin de vêtements. Je porte toujours un manteau de fourrure. Et si je pouvais manger moins.... Ignace (Briantchaninov) continue à parler de tout cela. Le moine athonite commence à lui expliquer avec chaleur comment il devait prier et ce qu'il devait faire : "Prie, place-toidevant le Seigneur Dieu, le Christ Lui-même, tu dois le prier avec ferveur !"
"Pour quoi devrais-je prier ?"
 "Pour que le Seigneur t'accorde ceci ou cela..."
 "Mais qu'en est-il des péchés ?"
 "Bien sûr pour les péchés... Oh, laisse-moi tranquille...."
 Alors saint Ignace dit au moine : "Bien sûr, je ne comprends pas ces questions, mais vous, sur le mont Athos, vous savez tout. C'est Saint-Pétersbourg, tu sais, la vie mondaine... Mais j'ai lu dans St Isaac le Syrien et Abba Dorothée - toi, tu sais, ces saints pères - ils écrivent que nous devons prier de cette façon..." Et il lui a dit comment. "Moi-même, je ne suis pas en état d'essayer de prier ainsi - je suis l'higoumène d'un monastère. Mais peut-être peux-tu essayer ?"
 "D'accord, je vais essayer."
 Il s'écoula environ trois semaines, ou un mois, et ce moine vint de nouveau rendre visite à saint Ignace. Et saint Ignace lui dit : "Tu resteras dans la maison d'hôtes. Je te conseille de rester au premier étage."
 "Pourquoi ?"
 "Eh bien, juste au cas où. Et si des anges venaient soudainement t’emporter ?"
 "Tu sais, Père archimandrite, c'est vrai ! J'ai eu ces mêmes visions quand les anges ont voulu m'emmener directement au Mont Athos..."
 "Oui, c'est pour ça que je te dis ça. Et si des anges t’emmènent et te lâchent accidentellement quelque part sur le chemin ? Il vaut mieux que tu restes au premier étage."
 Un mois plus tard, ce moine apparut à nouveau à la porte de saint Ignace dans très en colère. "Qu'est-ce que tu m'as fait ?"
 Il est arrivé avec un manteau de fourrure, des bottes de feutre, et a dit qu'il avait commencé à avoir froid et à manger beaucoup. "J'ai prié comme tu m'as appris, et maintenant je ne peux plus faire ce que j'ai fait auparavant." En général, il était fait pour être attaché.
 Eh bien, on peut voir  les fruits de l’illusion spirituelle. Il s'avère qu'il y a la vraie prière, et il y a la fausse prière. Apparemment, c'est comme ça. Il y a la bonne voie, qui conduit la personne là où elle commence à se voir elle-même. Et il y a le chemin inverse, qui tend à couvrir le véritable moi d'une personne, et elle ne voit plus rien de mal en elle-même - pas d'insuffisances, pas d'erreurs ; elle ne voit que la sainteté totale. C'est l’illusion spirituelle. Elle s'accompagne souvent de sensations de nature physique, comme le montre l'exemple ci-dessus.
 Il y a un Athonite des temps modernes, le moine C., qui suggéra à un jeune homme de commencer par dire 14.500 prières de Jésus à voix haute, rapidement et distinctement, afin que "les démons ne sautent pas à travers les paroles de la prière". Sa langue se mit à marteler la prière comme un moteur. Et quand ce jeune homme qui n'avait jamais rien fait de tel auparavant avait tambouriné pendant quatre heures, il sentit une douceur dans sa bouche partout où il allait. Son staretz C. était extatique. "Seulement quatre heures et tu as déjà acquis la grâce ! D'autres passent des années, des décennies, et maintenant tout va bien pour toi – tu n’as besoin de rien de plus." C'est une fausse voie.
 L’illusion spirituelle est un état qui amène une personne à l'auto-opinion, et  cet état d’illusion conduit sur un chemin faux, erroné - d'abord la prière sans comprendre que le premier signe d'une âme saine est quand elle voit son péché, qui existe naturellement en nous. Et si je ne vois pas ça, c'est que je suis aveugle.
 Voilà ce qu’est l’illusion spirituelle, si vous voulez le savoir brièvement. Encore une fois, je vous conseillerais fortement d'avoir à proximité, au moins sur votre étagère, les œuvres de saint Ignace (Briantchaninov). Ses écrits patristiques, avec des passages des Saints Pères et même de brèves histoires, sont très intéressants. Ses lettres à diverses personnes, à des officiers militaires ainsi qu'à des poètes et compositeurs, dont M. I. Glinka, sont extraordinairement intéressantes. Ces lectures sont indispensables.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après

mardi 7 août 2018

Solidarité Kosovo


Bains de mer 2018 : c'est parti !

Ils sont arrivés hier, vendredi 3 août, vers 13 heures, sous un soleil écrasant, après près de 12 heures de route pour certains. En effet, c'est à deux heures du matin que le Père Serdjan, le diacre Milovan et le reste de l'équipe d'encadrement sont montés dans le bus qui, partant de Gracanica, a fait le tour des enclaves chrétiennes du Kosovo pour embarquer là trois enfants, là sept, là deux. Au petit matin, dix enclaves avaient été visitées et quarante enfants de sept à quatorze ans somnolaient dans le bus qui maintenant faisait route vers l'hôtel Kamelija, à Tivat au Monténégro.

A la descente du bus, assommé par la courte nuit et le long trajet, chacun cherche sa valise, encore un peu intimidé par tous ces autres enfants qu'on ne connaît pas encore et cet endroit nouveau, si nouveau. La plupart de ces enfants n'ont jamais quitté le Kosovo, certains même ne sont jamais sortis de leur enclave, dont certaines ne sont que de petits villages où une centaine de mètres à peine séparent la place centrale de la frontière invisible qui leur garantit vaguement la sécurité. Se retrouver soudain au bord de la mer, dans un autre pays, avec des enfants qu'ils n'ont jamais vus, est un chamboulement important, surtout pour les plus jeunes. Les plus âgés, eux, fanfaronnent un peu, mais sans parvenir à masquer leur fébrilité.
Après parfois plus de 12 heures de route, il faut encore attendre de pouvoir récupérer sa clé à la réception avant de pouvoir aller se rafraichir et se reposer un peu. 
On réparti les chambres, trois par trois, et l'on va s'installer avant de tous se retrouver pour déjeuner. Là encore, le calme règne. « Le calme avant la tempête », précise avec un clin d'oeil Arnaud Gouillon, président de Solidarité Kosovo, qui sait bien, depuis 7 ans qu'il organise ces classes de mer, que dans quelques heures ces enfants timides auront bien eu le temps de se découvrir assez pour être, déjà, les meilleurs amis du monde. Et on est bruyant, à cet âge, quand on est avec ses 40 meilleurs amis...

Le temps d'une rapide sieste et tous les enfants se retrouvent dans la cour de l’hôtel pour gonfler les bouées, matelas, ballons qui les accompagneront dans l'eau. Le Père Serdjan demande à ceux qui n'ont jamais vu la mer de lever la main : rares sont ceux qui ne bougent pas. L'excitation monte de façon visible ; la mer, le but tant espéré de ce voyage, est là, à 30 mètres à peine. On l'entend, on la sent. Parfois un cri de joie s'en échappe et parvient à nos oreilles. Dernière formalité avant d'enfin aller s'y plonger : en rang par deux, les enfants reçoivent chacun une casquette floquée du logo de l'association. Et on y va !
Les superbes bouches de Kotor résonneront bientôt des rires de ces enfants dont la plupart n'avaient jamais vu la mer !

La mer est là, calme parce qu'on est dans l'anse des bouches de Kotor, protégés des vagues du large par deux pans de terre qui bouchent l'horizon à l'Ouest. Peu de vagues pour effrayer les plus jeunes, une eau fraîche mais pas froide et sans courants : l'endroit est réellement idéal pour nous. Certains sautent directement à l'eau en poussant de grands cris ; d'autres y rentrent doucement, un pied après l'autre, les yeux pleins d'un mélange de peur et d'exaltation ; certains enfilent des brassards ou se ceignent d'une bouée, et attendent l'aide d'un adulte pour faire le premier pas.

Qu'importe la méthode : en dix minutes, tout le monde est dans l'eau et s'éclabousse, saute, crie, s'interpelle joyeusement !

S'arroser mutuellement : sans doute le premier reflexe de tous les enfants du monde quand on les mets dans l'eau...

Une belle première baignade interrompue moins d'une heure plus tard par un brusque orage apparu brutalement entre deux montagnes. Au premier coup de tonnerre, le vent frappa notre plage et on fit sortir les enfants de l'eau. Le temps qu'ils ramassent leurs affaires et parcourent les quelques dizaines de mètres séparant la plage de l’hôtel, des gouttes d'eau lourdes et chaudes s'écrasaient sur le sol. Chacun se réfugia dans sa chambre. Une demi-heure plus tard, l'averse cessait et chacun pouvait vaquer à ses activités jusqu'au dîner : baby-foot, ping-pong, balade le long de la plage.

Puis chacun, rassasié, pu s'en aller se coucher tôt, pour récupérer du voyage et de ces belles émotions.

Débouchant entre deux montagnes, ce ciel impressionnant a pris tout le monde par surprise !

Matin du deuxième jour : debout à 7h30 pour profiter de la matinée avant que le soleil se mette à cogner trop fort, vers 10h, décalage à l'Est oblige. Une fois le petit-déjeuner fini, on file en rang d'oignons vers une autre plage, un peu plus ombragée et à la pente plus douce, et qui donne sur « Porto Montenegro », quartier luxueux sorti de terre ces dernières années, devant lequel se retrouvent de nombreux yachts tous plus énormes les uns que les autres. Au-dessus d'eux, régulièrement, un avion décollant de l'aéroport de Tivat s'élève en hurlant et passe au-dessus de la plage pour la plus grande joie des enfants.

Cette baignade-là ne sera interrompue par nul orage, nulle averse, seulement par le soleil devenu trop chaud mais qui nous aura quand même laissé le temps de faire des photos de groupe, des courses jusqu'aux bouées marquant la fin de la zone surveillée ou des sauts depuis la digue.

Chacun de ces sourires justifie à lui seul tous les efforts que nous mettons dans la préparation de cette classe de mer. On ne pourrait espérer plus beau remerciement...
A l'heure où nous écrivons ces lignes, chacun se repose comme il le souhaite, dans sa chambre, à une des tables du bar de l'hôtel ou au bord de la piscine. Toujours à l'ombre pour éviter le soleil écrasant. La classe de mer est belle et bien lancée ! Un grand merci à tous nos donateurs qui ont, cette année encore, rendu cette belle aventure possible, et à tous nos soutiens !

L'équipe de "Solidarité Kosovo"

PS : les personnes souhaitant nous aider peuvent contribuer au développement de nos activités en nous faisant un don. Par chèque à l’ordre de « Solidarité Kosovo », BP 1777, 38220 Vizille ou par Internet en cliquant sur paypal :

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lundi 6 août 2018

Jean-Claude LARCHET: Recension/Stephen C. Headley, « Du désert au paradis. Introduction à la théologie ascétique »





Stephen C. Headley, « Du désert au paradis. Introduction à la théologie ascétique », collection « Patrimoines », Cerf, Paris, 2018, 219 p.

Le Père Stephen Headley, recteur de l’Église orthodoxe de Vézelay, a enseigné pendant plusieurs années la théologie ascétique au Séminaire russe d’Épinay-sous-Sénart. Il nous donne ici une synthèse de ses cours. L’ouvrage présente un panorama de l’ascétique orthodoxe des origines du christianisme jusqu’au XIVe siècle.

L’Avant-Propos évoque la question de l’ascèse avant le développement du monachisme, et définit la spécificité de l’ascèse chrétienne par rapport aux formes d’ascèse existant dans les philosophies antiques, en étudiant notamment les différences de sens dans le vocabulaire utilisé en commun.

Les chapitres 1 à 7 passent en revue les principaux auteurs ascétiques, depuis saint Antoine, saint Pachôme et les Pères du désert, jusqu’à saint Grégoire Palamas, en donnant des citations et des résumés thématiques de leurs principales œuvres ou de certaines d’entre elles, et en les accompagnant de quelques commentaires.

Le chapitre 8 aborde des auteurs oubliés dans les chapitres précédents (Maxime le Confesseur, Denys l’Aréopagite, Diadoque de Photicé, Évagre, Macaire-Syméon, Jérôme, Jean Cassien).

Le chapitre conclusif pose la question du sens de l’ascèse pour l’homme d’aujourd’hui, et présente un lexique de quelques notions importantes : retraite, repos, insensibilité, impassibilité, renoncement, tranquillité, conversion, vigilance, confiance, repentir, labeur, attention, patience.

On peut être satisfait de voir, écrit par un prêtre de paroisse, un livre consacré à l’ascèse et à des auteurs souvent ignorés ou négligés dans le cadre de la pastorale paroissiale, et parfois haïs dans les milieux de l’ « Orthodoxie » libérale. Comme le rappelle l’auteur, l’ascèse dans la conception orthodoxe, n’est pas un ensemble de pratiques barbares, mais s’identifie dans son sens large à la vie spirituelle ; elle fournit à l’homme des moyens de transformation qui lui permettent de devenir effectivement en Christ une nouvelle créature. C’est à juste titre que l’auteur montre en quoi, à cet égard, l’ascèse chrétienne diffère des autres formes d’ascèse présentes dans d’autres cadres philosophiques et religieux. Un intérêt de ce panorama est d’être émaillé de réflexions personnelles de l’auteur ayant souvent pour but de montrer la portée toujours actuelle du riche passé qu’il présente, selon la conception orthodoxe que les Pères ne sont pas simplement des auteurs anciens livrés à l’appréciation littéraire ou à la science historique, mais des membres toujours vivants du corps ecclésial dans son universalité spatio-temporelle, dont nous pouvons utilement recevoir les enseignements et partager l’expérience. 

L’ouvrage est malheureusement terni par un certains nombre de défauts qu’il ne serait pas honnête de ne pas évoquer.

On regrette tout d’abord que l’auteur se soit arrêté (à l’exception de très brèves incursions) au XIVe siècle, alors que l’ascétique orthodoxe non seulement n’est pas morte à ce moment-là, mais a connu dans les siècles qui ont suivi des prolongements, des développements et des renouveaux, et cela jusqu’à nos jours (les 30 volumes de la collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle », aux éditions L’Âge d’Homme, en offre de magnifiques illustrations). Il aurait fallu mentionner la Philocalie de saint Nicodème l’Hagiorite et saint Macaire de Corinthe, et le mouvement de renouveau spirituel (dit des Collyvades) qui a accompagné et suivi sa publication. Il aurait fallu mentionner aussi le mouvement de renouveau philocalique et hésychaste impulsé en Roumanie et dans les pays slaves par saint Païssy Vélitchkovsky et ses disciples. Enseignant dans un séminaire russe, l’auteur aurait dû aussi faire place aux grands représentants de la spiritualité ascétique russe du XVe siècle à nos jours : saint Nil Sorsky, saint Serge de Radonège, saint Séraphim de Sarov, saint Théophane le Reclus, saint Ignace Briantchaninov, saint Silouane l’Athonite, pour n’en citer que quelques-uns…

L’ouvrage souffre de quelques défauts chronologiques : comme on vient de le voir, Macaire d’Égypte, Évagre, Jérôme, Jean Cassien, Diadoque de Photicé, Maxime le Confesseur ne sont pas à leur place, ni en entre eux ni dans le volume, dans l’ordre de la temporalité historique choisi méthodologiquement par l’auteur pour l’ensemble de son exposé ; saint Georges le Chozébite et saint Jean Jacob de Neamţ, alias saint Jean le Roumain (XXe s.) non seulement sortent étrangement du cadre fixé, mais figurent dans le chapitre sur le monachisme en Palestine au Ve siècle ; saint Lazare le Galésiote  (XIe s.), Paul Évergétinos (XIe s.) et saint Grégoire Palamas (XIVe s.) figurent dans un chapitre censé, selon son titre, regrouper des auteurs du XIIIe s.

La correspondance entre le vocabulaire grec cité et les mots français auxquels il est censé se rapporter est parfois inexacte : ainsi le mot grec correspondant à « opinion » n’est pas dogma (p. 14), mais doxa ; le mot anthropo-logos n’est pas un mot ni un groupe de mot utilisé par les Pères pour désigner le logos de l’homme  ou l’image de Dieu en l’homme (p. 7)…

L’éditeur n’a pas fait son travail en ne corrigeant pas ou en ne faisant pas corriger le très grand nombre de fautes d’expression et de grammaire que l’on rencontre tout au long du texte et jusque dans ce titre du chapitre 4 où elles sautent aux yeux : « La Christ aux Shéol » (p. 91) au lieu de « Le Christ au Shéol ». L’éditeur aurait  dû aussi corriger (ou faire corriger) les dénominations : on écrit non pas « les (néo-)platonistes » (p. 12) ou « les (néo-)platoniques » (p. 12), mais « les (néo-)platoniciens » ; non pas « le stoïques » (p. 9), mais « les stoïciens ». Il aurait dû aussi corriger (ou faire corriger) les noms propres (non pas « Marc Aureus », p. 13, mais « Marc Aurèle ») et les franciser et les harmoniser alors qu’ils sont parfois repris de l’anglais et écrits de façons différentes dans la même page (Ignace appelé Ignatius, p. 10 ; Zénon appelé Zeno, p. 13, Dorothée de Gaza, appelé aussi Dorotheos et Dorotheus p. 45 ; Barsanuphe, appelé aussi Barsanuphius p. 50 ; Denys l’Aréopagite, appelé Dionysios p. 180. Les fautes affectent même des noms contemporains et connus, comme celui du métropolite Hilarion Alfeyev, orthographié Alfayev (2 fois p. 98).

Certains mots repris de l’anglais sans avoir été traduits induisent en erreur : la parrhèsia n’est pas « confidence » (p. 19) mais « confiance ». Il aurait fallu traduire aussi en français   des mots repris du russe, en écrivant « higoumène » plutôt qu’ « igumen » (p. 89).

La bibliographie à laquelle se réfère l’auteur est très restreinte et parfois contestable. Il est paradoxal de citer comme référence Paul Evdokimov alors qu’il est réputé être un auteur anti-monastique. On est étonné en revanche de l’absence d’auteurs faisant référence sur les questions d’ascétique comme I. Hausherr, A. Guillaumont ou G. Bunge (qui est récemment devenu orthodoxe dans le même diocèse que l’auteur).

En ce qui concerne le fond, on est surpris que la doctrine ascétique d’Isaac le Syrien exposée dans ses Discours ascétiques, qui est classique et fondamentale (et bien connue du public français par l’excellente traduction du P. Placide Deseille), ne soit pas présentée, et que l’auteur se réfère en revanche à ses œuvres plus marginales récemment mises au jour, en donnant une place de choix à sa doctrine très contestable de l’apocatastase (p. 110-112). Grégoire Palamas est curieusement présenté comme le théologien de la « grâce immanente » (p. 165 s.), alors qu’il est connu pour être le théologien de la « grâce incréée ».

On ne peut pas demander à des résumés d’avoir une précision maximale, mais il faudrait au moins éviter les approximations déformantes. Par exemple, le mot « ennui » ne suffit pas à exprimer (p. 17) le sens complexe de la notion d’akèdia – très importante dans l’ascétique orthodoxe –  et encore moins le mot « désenchantement » (ibid.), très à la mode aujourd’hui mais très flou. Il faudrait aussi garder un équilibre dans la présentation des œuvres qui rende justice à leur contenu global. Par exemple, la « théologie des larmes » n’a pas dans l’ensemble de L’Échelle de saint Jean Climaque, l’importance prédominante que l’auteur lui donne jusqu’à en faire un titre de section (p. 58-63) ; en revanche le dynamisme de sa conception ascétique, fondé sur la progressivité méthodique (scalaire) dans le combat contre les passions et l’acquisition des vertus, devrait être souligné.

On a donc au total un ouvrage qui a ses qualités, mais qui aurait dû être sérieusement relu et corrigé avant d’être publié.

Jean-Claude Larchet




dimanche 5 août 2018

Orthodoxie Shop

NB: Comme toutes les autres publicités faites par ce blog, cette annonce est faite gratuitement pour aider le site Orthodoxie.com, que nous vous invitons à visiter. En cliquant sur les différents liens, vous pourrez voir les différents produits. C.L.-G.

Bonne visite!

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Prière de Saint Columban de Iona


Allume dans nos cœurs, 
ô Dieu,
La flamme de cet Amour 
qui ne cesse jamais,
Pour qu'il brûle en nous, 
donnant de la Lumière aux autres.

Puissions-nous briller 
pour toujours 
dans Ton temple saint,
Allume ce feu 
avec Ta lumière éternelle,
Ton fils, 
Jésus-Christ,
Lui-même,
notre Sauveur 
et 
Rédempteur.

Version française Claude Lopez-Ginisty


samedi 4 août 2018

Interview de la Grande Duchesse Elisabeth Féodorovna avant son martyre (5)

Mrs Rheta Childe Dorr 
*
Portrait avec autographe de Ste Elisabeth

Tombeau reliquaire de Ste Elisabeth

*

Elizabeth Féodorovna m'a gardé pendant près de trois quarts d'heure pour lui parler des écoles Gary, qu'elle est impatiente de voir en Russie ; des femmes américaines et de leur rôle dans la guerre, et du travail social pour les enfants, en particulier pour les enfants tuberculeux et anémiques.

"C'est merveilleux", dit-elle en soupirant. "Je ne peux guère m’empêcher de vous envier avec péché. Pensez à une grande nation jeune, jeune et pressée qui peut encore trouver le temps d'étudier tous ces terribles problèmes de pauvreté et de maladie et de s'y attaquer. 

J'espère que vous continuerez à le faire, et que vous trouverez encore de plus en plus de façons d'apporter la beauté dans la vie des travailleurs. Comment peut-on s'attendre à ce que les ouvriers qui travaillent toute la journée dans des usines chaudes et hideuses, ou dans des fermes éloignées, avec rien d'autre dans leur vie que le travail et l'inquiétude, aient la beauté dans leur âme ?"

Elle voulait ardemment en savoir plus sur les femmes soldats, et elle dit qu'elle admirait grandement leur héroïsme. Comment était leur vie dans le camp, et étaient-elles assez fortes pour supporter les épreuves ? La Grande Duchesse est une bonne féministe et elle a convenu avec moi que dans la crise russe, comme dans la situation créée par la guerre dans tous les pays, il avait été complètement démontré que les femmes auraient désormais à jouer un rôle aussi important et aussi proéminent que celui des hommes.

Elles devraient partager à parts égales avec les hommes la victoire de la guerre, que ce soit sur le champ de bataille ou derrière les lignes. 

Elle avait toujours eu une dévotion particulière pour Jeanne d'Arc et croyait qu'elle avait été inspirée par Dieu. D'autres femmes avaient aussi été appelées par Dieu à faire de grandes choses.

"Je suis contente que vous aimiez mon couvent", répéta-t-elle en nous quittant. "S'il vous plaît, revenez. Vous savez qu'il ne m'appartient plus, mais qu’il est au gouvernement provisoire, mais j'espère qu'ils me laisseront le garder."

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J'espère qu'ils le feront. La Maison de Marie et Marthe, avec cette belle femme qui s’y trouve, est l'une des choses que la nouvelle Russie peut le moins se permettre de perdre.
Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Rheta Childe Dorr
Inside the Russian Revolution
(Chapter XV)
New York, 
The MacMillan Company
1918 

vendredi 3 août 2018

Interview de la Grande Duchesse Elisabeth Féodorovna avant son martyre (4)

Mrs Rheta Childe Dorr 
*
Ste Elisabeth Féodorovna


L'intérêt de la Grande Duchesse pour le monde extérieur est obvie. Elle m'a demandé avec empressement de lui dire comment les choses allaient à Petrograd, et son visage a été attristé quand je lui ai raconté les événements séditieux et sanglants dont j'avais été témoin pendant les jours de la Révolution de Juillet, à peine révolue. 

"Les temps sont très mauvais pour nous à cette heure, dit-elle, mais ils vont bientôt s'améliorer, j'en suis sûre. Les Russes sont bons et gentils de cœur, mais ce sont surtout des enfants - de grands enfants, ignorants et impulsifs. S'ils peuvent trouver de bons dirigeants, et s'ils se rendent compte qu'ils doivent obéir à leurs dirigeants, ils sortiront de ce terrible chaos et construiront une Russie nouvelle et forte. Avez-vous vu Kerensky, et que pensez-vous de lui ?"

J'ai répondu assez prudemment. Comme tout le monde, j'espérais toujours que Kerensky réussirait à remettre son géant libéré dans sa bouteille, et je ne voulais pas ébranler la confiance en lui de quiconque, même au point d'exprimer un doute. Kerensky, lui ai-je dit, était très admiré et apprécié, et j'espérais qu'il pourrait prouver que la Russie avait besoin d'un leader fort dans ses problèmes.
"Je l'espère", répondit la dernière des Romanov, "Je prie pour lui tous les jours."
Les cloches de la petite église sonnèrent doucement l'heure, et la Grande Duchesse s'arrêta pour se signer pieusement. "Je veux entendre parler de vos merveilleuses écoles publiques, dit-elle, mais dites-moi d'abord ce que fait l'Amérique dans la préparation pour la guerre."

Pendant que je parlais, elle m'écoutait, hochant la tête et souriant comme si elle était immensément heureuse. La grande flotte d'avions en cours de construction semblait l'étonner et la ravir, et quand je lui ai parlé de la conservation de l'approvisionnement alimentaire et de la restriction de la fabrication de l'alcool, elle a rayonné de tous ses feux. "L'Amérique est tout simplement stupéfiante, s'exclama-t-elle. "Comme je regrette de n'y être jamais allée. Bien sûr, je ne le ferai jamais à présent. Pour moi, les États-Unis sont synonymes d'ordre et d'une efficacité de la meilleure sorte. Le genre d'ordre que seul un peuple libre peut créer... Le genre d'ordre pour lequel je prie qu’il puisse être construit un jour ici en Russie." 

Alors elle a fait allusion au Tzar destitué. Je ne savais pas qu'à cette minute le Tzar était en route pour la Sibérie, mais il est très probable qu'elle le savait. 

Elle a dit : "Je suis heureuse que vous alliez protéger vos soldats du danger de la boisson maléfique. Personne ne peut savoir à quel point l'abolition de la vodka a été bénéfique pour nos soldats et tout notre peuple. Je pense que l'histoire devrait reconnaître la part de l'Empereur dans cet acte, n'est-ce pas ?" J'ai accepté que l'Empereur reçoive tout le crédit pour ce qu'il a fait, et j'ai parlé en toute sincérité.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Rheta Childe Dorr
Inside the Russian Revolution
(Chapter XV)
New York, 
The MacMillan Company
1918 

jeudi 2 août 2018

Interview de la Grande Duchesse Elisabeth Féodorovna avant son martyre (3)

Mrs Rheta Childe Dorr 
*
Ste Elisabeth Féodorovna

Nous sommes retournés au couvent et j'ai été emmené dans un petit salon, qui est la retraite privée de l’higoumène. 

Elle n'est pas beaucoup plus grande qu'une chambre d'entrée, et elle donnait la même impression générale de bleu, de blanc et d'or que l'on voit dans tout le lieu. Il y avait beaucoup de livres reliés dans ce bleu lapis qui semble être la couleur préférée de la Grande Duchesse ; quelques photos, principalement de la Mère de Dieu et de l'Enfant ; quelques petites tables, dont une avec le livre de Stephen Graham, "La Maison de Marie et Marthe", tenu ouvert par un morceau de broderie négligemment tombé. 

Il y avait des chaises simples en saule anglais avec des coussins bleus et un petit bureau rempli de papiers. Partout, dans la fenêtre, sur les tables et le bureau, il y avait des bols et des vases de fleurs. Chaque pièce du lieu, en fait, était remplie de fleurs.

La porte s'est ouverte et la Grande Duchesse est arrivée avec un sourire radieux de bienvenue et une main blanche tendue. "Je suis si heureuse de constater que j'ai eu le temps de vous rencontrer aujourd'hui, Mme Dorr, dit-elle, d'une voix particulièrement douce.

"Votre Altesse parle anglais ?" me suis-je exclamée de surprise, et elle m'a répondu en me faisant signe de m'asseoir dans un fauteuil confortable : "Pourquoi pas ? Ma mère était anglaise!"

J'avais oublié pour le moment que la Grande Duchesse et sa jeune sœur, l'ancienne Impératrice de Russie, étaient filles de la princesse Alice d'Angleterre et petites-filles de la reine Victoria. La Russie semblait l'avoir oublié aussi et ne s'être souvenu que du fait que le père de ces femmes était le Grand-Duc de Hesse et du Rhin. 

La Grande Duchesse a ajouté, lorsque nous fûmes assises, que lorsqu'elle était enfant à la maison, ils parlaient toujours anglais à leur mère, et  allemand à leur père. "Je suis heureuse d'avoir l'occasion de parler anglais, car si l'on est entièrement russe, comme moi, et surtout si l'on est orthodoxe, on entend peu de choses, sauf en russe ou en français. Puis elle dit, avec un autre sourire radieux : "Dites-moi ce que vous pensez de mon couvent."

Je lui ai dit quil me semblait avoir fait un pas en arrière dans le treizième siècle lumineux et romantique.

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"C'est exactement ce que je voulais que mon couvent soit, répondit-elle, un de ces types médiévaux occupés et utiles. De tels couvents étaient des aides merveilleusement efficaces pour la civilisation au Moyen-âge, et je ne pense pas qu'on aurait dû les laisser disparaître. La Russie a besoin, certainement, du genre de couvent qui occupe l'espace entre l'austèrité, les ordres fermés et la vie du monde extérieur. 

Nous lisons les journaux ici, nous suivons les événements et nous recevons et consultons les personnes qui mènent une vie active. Nous sommes des Marie, mais nous sommes aussi des Marthe."

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
Rheta Childe Dorr
Inside the Russian Revolution
(Chapter XV)
New York, 
The MacMillan Company
1918