mercredi 18 juillet 2012

Jean-Claude LARCHET: Recension/Jean-Michel Spieser et Élisabeth Yota (éd.), « Donation et donateurs dans le monde byzantin »


Jean-Michel Spieser et Élisabeth Yota (éd.), « Donation et donateurs dans le monde byzantin. Actes du colloque international de l’université de Fribourg, 13-15 mars 2008 », Desclée de Brouwer, Paris, 2012, 347 p. (Réalités byzantines n° 14).
Ce volume réunit seize contributions, dont la moitié en anglais et l’autre moitié en français, issues d’un colloque international qui s’est tenu à l’université de Fribourg en 2008.
Elles étudient de plusieurs points de vue les donations, grâce auxquelles, dans le monde byzantins, la plupart des églises, chapelles, monastères et institutions dépendant de l’Église (hôpitaux, hospices, orphelinats…) ont été établis, décorés (en particulier de fresques et d’icônes pour les églises) pourvus (de propriétés attenantes leur permettant de tirer des revenus ; d’objets de culte pour les églises et les monastères) et entretenus. Elles étudient également sous divers angles (origine sociale, motivations…) les donateurs, et la façon dont leur mémoire a été conservée (fresques, inscriptions…).
Ces quelques extraits de l’introduction des deux éditeurs donnent quelques aperçus plus précis du riche contenu de ce volume, dont le thème reste toujours actuel, puisque les Églises, aujourd’hui encore, continuent à vivre des dons de leurs fidèles:
« À la fin de l’Antiquité tardive, dans le contexte du christianisme triomphant, l’évergétisme ne disparaît pas complètement, mais se transforme progressivement. L’émergence d’une nouvelle institution, l’Église, qui fait largement appel au don et le contrôle, entraîne pour celui-ci des motivations tout à fait différentes et permet, entre autres, l’apparition d’un nouveau type de donateurs, clercs ou laïcs, qui n’appartiennent plus nécessairement à l’élite. Cependant, ce groupe social, y compris l’empereur, réunit les donateurs les plus en vue, mais leurs attentes semblent être tout autres. Le rapport de l’homme à Dieu dans le christianisme modifie considérablement l’attente des donateurs qui, du moins dans le discours qui accompagne le don, loin d’espérer uniquement la reconnaissance de la cité ou un bénéfice direct, recherchent à travers l’acte du don le salut éternel. […].
Les nombreuses monographies sur les monuments byzantins ont montré que les grandes constructions religieuses sont en général dues à l’initiative et à la contribution financière d’un donateur qui avait pris en charge le financement de la construction, du décor ou des travaux de restauration.
Outre le financement initial pour la construction ou la restauration d’un édifice religieux, les donateurs dotaient monastères et églises de richesses, en particulier de terres, dont les revenus permettaient l’entretien et la survie. Souvent, un monastère était fondé pour devenir le lieu où passer la fin de sa vie (et même pour y être enterré), retraite qui était aussi promise aux descendants du donateur dans le typikon rédigé par le fondateur. Associés aux monastères et aux églises et financés dans les mêmes conditions, on trouve aussi des édifices destinés à la charité au sens large du mot (hôpitaux, hospices, orphelinats … ) qui reçoivent des ressources pour leur bon fonctionnement.
Au-delà des donations en elles-mêmes, il convient de s’intéresser aux donateurs. Ils sont très nombreux à être issus d’un rang élevé ou faisant partie de la famille impériale. Des membres du clergé, en particulier ceux qui sont issus du même milieu social que les donateurs laïcs, se retrouvent parmi les nombreux donateurs attestés. Cependant, à l’époque médio-byzantine aussi, où les modes de patronage se modifient considérablement, les classes sociales moyennes fournissent des donateurs, tandis qu’on connaît aussi des donations collectives faites par des paysans, un phénomène qui n’avait encore guère été mis en évidence, mais qui est attesté aussi bien par les textes documentaires que par les monuments. Leurs donations montrent un intérêt très largement répandu à investir une partie des biens que l’on possède dans le bon fonctionnement d’un monastère ou la construction et décoration d’une église.
Mais ces investissements, quelle que soit la classe sociale dont est issu le donateur, sont-ils véritablement désintéressés? Peut-on continuer à se contenter sans examen critique de l’idée généralement acceptée qu’à travers son don le donateur exprime sa piété et recherche le salut de son âme et celui de sa famille? Pour répondre à cette question, il convient d’examiner la relation de dépendance qui se crée entre donateur et donataire, le bénéfice, fiscal ou autre, que peut en tirer le donateur ainsi que le statut juridique du bien cédé.
[…] Les sources textuelles ne restent pas silencieuses sur ces questions et nous donnent de nouvelles pistes de recherche. Ces informations, mises en regard de celles qui sont visibles dans le décor des églises, contribuent également à mieux saisir les motivations des donateurs. Leurs portraits, intégrés dans le décor, montrent leur souci de mettre en avant leur rôle de bienfaiteur et nous en disent long sur l’importance qu’ils attachent à cette visibilité. lis figurent souvent tenant entre les mains l’objet de leur don, la maquette de l’église, qu’ils offrent au Christ ou à la Vierge, ou encore prosternés devant eux. Des signes ostentatoires ou des inscriptions dédicatoires dévoilent souvent des informations importantes sur le nom, l’origine ou le statut du donateur et les motifs de son don, en particulier lorsqu’elles permettent des rapprochements avec des familles importantes connues par ailleurs.
D’autres portraits demeurent anonymes, mais ne sont pas pour autant exempts d’indices. La façon dont le donateur est représenté, l’emplacement de son portrait dans l’église ainsi que la qualité artistique du décor permettent quelques observations sur sa personnalité ou le prestige de son rang social. Dans un cas comme dans l’autre, l’image individuelle du donateur met en évidence le rôle autant expiatoire que social de son acte; de manière paradoxale l’image individuelle, entourée par des images sacrées, revêt le même caractère intemporel que celles-ci. Le contenu des inscriptions dédicatoires, les formules de donation et les différents types de portraits de donateurs nous entraînent encore vers d’autres conclusions. […]
Il convient aussi de s’interroger sur le jeu entre donation anonyme et donation revendiquée. La modestie, liée à un rang peu élevé dans la société ou à une piété particulièrement fervente peuvent pousser un donateur à rester anonyme. Mais il apparaît clairement qu’à partir du XIIIe siècle, l’anonymat n’est plus de mise. Texte et image vont de pair dans plusieurs contributions pour mettre en évidence des cas particuliers de donations et apportent de nouvelles perspectives à la recherche.
Les interrogations ne sont pas différentes dans le cas des donations d’objets portatifs. Car si les dons pour des constructions monumentales sont particulièrement importants et sont nombreux à être conservés, les donations d’icônes, de manuscrits, d’objets liturgiques, ou de textiles ne manquent pas dans le monde byzantin. Elles constituent une catégorie particulière, dont l’intérêt n’est pas moindre. Souvent luxueux et de grande valeur artistique et monétaire, ces objets ont fait partie d’un ensemble ou sont un don unique, le plus souvent en faveur d’une institution religieuse. Portraits, inscriptions dédicatoires, textes de colophons ou de notes postérieures dans des manuscrits révèlent des indices non seulement sur le donateur mais aussi sur le donataire, l’objet étant toujours étroitement lié au lieu pour lequel a été conçu. Les informations recueillies, aussi bien à travers les images qu’à travers les textes, ne laissent pas entrevoir des différences d’intention notoires entre une donation pour la construction d’une église et la donation d’un objet portatif, quelle que soit l’importance de l’investissement, qui, pour certains objets de prix, est également conséquente.
D’une qualité artistique exceptionnelle, de tels objets reflètent immédiatement le rang élevé du donateur. Son portrait et l’inscription qui accompagne ou remplace celui-ci mettent en scène son prestige social et renforcent la valeur de l’objet. D’un coût financier inférieur, d’autres objets portatifs, qui peuvent aussi comporter des portraits, souvent dans l’attitude de suppliant, proviennent de donateurs plus modestes, qui rendent plus apparent le caractère expiatoire de leur donation. Dans de nombreux cas, les objets ne donnent pas d’indications sur les donateurs. Cet anonymat est souvent lié au rang peu élevé des donateurs. Cette situation contraint les chercheurs à élargir leurs problématiques. Au-delà de l’identité du donateur, observations et hypothèses émises peuvent porter sur les motivations, l’engouement pour tel saint ou tel sanctuaire et s’ouvrir à la question des contacts culturels. […]
Quelques interventions vont dans cette direction et font le lien entre le monde byzantin et les cultures qui lui sont proches, en explorant l’origine et la diffusion des modèles, les spécificités iconographiques et textuelles propres à chaque région, les motivations des donateurs et la fonction des donations. »
Jean-Claude Larchet

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