"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

jeudi 22 juin 2017

Nicoulina Stoïcan: J'ai perdu beaucoup de choses dans ma vie


J'ai perdu pendant ma vie beaucoup de choses , 
mais je les ai considérées comme des bagatelles !                                             
J'ai perdu tout ce que je possédais, 
mais j'ai apprécié de ne l’avoir jamais gardé !                                       
Ce que j'ai perdu je ne veux pas le voir revenir en ma possession !                   
Je recommence toujours à vivre ma vie!                                   
J'ai perdu mes amours... 
mais j'en ai trouvé de nouvelles !                                   J
'ai perdu beaucoup de voisins... e
t  nombre d’entre eux sont devenus des ennemis !                                        
Mais je ne me venge pas ... 
pour leur montrer que je possède une âme généreuse !                                                  
Je n'ai pas tenu compte de mes déboires... 
et j'ai continué à vivre ma vie, plus ou moins confortablement, 
conformément au Jugement de Dieu !     
Mais j'ai exclu la haine...                    
J'ai fait des efforts pour construire le bien !                                  
Si j'avais procédé autrement, 
il serait possible que je sois morte depuis longtemps !

Version française Dr Daniel ALECU
que nous remercions.

mercredi 21 juin 2017

Pietro Chiaranz: La Vérité dans les reliques


Les récents événements concernant les prétendues reliques de Sainte-Hélène, prêtées par le patriarcat catholique de Venise à la Grèce pour être vénérées par les fidèles orthodoxes à Athènes du 17 mai au 15 juin [http://orthodoxie.com/accueil-solennel-des-reliques-de-sainte-helene-a-athenes/], et revenues à Venise le 17 Juin, appellent une mise au point.

Je rappelle ces faits pour mieux les examiner. L'association grecque « Diaconie apostolique », pour célébrer le quatre-vingtième anniversaire de son existence, a jugé bon de demander au patriarcat catholique de Venise des reliques attribuées à la mère de l'empereur Constantin, Sainte-Hélène, conservées dans l'île lagunaire éponyme. Comme je l'ai décrit en détail, il y a près de trente ans qu’une étude scientifique a émis beaucoup de doutes sur ces reliques, car on a seulement un crâne en très mauvais état, crâne qui très probablement a appartenu à un homme (1). Je ne peux pas croire que le patriarche catholique de Venise ne savait rien et n'a pas essayé de communiquer quelque chose, par prudence au moins. En fait, une chose est la valeur historique d'une relique comme celle-ci, originaire de l'époque des croisades, une autre est son authenticité.

Les reliques des saints conservées à Venise peuvent toutes avoir une importante valeur historique et, en tant que telles, sont soigneusement conservées. Mais toutes ne sont pas authentiques et les chercheurs considèrent comme authentiques seulement la moitié d'entre elles environ (2).

Bien que je ne puisse pas croire à  l'ignorance du haut-clergé, le résultat montre le contraire : les prétendues reliques de Sainte-Hélène ont été portées en Grèce d'une manière solennelle avec le soutien et, je pense, la subvention appropriée de l'État grec.

Parler de légèreté dans cette affaire est le moins que l'on puisse dire.

Ceux qui, dans cette affaire, se trompent le plus, ne sont pas les représentants du catholicisme mais les représentants de l'Orthodoxie.

Pour le monde catholique, en fait, les reliques des saints ont une valeur historique et de dévotion : elles démontrent l'existence historique d'un saint et rappellent la dévotion des fidèles qui cherchent l'intercession du saint lui-même pour avoir certaines grâces. Après le concile Vatican II, l'attention du monde catholique aux reliques des saints a été fortement diminuée. Aujourd'hui, nous pouvons dire qu'au moins 80% des catholiques ne croient plus en l'importance des reliques et, si elles sont exposées sur certains autels, ne reçoivent que de l'indifférence ou presque.

Aujourd'hui, dans le catholicisme quelqu'un dit même que « les reliques n'ont aucune valeur pour elles-mêmes mais pour la dévotion des fidèles envers elles », comme on me l'a personnellement dit. Bref, elles n'ont pas une valeur objective, mais c'est le sujet qui leur donne une valeur (3). Demain, si le sujet ne donne plus cette valeur, elles ne vaudront plus rien !

Pour la tradition orthodoxe, il n’en n’est pas ainsi. Les reliques des saints, avant d'avoir une valeur historique et dévotionnelle, ont une valeur théologique : elles sont une manifestation de la vérité chrétienne. La théologie orthodoxe, en fait, n'est pas une spéculation philosophique sur les sources de la Révélation mais une analyse de la Révélation dans la réalité. En ce sens, il existe une relation directe entre la matière et l'esprit : un esprit transfiguré par la grâce change le monde matériel ; un homme sanctifié aura un corps différent de celui d'un autre homme, bien qu'il soit encore soumis à la maladie et à la mort. En effet, la grâce de Dieu, assimilée dans les sacrements, est incréée et a des caractéristiques divines, affirmation que la philosophie catholique-thomiste ne peut pas accepter (4). Plus qu’à la philosophie, la théologie orthodoxe est très similaire à la chimie, qui ne peut jamais être séparée des tests de laboratoire. Si l’on a ces explications à l'esprit, il est clair que les reliques d'un saint doivent avoir certaines caractéristiques, tout d'abord l'incorruptibilité.

Au contraire, le présumé crâne de Sainte-Hélène a été trouvée dans un « très mauvais » état. Ce même crâne, la seule chose présente dans les prétendues reliques, a été exposé à la dévotion des fidèles en Grèce, un crâne que les experts considèrent avoir appartenu à un homme avec au moins 70-75% de probabilités. Maintenant, il devrait être clair que les organisateurs de ce pèlerinage non seulement ont très probablement trompé les fidèles (ce qui est déjà assez mauvais), mais ils ont cassé un principe théologique, comme si un chimiste avait fait passer de l'eau pour de l’huile avec l'indifférence et le consentement de tous. Et pour aller au fond du problème, on peut se demander si les clercs de l'époque actuelle (catholiques ou orthodoxes, de ce point de vue, se ressemblent tous) ont un sens théologique profond ou, au nom des probables avantages immédiats, sont prêts à échanger le vrai avec le faux…

Le monde catholique, comme je l'ai dit, est plus excusable parce qu'il vit aujourd’hui dans un état de confusion dramatique et, dans la pratique, se montre indifférent à tout ce qui lui rappelle la différence traditionnelle entre le vrai et le faux, l’orthodoxie et l’hérésie.

Mais qu’en est-il du monde orthodoxe ? L'affaire des reliques présumées de Sainte-Hélène ouvre un abîme qui touche directement la formation spirituelle et théologique d'un clergé qui, de plus en plus, est déformé par l'indifférence actuelle (= tout est finalement identique), par la spectacularisation (= pour être il faut paraître) et par le matérialisme (= ce qui importe est profiter de la vie). Tout cela nous révèle un vide embarrassant qui fait pleurer et partir les fidèles qui sont conscients de ce triste phénomène. Et tous les autres fidèles, comment peuvent-ils être mieux si le clergé est en grande partie à ce niveau ?

Loin de moi de juger pour le plaisir de le faire ! Ces choses ne sont que sont trop visibles aux yeux de tous, mais il semble que personne, jusqu'à présent, n’ait eu le courage d’en parler, bien que beaucoup le pensent.

Je souhaite donc que les lecteurs m’attribuent ce que dit un proverbe italien bien connu : « L'ambassadeur qui rapporte les faits ne doit pas recevoir condamnation ». En fait, l'affaire parle d’elle-même !


NOTES

1) Voir C. Corrain - M. A. Capitanio, "Ricognizioni di alcune reliquie, attribuite a santi orientali, conservate a Venezia", in Quaderni di scienze antropologiche 21 (1995), pp. 43-45.

2) Un autre cas très douteux est celui des pseudo-reliques de sainte Barbara qui ont également été amenés de Venise en Grèce et vénérées du 10 au 24 mai 2015. Ces reliques sont un crâne de femme très mature (alors que dans l'historiographie, nous savons que sainte Barbara est morte jeune) mélangé avec des os de différentes personnes. C'est l'étude de Corrain et Capitanio qui nous le dit.
Cependant en cette occasion aucune personne n’a manifesté d’opposition. Voilà pourquoi les organisateurs grecs ont organisé un événement similaire avec les présumées reliques de Sainte-Hélène.

3) Si c’est seulement le sujet qui attribue aux reliques leur valeur, il est évident que même de fausses reliques peuvent être « vraies », et je peux soupçonner que telle a été la pensée du patriarcat catholique de Venise sur ce sujet ! Cependant, si en théorie le catholicisme romain vénère les reliques, dans la pratique il les considère comme un héritage d'un monde désormais passé. Bien sûr je ne veux pas généraliser, car il y a une minorité qui pense différemment.

4) Il est vrai qu'aujourd'hui le catholicisme a en général abandonné la théologie thomiste, mais il est tout aussi vrai qu’il n'a pas un concept « fort » de la grâce sacramentelle, comme dans le monde orthodoxe. Il n'est pas clair, en effet, que ;pour lui la grâce touche aussi le monde matériel et pas seulement l'esprit, puisque le Christ est venu pour vaincre toute faiblesse et maladie, même dans la chair, jusqu'à ressusciter son corps. C'est pas un hasard, dès, que la fête de la Résurrection soit, en Occident, plutôt faible et discrète par rapport à celle de Noël.

Source :
http://traditioliturgica.blogspot.fr/2017/06/la-verite-dans-les-reliques.html

mardi 20 juin 2017

Alexander FC Webster TROIS CHEVAUX DE TROIE Les tentatives initiales pour désorienter les orthodoxes


Alexander FC Webster (archiprêtre), Ph.D., est aumônier de l'armée américaine à la retraite (colonel) et nouvellement nommé doyen du séminaire orthodoxe de la Sainte Trinité (Église orthodoxe russe à l’étranger) à Jordanville, NY, à compter du 1er septembre 2017.


*


Le pauvre concile panorthodoxe de Crète en juin 2016 a rappelé aux chrétiens orthodoxes que le roc de la foi et de la pratique orthodoxes s'est divisé depuis des décennies. Les fissures sont particulièrement évidentes parmi les environ un million de chrétiens orthodoxes des États-Unis.

Ce qui n'est pas conventionnel au sujet du ton du conflit, c'est la rhétorique agressive ad hominem de l'avant-garde envers ceux qui insistent sur une fidélité inébranlable à la tradition orthodoxe. Dans une communauté largement connue pour son approche conservatrice de la doctrine religieuse, de la morale et des rites liturgiques, les innovateurs maintiennent normalement un profil bas, en évitant l’attention indésirable et les accusations “ d’hérésie”, tout en essayant progressivement d'effectuer un “changement”. Ironiquement, les traditionalistes orthodoxes sont sous l'agression et sur la défensive en Amérique et dans quelques églises autocéphales du  monde entier.

La "gauche" orthodoxe lance son offensive sur trois fronts. Étant donné que la grande majorité des fidèles orthodoxes de ce pays ne connaissent pas de telles machinations par les quelques élites intellectuelles déterminées, clergé et laïcs, engagées dans cette guerre spirituelle, j'emprunterai au chroniqueur orthodoxe Rod Dreher la métaphore de “Cheval de Troie” d'Homère. Une métaphore appropriée pour la tactique primaire de ces élites. En fait, j'ai l'intention de tripler cette métaphore. Comme le stratagème tactique célèbre des Grecs anciens, les chevaux de Troie orthodoxes contemporains semblent être des cadeaux, mais ils sont plutôt pleins de guerriers théologiques clandestins prêts à sacrifier l'Église.

Le licenciement des "déplorables" orthodoxes

Le premier cheval de Troie est la tendance croissante des gauchistes orthodoxes à imiter l'infâme “ panier des pitoyables* ” de Hilary Clinton du 9 septembre 2016 contre la moitié des partisans de son adversaire. Dans ce cas, les épithètes naissent de l'inimitié théologique plutôt que politique.

Certains de ces néologismes semblent un peu forcés. Par exemple, Aristotle Papanikolaou, titulaire de la chaire théologie et de culture orthodoxe de l’archevêque Demetrios,  et co-directeur du Centre d'études chrétiennes orthodoxes (OCSC) de l'Université Fordham, a dépoussiéré une ancienne hérésie christologique. Il perçoit ce qu'il appelle le “nestorianisme politique” - défini comme “une politique du dualisme, une politique de nous contre eux, une politique de diabolisation”-, parmi les chrétiens américains, y compris chez les orthodoxes, qui ne peuvent apercevoir certaines questions politiques, que  liées à un programme humanitaire impie, politiquement libéral, et par un agenda humaniste ". 2 C'est une domination rhétorique dirigée contre les autres chrétiens qui, selon nous, sont plus traditionnels que lui-même.

Le terme de choix méprisant parmi la gauche orthodoxe semble être “fondamentaliste”. Peu importe la provenance protestante évangélique de ce terme, datant de 1922, lorsque Curtis Lee Laws s’est inspiré de la publication des traités intitulés The Fondamentals  au cours de la décennie précédente. Peu importe que le terme ait commencé comme une marque d'honneur. Peu importe la mauvaise application erronée de celui-ci depuis les années 1980 à de vastes étendues d'islam et à des éléments réactionnaires dans d'autres communautés religieuses. La gauche orthodoxe fait simplement écho à l'hyperbole antiévangélique des confessions libérales protestantes au Conseil national des églises et au Conseil Œcuménique des Eglises [COE] avec lesquels ils ont partagé le Brie et le Chablis depuis tant d'années.

Et rien moins qu’un dignitaire ecclésial tel que l'archevêque Chrysostomos de Chypre (évêque principal d'une antique Eglise orthodoxe autocéphale) a tiré sans discernement un coup de fusil au premier jour du récent concile panorthodoxe contre des “groupes” anti œcuméniques non spécifiés qu'il a blâmés pour l'absence de quatre Eglises entières du Concile: “Les groupes fondamentalistes et fanatiques, dont les théologiens et les hiérarques, qui sont aujourd'hui plus ou moins actifs dans l'ensemble du monde orthodoxe, sont une raison sérieuse pour laquelle une véritable menace non seulement pour le report , mais même pour annuler le Saint et le Grand Concile a plané sur lui. " L'archevêque a identifié les cibles de sa colère de manière simpliste comme ceux qui s'opposent à “toute idée de se rapprocher des autres chrétiens”. 3

De retour aux États-Unis, un nombre croissant d'érudits orthodoxes, principalement des théologiens laïcs, ont, avec un abandon croissant, rejeté beaucoup de leurs coreligionnaires comme “fondamentalistes” - peut-être pas plus souvent et plus sévèrement que George Demacopoulos, qui inaugura la Fr. John Meyendorff and Patterson Family Chair of Orthodox Christian Studies et co-directeur de l'OCSC à l'Université Fordham. Dans une publication du blog en janvier 2015 sur un site officiel de l'archidiocèse orthodoxe grec d'Amérique, Demacopoulos a représenté ses opposants théologiques non nommés dans une caricature Ad Hominem  en les  dénigrant comme “extrémistes” et  “opportunistes radicaux”, qui posent un “danger insidieux” motivé par “l'autopromotion. “ Demacopoulos a affirmé que leur “erreur théologique clé” est “la présupposition que les Pères de l'Église ont convenu de toutes les questions théologiques et éthiques” - revendication manifestement absurde pour quiconque s’est plongé dans la richesse des textes patristiques existants. D'autres tendances dangereuses que Demacopoulos perçoit, faussement, incluent une insistance absurde selon laquelle "les Pères étaient anti intellectuels"; ”L'adhésion servile à un ensemble fossilisé de propositions, ” “un simple “sous-ensemble d'axiomes théologiques” dérivé d'une “lecture réductrice des Pères de l'Église” et utilisé comme “une arme politique”; Et une “idolâtrie” inévitable au lieu d'une “tentative sérieuse et déchirante de chercher Dieu et de Le partager avec le monde”. La phrase de Demacopoulos "quête d'âme" est, au contraire, une étrange évolution existentialiste post-moderne des Pères de l'Église. La caricature ne parvient pas à capturer cette sorte de diatribe bizarre et émotive. 4
Mais qu’est-ce qui est vraiment derrière toute la rhétorique ardente? Un indice est apparu dans une brève évaluation post conciliaire en septembre 2016 dans le journal protestant The Century Christian de Peter C. Bouteneff, professeur de théologie systématique au séminaire théologique orthodoxe de Saint-Vladimir à New York. Il s'est référé à l'Église orthodoxe comme “retardée dans sa réactivité aux réalités démographiques modernes et à la modernité en général”. 5

L’acceptation de la "Sécularisation"

Ce vecteur modernes contre anciens sous-tend également le deuxième Cheval de Troie: une acceptation complète de la “sécularisation”, tout en rejetant de façon ostensible la “laïcité”.

Dans un essai "parrainé" par la Société orthodoxe de théologie d'Amérique (OTSA) publié en mai 2016 avec l'objectif déclaré d'influencer le Concile panorthodoxe de Crète le mois suivant, six érudits orthodoxes, dont Aristotle Papanikolaou de Fordham, ont proclamé les vertus de la sécularisation:

Les espaces politiques écologiques ne sont pas définis par un haut mur érigé entre la religion et la politique, mais par un ordre public et juridique différencié qui maximise le pluralisme. Dans les sociétés laïques, la différenciation des sphères (politique, juridique, économique, religieuse, etc.) est devenue un outil essentiel pour la restriction du pouvoir de l'Etat et la protection de la liberté humaine. Ainsi, bien qu'il soit juste de rejeter la laïcité comme idéologie antireligieuse, l'Église doit reconnaître la sécularisation avec discernement, afin de s'assurer que sa vie ne se limite pas à certains espaces politiques précaires, mais qu'elle soit rendue accessible à  tous. La sécularisation libère l'Église du confinement politique, permettant à l'Évangile d'être librement choisi comme mode de vie. 6

Il y a un certain mérite dans cette distinction. Toutes les tentatives de sécularisation n'ont pas été associées à “une idéologie antireligieuse”, du moins pas encore. Mais la connexion est indubitablement évidente dans tous les pays qui ont succombé au communisme, en commençant par la Russie orthodoxe en 1917 et en continuant aujourd'hui sous les régimes athées en Corée du Nord et à Cuba. La sécularisation de l'Europe occidentale et des États-Unis n'est pas encore à l'abri de ce qui semble être une dégénérescence inexorable dans les interdictions d'activités religieuses "publiques" qui peuvent encore entraîner une persécution complète. La tentative de nuance intellectuelle du groupe de l'OTSA est peut être plus naïve et plus chimérique que savante et réaliste.

Un argument plus subtil et expansif en faveur de la sécularisation apparaît dans le livre  d'Aristotle Papanikolaou de 2014, The Mystical as Political: Democracy and Non-Radical Orthodoxy. Son projet tente de combler les domaines laïc et sacré en exaltant le premier au détriment de ce dernier. Une présupposition théologique clé est la suivante: “Je ne pense pas que le référent transcendant doit être au divin, mais il peut prendre la forme d'un bien commun”. Dans une version antérieure de cet argument en 2003 sous le titre "Byzance, Orthodoxie et Démocratie", Papanikolaou tente de circonscrire le plus essentiel des buts divins de l'Église:

En ce qui concerne une forme démocratique du bien commun, l'Eglise doit accepter ses propres limites et reconnaître que l'objectif n'est pas la formation d'une communauté eucharistique par la persuasion, mais plutôt la construction d'une communauté dans laquelle la diversité et le multiculturalisme sont affirmés et protégés et dans laquelle la reconnaissance d'une telle diversité et le multiculturalisme doivent être appliqués s'ils ne sont pas volontairement acceptés. 7

En 2014, Papanikolaou avait remplacé le “multiculturalisme” par “la différence culturelle”.

Mais ce léger changement n'a pas concilié Vigen Guroian, professeur arménien apostolique émérite à l'Université de Virginie. Dans une critique dévastatrice de The Mystical as Political in First Things , Guroian a révélé le Cheval de Troie dans l'argument de Papanikolaou:

À la place de cette vision ecclésiale de la transformation, nous nous servons du verbiage de la diversité et de la justesse politique… Forcées? Cela n'implique-t-il pas que l'État libéral a la responsabilité et le droit de contraindre l'Église lorsque l'Église n'affirme pas “la diversité et la différence culturelle”? Sûrement, Papanikolaou sait que ces termes sont la propriété de la gauche progressiste qui insiste sur le mariage homosexuel, entre autres choses, que l'Orthodoxie refuse de “reconnaître”. 8

Dans “Le pèlerinage séculaire de l'Orthodoxie en Amérique”, document ultérieur donné lors de la conférence annuelle de l'OTSA le 23 juin 2016, Guroian se demande pourquoi le pluralisme religieux qui définit l'Amérique au XXIe siècle “est interprété comme la norme de la vie religieuse, tout comme une séparation de l'Église et de l'Etat est interprétée comme un mandat divin, presque comme s'il s'agissait d'un onzième commandement divin. Pourquoi les Eglises orthodoxes devraient-elles adopter une sécularisation plus agressive qui les ramènerait dans leurs précédents ghettos religieux et ethniques, à l’écart semble-t-il du bien commun?

Le chemin de la sécularisation devrait être pour les chrétiens orthodoxes - en fait pour tous les chrétiens traditionnels - comme dans le poème mémorable de Robert Frost, “celui qui est le moins fréquenté”.


Potpourri sexuel

Le troisième cheval de Troie peut être le plus spirituellement dangereux de tous.

Le Zeitgeist [esprit du temps] émergeant du désordre sexuel, de la confusion et du libertinisme apparu en Amérique dans les années 1960, est devenu l'idéologie éthique sociale dominante. Qui aurait pu imaginer qu'un clerc ou un théologien orthodoxe s'engagerait dans un tel mouvement? Hélas, les rangs croissent, semble-t-il, avec chaque année qui passe.

Des clercs et des théologiens orthodoxes de premier ordre ont préconisé diverses causes d'avant-garde de provenance non orthodoxe, allant du clergé féminin (d'abord, la “restauration” de l'ordre obsolète de “diaconesse” et, pour certains, même l'innovation radicale des femmes prêtres ") à une atténuation douce des proscriptions anciennes contre l'avortement,  à la dernière tendance,  du " transgenrisme ". 

Mais l’ancêtre de tous est une obsession croissante de toutes les choses LGBT. En ce qui concerne ces derniers, les élites de gauche ne sont étonnamment pas si loin de la majorité des fidèles réguliers de l'Eglise. L'étude du paysage religieux de 2016 réalisée par le Pew Research Centre révèle que 64% des Américains orthodoxes interrogés en 2014 pensaient que l'homosexualité “devrait être acceptée”, alors que seulement 31 p. 100 pensaient que cela “devrait être découragé”. De même, 54 pour cent étaient  fortement en faveur ou en faveur simplement du "mariage homosexuel", alors que seulement 41 pour cent s’y opposaient fortement ou s'y opposaient tout court. Les “taux de mariage de même sexe” s'harmonisent avec ceux des protestants et des catholiques traditionnels, mais sont inversés par rapport aux protestants évangéliques et aux mormons. 9
Pourtant, trois érudits orthodoxes (deux d'entre eux prêtres ordonnés) constituent une avant-garde d'élite qui pousse fortement ce mouvement profondément perturbant.

Tout d'abord, Aristotle Papanikolaou de Fordham a récemment signalé ses sentiments dans son op-ed (https://fr.wikipedia.org/wiki/Op-ed) intitulé “Être chrétien pendant la présidence de Trump":

“ Si les chrétiens ne demandent pas prophétiquement à Trump qu'il désavoue publiquement le soutien à la suprématie blanche, alors les chrétiens sont complices d'étendre et de renforcer  le racisme, l'antisémitisme et l'homophobie". 10 Frappé, en particulier, par le dernier terme de cette litanie Clintonesque de déplorables[Cf. Hilary Clinton qualifiant ainsi les électeurs de Trump*], j'ai demandé à Papanikolaou dans une conversation téléphonique de préciser ce qu'il considérerait comme une peur déraisonnable des homosexuels (car c'est ce que le terme politiquement correct “homophobie” signifie littéralement) parmi les chrétiens orthodoxes. Il a répondu que la violence, bien sûr, serait répréhensible, et sur cela nous serions d'accord. Mais il a également proposé que la “discrimination” contre les homosexuels actifs dans l'embauche soit également interdite comme une infraction contre la décence et l'humanité commune - même dans les paroisses orthodoxes et les écoles paroissiales!

Deuxièmement, un doyen archiprêtre respecté de l'Église orthodoxe en Amérique (OCA), Père Alexis Vinogradov de Wappingers Falls, New York, a lancé un défi sur cette question en juillet 2011. Pour un blog orthodoxe maintenant disparu, il a écrit un article intitulé “Nouveaux débuts dans la communauté: les questions de genre et l'Eglise”. 11 Il espérait "commencer un débat... car, parmi les églises orthodoxes, au moins, nous n'avons pas encore de plate-forme commune pour avoir un discours respectueux sur les problèmes sociaux complexes de nos jours".
Mais le “discours respectueux” s'est évaporé rapidement lorsqu'il a commencé à s'opposer à “l'attrait croissant et la confiance en des réponses et en des formules simplistes” chez beaucoup de ses camarades orthodoxes. ”Une telle religiosité ne peut pas, a-t-il poursuivi, tolérer des ambiguïtés, car elle attribue entièrement la crise morale et spirituelle moderne au dédain des absolus et des certitudes... On nous dit que le débat sur la sexualité doit s'arrêter, la norme incontestable est le choix du mariage hétérosexuel ou de la vie célibataire dans la société ou dans le monachisme." Les chrétiens traditionnels actifs ont déjà vu le cheval de Troie sur lequel le Père Alexis trottait, alors qu'il a commencé à appeler subtilement à une nouvelle et troisième “norme”.

Fr. Alexis a élaboré, de manière à supprimer tout doute concernant sa vision:

Les personnes homosexuelles n'ont pas décidé de devenir homosexuelles.  Ce n'était pas le fruit de leur prétendue dépravation ou péché. Nous savons au moins cela aujourd'hui. Il ne peut y avoir un débat continu  que  si nous pouvons éviter cet obstacle d'intransigeance flagrante par ceux qui refusent de reconnaître ce fait. Mais les personnes homosexuelles, tout autant que les hétérosexuelles, doivent ressentir la chaleur, l'amour et la prospérité des autres personnes. Dieu les a créées pour cet amour, cet amour est la substance de notre humanité; C'est ce qui nous constitue tous en portant Son image en nous. Pour tout membre de la race humaine lorsque cet amour n'est pas accepté ouvertement et facilement, lorsque les tabous communautaires et les craintes les isolent de la famille, il est inévitable que leur recherche et leur besoin légitimes apparaîtront comme une anomalie pour ceux qui ont passé de manière sécuritaire l'écran sélectif invisible. La culture sélective, la société en général ou l'Eglise, les aura poussés à des extrêmes.

Cet appel est très familier pour les protestants et les catholiques romains en Amérique, mais il est encore nouveau pour les chrétiens orthodoxes les plus fidèles: nous devons accepter les homosexuels, qui sont nés de cette façon, et ne pas les chasser en les appelant à la repentance et au célibat, seule “norme” morale traditionnelle, en plus du mariage “hétérosexuel”. Plus tard dans son article, le Père Alexis a eu la chutzpah [culot en hébreu] de nous avertir que c'est “notre insensibilité, notre jugement et notre confiance en soi”, et non la perversion sexuelle, qui “peuvent blesser” l'Épouse du Christ, l'Église.
Père Alexis nous a donné un aperçu délibéré de la façon dont l'esprit du monde a capturé ceux qui se chargeraient de nous enseigner et même de nous réprimander (compléter le blanc : [ils sont] simplistes, craintifs, totalitaires, intolérants, superficiels, intransigeants, égocentriques, sans limites, insensibles, spirituellement faibles… le Père Alexis nous a lancé toutes ces épithètes dans son dossier de défense de l'autre) nous “orthodoxes” et les autres chrétiens qui rejettent la notion ennuyeuse selon laquelle les temps changent et nous devons changer avec eux.

Troisièmement, l'archiprêtre Robert Arida, ancien pasteur de la Cathédrale OCA de la Sainte Trinité à Boston, a joué le rôle d'Odyssée pour ce cheval de Troie moderne. En juin 2011, peu de temps après New York, la Loi sur l'égalité conjugale, qui a légalisé le mariage entre deux hommes ou deux femmes, le Père Robert a posté sur son site paroissial un court essai intitulé “Réponse à moi-même”. En considérant les implications de la nouvelle tendance juridique, il a exploré l'histoire mouvementée de l'Église qui toléra l'esclavage et il a conclu en proposant une hypothèse intrigante:

Si l'Église va répondre à la légalisation du mariage / à l’union de même sexe, il semble qu'elle devrait commencer par considérer comment servir les couples de même sexe qui sont légalement mariés avec leurs enfants et qui frappent à la porte de nos paroisses à la recherche du Christ. Est-ce que nous les ignorons? Est-ce que, de prime abord, nous les en détournons? Devons-nous, sous la rubrique du repentir, les encourager à divorcer et à démanteler leur famille? Ou, leur offrons-nous, comme nous offrons à ceux qui souhaitent le Christ, la pastorale, l'amour et un foyer spirituel?12

Bien que ce scénario puisse sembler, de prime abord, exiger une nuance et une sensibilité pastorales, l'utilisation par le Père Robert de “ou” dans la phrase finale trahissait une interrogation subtile, et peut-être le rejet, d'une exigence universelle pour le Saint Mystère du mariage en Orthodoxie, à savoir un homme et une femme. Il a clairement impliqué que rien moins qu'une acceptation complète de la “famille”, comme elle est actuellement, dans son hypothèse, serait impensable, intolérante et sans amour.

Un autre essai sur le site de la paroisse de Père Robert, trois ans plus tard, "Never Changing Gospel, Ever Changing Culture", 13 a causé une tempête de feu lorsqu'il a également mis en ligne sur le blog Wonder, une publication du ministère de la Jeunesse, des Jeunes Adultes et des Ministères de Campus de l'OCA. Père Robert prétendait “poser des questions”, afin de ne pas transformer le passé en “un tyran oppressif”. Tout en affirmant, dans l'esprit de Hébreux 13: 8, “l'Evangile immuable qui est Jésus-Christ”, le Père Robert a insisté sur le fait que l'Église doit "s'entendre avec la culture postmoderne", c'est-à-dire en démontrant “un désir de la part de tous les fidèles - évêques, prêtres et laïcs - de permettre à l'esprit et au cœur de changer et de se développer”.

Cela, à son tour, a entraîné cet oxymore, que le père. Robert a mis en italique et en gras pour faire de l’effet: " Prêcher le Christ qui ne change jamais, exige que nous changions tout le temps", non seulement spirituellement par la lutte contre les passions pécheresses, la repentance personnelle et la culture des vertus, mais aussi théologiquement par le fait de "ne plus Ignorer ou condamner des questions et des problèmes qui sont présumés contredire ou défier sa tradition vivante." D'une part, il a réprimandé les “chrétiens orthodoxes qui abusent du Christ qui ne change jamais pour promouvoir un programme et une idéologie politique particuliers ou comme une licence pour agresser verbalement et physiquement ceux qu'ils considèrent comme immoraux”. Traduction: les chrétiens traditionnels qui “briment” les homosexuels. D'autre part, il n'a pas précisé comment les chrétiens orthodoxes devraient “développer” leur esprit et leur cœur à propos des “problèmes” qu'il énumère.

Mais le métropolite Tikhon (Mollard), évêque primat de l'OCA, a pu lire entre les lignes. Il a supprimé l'essai de Père Robert du blog Wonder de l'OCA, et y a substitué sa propre réponse. L'évêque a offert une brève clarification de l'enseignement de longue date de l'OCA sur le mariage, la famille et la sexualité humaine, et a expliqué pourquoi la discussion de ces questions théologiques et morales si profondes "bénéficierait d'une analyse plus approfondie que celle qui peut être fournie sur un blog . " 14

Cependant, l'intervention du métropolite Tikhon est venue trop tard.  Les essais de Père Robert et l'approbation officielle initiale de l'un d'entre eux révèlent que ce cheval de Troie est déjà à l'intérieur des portes de l'Église orthodoxe en Amérique. Bientôt à paraître sous les auspices du soit disant Forum Européen des Groupes Chrétiens LGBT, il y a  un nouveau volume d'essais sous le titre "For I Am Wonderfully Made": Textes de l'Orthodoxie Orientale et de l'Inclusion LGBT. Parmi les contributeurs, figurent les archiprêtres Robert Arida et Alexis Vinogradov, Mark Stokoe (un laïc de l'OCA), le Dr Bryce R. Rich (un théologien laïc de l'OCA et auteur d'un chapitre intitulé “A Queer Personhood: Freedom from Essentialism”) et Maria McDowell (un ancien chercheur de l'OCA qui a quitté l'Église orthodoxe et a été unie en "mariage" avec une femme, par une femme prêtre épiscopalienne).

Une tâche familière urgente à venir
Ce que nous voyons dans les appels des érudits orthodoxes pittoresques discutés ici est un défi public subtil, érudit, mais insaisissable, d'abandonner les anciennes vérités chrétiennes sous le couvert d'un “débat” ou d'une “discussion”. Cela devrait être l'objet d'une alarme pour les fidèles réfugiés, issus des principales dénominations protestantes et des paroisses catholiques radicales qui ont été témoins de l'adoption naïve de leurs chevaux de Troie à partir des années 1960. 

Le modèle est sans équivoque: d'abord, un appel à “transcender” des dogmes étroits, rigides et archaïques, accompagné d'une invitation à un “débat” pour partager des points de vue basés principalement sur l'expérience personnelle et les connaissances “nouvelles” au lieu de l'immersion dans la Tradition; suivie d'une injonction à l'abstention mutuelle, à la tolérance et, finalement, à l'acceptation totale de diverses moralités. Bientôt, la grenouille orthodoxe dans le pot à ébullition progressive est entièrement cuite et n'est plus une grenouille vivante .

L'un des érudits mentionnés ci-dessus, qui enseigne régulièrement dans une classe de l'école du dimanche pour les étudiants du lycée orthodoxe, m'a dit qu'il n'inclut jamais de morale sexuelle dans son programme d'études et craint chaque fois qu'un étudiant pose même une question sur tout problème sexuel. Ces lycéens sont si prisonniers  des mœurs sexuelles contemporaines qu’il est convaincu que toute tentative de présenter des enseignements traditionnels orthodoxes pourrait être, au mieux, futile, mais conduirait en fait chacun de ses élèves tout à fait hors de l’Eglise. 

Une telle timidité pédagogique constitue, à mon avis, une faute professionnelle ecclésiale, une reddition préventive au Zeitgeist et une garantie que ces adolescents orthodoxes ne seront pas exposés au témoignage moral prophétique de la société, de peur que cela nuise à leur hébergement confortable dans la culture environnante.

Peut-être que cet essai fera l'objet d'un appel clair à tous les évêques orthodoxes en Amérique, ainsi qu'au clergé et aux laïcs, pour arrêter avec amour et justice, ceux qui fausseraient notre vénérable tradition morale.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après
TOUCHSTONE MAGAZINE



Références 
1. theamericanconservative.com/dreher/the-orthodox-trojan-horse.2. https://publicorthodoxy.org/2015/10/12and https://publicorthodoxy.org/2016/11/11.
3. pravoslavie.ru/english/94598.htm.
4. https://blogs.goarch.org/blog/-/blogs/orthodox-fundamentalism.5. christiancentury.org/article/2016-09/great-and-holy-council.6. https://publicorthodoxy.org/2016/04/05.
7. academia.edu/4292579/Byzantium_Orthodoxy_and_Democracy8. firstthings.com/article/2014/04/godless-theosis.9. pewforum.org/religious-landscape-study/religious-tradition/orthodox-christian.10. https://publicorthodoxy.org/2016/11/11.
11. ocanews.org/news/Vinogradov7.12.11.html.12. http://holytrinityorthodox.org/articles_and_talks/Response.pdf.13. holytrinityorthodox.org/articles_and_talks/Never%20Changing%20Gospel.pdf.14. http://wonder.oca.org/2014/11/01/never-changing-gospel-ever-changing-culture.

Read more: http://www.touchstonemag.com/archives/article.php?id=30-03-016-c#ixzz4kR4z0iPD
***
Notes du Traducteur :
 

* voir http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/09/10/hillary-clinton-et-les-electeurs-de-trump_4995653_829254.html

lundi 19 juin 2017



Question de Julia: Je n'ai jamais vu un saint représenté souriant sur une icône. Les saints ne souriaient-ils pas vraiment? Est-ce que le sourire est un péché? - 

Réponse d'Irina Yazykova, historienne de l'art, Directrice du Département de Culture chrétienne à l'Institut théologique biblique de St. André et instructrice au Séminaire Théologique de Kolomna.

Chère Julia, il va sans dire que sourire n'est pas un péché. Mais le sourire est une émotion naturelle - on pourrait dire une émotion terrestre. Peut-être même la plus belle chose sur terre, surtout si c'est le sourire d'un enfant, le gentil sourire d'une mère ou le sourire sincère d'un ami. Mais l'icône nous parle de quelque chose qui est au-dessus de la nature; C'est une image d'une autre réalité transfigurée; C'est une image du Royaume céleste.

L'icône n'est pas un portrait; C'est l'image transfigurée et idéale de l'homme. Par conséquent, il n'y a pas ici de place pour le psychologisme, l'expression faciale vivante ou la représentation de tout affects, quels qu'ils soient. Dans la terminologie iconographique, le visage s'appelle la contenance [Russe: lik, reflétant le sens du prosopon grec -Tr. ], Dans la mesure où il ne montre pas l'état naturel de l'homme, mais plutôt sa nature transfigurée. Par conséquent, la figure sur l'icône devrait être comme la surface claire de l'eau, dans laquelle se reflète le visage de Christ.

L'apôtre Paul écrit ce qui suit sur le but de la vie chrétienne: Mes enfants, pour qui j'éprouve de nouveau les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous, Galates 4:19). Le Sauveur a dit: Celui qui m'a vu a vu le Père (Jean 14: 9), et la raison pour laquelle le saint sur une icône est une représentation non seulement de lui-même, mais par lui, et avec lui, nous nous trouvons devant le Christ. En un mot, la signification et le contenu de l'icône sont très éloignés de ce qui serait autorisé dans les portraits, qu'ils soient réalistes, avant-gardistes ou de toute autre nature.

Bien sûr, cela ne signifie pas que toute émotion devrait être bannie de l'icône. L'émotion s'exprime dans l'iconographie par un geste: le geste joyeux de bénédiction de l'archange Gabriel dans l'icône de l'Annonciation; La prière mains levées vers le ciel à l'image des Génitrice de Dieu orantes; Ou la main pressée sur la joue comme une expression de souffrance, comme la Génitrice de Dieu  est représentée à la Croix, etc. Mais prenez note que le visage reste impassible, calme et clair.

Des images quelque peu plus émotionnelles sont permises dans les panneaux d'une icône représentant la vie terrestre d'un saint, mais seulement de manière restreinte.

Les yeux sont d'une importance cruciale dans l'icône. Dans les icônes anciennes, ils ont été représentés en grand, comme s'ils étaient ouverts. L'expression bien connue selon laquelle "les yeux sont les fenêtres de l'âme" ne s'applique nulle part mieux que dans l'icône. Les yeux contiennent aussi la touche émotionnelle de l'image. Comparez plusieurs icônes différentes du Sauveur, et vous constaterez que sur l'une il est miséricordieux, sur un autre grave, sur la troisième attentif, sur le quatrième détaché, et ainsi de suite. L'accent sur les yeux crée l'effet selon lequel que ce n'est pas vous qui regardez l'icône, mais pour ainsi dire, c'est l'icône qui vous regarde,. Mais ce n'est pas une question d'émotion, mais plutôt d'expression. Ce n'est pas par hasard si l'archimandrite Zénon, remarquable iconographe contemporain, dit que sur les icônes, il faut représenter non pas les yeux, mais plutôt l'expression.

Enfin, la lumière fournit une intensité émotionnelle dans l'iconographie. Par conséquent, les fresques et les icônes de Théophane le Grec, sont décrites comme dramatiques et pleines d'énergie, car elles ont une lumière très intense, comme s'il s'agissait de surgir de l'intérieur. En revanche, les icônes d'André Rublev sont caractérisées comme silencieuses, claires, calmes et contemplatives, car elles n'ont pas d'effets de lumière, de foudre ou de jaillissements d'énergie; Au lieu de cela, la lumière se répand également sur la surface des icônes, tombant doucement sur les collines et les vêtements tissés, avec les visages éclairés par une lumière intérieure. En même temps, il faut remarquer que les deux maîtres représentent l'expression des visages sans aucune émotion externe. Vous ne trouverez pas de visages souriants dans l'iconographie classique de Byzance ou de la Rus', parce que ce sont les visages de ceux vers qui nous nous tournons en prière. Même les figures secondaires ont été représentées avec presque aucune émotion active, bien que des exigences moins strictes soient en place avec elles.

Pour résumer: personne ne sourit sur les icônes, non parce que le sourire est un péché ou parce que le Royaume céleste est un lieu triste, mais plutôt parce que l'icône est une révélation non seulement de Dieu, mais aussi de l'homme; La nature humaine des saints révèle une profondeur beaucoup plus grande que celle que nous nous sommes habitués à percevoir dans notre monde quotidien.

Version française Claude Lopez-Ginisty
d'après