"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

jeudi 10 novembre 2016

Père Serge Model: Un pionnier du renouveau patristique dans la théologie orthodoxe : l’archevêque Basile [Krivochéine] (1900-1985)


Archevêque Basile [Krivochéine] (1900-1985)

Depuis l’époque des Lumières, la théologie orthodoxe a été fortement influencée par l’Occident – situation que le père Georges Florovsky qualifiait de « pseudomorphose » ou de « captivité babylonienne ». Il faudra attendre le 20e siècle pour constater un renouveau de la pensée orthodoxe. Différents courants ont participé de cette renaissance (dans laquelle l’Institut Saint-Serge à Paris a joué un rôle de premier plan) : l’idéalisme philosophique, qui trouvera son prolongement dans les doctrines sophiologiques, l’ecclésiologie eucharistique, ou encore ce qu’on appellera la « synthèse néopatristique », qui propose une redécouverte des Pères de l’Église, comprise à la fois comme un retour aux fondamentaux de leur pensée et comme une actualisation de celle-ci. Parmi les grandes figures de ce dernier mouvement, celle d’un de ses pionniers, l’archevêque orthodoxe russe Basile (Krivochéine), reste méconnue.
Né le 30 juillet 1900 à Saint-Pétersbourg dans une famille éminente de la Russie impériale, Vsévolod Krivochéine entama des études de philologie et d’histoire aux universités de sa ville natale puis de Moscou. La révolution d’octobre 1917 l’amena à s’engager dans l’Armée blanche, avec laquelle il fut évacué en 1920 vers la France, où il acheva une licence ès lettres à la Sorbonne et s’inscrivit en 1925 au cours préparatoire à l’Institut Saint-Serge qui venait d’ouvrir. En septembre 1925, cependant, il décida (avec son ami Serge Sakharoff – le futur archimandrite Sophrony) de devenir moine au Mont Athos.
Ayant prononcé ses vœux – sous le nom de Basile – au monastère russe de Saint-Panteleimon, il y demeurera vingt-deux ans, dans l’ascèse, la prière et le travail, notamment administratif (en tant que secrétaire du monastère). Mais il se consacra surtout à la théologie : dès 1936, il publiera une étude sur La doctrine ascétique et théologique de saint Grégoire Palamas, qui fera impression. S’efforçant de tirer le docteur de l’hésychasme de l’oubli dans lequel il était tombé et de répondre aux critiques modernes du « palamisme », Krivochéine y analyse particulièrement la pensée de saint Grégoire sur la relation entre Dieu et l’homme : la distinction palamite entre l’essence et les énergies divines doit être « comprise comme ayant un caractère ontologique, objectif », sans cependant introduire de complexité en Dieu, les énergies « n’étant pas des réalités hypostatiques en elles-mêmes » mais Dieu « dans son activité et sa révélation au monde », explique-t-il. Considérant la pensée de Palamas comme l’expression la plus aboutie de la spiritualité orthodoxe, Basile Krivochéine affirme qu’elle seule peut fonder théologiquement l’authenticité de l’expérience spirituelle, « puisque ce n’est qu’en partant de cette doctrine que l’on peut affirmer de façon cohérente la réalité de la communion entre Dieu et l’homme et de la déification, sans tomber dans une confusion panthéiste entre le Créateur et la créature ».
Après la Seconde guerre mondiale, le contexte de la guerre civile grecque forcera cependant des moines russes – dont Basile Krivochéine – à quitter le Mont Athos. Invité à participer au Patristic Greek Lexicon édité à Oxford par le professeur Lampe, l’ancien athonite s’installera dans cette ville, où il sera ordonné prêtre le 22 mai 1951 (malgré les difficultés, il avait choisi le patriarcat de Moscou par désir de communion avec l’Église-mère et de lien direct avec la Russie et son peuple).
Le père Basile publiera dans des revues européennes divers travaux sur la spiritualité, la mystique et la patristique byzantines (et, plus tard, sur des questions ecclésiologiques ou canoniques), participera aux Conférences internationales d’études patristiques d’Oxford et au dialogue théologique orthodoxe-anglican. Le fruit principal de son séjour en Grande-Bretagne sera cependant son édition critique des Catéchèses de saint Syméon le Nouveau Théologien, qui paraîtra en 1963-65 dans la prestigieuse collection patristique française « Sources chrétiennes ». Il parachèvera ses recherches en publiant, en 1980, une biographie fondamentale du saint : Dans la lumière du Christ. St Syméon le Nouveau Théologien (949-1022). Vie, doctrine, écrits. Mgr Basile s’y efforce surtout – dans une démarche que Mgr Kallistos (Ware) qualifiera de « kénose académique » – de « laisser Syméon parler de lui-même », afin de « faire connaître la pensée authentique » de ce grand mystique byzantin, pour lequel l’expérience personnelle de la vision de Dieu constitue un élément essentiel de la vie chrétienne.
Reconnu lui-même comme un théologien de haut niveau (en 1964, un doctorat « pour l’ensemble de son œuvre » lui sera attribué par l’Académie de théologie de sa ville natale), Basile Krivochéine est appelé à l’épiscopat dans l’Église russe. Sacré à Londres le 14 juin 1959, il sera d’abord évêque auxiliaire à Paris, puis archevêque diocésain à Bruxelles à partir de 1960.
L’archevêque Basile contribuera au développement de l’Église orthodoxe en Belgique et aux Pays-Bas, en bénissant la création des premières paroisses en langues locales, en participant aux Congrès inter-orthodoxes, et en présentant, à travers des conférences et des articles, divers aspects du christianisme orthodoxe à des publics variés. Engagé dans le dialogue œcuménique au niveau local ou international (notamment au COE), il représentera également son Église dans le processus préconciliaire panorthodoxe de l’époque (conférences de Rhodes 1961, 1963 et 1964 et de Chambésy-Genève 1968).
Érudit de renom, membre de sociétés savantes, rédacteur du Messager de l’Exarchat du patriarche russe en Europe occidentale, intervenant aux colloques œcuméniques du monastère de Chevetogne et aux Semaines d’Études liturgiques de l’Institut Saint-Serge, Mgr Basile était aussi engagé dans la défense des droits de l’homme et notamment des croyants persécutés dans son pays natal (comme Soljénitsyne en 1974 ou les prêtres Dimitri Doudko et Gleb Yakounine en 1980).
Le 22 septembre 1985, l’archevêque Basile Krivochéine sera rappelé à Dieu durant un voyage en Russie, et inhumé dans sa ville natale. Traduites en différentes langues, plusieurs fois rééditées, ses œuvres constituent, jusqu’à nos jours, une référence dans le domaine des études patristiques notamment.
La méthode théologique de Mgr Basile se caractérise par une analyse scientifique des textes, la publication de longues citations des auteurs étudiés, un commentaire tout en nuances et le refus de simplifier ou de « styliser » la pensée patristique en une somme systématique, de même que le rejet de ce qu’il appelait « la rhétorique et le triomphalisme orthodoxe ». Alors que la théologie orthodoxe se contentait souvent, jusque-là, d’une simple « glose » des Pères, l’archevêque Basile (dont, selon le père Antoine Lambrechts, « la véritable patrie ici sur terre était la foi des Pères ») a contribué à la création d’une patrologie orthodoxe digne de ce nom.
« Notre foi est exprimée, commentée et formulée dans les œuvres des saints Pères », affirme en effet Mgr Basile. « Certes, l’Église n’a jamais dogmatisé les œuvres des saints Pères, ni suivi leurs opinions théologiques particulières, ni limité à eux le développement de la pensée théologique. Néanmoins, les conciles œcuméniques débutaient leurs décisions dogmatiques par les mots : “Suivant les saints Pèresˮ. Par-là, ils exprimaient leur conviction que la fidélité à l’esprit des saints Pères est le signe distinctif essentiel de la théologie orthodoxe ».


Archiprêtre Serge Model

Cet article est écrit sur base du mémoire “Ατη πίστις τν Πατέρωνˮ. L’archevêque Basile (Krivochéine) en tant que pionnier du renouveau patristique dans la théologie orthodoxe, présenté en juin 2014 à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris.


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Site intéressant sur l'archevêque Basile


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