lundi 15 avril 2013

Jean-Claude LARCHET: Recension/Jean Breck, « L’Écriture dans la tradition. La Bible et son interprétation dans l’Église orthodoxe »

Jean Breck


Jean Breck, « L’Écriture dans la tradition. La Bible et son interprétation dans l’Église orthodoxe », Éditions du Cerf, Paris, 2013, 303 p., collection « Orthodoxie ».


Ce volume, paru dans la collection « Orthodoxie«  dirigée par le père Jivko Panev, est un recueil de différentes conférences du père Jean Breck.
Sept d’entre elles, réunies dans les deux premières parties, concernent l’exégèse biblique, une matière que l’auteur, aujourd'hui à la retraite, a enseignée durant de nombreuses années au Séminaire Saint-Vladimir de Crestwood (États-Unis), au sujet de laquelle il avait déjà publié un livre aux éditions du Cerf en 1998 : « La Puissance de la Parole. Une introduction à l’herméneutique orthodoxe », et dont il est l’un des meilleurs spécialistes actuels dans le monde orthodoxe.
Les quatre premières études concernent les buts et les méthodes de l’interprétation biblique orthodoxe. Comme on le sait, dans le protestantisme et le catholicisme romain, l’exégèse a pris, à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle une forme historico-philologique à prétention scientifique, avant qu’une réaction ne se produise, au cours de ces dernières décennies, à partir des milieux charismatiques surtout, contre ses effets relativisants et stérilisants, et ne valorise en revanche une forme d’interprétation soit fondamentaliste (s’en tenant à la lettre) soit subjectiviste (considérant que ce qui est important, ce n’est pas de comprendre l’Écriture dans le contexte historique où elle est apparue, mais ce qu’elle dit à chacun aujourd’hui). Face à ces trois tendances, le P. Jean Breck tente de définir une position orthodoxe, en tenant compte à la fois : 1) de certains apports positifs de l’exégèse scientifique moderne ; 2) de la conception orthodoxe traditionnelle, a) qui est ecclésiale (l’Écriture doit être lue dans le cadre de l’Église et comprise à l’aune de sa Tradition) ; b) qui est patristique (les Pères, qui sont un des constituants majeurs de cette Tradition, ont développé une méthode d’interprétation qui reste un modèle), c) qui valorise différents niveaux d’interprétation (en donnant une grande place aux types et aux symboles sans négliger le sens historique), d) qui entend situer la lecture de l’Écriture dans une ambiance et une perspective spirituelles.

En relation avec cette perspective spirituelle, l’auteur propose de revaloriser la lecture personnelle de l’Écriture (parfois sous-estimée dans l’Église orthodoxe au profit d’une lecture exclusivement liturgique) en tentant de préciser (notamment par le rappel d’un certain nombre de données patristiques sur le sujet) les conditions d’une lectio divina orthodoxe.
En relation avec les apports de l’exégèse scientifique moderne dans sa dimension linguistique, il accorde  une importance particulière au chiasme en réduisant celui-ci (qui normalement est constitué par un croisement, à l'un de ses formes, le « parallélisme concentrique » : cette figure de syle fait l’objet des deux chapitres suivants (le premier étant théorique et de caractère très technique ; le second étant un exemple d’application pratique au chapitre 21 de l’évangile de Jean).
Un dernier chapitre de cette section exégétique est consacré à « Marie dans le Nouveau Testament ».
Les trois derniers chapitres du recueil ne concernent plus directement l’Écriture : l’auteur a profité de ce livre pour y publier des conférences qu’il a faites sur divers thèmes, et qui semblent avoir été destinées à un public non orthodoxe. Deux d’entre elles portent sur le Christ et le Saint-Esprit, une autre sur la christologie chalcédonienne, et la dernière sur la prière du cœur.
Ce livre comme le précédent est important, car il n’y a guère d’études en langue française sur la conception orthodoxe de l’exégèse et de l'herméneutique bibliques, et l’on apprécie le sens de la mesure de l’auteur et son effort pour rester fidèle à la tradition orthodoxe dans un domaine où les approches catholiques et protestantes se sont fortement sécularisées et ont fini par séparer la compréhension de l’Écriture Sainte tant de la vie ecclésiale et liturgique que de la spiritualité.
On peut cependant émettre quelques réserves sur l’importance excessive que l'auteur accorde au chiasme (voir p. 157-158, où il le qualifie de « clé inestimable pour la bonne compréhension de l’Écriture sainte"), et sur quelques incohérences que comporte son attachement à cette figure de style : 1) l’exposé presque mathématique que donne l’auteur de l’analyse des structures chiasmiques ne peut que favoriser une approche intellectualiste de l’Écriture et nous éloigne beaucoup de l’approche spirituelle qu’il défend par ailleurs ; 2) l’auteur pense pouvoir utiliser cette analyse pour identifier le style d’un auteur et établir l’unité d’attribution d’un texte, comme il le fait par exemple pour un chapitre de saint Jean (p. 143, 160 sq.), tout en affirmant que cela correspond à une structure mentale universelle (p. 146), ce qui implique qu'elle devrait se retrouver dans le style de tous les auteurs et ne devrait pas permettre de les différencier ; 3) ce type d’analyse est susceptible de donner lieu à des analyses différentes et à des conclusions contradictoires comme le constate l’auteur lui-même (p. 156).
Une autre réserve est appelée par l’affirmation, répétée sous plusieurs formes, que le sens spirituel d’un passage de l'Écriture découle du sens littéral et historique sur lequel il s’appuie, et qu’il est donc indispensable de se pénétrer du sens originel, littéral d’un passage avant de rechercher son sens spirituel (p. 114, 115, 142) ; or non seulement il y a de nombreux passages dans l’Ancien Testament qui sont purement symboliques et dont le sens ne peut être que spirituel pour être acceptable, mais beaucoup de Pères (saint Maxime le Confesseur en est un exemple frappant) passent directement à l’exégèse symbolique et au(x) sens spirituel(s) sans se soucier du sens littéral.

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