mercredi 17 février 2016

Rappel: Saint Justin de Tchélié et le Grand Concile (1976)

Ce texte, fut publié en 1977. Par la Grâce de Dieu, certains des problèmes  mentionnés ont disparu, mais malheureusement d'autres demeurent!

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LETTRE ADRESSÉE AU SAINT SYNODE
DE L’ÉGLISE ORTHODOXE SERBE
par le père Justin Popović  






AU SUJET DE LA CONVOCATION DU « GRAND CONCILE » DE L’ÉGLISE ORTHODOXE[1]
- Lettre au  Saint-Synode de l’Église orthodoxe serbe -

À Chambésy, près de Genève s’est tenue récemment la « Première Conférence Préconciliaire » (du 21 au 28 novembre 1976). Après avoir lui et examiné les actes et les décisions de cette Conférence, publiés par les soins du « Secrétariat pour la préparation du Grand et Saint Concile de l’Église Orthodoxe » à Genève, je ressens, selon ma conscience et en ma qualité de membre de l’Église orthodoxe, sainte et catholique, bien qu’étant le plus humble de ses serviteurs, l’impérieuse nécessité évangélique d’adresser cette supplique à Votre Excellence et, par votre intermédiaire, au Saint-Synode des Évêques de l’Église orthodoxe serbe, afin de vous faire part de mes tristes observations, de mes douloureuses constatations et de mon anxiété quant aux préparatifs de ce futur Concile. Je prie Votre Excellence, ainsi que les autres Évêques, d’écouter avec un zèle évangélique et de prendre en considération ce cri de détresse d’une conscience orthodoxe qui, Dieu soit loué, n’est aujourd’hui ni unique, ni isolée dans le monde orthodoxe, lorsqu’il est question de ce Concile.

1. Il ressort des actes et décisions de cette « Première Conférence Préconciliaire » ainsi nommée et tenue, je ne sais pourquoi, à Genève, où il n’y a pas plus que quelques centaines de fidèles orthodoxes, qu’une nouvelle liste de thèmes pour le futur « Grand Concile » de l’Église orthodoxe y a été préparée et définie. Il ne s’agit plus de ce que l’on avait appelé les « Conférences panorthodoxes », comme cela était le cas à Rhodes et par la suite, ni d’un « Pro-Synode », comme il en était question encore récemment, mais de la « Première Conférence Préconciliaire », qui amorce l’étape précédant immédiatement la réunion de ce Concile Œcuménique. En outre, cette Conférence a cessé de travailler sur la base de la « liste des thèmes » retenue lors de la première Conférence Panorthodoxe de Rhodes en 1961 et élaborée jusqu’en 1971. Elle a effectué la « révision » de cette liste et en a dressé une nouvelle pour le Concile. Il semble toutefois que cette liste ne soit pas non plus définitive, mais qu’elle sera probablement modifiée et complétée. La Conférence a également révisé la « méthodologie » retenue jusqu’ici dans l’élaboration et la préparation finale des thèmes du Concile : elle a raccourci tout le « processus », en raison de la hâte évidente de certains qui désirent tenir ce Concile le plus rapidement possible. Car, selon la déclaration expresse du métropolite Méliton[2], qui présidait cette Conférence, le Patriarcat de Constantinople et certaines autres Églises encore, sont pressées de « convoquer » et de tenir ce futur Concile, qui doit être de « courte durée » et n’examiner qu’ « un nombre limité de questions ». De plus, selon les paroles mêmes de Méliton : « Le Concile doit approfondir les problèmes brûlants qui empêchent le bon fonctionnement de l’enchaînement du système (tou syneirmou tou systematos) des Églises locales qui devraient fonctionner comme une Église orthodoxe unique… » (Actes, p. 55). Ceci nous amène à nous poser cette question : Que signifie tout cela, pourquoi cette hâte, et où mène-t-elle ?

2. La question de la préparation et de la réunion d’un nouveau « Concile Œcuménique » de l’Église orthodoxe n’est ni nouvelle, ni récente, dans ce siècle de l’histoire de l’Église qui est le nôtre. Cette question fut déjà soulevée du temps du malheureux patriarche de Constantinople Mélèce Metaxakis, célèbre et présomptueux moderniste, réformateur et créateur de schismes au sein de l’Orthodoxie lors du prétendu « Congrès panorthodoxe » de Constantinople en 1923[3] (il avait été alors proposé de réunir le Concile à Niš, en Yougoslavie, en 1925 ; mais Niš n’est pas situé « sur le territoire du Patriarcat Œcuménique » et le Concile n’a pas eu lieu, probablement pour cette raison). Il semble que Constantinople se soit approprié, en général, le monopole de tout ce qui est « panorthodoxe » : « Congrès », « Conférences », « Pro-synodes », « Conciles ». Ensuite, en 1930, la « Commission Préparatoire des Églises orthodoxes » se réunit au monastère athonite de Vatopaidi, où elle définit la « liste des thèmes du futur Pro-synode orthodoxe », lequel aurait dû aboutir ultérieurement à la convocation du Concile Œcuménique[4].

Après la seconde guerre mondiale, ce fut l’avènement du Patriarche de Constantinople Athénagoras avec ses « Conférences panorthodoxes » de Rhodes (encore une fois exclusivement sur le territoire du Patriarcat de Constantinople). La première d’entre elles, en 1961, a donné le départ aux préparatifs du « Concile panorthodoxe », qui devait être précédé d’un « Pro-synode ». Elle confirma le fameux « agenda » du « Pro-synode », préparé à l’avance par Constantinople : huit grand chapitres, environ quarante thèmes principaux et deux fois de paragraphes et de sous-paragraphes[5]. Après la deuxième et la troisième conférence de Rhodes (1963 et 1964), eut lieu la « Conférence de Belgrade » en 1966. Appelée d’abord « Quatrième Conférence Panorthodoxe » (cf. Glasnik, revue officielle du Patriarcat de Serbie, N°10/66, ainsi que les documents publiés en grec, qui lui donnèrent le même nom). Cette conférence fut reléguée ensuite au rang de « Commission Inter-orthodoxe », afin que la conférence suivante, convoquée sur le « territoire » de Constantinople (au centre orthodoxe du Patriarcat Œcuménique, à Genève-Chambésy) en 1968 fût proclamée « Quatrième Conférence Panorthodoxe ». Les organisateurs de cette conférence, à l’évidence impatients, se hâtèrent d’abréger le chemin restant à parcourir jusqu’au Concile et ne retinrent que les six premiers « thèmes » de la liste considérable de Rhodes (qui était pourtant leur création et non celle de quelqu’un d’autre) et définirent une nouvelle « procédure » de travail. Un nouvel organisme fut formé à cette occasion, la « Commission Préparatoire Inter-orthodoxe », ayant pour mission de « coordonner » le travail à effectuer sur les différents thèmes. C’est alors que fut ouvert le « Secrétariat pour la préparation du Concile » ; ce fut en réalité la nomination d’un évêque de Constantinople, avec pour résidence le centre susmentionné, tandis que les propositions tendant à affecter d’autres membres orthodoxes à ce Secrétariat étaient rejetées. Selon le souhait de Constantinople, cette « Commission préparatoire » et ce « Secrétariat » se réunirent au mois de juin 1971, dans ce même centre de Genève. À cette occasion furent examinés et « conciliés » entre eux les rapports présentés sur les six thèmes en question, qui ont ensuite été publiés en plusieurs langues, mais qui ont subi, comme du reste tous les travaux précédents de préparation du Concile, une critique sans merci des théologiens orthodoxes. Lesdites critiques (parmi lesquelles je rappelle mon mémorandum, adressé en son temps par Votre Excellence, et avec Votre soutien, au Saint-Synode de l’Église Orthodoxe Serbe, mémorandum qui reçut ensuite le soutien de nombreux théologiens et qui fut publié en plusieurs langues dans le monde orthodoxe[6] ont probablement fait que la décision de la « Commission Préparatoire » de Genève au sujet de la convocation de la « Première Conférence préconciliaire » en 1972, dans le but d’effectuer la « révision » (anatheorisis) de la liste des thèmes établie à Rhodes, n’ait pas été réalisée dans les délais prévus, mais avec un retard important.

Ce n’est qu’en novembre 1976 qu’aura lieu cette « Première Conférence Préconciliaire », cela va de soi, sur le « terrain » de Constantinople, à Genève-Chambésy. Ainsi qu’il apparaît de ces actes et décisions publiés récemment, que j’ai étudiés, cette Conférence a « révisé » la liste de Rhodes, de la façon suivante : les délégations participant par l’intermédiaire de leurs commissions n’ont retenu que dix thèmes pour le Concile (dont trois seulement des six qui avaient été primitivement choisis !), tandis que trente autres thèmes, non retenus à l’unanimité, ont été adressés « à certaines Églises en vue de leur étude spécifique », en tant que « problématique de l’Église orthodoxe » (en réalité, complètement étrangère à l’Orthodoxie), ces thèmes pouvant par la suite faire l’objet d’un « examen orthodoxe » et éventuellement être introduits sur la liste. Comme nous l’avons dit, cette Conférence a modifié le « processus » et la « méthodologie » de l’étude des thèmes et des préparatifs du Concile ; les organisateurs constantinopolitains et certains autres ont, je le répète, insisté pour que ce Concile soit convoqué « le plus rapidement possible ». Il est évident pour tout orthodoxe que cette « Première Conférence Préconciliaire » n’a rien apporté de nouveau ni d’essentiel, mais qu’elle introduit de nombreuses âmes et consciences orthodoxes dans les labyrinthes de plus en plus complexes où les entraînent les ambitions de certains, en raison desquelles, semble-t-il, on prépare depuis 1923 le Concile Œcuménique, auquel aujourd’hui on travaille avec tant de hâte.

3. Toute cette « problématique » actuelle au sujet des thèmes du futur Concile, l’incertitude et le changement dans leur choix, leur définition, leur « thématisation » artificielle, leur modification et leur rédaction successives, tout cela n’indique pour toute conscience véritablement orthodoxe qu’une seule chose : à savoir qu’il n’existe, à l’heure actuelle, aucun thème réel et urgent nécessitant la convocation d’un nouveau Concile œcuménique de l’Église orthodoxe. Si, cependant, il existe un thème méritant de faire l’objet de la convocation et de la réunion d’un Concile œcuménique, les organisateurs de toutes ces « Conférences » et les rédacteurs de ces « listes » récentes et précédentes n’en sont alors absolument pas conscients. Car, s’il en était autrement, comment expliquer que, depuis la Réunion de Rhodes en 1961 jusqu’à celle de Genève en 1976, la « thématique » et la « problématique » de ce futur Concile aient constamment été modifiées ? On modifie leur nombre, l’ordre du jour, le contenu et même le critère de la « liste des thèmes » qui doivent faire l’objet de l’étude d’un corps ecclésial aussi important et aussi exceptionnel que furent et que doivent être tous les saints Conciles Œcuméniques de l’Église orthodoxe ! En fait, tout ceci manifeste et démontre non pas seulement une simple inconséquence, mais surtout l’incapacité évidente ainsi que la méconnaissance de l’Orthodoxie de la part de ceux qui, en ce moment, dans une telle situation et de cette façon, imposent aux Églises orthodoxes leur « Concile », leur ignorance et leur incapacité de ressentir et de comprendre ce qu’a signifié et ce que signifie toujours un Concile œcuménique véritable pour l’Église orthodoxe et pour la plénitude de ses fidèles en Christ. Car, s’ils le ressentaient et s’ils le comprenaient, ils sauraient tout d’abord que dans l’histoire et dans la vie de l’Église orthodoxe, aucun Concile, et d’autant plus l’événement exceptionnellement pneumatophore que constitue un Concile Œcuménique, n’a jamais recherché artificiellement et inventé des thèmes pour ses travaux et ses sessions ; qu’il n’a de plus jamais été convoqué au préalable de telles « conférences », « congrès », « pro-synodes » et autres réunions factices, complètement étrangères à la tradition conciliaire de l’Orthodoxie qui les ignore, et qui sont copiées sur les organisations occidentales étrangères à l’Église du Christ. La réalité historique est évidente : les saints Conciles convoqués par la volonté de Dieu avaient toujours pour objet un seul ou, tout au plus, deux ou trois problèmes d’une actualité brûlante, posés par les grandes hérésies et les schismes qui altéraient la vraie foi, déchiraient l’Église et mettaient sérieusement en danger le salut des âmes humaines, le salut du peuple orthodoxe de Dieu et de toute la création Divine. C’est pourquoi les Conciles œcuméniques avaient toujours un caractère christologique, sotériologique, ecclésiologique, ce qui signifie que leur thème central, leur message unique, évangélique et suprême, a toujours été : Jésus-Christ le Dieu-homme et notre salut en Lui, notre déification en Lui. Oui, oui, oui, Lui, le Fils Unique de Dieu, Consubstantiel et Incarné, Lui qui est tout entier dans le Corps de l’Église, Lui qui est la Tête éternelle du Corps de l’Église, pour le salut et la déification de l’homme, Lui qui est tout entier dans l’Église par la grâce du Saint-Esprit et par la vraie foi en Lui, la Foi orthodoxe.

C’est là la thématique véritablement orthodoxe, apostolique et patristique, la thématique immortelle de l’Église du Dieu-homme incarné, pour tous les temps, passé, présent et futur. Seule cette thématique peut faire l’objet d’un éventuel Concile Œcuménique à venir de l’Église orthodoxe, et non pas une « liste de thèmes » scolastico-protestante, qui n’a aucun rapport substantiel avec l’expérience et la vie spirituelle de l’Orthodoxie apostolique à travers les siècles, mais qui n’est en réalité qu’une série de théories anémiques humanistes. La catholicité éternelle de l’Église orthodoxe et de tous ses Conciles Œcuméniques réside dans la Personne du Dieu-homme Christ, qui renferme toutes choses, avec ce thème et cette réalité orthodoxes, avec ce mystère et cette réalité uniques du Dieu-homme, sur lesquelles est bâtie et vit l’Église orthodoxe du Christ et tous ses Conciles Œcuméniques, qu’il convient de se présenter devant la terre et le ciel, et non pas avec les thèmes scolastico-protestants que soumettent les « délégués » et les « délégations » ecclésiastiques de Constantinople et de Moscou qui, en ce moment critique et pénible de l’histoire, se posent en « meneurs » et en « représentants » de l’Église orthodoxe dans le monde.

4. Dans les actes de la dernière « Conférence Préconciliaire » de Genève, comme ceux des réunions similaires antérieures, il apparaît clairement que la « délégation ecclésiastique » de Constantinople ne diffère guère de celle de -, en ce qui concerne la problématique et les thèmes qu’elles proposent respectivement comme objet des travaux du futur Concile. Elles ont les mêmes thèmes, presque le même langage, la même mentalité, des ambitions semblables. Mais cela n’est pas étonnant. Car en fait, qui « représentent-elles ? » Quelle est l’Église et quel est le peuple de Dieu qu’elles représentent en ce moment, l’une et l’autre ? La hiérarchie de Constantinople, lors de presque toutes ces réunions panorthodoxes, est composée principalement de métropolites et d’évêques titulaires, donc de pasteurs sans ouailles et sans responsabilité pastorale concrète devant Dieu et devant les fidèles ; qui représente-t-elle et qui représentera-t-elle au futur Concile ? Parmi les représentants officiels du Patriarcat Œcuménique de Constantinople ne figurent même pas les hiérarques des Îles grecques, où vit un véritable troupeau de fidèles orthodoxes, ni les hiérarques des diocèses grecs d’Europe et d’Amérique, sans parler des autres évêques orthodoxes : russes, américains, japonais, noirs africains, qui ont derrière eux de nombreux fidèles orthodoxes et des théologiens confirmés. D’autre part, les délégations actuelles du Patriarcat de Moscou représentent-elles réellement la Sainte et Grande Église russe avec ses millions de martyrs et de confesseurs de la foi que Dieu seul connaît ? Il ressort de ce que déclarent et soutiennent ces « délégations » lorsqu’elles sortent d’Union soviétique, qu’elles ne portent pas le véritable esprit, ni n’expriment la véritable position de l’Église orthodoxe russe et de ses fidèles ouailles orthodoxes car, le plus souvent, ces « délégations » obéissent à César plutôt qu’à Dieu, tandis que l’Évangile nous enseigne d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Actes V, 29).

Au demeurant, une telle « représentation » des Églises orthodoxes aux réunions panorthodoxes de Rhodes et de Genève est-elle vainement juste et orthodoxe ? Les initiateurs constantinopolitains de ce principe de « représentation » des Églises orthodoxes au Concile, et ceux qui acceptent un tel principe qui, selon leur théorie, est conforme au « système de l’autocéphalie et de l’autonomie » des Églises locales, ont oublié qu’un tel principe est en fait contraire à la tradition conciliaire de l’Orthodoxie. Ce principe de « représentation » a malheureusement été accepté par les autres représentants orthodoxes, par certains en silence, par d’autres à la suite de vaines protestations, oubliant ainsi que l’Église orthodoxe, de par sa nature et sa structure dogmatiquement immuable, est épiscopale et centrée sur l’évêque. Car l’évêque et l’ensemble des fidèles autour de lui sont l’expression et la manifestation de l’Église en tant que Corps du Christ, particulièrement dans la sainte Liturgie : l’Église n’est apostolique et catholique que par les évêques qui sont à la tête des communautés ecclésiales vivantes – les évêchés. Cependant, les autres formes de l’organisation ecclésiale de l’Église orthodoxe qui ont été créées au cours de l’histoire et qui, par conséquent, peuvent changer, telles que métropoles, archevêchés, patriarcats, pentarchie, autocéphalie, autonomie, et autres, dans la mesure où elles ont existé et où il en existera, n’ont pas et ne peuvent avoir d’importance et de pouvoir décisifs dans le système conciliaire de l’Église orthodoxe. De surcroît, elles peuvent même constituer un empêchement au bon fonctionnement de la concilia rite, si elles repoussent et refoulent le caractère et la structure épiscopale de l’Église et des Églises. Sans aucun doute, c’est là principale différence entre l’ecclésiologie orthodoxe et l’ecclésiologie papale.

S’il en est ainsi, comment pourront alors être représentées par le principe des « délégations », c’est-à-dire par un nombre identique de « délégués », l’Église tchèque et l’Église roumaine, par exemple ? Ou même : l’Église russe et l’Église de Constantinople ? Quels fidèles représentent les uns et quels fidèles représentent les autres ? Ces derniers temps, le Patriarcat de Constantinople a ordonné un grand nombre d’évêques et de métropolites, dans la plupart des cas titulaires et fictifs. Ce sont probablement là des préparatifs en vue d’assurer, par le nombre des titres, la majorité des voix pour les ambitions néo-papistes du Patriarcat de Constantinople au futur « Concile Œcuménique ». D’autre part, les Églises zélées dans leur mission apostolique, telles que la Métropole américaine, l’Église russe hors-frontières, l’Église japonaise et d’autres, n’auront pas un seul représentant !

Est-ce là la Concilia rite de l’Orthodoxie ? Que sera ce Concile Œcuménique de l’Église orthodoxe du Christ ? Déjà au cours de cette conférence de Genève, le métropolite Ignace de Lattaquié, représentant le Patriarcat d’Antioche, a constaté avec douleur : « Je ressens une certaine inquiétude, car on porte atteinte à l’expérience conciliaire (to synodikon vioma) qui constitue le fondement de l’Église orthodoxe ».

5. Malgré cela, Constantinople et certains autres ont hâte de convoquer un tel Concile, et c’est surtout à leur incitation et sur leur insistance que cette « Première Conférence Préconciliaire » décidera « que le Concile soit convoqué le plus rapidement possible », qu’il « soit de courte durée » et qu’il « prenne en considération un nombre limité de thèmes ». Les dix thèmes votés sont ensuite cités, les quatre premiers étant : la diaspora, l’autocéphalie et les conditions de sa proclamation, et les diptyques, c’est-à-dire l’ordre dans les Églises orthodoxes.

En outre, l’objectivité évangélique nous oblige à remarquer que la conduite du métropolite Méliton, qui présidait cette « Conférence Préconciliaire », a été despotique et non-conciliaire. Cela ressort à chaque page des Actes publiés de cette Conférence. Il y est dit clairement et de façon péremptoire : « Ce saint et grand Concile de l’Église orthodoxe ne doit pas être considéré comme l’unique concile qui exclurait la convocation d’autres saints et grands Conciles » (Actes, pp. 18, 20, 50, 55 et 60).

Au sujet de tout cela et à cause de tout cela, à une conscience évangéliquement vigilante se pose une question brûlante : que veut-on en fait par ce Concile convoqué à la hâte et ainsi « mis en scène » ?

Excellences, je ne peux me libérer de l’impression et de la conviction que derrière tout cela se cache le seul et unique désir des personnalités connues de l’actuel Patriarcat de Constantinople, à savoir que ce Patriarcat, qui a la primauté d’honneur dans l’Orthodoxie, cherche à imposer définitivement ses conceptions et sa conduite aux Églises orthodoxes autocéphales et, en général, au monde orthodoxe, ainsi qu’à toute la diaspora orthodoxe, en sanctionnant sa domination néo-papiste par un « Concile œcuménique ». C’est pourquoi, parmi les dix sujets choisis pour le Concile, les quatre premiers sont justement ceux qui dévoilent le désir de Constantinople de soumettre à sa domination toute la diaspora orthodoxe – et ceci veut dire le monde entier – et de se réserver le droit exclusif d’accorder l’autocéphalie et l’autonomie à toutes les Églises orthodoxes du monde en général, actuelles et futures, leur accordant par la même occasion l’ordre et le rang de son choix (c’est là justement la question des diptyques, qui ne signifie pas seulement « l’ordre de la commémoration au cours de la Liturgie », mais également l’ordre des Églises dans les Conciles, etc.).

Je m’incline devant les mérites séculaires de l’Église de Constantinople et devant la croix qu’elle porte aujourd’hui, qui n’est ni légère, ni facile à porter et qui, de par la nature même des choses, est la croix de toute l’Église, comme le dit l’Apôtre : « Un membre souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui ». De même, je connais et je reconnais l’ordre canonique et la primauté d’honneur (ta presveia tis timis) de Constantinople parmi les Églises orthodoxes locales, égales en droits et en honneur. Mais il serait contraire à l’Évangile de permettre à Constantinople, à cause des difficultés dans lesquelles elle se débat actuellement, de pousser toute l’Orthodoxie au bord de l’abîme, comme cela s’est déjà produit une fois, lors du pseudo-concile de Florence – ou bien d’entériner canoniquement et dogmatiquement certaines formes historiques qui, à un moment donné, pourraient, au lieu d’être des ailes, devenir des chaînes pour l’Église et sa présence transfiguratrice dans le monde. Soyons sincères : on ressent dans la conduite des représentants du Patriarcat de Constantinople de ces dernières décennies la même inquiétude malsaine et le même état d’esprit spirituellement maladif qui, au XVème siècle, ont conduit l’Église à la trahison et à la honte de Florence. De même, la ligne de conduite de l’époque de la domination turque serait-elle un modèle pour tous les temps ? L’époque de Florence et de la domination turque fut périlleuse pour l’Orthodoxie. Aujourd’hui, la situation est encore plus dangereuse. En effet, à cette époque, Constantinople était un organisme vivant, avec plusieurs millions de fidèles, qui surmonta rapidement une crise imposée de l’extérieur, ainsi que la tentation de sacrifier la Foi et le Royaume de Dieu au royaume terrestre. Aujourd’hui, en revanche, Constantinople a des métropolites sans fidèles, des évêques qui n’ont personne à surveiller (epi-skopos : celui qui inspecte, examine) et qui, comme tels, voudraient encore tenir entre leurs mains la destinée de toute l’Église ! Aujourd’hui, il ne peut et il ne doit y avoir de Florence, d’aucune sorte. On ne peut non plus comparer l’époque actuelle à l’époque difficile de la domination turque. Il en est de même avec le Patriarcat de Moscou. Pourrait-on permettre que ses difficultés, ainsi que les difficultés des autres Églises locales se trouvant sous le joug du communisme athée, déterminent l’avenir de l’Orthodoxie ?

La destinée de l’Église n’est plus et ne peut plus être entre les mains d’un empereur ou d’un patriarche byzantin ou de quelque puissant de ce monde que ce soit, ni même entre les mains de la « Pentarchie » ou des « autocéphalies » étroitement comprises. Par la puissance de Dieu, l’Église se ramifie en un grand nombre d’Églises de Dieu locales avec des millions de fidèles, parmi lesquels nombreux sont ceux qui, de nos jours, ont scellé de leur sang leur apostolicité et leur fidélité à l’Agneau. À l’horizon sont apparues de nouvelles églises locales, telles que les Églises japonaise, africaine, américaine, qu’aucune « super-Église » de type papal ne peut priver de leur liberté dans le Seigneur (cf. 8ème canon du IIIème Concile Œcuménique), car ce serait là porter atteinte à l’essence même de l’Église. Sans toutes ces Églises locales, il est impensable de résoudre quelque problème ecclésial sérieux et d’importance panorthodoxe que ce soit, d’autant plus le problème qui concerne directement, à savoir celui de la diaspora. La lutte séculaire de l’Orthodoxie contre l’absolutisme romain fut une lutte pour la liberté de l’Église locale en tant que catholique, c’est-à-dire entière, totale, possédant la plénitude. Nous engagerions-nous aujourd’hui sur la voie de la Rome déchue, ou sur celle d’une « deuxième » ou « troisième » Rome semblables à la première ? Constantinople qui, au cours des glorieux siècles passés, s’est opposée avec une attitude si orthodoxe, en la personne de ses saints et grand hiérarques, de son clergé et de son peuple, à la tutelle et à l’absolutisme du Pape de Rome, souhaite-t-elle aujourd’hui ignorer les traditions conciliaires de l’Orthodoxie pour les remplacer par les succédanés néo-papistes de la « deuxième », de la « troisième » ou de je ne sais quelles Rome ?

6. Excellences, nous tous orthodoxes ressentons et comprenons à quel point la question de la diaspora orthodoxe est importante aujourd’hui pour toute l’Église orthodoxe en général, et pour chacune des Églises orthodoxes en particulier. Cette question peut-elle être résolue, comme le veulent Constantinople ou Moscou, sans consultation et sans participation du peuple croyant orthodoxe, de la hiérarchie, des pasteurs et des théologiens de cette même diaspora qui s’accroît de jour en jour ? Il n’y a pas de doute, le problème de la diaspora orthodoxe revêt une importance toute exceptionnelle et il se pose pour la première fois dans l’histoire de l’Église avec une acuité telle qu’il serait vraiment nécessaire de convoquer à ce sujet un Concile véritablement œcuménique de tous les évêques orthodoxes, mais vraiment de tous les évêques orthodoxes de toutes les Églises orthodoxes. Un deuxième problème que devrait traiter aujourd’hui un Concile véritablement œcuménique de l’Église orthodoxe est, à notre avis et à notre sens, le problème de « l’œcuménisme ». Ce serait, en fait, un problème ecclésiologique, c’est-à-dire le problème de l’Église en tant qu’organisme divino-humain seul et unique qui, comme tel, est mis en doute par le syncrétisme œcuménique contemporain. À ceci est également lié le problème de l’homme, auquel le nihilisme des idéologies contemporaines, et particulièrement celui des idéologies athées, creusent une tombe sans salut. Ces deux problèmes ne peuvent trouver une solution juste et orthodoxe que sur la base de la thématique divino-humaine des anciens et véritables Conciles Œcuméniques. Toutefois, je laisse de côté cette question pour l’instant, afin de ne pas surcharger la présente supplique par un nouveau problème et de ne pas l’étendre démesurément.

Au demeurant, bien que le problème de la diaspora soit très important et douloureux pour l’Orthodoxie d’aujourd’hui, les conditions existent-elles pour réunir un Concile qui apporterait à ce problème une solution juste, orthodoxe et conforme à l’enseignement des Pères de l’Église ? Toutes les Églises orthodoxes sont-elle en mesure d’être représentées librement, sans pression aucune, et d’être réellement présentes au Concile Œcuménique[7]. Les représentants de nombre d’entre elles, et particulièrement de celles qui se trouvent sous le joug athée, sont-ils vraiment libres d’exposer et de défendre des positions orthodoxes ? Une Église qui renie ses Martyrs, peut-elle être le témoin fidèle de la Croix du Golgotha et peut-elle porter l’esprit et la conscience catholique de l’Église du Christ ? Avant que n’ait lieu le Concile, il convient de se poser la question de savoir si la conscience de millions de néomartyrs blanchis par le sang de l’Agneau pourra s’y exprimer. La réalité historique en témoigne : chaque fois que l’Église était sur la croix, chacun de ses membres était appelé à témoigner de la Vérité et non à discuter de problèmes imaginaires ou à résoudre sur un principe faux des problèmes réels, « pêchant en eau trouble » en vue de réaliser certaines ambitions. Ne faudrait-il pas réfléchir à ce fait : tant que l’Église était persécutée, il n’y avait pas de Conciles Œcuméniques, ce qui ne veut pas dire que l’Église de Dieu n’agissait pas et ne vivait pas alors conciliaire ment. Ce fut même sa période la plus riche et la plus fructueuse. Plus tard, lorsque se réunit le Premier Concile Œcuménique, les évêques martyrs, couverts de plaies et de cicatrices, éprouvés par le feu de la souffrance, purent y venir et y témoigner librement du Christ, comme de leur Seigneur et Dieu. Leur esprit se manifestera-t-il cette fois-ci, autrement dit, les évêques contemporains qui leur sont semblables, pourront-ils avoir la parole au Concile prévu, pour que le Concile pense vraiment dans l’Esprit Saint et parle et décide en Dieu, ou bien la parole appartiendra-t-elle à eux qui ne sont pas libres des forces de ce monde et de ce siècle ? Prenons, par exemple, le groupe des évêques de l’Église russe hors-frontières qui, malgré toutes leurs faiblesses humaines, portent sur eux les plaies de leur Seigneur et de l’Église russe, fuyant dans le « désert » des persécutions qui ne sont en rien inférieures à celles de Dioclétien : ils sont à l’avance exclus de toute participation au Concile par Moscou et par Constantinople et, de ce fait, sont condamnés au silence. Ou bien les évêques de Russie et d’autres pays officiellement athées, qui ne pourront ni participer, ni parler, ni décider librement au cours de ce Concile. Ne parlons même pas des possibilités dont disposent ces évêques et leurs Églises pour se préparer convenablement à un événement aussi grand et aussi important. Cela indique clairement que la conscience martyre de l’Église ainsi que celle du plérôme ecclésial ne pourront pas s’exprimer à ce Concile, mais que l’accès de celui-ci leur sera rendu impossible, de la même façon que l’on a interdit la présence d’un témoin exceptionnel de cette conscience à l’assemblée de Nairobi (je pense à Soljénitsyne).

À un moment où le Seigneur Jésus-Christ et la Foi en Lui sont crucifiés sur une croix plus terrible que toutes les précédentes, laissons de côté la question de savoir à quel point il est normal que Ses disciples cherchent à déterminer lequel d’entre eux sera le premier et, au moment ou Satan convoite non seulement le corps, mais aussi l’âme de l’homme et du monde, alors que l’homme est menacé d’autodestruction, que les disciples du Christ se préoccupent des mêmes problèmes, et cela de la même manière, que les idéologies anti-chrétiennes contemporaines, qui vendent le Pain de Vie pour un plat de lentilles ?

7. Douloureusement conscient de ce qui précède, ainsi que de la situation de l’Église orthodoxe contemporaine et de l’état du monde en général, qui ne s’est pas essentiellement modifié depuis ma première supplique au Saint-Synode (en mai 1971), je suis contraint par ma conscience d’adresser ce nouveau cet appel et ce cri de détresse filial au Synode des Evêques de l’Église orthodoxe serbe martyre : que notre Église serbe s’abstienne de participer aux préparatifs du soi-disant « Concile Œcuménique » et surtout au « Concile » lui-même. Car si un tel Concile avait lieu – que Dieu nous en garde – on n’en peut attendre que schismes, hérésies, et la perte d’âmes innombrables. Vu dans la perspective de l’expérience apostolique et historique que nous ont transmise les Pères de l’Église, un tel Concile, au lieu de guérir, ouvrira de nouvelles plaies sur le corps de l’Église et lui occasionnera de nouveaux problèmes et de nouvelles souffrances.

Je me recommande aux saintes prières apostoliques des Pères du Saint-Synode des Évêques de l’Église orthodoxe serbe.

En la veille de la fête de St Georges 1977


[1] La présente traduction est parue dans le supplément au N°88 du « Messager » de l’Église orthodoxe russe hors-frontières, à Genève.
[2] Il s’agit du métropolite de Chalcédoine Méliton (Khatzis, + 1989) (ndt).
[3] Les actes de ce Congrès ont été publiés en grec : Actes et décisions du Congrès panorthodoxe de Constantinople (10 mai – 8 juin 1923). Constantinople, 1923.
[4] Egalement publié en grec : Actes de la Commission Préparatoire des Saintes Églises Orthodoxes, tenue au saint monastère de Vatopaidi, sur le Mont Athos (8-23 juin 1930), Constantinople 1930.
[5] Il ressort des Actes de la Première Conférence de Rhodes publiés par le Patriarcat Œcuménique en grec, en 1967, que cette liste avait été préparée à l’avance par la Commission des théologiens de Constantinople et approuvée par le Synode de cette Église.
[6] La traduction grecque de notre mémorandum de 1971 a été publiée dans diverses revues à Athènes et dans une brochure tirée à part ; la traduction russe est parue dans Le Messager de l’A.C.E.R. N°100, Paris, et la traduction française dans Contacts N°76, Paris 1971, et dans Le Messager de l’E.R.H.F. N°63, Genève 1971.
[7] Ne voyons-nous que les « délégations » et les « représentations » de certaines Églises orthodoxes aux Conférences tenues jusqu’à présent, sont très souvent composées de politiciens, de diplomates, de non-théologiens, tandis que les véritables représentants de ces Églises en sont absents ? Il faut encore constater le fait suivant : si les Églises orthodoxes qui envoient de telles délégations ont accepté en silence les décisions de ces conférences, cela ne signifie pas qu’elles soient entièrement d’accord avec celles-ci, mais que, malgré cela, elles se taisent et, ceci est l’essentiel, leur plérôme, le clergé et le peuple, demeurent silencieux.

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